Présentation

Pratiques et pensées de l’émancipation

Préoccupations centrales de la modernité, les pensées et pratiques sociales de l’émancipation ont connu un reflux à partir de la seconde moitié du XXe siècle. Herbert Marcuse parlait déjà dans les années 1960 d’un « engourdissement de la critique » et de nombreux mouvements sociaux ont eu tendance à se replier sur des positions de défense des « acquis sociaux » ou à porter des revendications sectorielles sans projet politique global. Les expériences désastreuses du « socialisme ayant réellement existé » et les mutations du capitalisme capable, de façon partielle et temporaire, de dépasser ses contradictions et d’intégrer ses oppositions, peuvent expliquer que ce système occupe aujourd’hui une situation de monopole sur les principales formes d’organisations sociales, et que nombre d’alternatives aient été avortées, discréditées ou récupérées. L’hégémonie capitaliste a ainsi disqualifié les pensées et les pratiques critiques et radicales qui se donnaient pour objectif l’émancipation de l’être humain et de la société face à toutes les formes de domination. En effet, aux rapports sociaux de classe, s’ajoutent et s’articulent d’autres formes de discrimination liées au genre ou à la « racisation », qui s’inscrivent dans le corps et l’esprit des individus et dont le capitalisme a su tirer profit. La « fin » des idéologies et des grands récits peut être interprétée comme l’incapacité du monde intellectuel à élaborer de nouvelles lectures du capitalisme et à interroger le dépassement de cet ordre social en lien avec les acteurs du mouvement social.

Toutefois, depuis plusieurs années, on assiste à un retour des pensées et des pratiques de l’émancipation dans un contexte de crises majeures révélant un désastre social et environnemental chaque jour plus criant. Des « révolutions socialistes » latino-américaines au « printemps arabe », du mouvement contre le CPE au mouvement contre la loi LRU, des « contis » au mouvement des retraites, de la « Zone À Défendre » aux camps « No Border », des opérations « d’autoréduction » au « glanage », des expériences subsistent ou émergent entrant en résistance contre l’ordre social contemporain et aspirant à d’autres modes de vie. Ces pratiques hétérogènes s’inscrivent tantôt de manière ponctuelle dans la mise en place immédiate d’expérimentations de nouveaux rapports sociaux, tantôt dans la construction de mouvements sociaux aux formes plus ou moins classiques, ou encore de manière sérielle et graduelle dans la perspective d’un projet politique à long terme. Dans le champ universitaire, on assiste à un retour des pensées critiques s’appuyant sur des auteurs tels qu’Henri Lefebvre, David Harvey, Judith Butler, Nancy Fraser ou Frédéric Lordon, ainsi qu’à l’organisation de manifestations scientifiques sur la question de l’émancipation, à l’instar du colloque de géographie « Espace et rapports sociaux de domination » à Marne-La-Vallée en septembre 2012 ou du colloque « Penser l’émancipation » à Lausanne en octobre 2012 et à Nanterre en février 2014.

Dans la continuité de ces initiatives, nous souhaitons interroger la question de l’émancipation dans le cadre d’un séminaire organisé par les laboratoires ESO Caen et CERReV. La volonté d’associer pratiques et pensées de l’émancipation n’est pas à comprendre comme une juxtaposition de deux démarches séparées, mais au contraire comme deux facettes indissociables d’un même processus qui s’éclairent mutuellement et qui constituent ce que le philosophe Antonio Gramsci appelait la praxis.

Lancé en 2012-2013, ce séminaire a d’abord cherché à saisir ce qui pouvait rassembler les diverses formes d’émancipations : de jeunes chercheur·e·s caennais·e·s ont exposé leur recherche à l’aune de la notion d’émancipation. Malgré leur apparente hétérogénéité, toutes les interventions ont mis l’accent sur l’existence d’un désir commun de réappropriation des possibles, potentiellement aptes à combattre la domination, l’exploitation et l’aliénation.

Depuis, nous prolongeons l’analyse des rapports de dominations (de classe, de genre et de race) avec des chercheur·e·s, des étudiant·e·s et des acteur·rice·s de mouvements sociaux, invité·e·s à contribuer à la construction d’une réflexion collective sur les limites des alternatives passées au modèle hégémonique et sur l’actualité des pratiques et des pensées de l’émancipation.

Pour l’édition 2018, trois séances permettront de déplacer notre regard en s’intéressant aux luttes mexicaines (« Autonomie, subjectivation et territoire » et « Cartographie militante pour la défense des biens communs ») et à la situation palestinienne à travers le théâtre (« Théâtre et internationalisme : penser l’hégémonie du théâtre à l’occidentale »). Deux autres séances permettront de prolonger nos réflexions autour des luttes dans la sphère professionnelle et syndicale : « Le bourg et l’atelier : ethnographie de la socialisation syndicale en milieu ouvrier et rural » (organisée avec le séminaire de recherche du laboratoire CERReV) et « Retour de la domesticité ? S’organiser et lutter dans les services à la personne ». Enfin, nous aborderons les mouvements sociaux contemporains avec deux séances consacrées au militantisme « Créer des possibles en débordant le(s) cadre(s) : (re)composition et indépendance du mouvement social » et « Actualité des luttes pour la réappropriation de l’espace » (organisée au sein du colloque Le droit à Lefebvre).