Vestiges du XIème siècle et problèmes de restitution du premier parti

Le clocher est de toute évidence la partie la plus ancienne. Il repose sur une souche portée par quatre grands arcs qui devaient primitivement être tous à double rouleau, chaque rouleau retombant sur des colonnettes à chapiteaux. En effet, à l'est et à l'ouest, l'arc interne et les colonnes ont disparu et seules subsistent les socles et certaines bases. Il est logique de penser qu'afin d'élargir le passage d'ouest en est, de la nef vers le choeur, on supprima l'intérieur de chacun des deux arcs.

Cette suppression se serait faite de manière très habile et les arrachements sont difficilement discernables, à tel point qu'une discussion a eu lieu dans les années 70 (colloque informel de spécialistes d'architecture romane, 1976 : L. Grodecki, M.T. Camus, J. Millet, E. Vergnolle, X. Barra, J. Cabanon, M. Bayé) sur le point de savoir si ces doubles rouleaux avaient réellement existé. Cependant l'examen précis des raccords de tailloirs, bien faits mais indiquant une reprise, le maintien des bases qui semble situer la suppression du rouleau intérieur après le sur haussement du sol de l'église sous lequel elles étaient désormais invisibles, de légères traces d'arrachements sur les parements au droit des demi-colonnes supposées attestent à notre avis le remaniement des supports qui a contribué à affaiblir la structure de la souche du clocher.

Il reste que l'aspect des arcs ne permet guère d'imaginer actuellement l'existence d'un deuxième rouleau interne. Les traces de remaniement sont ténues et indiscernables. La possibilité d'un projet abandonné en cours de construction ne peut être totalement écartée. Les arcs sont des arcs fourrés, suivant une technique bien connue au XIe siècle et généralement abandonnée par la suite. S'il a existé, le rouleau intérieur renforçait leur cohésion d'ensemble. Un escalier établi contre la pile nord-ouest et remanié à plusieurs reprises permettait d'accéder aux étages.

La structure des arcs, les bases à double Cavet, usitées en Basse-Normandie entre 1050 et 1080, et surtout l'aspect des chapiteaux, étroitement liés aux ateliers de Bayeux (crypte, vers 1050) et de la cathédrale de Rouen (nef, avant 1063, vestiges retrouvés par G. Landry) situent ce niveau inférieur du clocher vers 1060-1070 au plus tard (15).

Les niveaux supérieurs ne sont pas de la même venue. D'abord il est manifeste qu'une rupture dans la maçonnerie est discernable entre ce premier niveau et les étages. A l'est comme à l'ouest, la souche est constituée par un énorme mur dont l'appareil a été remanié par endroits mais qui appartient à la structure du Il' siècle : il se situe dans la continuité des supports dont l'appartenance au XIème ne fait pas de doute. Contrairement à ce qui a pu être avancé, il ne s'agit pas d'un rhabillage.

Au deuxième niveau et sur le reste de la hauteur de la tour, le mur extérieur du clocher renforcé par de larges contreforts est nettement en retrait sur cette souche. Mais surtout les caractères de la modénature et du décor changent considérablement du premier niveau aux étages suivants: dans ces derniers, la mouluration torique des arcs des baies géminées, les chapiteaux très simples à volutes collées à la corbeille indiquent les années 1080 au plus tôt. Une interruption de 10 ou 20 ans est intervenue dans la construction.

Les niveaux supérieurs sont en outre de plus grande qualité dans l'appareillage. Ils sont le résultat d'une même campagne bien marquée par la régularité d'implantation des trous de boulon subsistant. On remarquera le Rentrant des angles au deuxième niveau et les colonnettes insérées dans les angles à l'étage supérieur (comparaisons : Fleury-sur-Orne, Vienne-en-Bessin, Saint-Contest, Bény, Colombiers-sur-Seulles...).

L'escalier d'accès au clocher, logé dans la pile nord-ouest au rez-de-chaussée, passe dans la pile nord-est au deuxième niveau. C'est une habitude constructive fréquente à l'époque et il n'y a pas lieu d'y voir le témoignage d'un remaniement. L'entrée de l'escalier de la tour a été déplacée à plusieurs reprises. Elle était vraisemblablement placée à l'extérieur au XIème siècle, sous la petite fenêtre romane qui éclaire la première volée. Elle fut peut être ramenée à l'intérieur dès le XIIème siècle pour des raisons de stabilité du mur nord. Il est certain en tout cas qu'au XVème siècle, lors de l'exhaussement du sol, on établit une petite porte ouvrant vers la nef dans l'énorme contrefort intérieur ajouté pour étayer le clocher et son escalier.

Au XVIIIème (1729) un conseil paroissial décida de rouvrir la porte nord. Celle-ci a été rebouchée au XIXème siècle. Tout suggère qu'au cours des siècles, la stabilité et la solidité de ce clocher ont posé problème. L'énorme contrefort appliqué au mur intérieur, les changements de l'accès en témoignent. Si l'on examine l'appareil et le jointoiement du contrefort appliqué contre le mur est de la nef, au nord de l'arc triomphal et au devant de l'entrée de l'escalier, on constate que ce renforcement est d'origine. En effet, si l'appareil tout autour de la porte est moderne et plaqué contre l'entrée de l'escalier ainsi que l'atteste un joint à l'intérieur, entre ce parement et la vis d'escalier, les assises situées au-dessus de cette porte et en hauteur sont pourvues de joints ruban nés et offrent un laçage qui pour l'essentiel est roman. Lorsque l'on regarde l'extérieur, côté nord, on peut voir, au-dessus de la porte rebouchée, le mur et une petite fenêtre du XIème siècle.

Ce mur n'est pas exactement dans l'axe du mur nord de la nef du XIIème siècle qui est plaqué contre lui sans solution de continuité. En fait, dans le plan du XIème siècle, ce contrefort n'était qu'une face de la tourelle d'escalier englobant la pile nord-ouest. C'est à la même volonté de renforcement du clocher que répondait le massif de maçonnerie jouant le rôle de contrefort contre le mur nord du choeur à la jonction de celui-ci avec le clocher. Ce massif est ajouté après coup, comme le montre un énorme joint ruban né, et ne correspond pas à un premier projet d'escalier à cet endroit. Son but était de renforcer les assises de la tour, renforcement qui intervint défi l'époque romane.

Le problème du plan Originel au XIème siècle

Dans quel plan d'ensemble devait s'insérer cette tour ? Ici les avis ont souvent divergé. Pour les uns il s'agissait d'un clocher-porche. Pour les autres (16) un transept fut hâté ou tout au moins prévu. En fait, un examen attentif permet les constatations suivantes: les soubassements d'un mur de transept sont effectivement identifiables. En particulier, au sud de la pile sud-est, un socle fie poursuit non seulement sous les maçonneries de remplissage, mais également sous la pile du XIIème siècle. Il est donc évident qu'un mur était prévu à ce niveau. Ce que l'on ne peut pas dire, dans l'état de nos connaissances, c'est jusqu'où allait ce mur. Il s'interrompt après le socle pré cité, mais cela est normal si l'on envisageait une absidiole ou un bas-côté de choeur après lequel le mur de transept pouvait continuer. Le départ de deux assises, dont l'une ébauche un plan en hémicycle, a été dégagé du côté sud, sous le mur de jonction du XIIème, entre choeur et clocher, et appartiendrait donc au plan primitif du XIème.

Seules des excavations permettraient (peut-être) de préciser ces données. En revanche il est certain qu'un mur de nef ou le départ d'une pile de nef était prévu au droit de la pile sud-ouest : les arrachements en sont discernables. L'examen du clocher et notamment du premier niveau de baies suggère que l'on avait alors prévu une nef également moins haute dont la couverture ne masquait pas ces baies. Par ailleurs les fouilles du général Langlois ont montré qu'un premier mur de choeur, dans l'alignement du départ de nef du XIème siècle, avait été commencé, du côté sud, nettement en retrait de la paroi actuelle du choeur. Ce mur, laissé bien visible par Langlois, a été encore dégagé par des sondages récents.

Ces éléments indiquent donc un premier projet, contemporain du clocher, projet qui fut abandonné pour des raisons imprécises. La présence de la tour d'escalier au premier niveau, posait un problème de raccord et obligeait à décaler le départ d'un éventuel mur nord de la nef. Sans doute est-ce l'une des raisons du choix d'une nef et d'un choeur plus larges au XIIème siècle. Par ailleurs, les proportions indiquées par les départs de murs retrouvés impliquaient une église de proportion plus modestes et jugée insuffisante au XIIème siècle. L'interruption de toute construction dans les années 1090-1110 semble correspondre aux circonstances historiques des désordres et guerres civiles suivant la mort de Guillaume le Conquérant. Mais il est également évident que, pendant ces mêmes années, des constructions continuent dans les édifices tout proches de Secqueville-en-Bessin et de Rucqueville. Il faudrait donc supposer que Thaon et son seigneur furent particulièrement impliqués dans ces événements.

On ignore si des collatéraux de nef avaient été prévus dès l'origine et si les murs extérieurs retrouvés par le général Langlois étaient implantés en fonction du plan du XIème siècle. Le sondage souhaité depuis longtemps à la jonction de la terminaison du collatéral et du choeur a été récemment effectué. Il montre le départ d'un mur de chevet incurvé (tout au moins à l'intérieur) terminant soit un collatéral soit une absidiole. Ce départ de collatéral (ou de simple absidiole) passe sous les assises de 1120 sans véritable solution de continuité et appartient donc au XIème siècle. Mais il prouve seulement l'existence d'un hémicycle intérieur à cet endroit. L'existence de collatéraux reste donc une possibilité dans la restitution du plan du XIème siècle, mais il faut convenir que cet indice est ténu et sujet à caution. Du côté nord, en tout cas, la certitude que le premier niveau du clocher donnait sur l'extérieur au XIème siècle et les renforcements correspondant à la tourelle d'escalier et à l'angle nord-est de la tour rendent improbable la restitution de collatéraux pour le XIème.

En fonction des dispositions du clocher et de l'existence d'un départ de transept, on peut donc restituer avec certitude pour le parti du XIème siècle un plan à choeur plus étroit que l'actuel, croisée du transept sous clocher et nef pourvue ou non de collatéraux, ce dernier point restant incertain: un plan doté d'absidioles ouvrant sur le transept et d'une nef unique sans collatéraux paraît une restitution plus satisfaisante... De toutes façons, il ne s'agit ici que de restituer le parti et non l'édifice réellement construit, car tout porte à croire qu'à l'exception du clocher le projet du XIème siècle ne fut jamais réalisé intégralement.

Le décor sculpté du XIème siècle

Il est constitué à l'intérieur par les gros chapiteaux des piles du clocher. Peu décorés ils sont surtout intéressants par leur forme d'ensemble à grosses volutes d'angle qui s'inscrit dans une série d'oeuvres lointainement dérivées du chapiteau corinthien à la cathédrale de Bayeux (crypte), à la nef de la cathédrale de Rouen avant 1063 (corbeilles retrouvées lors des travaux de 1945-1955). Quelques fantaisies (tiges végétales menues, masques en consoles) atténuent la sècheresse de l'ensemble. Au niveau supérieur du clocher, les chapiteaux sont plus schématiques, à volutes moins dégagées, indices d'une date plus tardive (vers 1080) mais la modénature torique des arcs enrichit la plastique murale.

NOTES

(15) Cf. M. Baylé, Les origines, ibid.
(16) L. Serbat op. Cit. L'idée du clocher-porche venait de Viollet-le-Duc et a été très vite combattue par G. Bouet.

 

GLOSSAIRE

Arc fourré : arc dont la partie interne est constituée de maçonnerie de blocage créant un remplissage entre deux rangs de claveaux appareillés. Le fourrage est bien visible à l'intrados de l'arc.
Blocage : maçonnerie de moellons noyés dans le mortier formant le centre du mur entre deux parements de pierre de taille.
Cavet : moulure en biseau légèrement incurvée.
Masque : nom donné à des têtes humaines ou animalières plus ou moins stylisées. Ce motif est très fréquent sur les chapiteaux normands du XIème siècle.
Modénature : ensemble des moulures d'un édifice, caractères de la mouluration.
Souche : se dit de la base d'une tour, de son niveau inférieur.
Tore : moulure arrondie très employée dans les arcs des baies, les bases, les nervures des ogives.