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Devoir de mémoire ?

Auteur : Isabelle Dumont
Date : août 2010
Structure de recherche associée à la MRSH : ESO-Caen

Du « musée du KGB » au « parc soviétique » en Lituanie : « Devoir de mémoire », prétexte touristique, exploitation commerciale

À la fin du XXème siècle, le fait que les pays ex-soviétiques aient récupéré leur Indépendance a généré de nombreuses transformations au niveau politique, économique, social et culturel ; tant du point de vue des responsables du gouvernement que du point de vue de la population. Alors, et peut-être même encore aujourd'hui, le rappel identitaire s'est manifesté par une distanciation vis-à-vis de la Russie et de l'ex-régime soviétique. Parallèlement, dans ces pays renaissants ont émergé de nouvelles priorités dont la nécessité d'établir des rapports économiques avec les territoires occidentaux et surtout avec les pays européens limitrophes. Dans ce sens, le tourisme international s'est trouvé vivement encouragé.

Le 15 juin 1940, 150 000 soldats de l'Armée Rouge entraient en Lituanie : date souvent citée pour évoquer la fin de la très brève Indépendance de la Lituanie (une vingtaine d'années, de 1918 à 1939 - S. Vaitek?nas, 2009) et surtout le début du rattachement au territoire soviétique (qui a duré presque 50 ans). La visite, à quelques jours d'intervalle, du musée dit du KGB à Vilnius et du parc Gr?to à Druskininkai à l'extrémité méridionale de la Lituanie, m'a invitée à réfléchir à ces événements tristement commémorés.

Le siège du « Musée des victimes du génocide » (nom officiel : Genocido auk? muziejus) est en réalité l'ex quartier général du KGB à Vilnius (de 1940 à 1991). Dans les pays Baltes, ce musée semble être le seul de ce type : il est établi directement dans le bâtiment devenu symbole de la souffrance et de l'oppression de la population locale[1]. Le musée a été créé dès le 14 octobre 1992 suite à la décision conjointe du Ministère de la Culture et de l'Éducation de la République Lituanienne et de l'Union des Prisonniers Politiques et des Déportés. En 1997, une fois réorganisé, sa gestion est passée au « Centre de Recherche sur le Génocide et sur la Résistance en Lituanie ». L'édifice compte trois étages. Le sous-sol est constitué de cellules plus ou moins grandes, de cellules d'isolement pour les interrogatoires et d'une pièce réservée aux exécutions : tous ces lieux se présenteraient comme lorsque le KGB est parti en août 1991[2]... Le rez-de-chaussée et le premier étage ont été transformés en salles d'exposition explicatives et chronologiques de cette période. Un étage est dédié au début des persécutions de 1940-41, à la guerre partisane et au démantèlement de la résistance (1944-53). L'autre étage se concentre sur les conditions de vie dans les prisons soviétiques et dans les camps de travail (1944-56), sur les déportations (1944-53), sur la résistance populaire (1954 à 1991) et parallèlement sur les actions du KGB durant la même période et sur ses techniques de contrôle (écoute de conversations privées et officielles, observations, etc.).

Ouvert officiellement le 1er avril 2001, Gr?to parkas est le fruit de l'initiative et de l'autofinancement d'un industriel. Il se présente comme un parc d'attraction dont la thématique est la période soviétique. Selon les organisateurs, "The aim of this exposition is to provide an opportunity for Lithuanian people, visitors coming to our country as well as future generations to see the naked Soviet ideology which suppressed and hurt the spirit of our nation for many decades" (présentation officielle du parc). Environ 80 statues d'époque à l'effigie, entre autres, de Lénine, Staline, Feliks ?dmundovi? Dzeržinskij (d'origine lituano-polonaise, fondateur en 1917 de la police secrète, devenue par la suite le KGB et réinventeur du système des Goulag, plus tard transformés en camp de travail forcé) ont été démontées des places du pays, réparées des dommages conférés lors de la déclaration de l'Indépendance, le 11 mars 1990 et installées de façon à proposer des promenades au milieu d'une aire boisée (20 hectares). L'un des parcours mène à la reconstruction d'une « Maison de la Culture » soviétique (décor et ambiance d'époque) et à un musée. Gr?to parkas s'est inspiré du modèle des parcs d'attraction où une même thématique se décline sous de multiples formes (personnel, gadgets, nourriture...). On y trouve des employés habillés en soldats soviétiques, des souvenirs à l'effigie des principaux responsables soviétiques et meme des plats et de la vaisselle soviétique ! Pour les enfants, des jeux de plein air de l'époque soviétique sont proposés. Parallèlement à ces « reconstructions d'époque » liées selon les responsables du projet au « devoir de mémoire », certains détails interpellent : organisation de concours internationaux de miss, installation d'un zoo, publicité pour la confection et la vente de champignons, etc.

Ces deux cas, a priori distincts dans la façon de se présenter, posent chacun d'eux la question et le sens du souvenir : le premier en suivant un modèle traditionnel et encouragé par les responsables politiques lituaniens, le second avec une approche plus moderne et accepté seulement parce que l'État lituanien ne devait rien débourser[3]. Ce dernier projet a d'ailleurs suscité de nombreux débats car il soulevait un point essentiel à propos des symboles soviétiques : les statues devaient-elles être conservées ou détruites ? On pourrait également discuter de l'opportunité qu'un entrepreneur privé ait la possibilité d'en disposer ou à propos du musée de Vilnius, que le bâtiment du KGB soit maintenu (cela rappelle les discussions relatives au chalet alpin de Hitler). « Devoir de mémoire » ? Certainement vis-à-vis des jeunes générations locales mais peut-être et surtout à l'égard des visiteurs étrangers. L'attention dont ils font l'objet (comme le montre la quantité d'informations traduites en langues étrangères) amène inévitablement à s'interroger sur le poids qu'ont en réalité le facteur touristique et l'intérêt économique dans toute cette opération de « sensibilisation ».

Cette interrogation est loin d'être une nouveauté : beaucoup de lieux souffrent du même problème éthique mais dans ce cas précis se pose une vraie question déontologique. Peu de temps est passé et le nom des victimes est gravé sur les murs extérieurs du bâtiment tandis qu'à l'intérieur sont exposées les photographies nominatives des membres du KGB. De façon générale, la mise en scène des documents et du matériel, ou plus globalement, leur spectacularisation risquent d'embellir la question et finalement d'anesthésier le regard voire l'esprit (critique) du visiteur. De plus, la multiplication et la diffusion des musées ou des « lieux de mémoire » à thématique hautement douloureuse ne banalisent-elles pas les événements (historiques) dramatiques ? Est-il juste que le devoir de mémoire soit ou puisse devenir un prétexte pour attirer les touristes ? Ou pire est-il juste que l'on procède ou que l'on puisse procéder à une instrumentalisation du souvenir des victimes et des événements tragiques à des fins économiques ? Au-delà de ces simples questions (qui ne concernent d'ailleurs pas que l'exemple lituanien), il semble évident qu'il faille éviter d'être seulement « objet » ou « sujet passif » de ce type d'opération. Mais comment peut-on être vraiment agent ou acteur du sens à donner aux « lieux de mémoire » et aux territoires concernés ? Le temps passant, ces « lieux de mémoire » se stratifient et se fondent dans le territoire pour, en dernière analyse, contribuer à l'(in)former et le faire évoluer. Dans ce sens, sera-t-il impossible de ne pas laisser le téléphone portable sonner même dans un « lieu de mémoire » ? N'est-ce pas là la forme moderne de nombreuses actions et omissions déjà faites par les générations précédentes à l'égard d'autres événements ou périodes historiques désormais complètement absorbés par les territoires que nous connaissons et reconnaissons tous ?

Pour en savoir plus :

  1. Bibliographie
  • S. Vaitek?nas, The population of Lithuania, Vilnius, Mokslo ir enciklopedij? leidybos institutas, 2009.
  • Publications du Lietuvos gyventoj? genocido ir rezistencijos tyrimo centras [Centre de recherche sur le Génocide et sur la Résistance en Lituanie]:
  • Karas po Karo, Ginkluotasis antisovietinis pasipriešinimas Lietuvoje 1944-1953 m. [La guerre après la guerre, La résistance armée antisoviétique en Lituanie en 1944-1953], Vilnius, UAB, 2009.
  • The museum of Genocide victims, a guide to the exhibitions, Vilnius, s. e., 2006.

2) Sitographie


[1] Au début du XXème siècle, cette construction abritait le tribunal de la province de Vilnius de l'Empire russe et par la suite le siège de la Gestapo allemande.

[2] Il y a également des « cours extérieures » pour les prisonniers : quatre ou cinq « pièces », de petite dimension, entièrement fermées sur les côtés avec des murs de 3 mètres de haut et couvertes de fils barbelés dans lesquelles les prisonniers pouvaient chacun leur tour marchaient en rond et en silence absolu pendant 10 à 15 minutes par jour. L'époque stalinienne passée, la durée de « sortie » aurait été allongée à une heure.

[3] "Hesonos klubas public agency located in Gr?tas near Druskininkai was the winner of the tender called by the Ministry of Culture in 1998 for the establishment of an exposition of dismantled monumental sculptures from the Soviet period. A strong argument for choosing this undertaking was that its manager, Viliumas Malinauskas, was planning to establish the exposition using private funds earned from his family's mushroom and berry business without asking for financial support from the state. The project submitted for tender also stressed the importance of the new tourist site for the development of this region in Southern Lithuania" (citation issue de la présentation officielle du parc Gr?to).

 

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