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Un témoin singulier

Auteur : Elisabeth Ridel
Date : août 2009
Structure de recherche associée à la MRSH : ERLIS, Espaces maritimes

Greniquet est le nom d'un massif rocheux situé au large du petit port de Goury dans la Hague (Manche). À marée haute, il n'est jamais entièrement couvert, tandis qu'à marée basse, des algues rejetées par la mer viennent s'agripper au pied de ses parois, leur donnant une couleur verte que l'on trouverait davantage dans nos campagnes qu'au bord de mer. Cette couleur n'est pas permanente et semble alterner avec le ressac de la mer qui dépose à son gré des algues plus ou moins vertes. Ce phénomène a dû être plus caractéristique à une époque ancienne, pour que les Vikings donnent à notre rocher le nom de grœnn-sker, « le récif (sker) vert (grœnn) », qui perdure à travers la forme moderne de Greniquet[1]. Ce rocher, témoin singulier des « invasions vikings »[2] en Cotentin,  pourrait évoquer les vestiges d'un établissement scandinave dans les environs de Goury, mais il renvoie plus sûrement à des pratiques de navigateurs qui consistaient à nommer les points remarquables du littoral et à repérer les accidents marins, récifs, rochers et îlots. Ce « balisage oral » effectué par les Vikings a laissé des traces sur les côtes de la Hague, et en particulier sur celle de Saint-Germain-des-Vaux où l'on peut trouver des toponymes scandinaves relatifs à des baies, des caps et des rochers.

Dans le cadre d'une formation « Toponymie et pratiques de terrain », conventionnée entre le CNRS (CRHQ) et le SyMEL (Syndicat Mixte Espaces Littoraux de la Manche), j'ai été amenée avec les gardes du littoral[3] à « lire » autrement la microtoponymie côtière de la Hague. Si la toponymie exige avant tout des connaissances en phonétique historique, elle ne peut être séparée de pratiques de terrain qui permettent de confirmer ou d'infirmer des propositions étymologiques. L'étude des noms de lieux de la côte de Saint-Germain-des-Vaux, comprise entre la Pointe des Écamelands et le Nez Quilas, révèle les traces linguistiques d'une implantation viking, qui n'a pas dû être bien importante mais suffisante pour que se diffuse à partir de là un lexique d'origine scandinave propre à la Hague. Les toponymes qui parsèment de manière régulière cette bande du littoral haguais témoignent d'activités halieutiques exercées par des individus de langue scandinave assez longtemps pour que la population locale en ait conservé les noms. Ce sont des toponymes à valeur topographique composés avec vík, « baie », tels que Silvy (Selevy en 1570, de selr, « phoque »), Carry (Carrwic en 1207, de kjarr, « marais ») ou Pulvy (de píll, « saule »), avec steinn, « pierre, rocher », qui entre dans la composition du nom de rocher Gélétan (anciennement Jallestain, vers 1200), avec kíll, « petite crique », qui a donné le nom Fine Queüe (Finekelle en 1207, composé ave fen, « marais »). On relève aussi kambr, « crête », à l'origine du nom Chambre (par attraction du substantif français), qui figure sur le cadastre napoléonien, et nes, « cap, pointe », dans les noms de cap Nez Bayard et Nez Quilas.

Au premier plan, baie de Pulvy ; au second plan, Rocher Gélétan. Cliché Ch. Bonnissent, SyMEL.La roche Gélétan semble avoir constitué un amer pour les navigateurs : elle est visible depuis les baies de Silvy, Carry et Pulvy. Bien que ces baies soient accessibles à marée haute, leur fond rocheux en rend l'accès difficile, tandis que l'accostage est peu aisé à cause des nombreux galets accumulés en cordon littoral. Néanmoins les gardes du SyMEL estiment que c'est le ressac incessant de la mer qui a apporté autant de galets et que ces baies ont pu être de nature sableuse à une certaine époque, plus propices aux pratiques d'échouage. En dernier lieu, il faut souligner que de nombreux microtoponymes ne figurent pas sur la carte IGN au 1/25 000e. Nous avons le plus souvent recours aux plans cadastraux et au cadastre napoléonien du XIXe siècle, mais aussi aux témoignages de locuteurs locaux qui emploient encore ces noms et qui savent leur prononciation. L'identification sur le terrain des microtoponymes côtiers s'avère finalement plus difficile qu'on ne le croit, si l'on n'est pas accompagné de personnes qui ont une parfaite connaissance de la région et de ses habitants.

Pour en savoir plus :

LEPELLEY (René), « La côte des Vikings : toponymie des rivages du Val de Saire (Manche) », Annales de Normandie, n° 1, 1993, p. 17-39.

RIDEL (Élisabeth), « La Hague, une terre viking ? Du mythe à la réalité », dans Archéologie, histoire et anthropologie de la presqu'île de la Hague (Manche). Analyse sur la longue durée d'un espace naturel et social cohérent (Projet collectif de recherche 3e année, 2007), C. Marcigny (dir.), Omonville-la-Rogue, Le Tourp (Communauté de communes de la Hague), publ. 2008, p. 63-71. < http://www.letourp.com/pdf/revue2007.pdf >

RIDEL (Élisabeth), Les Vikings et les mots. L'apport de l'ancien scandinave à la langue française, Paris, Errance, 2009, 350 p.

RIDEL (Élisabeth), « La Hague, un coin du monde viking ? Aperçu critique sur la question », dans La Hague dans tous ses états. Archéologie, histoire et anthropologie de la presqu'île de la Hague, C. Marcigny (dir.), Cully, OREP Éditions, 2010, p. 120-121.


[1] C'est René Lepelley, professeur d'histoire de la langue française et de dialectologie normande à l'Université de Caen entre 1974 et 1994, qui a isolé l'élément scandinave sker dans la microtoponymie maritime du Val de Saire (Manche). En emploi autonome, sker aboutit à équé, après l'ajout d'une voyelle prothétique devant le groupe consonantique sk- et la chute de la consonne finale -r (graphie plus usuelle équet) ; en emploi composé, sker aboutit à -qué (-quet) comme dans Vitéquet issu de l'ancien scandinave hvítr-sker, « le récif blanc (hvítr) ».

[2] Les termes « invasion » et « colonisation » reflètent imparfaitement le phénomène complexe qui a présidé à l'établissement des Vikings dans une partie de l'ancienne Neustrie carolingienne à la fin du IXe siècle et au cours du Xe. Pour Lucien Musset, le Cotentin aurait fait l'objet d'une « lente immigration », en voyant débarquer dans ses « innonbrables anfractuosités de ses côtes, de petits groupes scandinaves, qui prirent individuellement des terres dans certains secteurs du rivage, Hague et Val de Saire avant tout » (L. Musset, « Aperçu sur la colonisation scandinave dans le nord du Cotentin », Annuaire des cinq départements de la Normandie, IIIe Congrès (1953), publ. 1954, p. 34-37).

[3] Je remercie vivement Christelle Bonnissent et Sébastien Houillier, gardes du littoral dans la Hague, de m'avoir fait partager leurs connaissances du terrain.

 

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