Réflexions et perspectives de recherche

Les réflexions menées au cours de ces séminaires et les perspectives de recherche à venir suivent, en gros, deux grandes orientations :

  1. une orientation que je qualifierai d'«environnementale», qui consiste à étudier le contexte historique, social et culturel des dictionnaires bilingues;
  2. une orientation méthodologique, qui porte sur la confection même des dictionnaires;

Une démarche « environnementale »

Dans le cadre d'une démarche environnementale, la réflexion visera à  :

  • apprécier la transition Moyen-Âge - Renaissance, période où s'élaborent les premiers dictionnaires de langues vulgaires;
  • étudier les circonstances historiques (politiques, culturelles, commerciales) qui ont favorisé l'émergence d'une culture lexicographique bilingue: la multiplication des voyages et des relations internationales[1], notamment, sont autant de facteurs qui répondent à unbesoin de traduire et de connaître la langue des «autres»;
  • s'interroger sur les destinataires de ces dictionnaires, sur leur usage;
  • voir comment la langue de «l'étranger» était perçue avant et pendant la constitution de ces dictionnaires, en particulier dans les œuvres narratives (œuvres littéraires, récits de voyage...); comment elle était nommée (on passe par exemple des «langues teutoniques» à l'« allemand »);
  • mesurer les écarts chronologiques entre les différentes parutions (les dictionnaires bilingues français > langues scandinaves font leur entrée plus tardivement); analyser les progrès lexicographiques au fil des siècles.
  • étudier la vie d'un lexicographe.

Les dictionnaires bilingues et multilingues dans le cadre des échanges internationaux seront tout d'abord traités par Alejandra Testino, qui nous montrera comment les relations politiques entre la France et l'Espagne au XVIIe siècle a pu favoriser la naissance des premiers dictionnaires français > espagnol, mais aussi par Rembert Eufe, Juan Carlos D'Amico et moi-même. Nous insisterons en particulier sur l'identité des destinaires de ces dictionnaires, que furent les commerçants et les diplomates de la Renaissance ainsi que les marins à partir du XVIIIe siècle[2].

Au travers de leurs destinaires se pose également la question de l'utilité et de l'usage même des dictionnaires bilingues et multilingues : à quoi servent-ils ? Patrice Lajoye replacera dans leur contexte mythologique les 17 gloses qui composent le Glossaire d'Endlicher gaulois > latin, daté du IVe ou du Ve siècle, et Viviana Agostini fera le point sur l'utilisation de la lexicographie bilingue en France au XIXe siècle dans l'enseignement de l'italien. Enfin, par leur mise en parallèle d'un lexique dans plusieurs langues, les premiers dictionnaires plurilingues étaient certainement de bons outils pour pouvoir mettre en valeur les liens de parenté qui existent entre ces langues, François Émion s'interrogera donc sur le rôle qu'ont pu jouer ces dictionnaires dans l'émergence de l'idée indo-européenne.

Une démarche méthodologique

Parallèlement, une analyse plus détaillée portant sur les mots constituant ces dictionnaires peut être entreprise. Point de rencontre entre langue, société et histoire, le mot reflète souvent des valeurs spécifiques à chaque culture et à chaque pays. Toute communauté linguistique possède, en effet, un stock de mots marqués de connotations : des termes de civilisation, des termes techniques, des termes socio-politiques, etc. L'analyse intrinsèque des dictionnaires concernerait :

  • leurs types: vrais bilingues, semi-bilingues ou faux bilingues[3];
  • le choix et la conception de la nomenclature (dictionnaire de langue ou de spécialité);
  • le dénombrement des entrées, des acceptions; l'étendue de la nomenclature: les champs thématiques, la place réservée aux termes «à connotation nationale»;
  • le classement des entrées: alphabétique, méthodologique, analogique;
  • les procédés définitionnels: choix des définitions, analyse et classement des sens;
  • les informations concernant l'«opération traduisante»: ce qui sous-entend les problèmes de traduction.

Les problèmes d'équivalence d'un langue à l'autre sont bien évidemment au cœur de la conception même des dictionnaires bilingues. Ils sont assez importants pour faire ici l'objet  de plusieurs communications. Jacqueline Spaccini nous expliquera, dans une communication au titre savoureux tout à fait digne d'un roman policier « L'étrange affaire de l'italien surréel », comment finalement la langue de traduction, dans un dictionnaire croate > italien, est une langue « surannée », voire quasi-artificielle. Franck Neveu s'attachera particulièrement aux problèmes de traduction dans les dictionnaires terminologiques dans le domaine des Sciences humaines. Il s'agit là d'un point important, car les dictionnaires de langues de spécialité (langues scientifiques, langues techniques, langues professionnelles) sont fondés sur des corpus de dénominations d'objets ou de notions qui n'appartiennent pas à la langue commune, même si ces corpus conservent évidemment des rapports étroits avec celle-ci. On peut donc aisément imaginer toute la difficulté à rendre bilingue ou multilingue ce type de dictionnaire sans un minimum de connaissance, de la part du traducteur, dans le domaine de spécialité. Et puis Maxi Krause abordera le cas des mots indéclinables sans flexion, que l'on appelle les invariables, en français, allemand et anglais et Jacques François celui des synonymes.

Enfin, les questions relatives à l'établissement de la nomenclature des dictionnaires seront abordées par Catherine Bougy dans le cas d'un dictionnaire de patois normand-français, qui repose sur un corpus oral recueilli à partir d'enquêtes effectuées au début du XXe siècle, et par Manuel Meune qui nous expliquera comment standardiser une langue telle que le franco-provençal pour les besoins du premier dictionnaire bilingue français > franco-provençal. Jan Ragnar Hagland nous montrera également comment se sont constitués les premiers dictionnaires de norvégien au XVIIIe siècle, qui passent d'abord par des dictionnaires bilingues norvégien > danois et qui sont le résultat d'une intense activité de collecte linguistique réalisée à partir des parlers locaux.

Il est évident qu'au sein de ces deux grandes orientations, les perspectives de recherche se croisent et se recoupent : par exemple, le choix de la nomenclature est adapté aux destinaires des dictionnaires (je songe notamment aux dictionnaires destinés aux marchands, diplomates et marins) et, dans ce cas, on effectuera aussi bien une analyse du contexte socio-historique que de la macrostructure du dictionnaire.

 


[1] Citons, par exemple, le dictionnaire de Noël de Berlaimont pour « marchands et voyageurs » en 6 langues : langues « teutoniques », anglais, latin, français, langues « hispaniques » et « italiennes » (N. de Berlaimont, Colloquia cum dictionariolo sex linguarum, Anvers, 1583 ; conservé à la Bibliothèque universitaire de Tours, fonds Brunot) ; il sera revu, corrigé et augmenté en 1634 de « quatre Dialogues très-profitables et utiles, tant au faict de marchandises, qu'aux voyages et autres trafiques ». Mais le plus célèbre des dictionnaires plurilingues de voyage est celui de l'Italien Ambrogio Calepino (c. 1440-1510), qui en 1502 met en parallèle les langues latine, italienne et française ; il ne comptera pas moins  de dix langues dans ses dernières éditions. C'est ainsi que nous adopterons le mot calepin pour désigner ce type d'ouvrage, du nom de son auteur, avant qu'il ne désigne à partir du XVIIe siècle un recueil de notes, puis un petit carnet.

[2] La terminologie maritime a souvent fait l'objet de traduction, comme en témoignent la publication de dictionnaires bilingues et multilingues à partir du XVIIIe siècle à destination des marins. Le premier colloque international de terminologie maritime, organisé à Bruxelles en 1998 par des traducteurs et interprêtes, a de ce point de vue ouvert de nombreuses pistes : Terminolgie maritime : traduire et communiquer, D. L. Newman et M. Van Campenhoudt (dir.), Bruxelles, Éditions du Hazard, 1999.

[3] Notamment le dictionnaire norn > danois ou norn > anglais, présenté plus haut, n'est pas un vrai bilingue dans la mesure où il ne comporte pas une partie danois > norn ou anglais > norn ; il n'est pas destiné pour apprendre le norn à des locuteurs danois ou anglais, mais à le faire connaître. De même peut-on vraiment qualifier de bilingue un dictionnaire langue national > patois ou dialecte, sachant que les dialectes et les patois ne sont que les variations régionales et locales d'une langue ?