Six siècles de coutumiers normands

Formalisation du droit, en dialogue avec la jurisprudence, la production de textes coutumiers apparaît abondante en Normandie, depuis la période médiévale, attestant d’un rapport ancien et soutenu à l’écrit. En outre, ces textes ont eu un rayonnement particulier sur la constitution d’autres droits, au sein d’autres régions et, par le droit britannique, à travers le monde. Si des éditions ont été proposées pour certains textes au XIXe siècle et au début du XXe siècle, il n’existe aucune plateforme réunissant les versions successives des coutumiers normands, de la Très ancienne coutume au Grand coutumier à la Coutume réformée. Les versions numérisées disponibles émanent souvent de ces éditions anciennes, dont les méthodes interventionnistes ont vieilli. On mesure pourtant les questions de recherche actuelles auxquelles une plateforme réunissant des exemples représentatifs des textes des coutumiers normands du 13e siècle à la Révolution permettrait de soulever et, à terme, de résoudre. Pour l’historien, il donne un matériau interrogeant le rapport à la production, la circulation et les usages de l’écrit. Pour le juriste et le sociologue, il rend tangible les changements sociaux qui ont eu lieu dans la vision et le traitement des différents groupes constitutifs de la société. Pour le linguiste, il livre un même type de texte à travers une longue période historique pendant laquelle sont observables des changements structuraux centraux du français.

Le but du projet émergent « La constitution du droit médiéval européen : 6 siècles de coutumiers normands » est, dans sa première phase, d’identifier, de transcrire et de mettre à disposition de la communauté internationale des chercheurs un ensemble de textes de référence représentant le développement temporel, institutionnel et social du droit coutumier normand. Les conditions de choix sont la répartition temporelle régulière (on songe à trois textes par siècles), la possibilité d’identifier les conditions de production et de circulation, et les différenciations textuelles (vers ou prose, formats). Il visera à encourager en parallèle les différentes communautés scientifiques à s’approprier les ressources et à formuler les questionnements que cette ressource novatrice permet de résoudre.

En-deçà de ses objectifs de diffusion et d’incitation, la constitution d’une plateforme fédérative pose des questions concernant les choix de traitement textuel et leur accessibilité. Une question majeure est celle du développement et de la mise à disposition des textes dans le respect de leur matérialité d’origine (abréviations, ponctuation, disposition graphique, rapport à l’image), primordiale pour les historiens et les historiens de la langue, sans pour autant que cette matérialité réduise l’accès au contenu qui intéressera le juriste ou le sociologue. Si l’édition diplomatique avec restitutions signalées est indispensable, l’accès au contenu doit-il être envisagé par une indexation, une édition critique, une traduction ? L’enjeu est de formuler un mode de traitement des textes qui réponde aux besoins souvent différenciés des spécialistes de différentes disciplines, en intégrant les avancées de la TEI dans un esprit multimodal. Une autre question est celle des outils d’océrisation et de recherche de formes contenant des caractères autres que ceux de la typographie actuelle, dans un état de langue où la variation orthographique était la norme. Une inspiration pourra être trouvée dans les solutions apportées par la constitution du corpus Frantext par exemple, ou dans des projets comme dans celui sur les plus anciens documents linguistiques galloromans (http://www.rose.uzh.ch/docling/).

S’inscrivant dans les axes stratégiques des établissements normands, de la COMUE et de la Région, le projet coordonné par Isabelle Bretthauer et Pierre Larrivée s’appuie sur l’expertise de la MRSH, et a pour ambition de réunir des groupes de recherche des trois établissements régionaux. Il entend également susciter l’intérêt et l’activité de groupes et de chercheurs en France, en Europe, et au-delà. Il renouvellera par les avancées qui auront été assurées la formation par la recherche et contribuera à l’illustration de la pertinence culturelle, sociale et économique de la recherche scientifique en sciences sociales.