Référents


Documents labellisés

Les brousses du pays Bwaba en campagne

Auteur : Maxime Marie et Sébastien Caillault
Date : novembre 2015
Structure de recherche associée à la MRSH : ESO-Caen

Maxime Marie et Sébastien Caillault, tous deux rattachés à l’UMR ESO, ont effectué une mission de terrain dans la région des Hauts Bassins dans le cadre d’un programme PEPS financé par le CNRS sur la question des transformations agricoles et rurales des brousses de la région cotonnière des Hauts-Bassins au Burkina Faso.

Quelques jours avant le premier tour des élections présidentielle du Burkina Faso, dans un village de la région cotonnière des Hauts-Bassins (sud-ouest du Burkina Faso), une femme rentre des champs avec le bois de feu nécessaire à la préparation du repas.

Cette région, historiquement dominée par l’ethnie Bwaba, a connu des transformations sociodémographiques très importantes depuis la fin des années 1970. En effet, elle a vu l’arrivée massive de migrants Mossis en provenance du nord du Burkina à partir de 1975, la densité de population a ainsi fortement augmenté dans ces campagnes très agricoles (80 % de la population vit encore aujourd’hui du travail de la terre) passant de 20 habitants au km² à plus de 80 actuellement. Les populations migrantes se sont installées dans chaque village, conformément aux règles coutumières en vigueur chez les Bwaba, en demandant quelques hectares aux chefs des terres contre une rétribution symbolique de quelques kilos de maïs. Comme dans beaucoup d’autres régions au Burkina et en Afrique de l’Ouest, la propriété de la terre n’existe pas mais les familles appartenant aux lignages fondateurs de chaque village régulent les droits d’usage sur de vastes portions du finage villageois. Jusqu’aux années 1990, l’attribution de terres aux Mossis venus du nord, s’est donc faite de manière pacifique dans cette zone de faible densité. L’accueil de populations extérieures étant à cette période une manière de « mettre en valeur » les terres des villages et de développer le commerce.

L’adoption de la loi 34 dite de « réorganisation agraire et foncière » en juillet 2012 par l’assemblée nationale, marque un tournant dans la gestion du foncier par les autorités coutumières et constitue un enjeu très important dans ces campagnes densément peuplées. Répondant aux exigences du FMI et de la Banque Mondiale dans le cadre des plans d’ajustement structurel imposés au Burkina Faso, cette loi traduit un mouvement de privatisation du foncier en instituant la notion de « propriétaire terrien ». Dans un pays ne disposant ni de cadastre ni d’acte de propriété dans les zones rurales, c’est l’usage de la terre qui détermine la propriété aux yeux de la loi, dont l’antériorité est fixée à 30 ans dans le cas de la loi 34.

Lors de la campagne pour les élections présidentielles, les positions et les discours des deux principaux candidats révélaient bien les enjeux locaux à la fois politiques, sociaux et ethniques de l’application de la loi 34 dans les campagnes.  D’un côté, les partisans de Roch Kaboré, le candidat du MPP (mouvement pour le peuple et le progrès) et appartenant à l’ethnie Mossi, évitent de prendre parti sur la question de l’application de la loi sans toutefois la remettre en cause. Son application en l’état permettrait donc aux migrants (majoritairement mossis) arrivés entre 1975 et 1985 de légitimement revendiquer la propriété des terres qu’ils exploitent aujourd’hui.  De l’autre côté, les soutiens locaux de Zéphirin Diabré, candidat de l’UPC (Union pour le changement), défendent une position qui semble plus favorable aux intérêts des populations autochtones et des autorités coutumières locales.  En effet, ils  portent un discours au cœur duquel  l’autochtonie occupe une place centrale. Ils contestent ainsi le seuil de 30 ans et proposent que les Bwabas puissent lever un loyer sur les terres exploitées par les Mossis depuis souvent plus de 30 ans. Ce discours est très largement relayé par les populations Bwabas et par les représentants des autorités coutumières, il s’accompagne d’une rhétorique de stigmatisation des populations allochtones pourtant bien accueillies par les Bwabas lors de leur arrivée. C’est même souvent un discours « ethnophobe » qui émerge sur la question de la légitimité de l’accès à la terre, de la religion (les Mossis sont majoritairement musulmans quand les Bwabas sont animistes et/ou catholique ou protestants) et de la dynamique démographique (les familles mossis connaissent une croissance plus importante que celles des Bwabas notamment du fait d’une polygamie davantage pratiquée chez les Mossis).

Les relations entre ces deux groupes de population, longtemps pacifiques, tendent donc à se durcir dans ces campagnes où la population croît fortement et où l’ensemble des terres cultivables sont déjà exploitées. Les conflits fonciers, souvent présentés comme inter-ethniques, se multiplient dans les campagnes. Ils émergent dans un contexte où la propriété privée est imposée comme mode de gestion des terres par des autorités politiques nationales fortement contraintes par les institutions internationales (FMI, Banque Mondiale). Cette analyse ne doit cependant pas se limiter à une lecture ethnique car, même si le contexte politique local de la réorganisation agraire et foncière exacerbe cette dimension, c’est bien la question de l’autochtonie qui est au cœur de cette problématique. En effet, on observe qu’une partie non-négligeable des agriculteurs appartenant aux ethnies allochtones installées de longue date occupe aujourd’hui des positions élevées dans la stratification sociale villageoise et jouit d’un accès sécurisé au foncier. Dans ce cas de figure, c’est donc bien le capital autochtonie et les ressources sociales qui lui sont afférentes qui apparaissent comme la clé de lecture la plus pertinente pour appréhender les recompositions en cours des systèmes de régulation foncière.

Les résultats des élections présidentielles confirment ces observations, car si Roch Kaboré et le MPP en sont sortis vainqueurs dès le premier tour en rassemblant un peu plus de 53 % des voix au niveau national, leur score dans cette région rurale ne dépassait pas la barre des 25%.

Rechercher dans la forge numérique

Sujets

Adoption Agriculture Agronomie Alimentation Altérité Aménagement Animaux Apprentissage Architecture Archives Arts Attachement Autofiction Autorité Big Data Bonheur Cartographie Catastrophe Chanson Cinéma Classes sociales Cognition Collectivité Commerce Communication Comportement Concept Conflits Conscience Consommation Constitution Coopération Corps Crise Croissance Création Crédit Culture Célébration Dessin Discrimination Droits Décision Démocratie Déplacements Développement Echelles Ecrits Ecrivains Edition Education Endettement Energie Enfance Enfant Entreprise Environnement Epistémologie Equilibre Equitation Etats Ethique Europe Evaluation Expression Famille Fiction Fiscalité Foi Folklore Fondation Formation Genre Historiographie Héritage Identité Image Imaginaire Individualisme Industrialisation Informel Innovation Insertion Institutions Intellectuels Interdisciplinarité Inégalités Itinéraire Jardins Jeu Jeunesse Justice Langage Lexicologie Liberté Lien social Limites Littérature Loisirs Maladie Marginalité Maritime Migration Militaire Minorités Mobilité Modélisation Morale Mort Motricité Mutations Mythes Médecine Mémoire Nature Normes Numérique Orient Orientation Paix Parenté Parole Patrimoine Paysage Peinture Pensée Performance Philosophie Plaisir Politique Population Pouvoir Poésie Presse Prison Procréation Propagande Propriété Protection Précarité Pêche Recherche Relations Religion Responsabilité Ressources Risques Ruralité Réseaux Santé Sciences & techniques Scolarité Sens Sensibilité Sexe SHS Sociétés Sols Son Souffrance Spectacle Suicide Surréalisme Sécurité Ségrégation Sémantique Technologie Temps Territoire Théâtre Toponymie Tourisme Transmission Transplantation Transports Travail Urbanisation Urbanisme Valeurs Vie Vigne Ville Violence Virtuel Voyage Vérité Évolution
  
Abonnements - Fils RSS de la MRSH