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Ici, le temps est suspendu

Date : août 2008
Structure de recherche associée à la MRSH : ESO-Caen

Dès l'annonce de la fermeture du centre de la Croix Rouge de Sangatte en août 2002, les migrants présents dans le Calaisis, qui tentaient de passer clandestinement en Grande-Bretagne, se sont dispersés sur le littoral, dans les villes portuaires transmanche. A Cherbourg, l'une des manifestations visibles de l'arrivée de migrants a été l'apparition d'un squat[1] dont la localisation dans la ville a changé au gré des évacuations menées par la police nationale (Police de l'Air et des Frontières et Sécurité Publique notamment). Lors de la prise de vue, le squat était installé aux marges de la ville de Cherbourg, sur un terrain municipal.

Ce cliché, réalisé le 2 août 2008, marque un moment particulier. Depuis l'arrivée des premiers migrants en 2002, c'est en effet le seul jour où le squat de Cherbourg était inoccupé. Il y avait toujours eu des migrants présents auparavant ; on en rencontre encore aujourd'hui (juin 2010). Pour une grande part, une intervention de grande envergure - l'« opération Bagdad » - menée par des policiers de l'Ocriest[2] quelques semaines plus tôt est à l'origine du départ des migrants[3] : le 23 juin 2008 , dix personnes soupçonnées de faciliter le passage clandestin vers la Grande-Bretagne contre rémunération avaient été interpellées à Cherbourg ; soixante-quinze au total sur le littoral de la Manche. Ne pouvant plus embarquer clandestinement sur les ferries, les migrants ont progressivement quitté le squat pour aller chercher d'autres solutions à Paris et dans la région Nord.

La photographie prise ce jour-là renseigne sur la condition des migrants « clandestins » présents le long des côtes de la Manche. Le squat de Cherbourg présente ce que l'on pourrait qualifier d'« organisation minimale », caractéristique des squats de migrants du littoral : un espace pour dormir ou se reposer, un espace pour se rassembler et discuter (le plus souvent en buvant le thé). La tente - l'abri - et le feu participent ainsi, fortement, à organiser l'espace de vie du squat.

Les éléments de détail qui figurent sur ce cliché informent sur les pratiques sociales associées à cet espace. Sur la gauche, un sac rouge est accroché au grillage. De la nourriture est à l'intérieur, probablement du pain et des yaourts que les migrants placent en hauteur pour éviter d'attirer les rats. Tout de suite à droite, une serviette de toilette est étendue pour sécher. Autour du feu, la vaisselle sale gît au sol, du riz sèche dans la marmite.

Je me rappelle avoir été marqué par cette « scène sans acteurs ». L'impression qui s'en dégageait était celle d'un quotidien arrêté soudainement, comme figé. Les cinq hommes encore présents la veille étaient partis.

Un voyageur aurait plié sa tente, lavé sa vaisselle, rangé sa serviette de toilette et emporté les restes de nourriture pour le déjeuner. Mais les migrants ne sont pas en voyage. Les squats ne sont que des étapes, des manifestations visibles d'une présence qui s'inscrit dans le cadre plus général d'un mouvement propre aux migrations clandestines vers la Grande-Bretagne.

Olivier Thomas

 


[1] Il s'agit d'un « squat » et non d'un « camp », terme qui sous-entend l'existence d'une forme de gestion par une autorité ou une organisation, ce qui n'est pas le cas à Cherbourg.

[2] Créé en 1996, l'Office central de répression de l'immigration irrégulière et de l'emploi des étrangers sans titre (OCRIEST) dépend de la Direction Centrale de la Police aux Frontières.

[3] L'action de la police nationale, seule, ne suffit pas à expliquer le départ progressif des migrants. D'autres facteurs, sociaux (ex : la constitution de réseaux), économiques (ex : le travail), culturels (ex : l'origine ethnique), participent aussi à l'organisation des mobilités des migrants sur le littoral.

 

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