* PROGRAMME :
Sophie Lucet
Les dramaturgies de la shoah ou l'envers des images
(Charlotte Delbo, Charles Reznikoff, Patrick Kermann)
« Pour savoir, il faut s'imaginer. Nous devons tenter d'imaginer ce que fut l'Enfer d'Auschwitz en été 44. N'invoquons pas l'inimaginable. Ne nous protégeons pas en disant qu'imaginer cela, de toutes les façons - car c'est vrai -, nous ne le pouvons, nous ne pourrons pas jusqu'au bout. Mais nous le devons, ce très lourd imaginable. (...) Images malgré tout : malgré notre propre incapacité à savoir les regarder comme elles le mériteraient, malgré notre monde repu, presque étouffé, de marchandise imaginaire. »
Didi-Huberman, Images malgré tout, Minuit, 2003, p 11
Comment la scène théâtrale peut-elle contenir et traduire l'essentiel de l'expérience concentrationnaire ? Peut-on y montrer ce qu'on ne peut dire et dire ce qu'on ne peut y montrer ? L'image aurait-elle valeur de remplacement quand les mots manquent pour dire la vérité des camps ? Mais l'image aussi est indécise, lacunaire.
Dire, voir, regarder, montrer : ces quatre mots rythmant les dramaturgies de l'extrême désignent pourtant le point de convergence de deux expériences : celle des déportées (qu'ont-elles en effet pu dire, voir ou regarder), et celle des spectateurs (que faut-il lui dire et lui montrer ? Et pourquoi le placer devant une scène alors que l'horreur suffit à piéger le regard ?). Mais plus encore : à quoi bon écrire ou faire théâtre de la Shoah alors « qu'il y a une limite où l'exercice d'un art, quel qu'il soit, devient une insulte au malheur », selon les termes de Maurice Blanchot ?
Serge Martin
Les cubomanies et les ontophonies de Ghérasim Luca : « la survivance des lucioles » quand « la proie s'ombre »...
Le poète et artiste Ghérasim Luca (1913-1994) a mené de front une œuvre poétique que je désigne par le dernier titre posthume de ses œuvres des « ontophonies » et une œuvre plastique dont les « cubomanies » constituent l'invention centrale depuis au moins 1944. J'ai déjà eu l'occasion lors du vernissage d'une de ses expositions (médiathèque de Bordeaux, novembre 2008[1]) de montrer le continu d'une œuvre à l'autre, des ontophonies aux cubomanies, non sous le procédé du « bégaiement » repris par beaucoup depuis la remarque rapide de Deleuze mais par et dans une « autodétermination » volubile pleine de retenue, qui réalise une éthique en poème visible/audible :
en désespérant
le désespoir en le maintenant
fiévreusement dans une position pessimiste illimitée mais perpétuellement voluptueuse devant l'amour (L'inventeur de l'amour, p. 100)
J'aimerais maintenant confronter deux lectures, celle d'un seul livre de Luca, La Proie s'ombre (Corti, 1998, 2e édition) qu'accompagneront quelques cubomanies prises au catalogue de l'exposition itinérante de 2008-2009 (Cahiers de l'Abbaye Sainte-Croix, Les Sables d'Olonnes, n° 110), et celle du dernier livre de Georges Didi-Huberman, Survivance des lucioles (Minuit, 2009) où « le philosophe prend ses distances avec Pasolini et Agamben » (Libération, 29 octobre 2009)...
Il s'agira donc d'observer au plus près de l'un à l'autre, l'un par l'autre, comment le voir/écrire invente dans l'infime - ce que certaines sémiotiques phénoménologiques ne semblent pas permettre de voir - autant de subjectivations qu'il y a encore de lucioles - mais les lucioles ne forment-elles pas parfois de belles constellations (Adorno)...-, et de tenter de formuler l'hypothèse que c'est l'infime qui fait le cœur d'un voir/écrire le plus vivant surtout quand « la proie s'ombre » (après la « solution finale », la bombe H... et tous les « CRIMES SANS INITIALES »).
Marie-José Tramuta
Alberto Savinio : iconographie de l'invisible
Ce titre se veut l'illustration des propos du pittoresque Joséphin Péladan : "Peut-on se proposer un thème plus élevé que de corporiser l'invisible et livrer aux yeux ce que l'esprit seul aurait vu, sans l'application du génie à trouver les formes de nos idées" in L'Androgyne. Théorie plastique, collection "Rebis", Paris, Pardès, 1910.
[1] « S'asseoir sans chaise avec les cubomanies et les ontophonies de Ghérasim Luca », Diérèse, revue trimestrielle de poésie & littérature, n° 46, Ozoir-la-Ferrière, automne 2009, p. 171-186.


