La parole impossible: regards croisés autour de la traduction de César Vallejo, de Marina Tsvétaïeva et de Paul Celan

Lieu : MRSH
Début : 11/04/2018 - 09:00
Fin : 13/04/2018 - 18:00
Responsable(s) scientifique(s) : I. Salazar

Il y a des poètes qui marquent, ou même déterminent, le cours de la tradition poétique par la profondeur et la radicalité avec laquelle ils travaillent la langue, des poètes qui écrivent précisément depuis la conviction que la parole, la parole véritable, pleine, est impossible. « Ma difficulté, dit Marina Tsvétaïeva, (pour l'écriture des vers et peut-être pour les autres la compréhension) est dans l'impossibilité de mon problème, par exemple avec des mots (c'est-à-dire des pensées) dire un gémissement: a-a-a / Avec des mots, des pensées, dire un son. Pour que dans les oreilles reste seulement a-a-a. »

Ce qui anime cette parole impossible n'est pas un idéal, voire un absolu littéraire, mais bien l'ardent désir de trouver les mots de l'humain : « Derrière la parole simulée de tant d’êtres, ou la parole illusoirement sincère des quelques autres – dit Yves Bonnefoy à propos de Beckett et de Celan –, ils ont vu les mots, autrement dit, les mots qui ne disent dans ce silence que les besoins demeurés obscurs, les rêves inachevables, les pulsions en définitive brutales, les mots qui avoisinent ainsi, terriblement près, la matière, qui comme celle-ci foisonnent pour rien, dans une autonomie qui semble fatale, une intrication sans espoir : et fascinés, effrayés, ils ont décidé de les laisser faire, dans l’écrit même où jadis on croyait qu’on les dirigeait, pour donner idée de la catastrophe ».

Cette poésie-là, qui est celle de César Vallejo, de Marina Tsvétaïeva ou de Paul Celan,  chacun depuis leurs lieux de vie et leurs exils dans des villes qui ne sont plus, qui ne peuvent plus être, les villes de l’origine, a lieu comme captation et expérience vitale des plus grandes convulsions du XXème siècle. C’est à chaque fois non seulement une profonde mise en question de l'art et de la poésie, mais aussi une mise en péril de notre humanité au sein du langage,  un langage poussé vers ses limites, dans l’occupation inouïe de  toutes ses strates, comme s’il n’avait plus de place, ou devait en changer profondément.

Comment traduire cette poésie ? Cette poésie, qui nécessairement met à l'épreuve la traduction, est-elle une parole qui fait apparaître, plus qu'une autre, la traduction comme expérience ? Plus que toute autre, cette poésie contraint les traducteurs à aller chercher le « cœur maternel de la langue maternelle » et ce faisant, à montrer la nécessité de trouver  « la parenté non philologique, non linguistique des langues », pour reprendre Antoine Berman. Tel est le défi, radical, absolu, que nous devons interroger. Mais la traduction signifie aussi autre chose. « On ne fait pas seulement passer une langue dans une autre langue (le russe par exemple), on passe aussi la rivière. Je fais passer Rilke en langue russe, tout comme il me fera un jour passer dans l'autre monde », écrit définitivement Marina Tsvétaïeva.

Dans la conscience que derrière les langues il y a aussi, surtout des mondes, le projet s'articule autour d'un dialogue interculturel à plusieurs langues. Avec un premier point d'ancrage autour des traductions de Vallejo, Tsvetaïeva et Celan  en français,  le dessein est de faire dialoguer traducteurs et chercheurs non seulement autour des pratiques linguistico-poétiques mais aussi d'effectuer une exploration des imaginaires culturels, des échanges entre langue et langage poétique, entre poétiques et traditions.

Parmi les trois poètes choisis, une attention particulière est accordée à César Vallejo, poète péruvien dont l'œuvre  marque la poésie non seulement hispano-américaine mais en langue espagnole du XXème siècle. C'est le deuxième moment clé – le premier étant Rubén Darío et le modernisme– de la puissante force rénovatrice qu'apporte le continent américain à la tradition poétique non seulement hispanique mais aussi occidentale, si l'on pense à la féconde période des avant-gardes (à l'intérieur de laquelle se situe l'œuvre  de Vallejo) et à l'internationalisme dont elles sont porteuses. Le projet s'attache à produire une réflexion autour de la traduction de son œuvre  en plusieurs langues, outre le français, en allemand et en anglais et sa réception dans différents pays, en Europe et en Amérique, ainsi qu’en Russie où sa poésie complète vient d’être publiée en 2016. En ce sens, il nous a semblé nécessaire de consacrer un espace spécifique à la traduction et la question de la réception/diffusion du Péruvien aux Etats Unis, en invitant le poète Clayton Eshelman, qui a consacré une grande partie de sa vie à traduire l'œuvre  poétique de César Vallejo et Efraín Kristal, Professeur en littérature comparée à l'UCLA, qui a suivi de près ce long et fructueux travail et a été à l'origine de diverses éditions de l'œuvre  de Vallejo.

De manière plus large, ce colloque épouse le dessein de collaboration de plusieurs universités et de plusieurs équipes de recherche dans une vision élargie des dynamiques de la création et du champ littéraire, en proposant une recherche sur la traduction qui croise et met en rapport les pratiques  de différentes aires linguistiques et culturelles. Cette perspective permet d'enrichir la perception et la connaissance du traducteur comme passeur interculturel et d'interroger son rôle dans la circulation et diffusion des œuvres comme un processus où intervient aussi l'édition « qui conditionne le sens et l’interprétation de l’écrit » (Ouvry-Vial).

Ce colloque s'adresse aux chercheurs, doctorants, étudiants en littérature et traduction notamment en langues européennes mais aussi de lettres modernes, d’histoire culturelle et de linguistique. Il a pour but d’établir, au niveau national et international, une recherche croisée entre différentes aires linguistiques et culturelles, mettant en relation le travail encore trop souvent cloisonné des spécialistes. Finalement, dans la mesure où l'étude de l'œuvre  poétique de César Vallejo est au programme de l'agrégation externe et interne d'espagnol de cette année et de l'année 2017-2018, ainsi que de celui du CAPES pour les deux années à venir,  ce colloque est aussi l'occasion d'affirmer les liens et les échanges entre la recherche et l'enseignement.

 

 

  • AXES ENVISAGÉS

 

I  TRADUIRE  César Vallejo / Marina Tsvétaïeva / Paul Celan

César Vallejo:

Clayton Eshleman (EEUU), Valentino Gianuzzi (anglais)

Nicole Réda Euvremer / Laurence Breysse-Chanet (français)

Paul Celan:

Jean-Pierre Lefebvre  (français)

Marina Tsvétaïeva :

Véronique Lossky  (français)

Selma Ancira (espagnol)

 

II AUTOUR DES TRADUCTIONS

 

-Jordi Doce, sur les traductions de Trilce réalisées par Ch. Tomlinson en 1970

-Efrain Kristal, (Vallejo)

-Caroline Bérenger  (Marina Tsvetaïeva)

-Tatiana Victoroff (Marina Tsvetaïeva)

-Michèle Finck  (Celan)

 

III HERMENEUTIQUE ET TRADUCTION

Jean-Yves Masson Tsvetaieva dans la parole de Celan

Marie-Claire Zimmermann (Vallejo)

Laurence Breysse -Chanet et I Salazar (Vallejo)

Bernard Banoun (Celan)

Bertrand Badiou (Celan)

Hélène Henri  (Marina Tsvetaïeva)

 

IV TRADUCTION, RECEPTION ET EDITION

Roland Béhar : Vallejo en Allemagne

Jean-Baptiste Para : Vallejo en Russie

Esther Ramón : La réception de Paul Celan en Espagne, par la médiation de José Ángel Valente.

Fichier(s) à téléchargerProgramme "La parole impossible.."

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