L'église Saint-Pierre de Thaon

Le nom de Thaon apparaît très tôt dans les archives de Normandie. Hamon-aux-dents, seigneur de Creully, de Torigny, d'Evrecy et de Thaon fut l'un des féodaux rebelles lors du soulèvement qui fut mâté par Guillaume le Bâtard à Val-es-Dunes (1047). Comme le rappelait Léchaudé d'Anisy dans sa Notice historique sur la baronnie et l'église de Thaon (1) il est mentionné par Wace dans son Roman de Rou.

Plusieurs seigneurs de Thaon seront célèbres et parmi eux Robert Fitz Hamon, un des favoris de Guillaume le Roux, et Robert de Gloucester, père de Philippe de Thaon (à ne pas confondre avec l'auteur du Bestiaire rédigé vers 1120). Des liens étroits semblent avoir existé très tôt entre Thaon et le chapitre de Bayeux. Ils sont attestés entre 1108 et 1134 dans le Livre Rouge(2).

En 1164, d'après le Livre Noir, le grand doyen de Bayeux est déjà patron et curé ((3), et, la même année, Philippe de Thaon reconnaît qu'il tient l'église du doyen de Bayeux, Guillaume de Tournebu (4). En même temps, Richard de Bohon, ancien doyen de Bayeux déclare qu'il nommait son vicaire à Thaon (5). Enfin, en 1176, Richard, évêque de Winchester, reconnaît que Philippe de Thaon a reçu de Guillaume de Tournebu, doyen de Bayeux, la moitié de l'église de Thaon pour laquelle il lui a juré fidélité et obéissance ((6).

Ces données sont importantes pour la compréhension des circonstances de la construction de l'église. Elles mettent en effet en scène d'une part un assez important seigneur bien possessionné dans les environs de Caen et d'autre part l'évêché de Bayeux. Tandis que le rôle d'un Hamon-aux-Dents et de sa descendance est susceptible d'expliquer l'importance de l'église, la qualité architecturale de celle-ci, tant pour le clocher du XIème siècle que pour l'achèvement de l'édifice au XIIème, relève de l'influence d'un grand chantier voisin.

On verra que les caractères de style, notamment dans le décor, évoquent particulièrement celui de Bayeux. L'histoire de l'édifice au cours des siècles suivants nous est mal connue. A l'époque gothique des remaniements de détail affectèrent le choeur, dont les baies furent remplacées au sud par de hautes fenêtres, et le mur de séparation entre la nef et la travée sous clocher. Les collatéraux furent détruits à une date imprécise. Il est logique d'envisager que cela se produisit au XVIème siècle, dans la foulée des nombreux désordres liés aux guerres de religion. Mais ce n'est qu'une hypothèse. En 1729 ils n'existaient plus : une assemblée paroissiale dont le procès-verbal nous est conservé (7) mentionne " les pierres restantes de deux anciennes ailes " et l'on décide alors de les utiliser pour la construction d'une sacristie.

L'aspect du remplissage des grandes arcades encore visible actuellement prouve en outre qu'il fut effectué en majeure partie avec des éléments de l'appareil des anciens collatéraux. Des remaniements intervinrent encore en 1772 : cette date est inscrite au portail occidental qui porte la marque d'un élargissement réalisé à cette époque. L'église fut désaffectée en 1840. Son classement intervint dès cette même année. Le charme du site, à proximité d'un marais, dans un vallon boisé, l'isolement de l'église depuis que le village avait été transféré plus loin sur des terres moins menacées par les inondations, ont très tôt attiré l'attention des romantiques et des érudits archéologues du XIXème siècle. Dès 1818, Pugin relevait le plan et les élévations de l'église qui constituent encore un document de premier ordre, plus exact que ceux réunis par Ruprich-Robert en 1883 (8). Pugin avait tout de suite remarqué que, contrairement aux affirmations de son compatriote J.S. Cotman, également intéressé par l'église, les bas-côtés avaient bien existé (9).

Il est curieux de noter qu'un long silence suivit ces études très précoces auxquelles s'ajoutent celles d'Arcisse de Caumont dans sa Statistique et de Bouet, cette dernière accompagnée de dessins actuellement conservés à la Royal Society of British Architects (10). Lors des restaurations décidées en 1895, l'architecte Léon Bénouville voulut faire des fouilles mais il se heurta au veto de l'inspecteur des Monuments historiques (11).

Des sondages seront cependant dirigés par G. Huard vers 1908, indiquant pour les bas-côtés une largeur de 2,30 m. Les travaux de restauration de cette période sont aisément lisibles dans une photographie de la collection Lefèvre-Pontalis reproduite dans le Congrès archéologique de 1908 et montrant notamment une réfection partielle du mur pignon dans un appareil tranchant fâcheusement avec les assises romanes.

Un court état de la question accompagné d'un plan approximatif fut donné par L. Serbat pour le congrès de la Société française d'archéologie en 1908 (12). Plus récemment L. Musset a consacré un chapitre de la Normandie romane à l'église de Thaon et fait état des résultats de fouilles effectuées par le général Langlois (13). Pour notre part, nous avons étudié son décor sculpté (14).
Si l'on considère attentivement l'édifice, on constate qu'il est de structure complexe et que son histoire architecturale, de même que son décor, méritent un examen très approfondi.

Dans son état actuel, l'église présente une nef rectangulaire séparée d'un choeur à chevet plat par une travée sous clocher. Les murs latéraux actuels de la nef sont constitués des grandes arcades de l'ancien vaisseau central, bouchées par un mur nettement plus tardif. Les traces des collatéraux ont été retrouvées au cours de fouilles exécutées par le général Langlois (12). Ces excavations avaient semblé indiquer que le collatéral nord s'arrêtait à mi-longueur de la nef et n'offrait pas de symétrie par rapport au bas côté sud. Un récent sondage a prouvé le contraire.

Il convient donc de restituer, pour l'église telle qu'elle se présentait au XIIème siècle, une nef de cinq travées, flanquée de collatéraux dont le mur se poursuivait parallèlement au clocher et s'achevait par une absidiole ou par un mur plat (tout au moins à l'extérieur) de part et d'autre du choeur. Ce plan est celui de l'état définitif de l'église romane, celle que mentionnent les documents des années 1164-1176, et que la modénature et le décor permettent de situer vers 1130/1140. Il ne rend pas compte des problèmes posés par les états successifs de l'édifice au cours des décennies antérieures.

La question de l'existence d'une église antérieure

Léchaudé d'Anisy avait attribué à Hamon-aux-Dents la construction de l'église actuelle. Les caractères architecturaux de celle-ci ne peuvent être antérieurs à 1060 pour les parties les plus anciennes. En revanche il est fort probable qu'une construction a existé auparavant sur le site : un sondage récemment effectué a permis de retrouver un sol qui ne peut correspondre aux niveaux connus et à la base des piliers et qui appartient logiquement à un édifice plus ancien. Par contre un mur transversal également dégagé peut avoir constitué simplement un chaînage de renfort. En effet, le sous-sol régulièrement imprégné par les débordements de la rivière voisine est instable et a dû à travers les âges obliger à diverses méthodes de consolidation. L'interprétation des vestiges retrouvés doit donc faire preuve de prudence et des sondages supplémentaires seront nécessaires.

  1. L'ÉGLISE DE THAON : VESTIGES DU XIème SIECLE ET PROBLEMES DE RESTITUTION DU PREMIER PARTI
    • Le problème du plan originel au XIe siècle
    • Le décor sculpté du XIème siècle
  2. LE CHANGEMENT DE PARTI DU XIIème SIECLE ET LES ÉTAPES D'ACHEVEMENT DE L'ÉGLISE
    • Le décor du XIIème siècle
    • Les remaniements ultérieurs
    • Problèmes posés par l'état actuel

NOTES

(1) Léchaudé D'Anisy, " Notice historique sur la baronnie et l'église de Thaon ", dans Mémoires de la société des antiquaires de Normandie, t.12 , 1840-1841, p.105-106 et suiv.(l'auteur attribue la construction de l'église à Hamon-aux-dents ; sur ce dernier cf.BSAN, 1916, p.67 et suiv.).
(2) Livre Rouge, éd.Anquetil, Bayeux, 1908-1911, II, 422.
(3) Antiquus cartularius ecclesiae Baiocensis (appelé Livre noir), Ed.V. Bourienne, Rouen-Paris, 1902, p.160-161.
(4) M. Béziers, Mémoires pour servir à l'état historique et géographique du diocèse de Bayeux (XVIIIéme siècle), éd. Rouen-Paris, 1894, III, p.391.
(5) Antic. Cart.Baioc.,I,161.
(6) Ibid.,p. 117-118.
(7) Archives départementales du Calvados , 520 E dt 4 (Cahiers des registres paroissiaux).
(8) A.W.N. Pugin, Architectural Antiquities of Normandy, Londres 1818, p.58-59 et pl. V. Ruprich-Robert, L'architecture normande, I, 1883, pl.XXXIV, C, fig. 3 et 4 ; pl. XLV, fig. 13, II, pl. LV,4.
(9) J. S. Cotman, Architectural Antiquities of Normandy, Londres 1822.
(10) A. de Caumont, Statistique, I, p.351. G. BOUET, RBA Drawings, Coll. Bouet, Normandie II, N1039.
(11) Archives du patrimoine , Dossier MH 472 (1884-1972).
(12) L. Serbat, " Église de Thaon " dans Congrès archéologique, 1908, I, p.222-231. (13) L. Musset, Normandie romane, I, La Pierre-qui-Vire, 1967, p. 119-123. Général Langlois, " L'église Saint-Pierre de Thaon " dans BSAN, p.235-259.
(14) M. Baylé, Les origines et les premiers développements de la sculpture romane en Normandie, Caen 1992. Voir également pour le décor du XIIème : M. Baylé, La Trinité de Caen, Paris-Genève, 1979, p. 138 et suiv.

 

GLOSSAIRE

Modénature : ensemble des moulures d'un édifice, caractères de la mouluration.