Le Jèrriais, un contrepoids symbolique à la financiarisation de l'économie à Jersey

Le visiteur curieux mais non averti s’interrogera probablement à propos de ce qu’il lira sur ce bus passant dans le quartier des affaires de Saint-Hélier, capitale de l’île de Jersey. Car c’est en Jèrriais, déclinaison insulaire du Normand, qu’y sont inscrits les noms des douze paroisses de l’île. Celle-ci ne manque pas de signes extérieurs de richesse bien visibles, par exemple à travers le nombre important de voitures de sport sillonnant les routes encombrées ou la taille des yachts amarrés dans l’une des quatre marinas de la ville. Mais il faudra également un œil exercé pour appréhender le niveau des activités financières, discrètement mises en œuvre derrière les façades des immeubles du secteur situé entre le port et le centre ville piétonnier. Saint-Hélier occupe en effet une place non négligeable dans la sphère financière mondiale. La ville abrite 29 banques, 32 027 sociétés offshore (2017) et ce ne sont pas moins d’environ 13 000 emplois souvent très qualifiés – précisément 21,4 % des 61 390 de la population active totale en juin 2018 - qui y font tourner l’industrie de la finance.

Ces inscriptions sur le bus constituent l’un des signes les plus visibles d’une volonté gouvernementale de promouvoir une identité jersiaise, que l’on peut interpréter comme un contrepoids symbolique à cette intégration planétaire. Outre la création d’un hymne national en 2008, cette stratégie passe notamment par la mise en avant d’affichages publics en Jèrriais. La municipalité de Saint-Hélier a ainsi décidé en 2007 que chaque nouvelle voie ou place devra obligatoirement être baptisée en Français ou en Jèrriais. Précisons que, lors du recensement de 2001, sur les 87 186 habitants que comptait l’île, 113 personnes déclaraient le Jèrriais comme langue maternelle, alors que 2 874 en revendiquaient un usage occasionnel. Il y a fort à parier que depuis, en même temps que la population passait largement la barre des 100 000 habitants, le nombre des utilisateurs de la langue locale a continué de décroître …..

Christian Fleury