Du bleu de travail au Guide bleu

Du bleu de travail au Guide bleu
Auteur(e) du cliché :
Isabelle Dumont
Date : mai 2010
Structure de recherche associée à la MRSH : ESO-Caen

De la réutilisation officielle ou spontanée de bâtiments industriels à Rome

La capitale italienne ne fait pas exception et reflète l'évolution dans l'espace et le temps des processus industriels qui ont animé les pays européens. L'effervescence romaine liée aux constructions d'usines et plus généralement d'édifices liés à la transformation de matières premières à la fin du XIXème siècle comme au début du XXème siècle s'est essoufflée progressivement. Situées dans les parties centrales ou périphériques de la ville selon les besoins, ces constructions, devenues inadaptées à la nouvelle organisation productive, ont subi la concurrence d'installations (délocalisées) de pays en cours d'industrialisation. C'est globalement à partir des années 1970-1980 que Rome connaît la fermeture définitive d'établissements importants tant dans le paysage social que dans le paysage urbain. Aujourd'hui, ces lieux font tous l'objet de réutilisations. Officielles ou spontanées, programmées ou aléatoires, elles nécessitent une attention toute particulière.

Par exemple, les murs de l'ex-brasserie Peroni (fermée en 1971) abritent le Musée d'Art Contemporain de Rome (MACRO) ; la structure du deuxième théâtre de Rome (Teatro India) s'articule sur différents bâtiments qui constituaient autrefois le siège d'une entreprise productrice de savons et de solvants (Mira Lanza). Ou encore les ateliers de la filiale Alfa Romeo cèdent la place aux salles de cours et aux équipements universitaires de la faculté des lettres et de philosophie de l'Université de Rome 3 (Università degli Studi di Roma Tre). Il mattatoio di Testaccio, vaste complexe entièrement dédié à l'abattage et à la préparation de la viande en vue de sa distribution dans toute la ville a cessé son activité en 1975 lorsque la capitale italienne a dépassé les trois millions d'habitants. Les multiples pavillons se trouvent maintenant occupés par les bureaux de la police municipale, une extension du MACRO, la faculté d'architecture de l'Université de Rome 3, le centre social Villaggio Globale, etc.
Un cas original est celui de la centrale électrique Montemartini (initiée en 1912) qui à la différence de toutes les opérations précédemment citées n'a pas été vidée de toutes ses installations. Aussi, depuis 1997, cette centrale juxtapose-t-elle la machinerie liée à la production d'électricité (immenses moteurs diesel, turbines à vapeur, etc.) et une grande collection de sculptures en marbre de l'Antiquité romaine. Ce lieu bouscule d'une certaine façon toutes les échelles : spatiales, temporelles, sociales, culturelles...

Les faits divers de la presse fournissent indirectement des informations sur une autre forme d'utilisation de ces lieux abandonnés. Au-delà des titres « L'ex-usine de la Mira Lanza en flammes » (05/01/2008), « Aujourd'hui, manifestation pour demander d'arracher l'espace à la dégradation » (07/06/2010) (etc.), le lecteur apprend que les trois bâtiments incendiés abritaient presque une centaine de routards ou d'extracomunitari (immigrés hors Union-Européenne) ou encore qu'une quarantaine de Roms y auraient de nouveau créé des abris de fortune après une succession de mesures officielles pour en empêcher l'accès. Cette forme d'occupation, sans nul doute objet de surveillance de la part des forces de l'ordre, semble plus ou moins tolérée ou tolérable selon les moments.

Les réutilisations officielles, évidemment programmées et encouragées par les acteurs politiques et économiques locaux, sont souvent réussies du point de vue fonctionnel. Les autres, spontanées, aléatoires, diffuses dans l'ensemble du territoire de la capitale, existent de façon plus ou moins visible et plus ou moins importante (de la grande bâtisse industrielle au bureau confiné). Toutes ces ré-utilisations sont néanmoins toutes aussi significatives les unes que les autres du point de vue des dynamiques socio-spatiales actuelles qui traversent toutes les échelles (du local au mondial en passant par le régional) et sont surtout tout aussi révélatrices les unes que les autres de leurs changements voire dans certains cas de leurs dysfonctionnements.

le 21/06/2010,
Isabelle Dumont,
Università degli Studi di Roma Tre