Scène de la vie quotidienne au Venezuela

Au rez-de-chaussée de cet immeuble de Maracaibo, des personnes font la queue jour et nuit devant la banque publique d’Etat Banco Bicentenario. La nuit, les personnes dorment sur place pour être les premiers à entrer dans la banque, dès son ouverture le matin. Des marchands ambulants proposent à boire et à manger toute la journée. Il faut parfois attendre 20 heures avant d’accéder à un guichet. Les motifs pour aller à la banque sont nombreux dans un contexte économique très fluctuant, une hyperinflation estimée à 1800 % pour 2017 et une grande partie des habitants qui n’ont pas de compte bancaire. Certaines personnes viennent percevoir leurs retraites, d’autres les aides des programmes sociaux du gouvernement ; d’autres personnes encore viennent chercher de l’argent liquide pour l’échanger au marché noir en Colombie (où le taux de change est plus favorable) ; d’autres personnes effectuent des dépôts lorsque, par exemple, le gouvernement décrète que certains billets en circulation ne peuvent plus l’être, etc.

Cette queue permanente illustre bien les problèmes de la société vénézuélienne aujourd’hui. Plus de 90 % des Vénézuéliens vivent en ville, ce qui a longtemps amené à percevoir cette société comme étant moderne et développée. Or, il s’agit d’une illusion de développement. L’effondrement des prix du pétrole et la situation politique ont révélé des problèmes structurels et anciens d’une société dépendante de la rente pétrolière. Aujourd’hui, la crise exprime l’accélération du démantèlement de la ville. L’espace urbain est sous tension subissant un processus de déconstruction dans tous les domaines : espace bâti, réseaux urbains, espaces vécus, structures familiales, etc. Il s’agit là d’une expérience inédite puisque l’on passe d’une société d’immigration, multiculturelle et syncrétique à une société d’émigration où l’avenir reste incertain.

Gustavo Chourio est Professeur de sociologie à la Faculté d’architecture et d’urbanisme de l’Université du Zulia à Maracaibo (Venezuela). Il est actuellement Professeur invité de l’UFR SEGGAT et du laboratoire Espaces et Sociétés (ESO-Caen), UMR 6590 CNRS. Ses recherches portent sur les transformations urbaines et sociales au Venezuela.