Sculpter la mémoire par la plume : stratégies et intentions dans le legs écrit de Loup de Ferrières
Conférence de Michael I. Allen, Associate Professor of Classics, University of Chicago.
Qui visite l’église de Vieux-Pont-en-Auge (Calvados) ne peut s’empêcher de remarquer la belle dalle en remploi sur la face du clocher où il est question du fondateur lointain, « Ranoldus … né de la geste (de gesta) des Francs ». On a voulu « améliorer » cette lecture en « né de la gent (de gente) des Francs ». Le seigneur, dont on lit ici l’acte de mécénat – il a fait construire l’église –, a pu puiser sa fortune, voire naître, de la geste des Francs, comme son nom pourrait d’ailleurs l’indiquer, mais il est fort possible également – et je suis l’argument de Christophe Maneuvrier– que l’auteur de l’inscription ait voulu attirer l’attention du lecteur sur une geste écrite dans laquelle on pouvait lire des faits sur la question. On écrit pour afficher un souvenir, peut-être pour mettre en avant une version des choses, et le cas échéant pour s’afficher comme auteur.
Dans le Gâtinais du milieu du neuvième siècle, on rencontre des personnages dont les desseins littéraires sont mieux connus. Il subsiste ainsi de Loup de Ferrières et de son disciple Héric d’Auxerre, des douzaines de manuscrits dans lesquels les auteurs expriment leurs intentions et leurs passions d’érudits. Ces manuscrits contiennent également des traces très nettes de l’effort entrepris par les deux hommes pour fixer la mémoire du maître. Nous conservons ainsi de Loup un tombeau littéraire prenant la forme d’une collection de quelque 130 lettres choisies, réalisée de son vivant, ainsi qu’un sylloge de poèmes récemment découvert dans un manuscrit soigné du maître que le disciple a complété par la suite. Parmi ces vers figure même l’épitaphe que Loup s’est lui-même composée. L’exposé présentera le complexe de ces sources mémorielles, le texte des nouvelles épigrammes, ainsi que la stratégie qui s’en dégage et qui semble avoir guidé la volonté littéraire de fixer mémoire et souvenirs. Ici la dalle en pierre manque, mais par miracle, il nous reste les vestiges écrits, pour ainsi dire, de l’effort qui lui fut sous-jacent.

