La trame à la licorne
![]() | Auteur(e) du cliché : David Gardelle Date : Décembre 2010 Équipe de recherche : Centre de Recherche d'Histoire Quantitative (CRHQ) Structure de recherche associée à la MRSH : Pôle rural |
J'ai rencontré une licorne dans un registre notarié.
Aussi extravagante soit cette affirmation, elle n'en demeure pas moins vraie. Etudier le tabellionage médiéval[1] ou le notariat moderne, c'est bien évidemment étudier des actes. Mais c'est aussi considérer ces milliers de lignes couchées sur parchemin ou papier dans des registres comme le résultat d'une pratique. Lorsque l'historien a la chance de travailler sur des documents originaux, qui ont traversé les aléas de conservation ou de transmission au fil des siècles, s'offre à lui la possibilité d'étudier leur propre histoire.
A la croisée de l'archéologie, de la diplomatique et de l'histoire, la codicologie[2] offre un recul supplémentaire vis-à-vis de la source tout comme vis-à-vis du tabellionage. Elle a permis notamment, pour des registres du Pays d'Auge datant du XVe siècle, de mettre en lumière le soin porté à la pérennisation du codex via, par exemple, l'emploi de préservateurs en parchemins, destinés à éviter le frottement des fils de reliure sur le papier. Un usage qui renforce le rôle de conservateur d'actes et de la mémoire juridique que jouent alors les tabellions. Cette science auxiliaire permet ainsi de comprendre l'organisation interne des registres en cahiers et de mettre en évidence des anomalies, des ajouts, des inversions etc. L'observation des filigranes (ici une licorne[3]) permet la datation plus ou moins précise du papier, d'en identifier la provenance. On peut ainsi, par recoupements, dégager des influences : pour le XVe siècle, à l'est du Pays d'Auge les registres et les actes sont organisés selon un modèle semblable, tandis qu'au sud-ouest, c'est l'influence de Falaise, siège de vicomté, avec des registres en parchemin, qui semble s'imposer. Du format des feuillets à la reliure des cahiers en passant par la mise en page ou la réglure, la codicologie tente de retracer les modalités de construction du codex. Cependant, l'étude codicologique ne peut se suffire à elle-même : le texte, même s'il ne constitue pas l'objet de l'analyse, est en fin de compte la raison d'être du livre. Les vestiges du passé fournissent des renseignements, non seulement sur eux-mêmes, mais non moins sur les hommes, la société et la culture qui les a vus naître[4].
Ces considérations révèlent alors l'information détenue par l'acte sous un jour différent en ajoutant un questionnement : pourquoi cette série d'acte a-t-elle été ajoutée après la confection du reste du registre ? Elle permet également d'éclairer la pratique même du tabellion ou du notaire : il est évident que l'enregistrement des actes ne se faisait pas au fur et à mesure de leur passation. Malgré tout, ce questionnement complémentaire n'apporte pas systématiquement des réponses, faute d'outils adaptés, mais elle a le mérite d'ajouter une dimension aux problématiques de l'historien.
Finalement, non seulement j'ai rencontré une licorne, mais en plus, elle m'a parlé.
Pour aller plus loin :
LEMAIRE Jacques, Introduction à la codicologie, Louvain, Institut d'études médiévales de l'université de Louvain, 1989, 265 p.
GARDELLE David, Le tabellionage en Pays d'Auge. Passer devant les tabellions dans la seconde moitié du XVe siècle, Mémoire de Master 2 réalisé à l'Université de Caen Bass-Normandie (dir. Ch. Maneuvrier), 2009, 142 p.
[1] A partir du XIVe siècle, on distingue en France le notariat des régions de droit écrit, dans la moitié sud, et le tabellionage présent dans les régions de droit coutumier, au nord. Le tabellion normand est chargé de coucher sur le parchemin ou le papier les volontés des contractants. Cependant, à la différence du notariat méridional, l'authentification des actes nécessite l'apposition du sceau de juridiction dont dépend le tabellion, détenu par un autre personnage, le garde-scel.
[2] La codicologie, ou « archéologie du manuscrit », a comme objet l'étude des livres manuscrits eux-mêmes et non uniquement celle de leur écriture. Elle étudie les matériaux servant à la fabrication du livre et leur mise en œuvre.
[3] Archives Départementales du Calvados, 7E241
[4] Marcel DE GREVE, Dictionnaire international des termes littéraires : article codicologie. Cf. http://www.flsh.unilim.fr/ditl/








