Modernité de l’Antique : Il vantone, une variation pasolinienne

Lieu : MRSH
Début : 14/03/2018 - 09:00
Fin : 14/03/2018 - 18:00
Responsable(s) scientifique(s) : R. Hérout/R. Orihuela

Pier Paolo Pasolini a livré à son époque une œuvre choquante, qui n’a pas manqué de perturber ses lecteurs, spectateurs, œuvre dont l’onde de résonance reste à interroger. Très ancrée dans la société dont elle fustige les travers, l’œuvre de Pasolini est moderne, et ce même lorsqu’elle fait jouer une intertextualité antique.

Parmi les sources antiques qui traversent son œuvre – Œdipe, Médée, Oreste – le Miles gloriosus de Plaute occupe une place à part. En 1959-60, à la demande de Vittorio Gassman et Luciano Lucignani, Pasolini traduit l’Orestie d’Eschyle, traduction aussitôt suivie, en 1961, de celle de la comédie de Plaute, sous le titre Il vantone[1]. Gassman souhaite poursuivre la collaboration avec Pasolini pour faire perdurer le scandale suscité par l’Orestie[2] et porter sur scène le texte de Plaute. On sait que Gassman avait lui-même commencé cette traduction et, qu’en demandant à Pasolini de prendre le relais, il ne lui laisse que trois semaines pour la mener à bien[3].

Restée inédite en français à ce jour, la version pasolinienne conserve les personnages de l’original latin tout en en simplifiant l’intrigue. La polymorphie de la langue de Plaute se traduit en pastiche linguistique où les dialectes, le romanesco et le frioulan notamment[4], coexistent avec l’italien.

Nous souhaitons ainsi, au cours de cette journée, nous pencher sur ce que devient le texte de Plaute sous la plume de Pasolini et interroger la façon dont le jeu des références culturelles s’articule à une pensée politique du langage. Comment Pasolini travaille-t-il de l’intérieur la pièce antique : livre-t-il une traduction ? une adaptation ? une réécriture ? Qu’est-ce que Pasolini choisit de soustraire ? d’amputer ? Au contraire, que rajoute-t-il ? Quels traits du texte premier accentue-t-il, si tant est qu’il le fasse ? Comment dire aujourd’hui ce qui se disait dans une langue qui ne se parle plus ? Ces traces de l’Antiquité sont-elles à penser en terme d’invariants, ou de résurgences, comme des percées dans une langue et une pensée modernes ? Comment les mises en scène contemporaines travaillent-elles le texte ? Pourquoi choisissent-elles la version pasolinienne plutôt que celle, antérieure, de Salvatore Cognetti de Martiis[5] ? Quelle image de l’Antiquité se construit dans cette adaptation ?

Les propositions pourront s’articuler autour d’un de ces quatre axes :

-  Traductologie : dans cet axe, nous souhaitons nous pencher sur les questions relatives à la traduction du texte de Plaute et plus précisément sur la difficulté à transposer la présence des dialectes italiens : en effet, comment garder l’imaginaire associé à chaque dialecte ? Les propositions pourront également s’intéresser aux usages que réalise Pasolini de la métrique antique ; en effet, Pasolini choisit le double septénaire (martelliano), un vers de tradition lyrique ou tragique[6], peu utilisé pour la comédie – C. de Martiis avait lui aussi utilisé ce vers, mais rien ne laisse penser que Pasolini connaissait cette traduction. Que nous révèle ce choix formel, sachant que cet usage est qualifié, par Gamberale, d’absolument « non-académique[7] » ? 

-  Imaginaires linguistiques : ce que révèle le jeu des strates langagières, entre les différents dialectes mais aussi entre l’italien et le latin, retient notre attention. Nous nous demanderons s’il existe des traces de langue antique dans ce texte moderne (archaïsmes syntaxiques ou lexicaux, jeux sonores, polyphonie…). Enfin, nous étudierons quelle image des dialectes nous est donnée à lire et comment ces représentations de la langue agissent sur l’écriture. L’entrelacement des dialectes avec l’italien permet en effet de révéler le caractère pluriel de la société italienne : ce sont donc ces langues mineures qui portent les problématiques sociales.

-  Transferts culturels : dans ce dernier axe, nous nous demanderons ce que l’antique permet à Pasolini. En filigrane se dessinent des thématiques chères à son œuvre. Mais, en se frottant à une comédie, Pasolini s’aventure sur un terrain qui lui est peu familier: alors pourquoi emprunte-t-il le chemin du Vantone et celui, peu connu de son œuvre, du rire ? Est-ce un détour ou un écart ? Comment s’empare-t-il d’un texte classique pour y tracer des lignes de fuite propres à penser la modernité ?

-  Mises en scène, adaptation, réception : depuis la première mise en scène en 1963, à Firenze, jusqu’aux mises en scène contemporaines, notamment celle du Théâtre de Calabre en 2014, en passant par celle du festival de Borgio Verezzi en 2001, la pièce n’a cessé de réactualiser son message originel. Nous souhaitons donc nous intéresser au devenir de cette œuvre dans les façons dont elle a été portée à la fois sur les différentes scènes et dans ses adaptations radiophoniques. Les récentes mises en scène (2012, Arturo Cirillo ; 2015, Federico Vigorito) insistent sur le fait que cette variation pasolienne s’intègre pleinement dans son œuvre eu égard à la continuité observée entre ce texte et l’attention que Pasolini a toujours portée aux questions sociales.

  • Indications bibliographiques

Cicolella, Dal Miles gloriosus al Vantone di Pasolini, Thèse de Doctorat, Université de Foggia, 2013, 149 p.

De Pizzol, Pasolini et la traduction des textes classiques au théâtre : une réalité sociale revisitée, article en ligne

El Ghaoui, Pier Paolo Pasolini : due convegni di studio, Université Stendhal Grenoble 3, F. Serra, 2009, 193 p.

Gamberale, Plauto secondo Pasolini, Urbino, QuattroVenti, 2006, 208 p.

Lucignani, Come nacque questa traduzione (1976) dans Francione, Pasolini sconosciuto, Alessandria, Edizioni Falsopiano, 2010, p. 131 sq.

Todini, Il latino di Pasolini nel Vantone, Rinascita XL 15 luglio 1976.

Todini (a cura di), Pasolini e l’antico : i doni della ragione, Edizioni scientifiche italiane, 1995, 308 p. 

Traina, Pasolini traduce Plauto, Convivium 33, 1965.



[1]                 Pasolini, Il vantone di Plauto. Prefazione di Umberto Todini, Garzanti, 2008 (1963). Cette œuvre figure dans le volume de I Meridiani sur le théâtre de Pasolini, dans la rubrique « théâtre : traductions ». La question de l’appartenance générique se pose donc : doit-on se ranger du côté de la maison d’édition Garzanti qui classe le texte du côté des œuvres ? Ou le considérer comme une traduction-adaptation ?

[2]                 Voir Lucignani 1976.

[3]                 Voir Gamberale 2006, 14 s. Par ailleurs, Cicolella 2009-13, 96 précise que la traduction réalisée se base sur les éditions bilingues des années cinquante : seule la traduction de I. Ripamonti (1953) a été retrouvée dans la bibliothèque de Pasolini.

[4]                 Voir les études de Gamberale 2006, 44 s. et Cicolella 2009-13, 121 sq. 

[5]                 Voir Cognetti de Martiis, Il militare fanfarone, Torino, 1890.

[6]                 Gamberale 2006, 87.

[7]                 Gamberale, 2006, XI.

 

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