Changement de parti du XIIème siècle et étapes d'achèvement de l'église

Au debut du XIIème siècle intervint un changement de projet. Un plan plus large fut adopté pour le choeur, avec pour résultat le sanctuaire rectangulaire actuel à chevet plat. Le mur pignon pourvu d'un système d'arcatures ornementales correspond à un parti très courant dans le premier tiers du XIIème siècle à Courcy ou Beaumais par exemple. Dès cette époque une recherche particulière marque le décor: les haies des fenêtres sont ornées de chevrons et, au mur de fond du choeur, des dalles monolithes, dans lesquelles s'inscrit le cintre de chaque fenêtre, sont ornées de tapis d'étoiles, de tresses incisèes. On peut rapprocher ce décor de celui de l'église toute proche de Secqueville-en-Bessin (nef notamment, vers 1100) ou des haies incisées de l'abside de Deux-Jumeaux (vers 1100-1110. Il ne semble pas, contrairement au plan publié par L. Musset, que l'on puisse distinguer deux campagnes différenciées dans la construction du chevet. Une fois le plan à choeur étroit abandonné, ce chevet est d'une seule venue.

Par la suite, la nef a été construite en s'adaptant à cette nouvelle largeur du choeur, avec de grandes arcades ornées de chevrons retombant sur de grosses piles rondes. Ce type de supports qui a connu un très grand succès en Angleterre est un peu moins fréquent en Normandie; mais il se voit à Saint-Pierre de Touques, à Colleville-sur-Mer et aussi, non loin de Thaon, à Ryes (vers 1100).Les bases des colonnes, bien conservées, sont à trois civets creusés en gorges, un profil dérivé des civets plus droits du XIème siècle encore présents à Secqueville-en-Bessin, mais relativement peu fréquant au XIIème siècle. On les rencontre cependant à la Barre-de-Semilly, SainteMarie-du-Mont et, sous une forme encore plus proche, vers 1140 à Chester (St. John, croisée du transept). Les grandes arcades sont ornées de chevrons, motif courant du géométrisme normand au XIIème siècle.

Au niveau du clocher, l'arcade retombe sur de doubles colonnettes à chapiteaux qui sont collées par un joint épais contre la pile originelle du clocher. A cause du style des doubles chapiteaux, il est permis de se demander si cette arcade n'est pas implantée avant le reste de la nef et ne correspond pas à un stade intermédiaire entre choeur et nef. Cette arcade aurait été reprise en premier, la campagne de la nef venant ensuite.

Des arrachements indiquent la présence d'anciens collatéraux. Les plus nets se voient à l'angle nord-ouest de la nef et au droit de chaque pile du vaisseau central du côté nord : des pilastres recevaient logiquement les fermes de la charpente de ces bas-côtés manifestement dépourvus de vôutes. On peut s'interroger sur le fait que l'un d'eux ébauche le cintre d'un arc diaphragme. Ailleurs c'étaient soit des éléments de la charpente, soit des arcs en quart de cercle venant s'appliquer au droit du pilastre. Mais dans cette dernière hypothèse, la base de départ des arcs aurait dû être retrouvée par le général Langlois, ce qui ne paraît pas avoir été le cas.

La façade, constituée d'un simple mur pignon, doit être restituée avec les murs occidentaux des collatéraux pour en apprécier le parti. Elle comporte un portail central orné de chevrons, remanié en 1772, et, au niveau supérieur, un rang d'arcatures comparables à celles du chevet.De telles façades dépourvues de tours et constituées d'un simple pignon sont fréquentes au XIIème siècle (exemple : Meuvaines).

Le décor du XIIème siècle

Le décor sculpté de cette campagne est très développé et particulièrement intéressant. Ce sont d'abord les chapiteaux des grosses piles rondes, qui, malgré la difficulté de leur étude en raison de leur insertion dans les parements du XVIIIème siècle, attirent l'attention. Ils résument à eux seuls la majorité des tendances de la sculpture de chapiteaux dans les années 1120-1130 en Normandie. Plusieurs corbeilles dérivées de la formule à godrons offrent d'étroites comparaisons avec le décor des coursières de l'Abbaye-aux-Dames (vers 1130) et avec celui de la chapelle Saint Anselme à Canterbury. C'est le cas des à godrons associés à des masques au menton tronqué disposé aux angles, formule très caractéristique du décor de la Trinité de Caen.

D'autres chapiteaux offrent de petites volutes d'angles très pointues qui apparaissent à la fin du XIème siècle et perdurent pendant le XIIème, associées à des entrelacs très lâches de tiges plates sommairement découpées à la surface de la Corneille. Les petits quadrupédes à têtes stylisées ont leurs équivalents à Amblie.

Les oeuvres les plus intéressantes sont celles de la travée plaquée contre le clocher, oeuvres d'un autre atelier légèrement antérieur à celui de la nef. Il s'agit d'abord d'un double chapiteau orné d'une scène unique de châtiment de la luxure, avec un personnage encadré de rinceaux et de monstres parmi lesquels un dragon à multiples enroulements et dont la tête vient mordre le supplicié. Le graphisme est manifestement marqué par de lointaines réminiscences anglo-scandinaves. La finesse des tiges végétales perlées se retrouve sur une autre corbeille et a de nombreux équivalents en Normandie, notamment à Noron-l'Abbaye. Sur la double colonne opposée, une double corbeille est ornée très différemment par un système de grandes demi-palmettes digitées.

Une corniche de modillons très variés (grotesques, têtes stylisées) orne les murs goutterots. Le deuxième niveau de la nef est constitué, à l'extérieur, d'arcatures dans un tapis mural de billettes qui évoque le décor de la nef de la cathédrale de Bayeux et la salle capitulaire de Bristol.

Les remaniements ultérieurs

L'édifice a subi de très nombreux remaniements de détail au cours des siècles. A l'époque gothique, les fenêtres du choeur jugées trop étroites furent agrandies du côté sud. La partie supérieure de l'arcature en plein cintre qui ornait l'extrémité occidentale du mur sud du choeur a été réutilisée plus bas (son insertion dans la maçonnerie est bien discernable) et donne à première vue l'impression d'une petite porte qui, en fait, n'existe pas à cet endroit. En revanche, une porte a bien existé dans ce mur un peu plus à l'ouest.

Elle est maintenant murée. A l'intérieur, l'arcade aveugle au sud de l'arc triomphal séparant le clocher de la nef est également le résultat d'un remaniement gothique. Les implications de cette transformation jointes à la suppression des supports et du rouleau interne de l'arc ont considérablement affaibli le support sud où la colonnette engagée se détache carrément du parement, de même que le chapiteau correspondant. Le parement du mur entre nef et travée sous clocher a été en partie repris. En particulier, l'entrée de l'escalier au niveau inférieur a été rhabillée: un joint bien visible à l'intérieur montre l'épaisseur de cette reprise.

Une partie du parement de l'énorme contrefort renforçant cet escalier et du mur tout autour est également refaite. C'est apparemment de cette époque que date l'exhaussement du sol de la nef qui va de pair avec l'adjonction d'un emmanchement et la modification de l'accès au clocher. L'ensemble de ce remaniement est énigmatique : il est probable que très tôt la solidité et la cohésion de l'escalier et de la pile nord-ouest ont posé problème. Mais on ne comprend pas pourquoi avoir dans ce cas affaibli l'autre côté en insérant cette grande arcature qui ne peut en aucun cas jouer un rôle d'arc de décharge.

C'est également vers le XVème siècle que dut être refaite la pyramide couronnant la tour, avec ses motifs d'angles à crochets et gargouilles .

Les bas-côtés, en ruine au XVIIIème siècle, furent supprimés et les arcades de la nef bouchées avec un mur percé de hautes fenêtres et d'une porte dans la troisième travée au sud. Ce travail fut sommairement exécuté, laissant bien visibles les arrachements des collatéraux. Il crée un effet de patchwork où cependant la part des campagnes des XIème-XIIème siècles et de remaniement du XVIIIème est bien nette. Il est possible que la travée adjacente au clocher du côté Nord ait été supprimée dès le Moyen Âge, si l'on en juge d'après l'appareil du mur de remplissage. Le portail occidental a également été remanié en 1772, avec insertion d'un rang de voussures à l'intérieur de la baie initiale.

Problèmes posés par l'état actuel

L'affaiblissement des supports du clocher relève de plusieurs causes:

  • Absence de renforcement par un rouleau interne des arcs est et ouest: cette situation est ancienne et ne serait pas dommageable sans l'action d'autres éléments.

  • Baie aveugle.D'époque gothique au sud de l'arc ouest.Son établissement a interrompu les assises du XIème.L'espace entre la baie et la colonnette de support de l'arc est très restreint.

    Toutes les assises du XIème se déversent et l'absence de contrebutement par des demi-colonnes à la retombée de l'arc triomphal du XIème affaiblit encore cet angle.De plus les assises inférieures sont très endommagées.

  • Affaiblissement de la tourelle d'escalier par le vandalisme et la disparition d'un certain nombre d'éléments des assises et de l'escalier.

  • Ruissellement des eaux pluviales sur la voûte du clocher, dégradant progressivement le niveau inférieur.

  • Socles des piles et de l'escalier. L'histoire même de l'édifice semble indiquer que les soubassements du clocher etnotamment la pile nord-ouest, avec l'escalier, ont nécessité diverses consolidations. Le contrefort intérieur, conçu dès l'origine, mais repris plusieurs fois, les reprises discernables au revers de cette pile de croisée, contre l'escalier, du côté est, le massif de maçonnerie renforçant la base de l'angle nord-est du clocher, le suggèrent amplement. Ces renforcements n'ont pas toujours été menés avec circonspection. La reprise du côté est de la pile, l'ouverture d'une porte dans le mur Nord semblent avoir paradoxalement affaibli la cohésion de l'ensemble; les renforcements successifs ont en outre contribué à charger la structure des murs sur un terrain marécageux et de stabilité incertaine. Cette pile a manifestement joué et l'un des socles présente actuellement une fissure significative. Des fissures semblent indiquer un peu partout que l'édifice a " travaillé " l'instabilité du sous-sol et des Fondations peut constituer un facteur important dans les désordres récemment apparus.

Les causes de fragilité du clocher sont donc multiples et leurs effets s'additionnent. Il n'est pas certain qu'une simple reconstruction des supports internes des arcs est et ouest du clocher renforcerait l'ensemble de manière satisfaisante. En tout état de cause, toute solution susceptible de charger encore la structure ne peut être envisagée qu'après vérification de la stabilité du sol et des fondations. Au cours des siècles l'exhaussement du sol à l'intérieur comme à l'extérieur avait modifié les proportions de l'édifice. On a restitué l'espace intérieur en dégageant, il y a quelque vingt ans, les bases et le soubassement des murs. Il est possible que cela ait contribué à l'affaiblissement du soutènement tout en favorisant les infiltrations. Pour pallier les dégâts dus à l'humidité, un drainage a été réalisé autour de l'église par M. Duval il y a une quinzaine d'années. Récemment un rabaissement du sol à l'extérieur a été envisagé. Le procédé nous paraît très inopportun. En tout état de cause, un dégagement du soubassement Des murs à l'extérieur ne résoudrait pas les problèmes dus à l'humidité, affaiblirait dangereusement l'église, et détruirait le site du cimetière adjacent.

 

GLOSSAIRE

Chevrons : décors sculpté constitué de zig zag en relief diversement moulurés.Les premiers exemples de chevrons se voient à Cerisy-la-Forêt vers 1080.
Godron : le chapiteau à godrons résulte d'une subdivision des éléments du chapiteau dit " cubique " constitué d'un cubepénétrant une sphère. La partie circulaire de la corbeille offre plusieurs demi-cercles plus ou moins exacts, tandis que le registre inférieur comporte des formes côniques appelés godrons. Les premiers chapiteaux à godrons apparaissent à la chapelle Saint-Jean de la Tour de Londres vers 1080.
Layage : traces de taille sur les pierres .
Masque : nom donné à des têtes humaines ou animalières plus ou moins stylisées. Ce motif est très fréquent sur les chapiteaux normands du XIème siècle.
Modillon : séries de blocs sculptés placés au faîte des murs des églises romanes. Leur décor est très varié : têtes grotesques, animaux, scènes pittoresques parfois pornographiques, motifs géométriques.