3. Qu'est-ce qu'un dictionnaire ?

Avant de commencer ces séminaires, il importe de savoir de quoi on parle : qu'est-ce qu'un dictionnaire ? À ce titre, il m'a semblé judicieux d'interroger les dictionnaires eux-mêmes. Tout d'abord d'où vient le mot et qu'est-ce qu'il veut dire ?

Étymologies et définitions

Le mot dictionnaire est assez récent. En français, il apparaît vers 1501 ; il est issu du latin médiéval dictionarius, attesté vers 1220 et lui-même dérivé du latin classique dictio, « action de dire, propos, mode d'expression », avec l'ajout d'un suffixe en -arium. Le latin médiéval est également à l'origine de l'espagnol diccionario (début XVIe s.) et de l'italien dizionario (dittionario, 1568). En allemand, on utilise au cours de la première moitié du XVIIe siècle le mot Wörterbuch, qui signifie littéralement « livre (buch) de mots (wort) ». Cette même expression se retrouve dans les langues scandinaves, où ordbok (danois ordbog) est composé de ord, « mot », et de bok, « livre ».

Dans tous les cas, le dictionnaire est un recueil de mots et d'expressions. On employait d'ailleurs de manière synonyme les termes de vocabulaire et de lexique pour désigner ce type d'ouvrage. Vocabulaire apparaît dans la langue française en 1487 et vient du latin médiéval vocabularium, terme attesté au XIVe siècle et fabriqué à partir du substantif vocabulum, qui en latin classique signifiait « dénomination, nom d'une chose, mot ». Le latin médiéval est également à l'origine de l'espagnol vocabulario et de l'italien vocabolario ; le premier dictionnaire en langue italienne, paru vers 1448, s'appellait même Vocabulista (liste de vocable). Quant au mot lexique, il apparaît en français sous la forme lexicon en 1583 : c'est un emprunt direct au grec lexikon (biblion), « livre de mots » (lexikos étant un adjectif dérivé de lexis, « mot »). Les différences entre dictionnaire, vocabulaire et lexique resteront assez ambigües jusqu'au XVIIe siècle. Voici, par exemple, la définition du mot dictionnaire établie par le lexicographe Antoine Furetière dans son Dictionnaire universel, publié en 1690 :

Recueil fait en manière de catalogue de tous les mots d'une langue, ou d'une ou plusieurs sciences[1].

Si la première partie de la définition s'applique bien aux dictionnaires qui, par une organisation méthodique de leur nomenclature, visent une relative exhaustivité du lexique (le terme étant compris cette fois-ci comme un ensemble de mots), la deuxième partie concerne plutôt les vocabulaires et les lexiques en tant que recueils de mots spécialisés. Par ailleurs cette définition ne nous renseigne guère sur l'intérêt qu'il y a à compiler les mots d'une langue.

Il est évident que plus les dictionnaires vont se développer pour aboutir à des outils performants, destinés à résoudre diverses questions que l'on se pose sur les mots, plus les définitions les concernant seront adaptées à leur complexité et à leur variété. Voici celle du Trésor de la langue française :

Recueil de mots d'une langue ou d'un domaine de l'activité humaine, réunis selon une nomenclature d'importance variable et présentés généralement par ordre alphabétique, fournissant sur chaque mot un certain nombre d'informations relatives à son sens et à son emploi et destiné à un public défini.

En voici une autre plus complète donnée par un dictionnaire de linguistique[2] :

Le dictionnaire est un objet culturel qui présente le lexique d'une (ou plusieurs) langue sous forme alphabétique, en fournissant sur chaque terme un certain nombre d'informations (prononciation, étymologie, catégorie grammaticale, définition, construction, exemples d'emploi, synonymes, idiotismes) ; ces informations visent à permettre au lecteur de traduire d'une langue dans une autre ou de combler les lacunes qui ne lui permettaient pas de comprendre un texte dans sa propre langue.

Cette définition a l'avantage d'englober à la fois les dictionnaires monolingues et bilingues et de nous montrer clairement leur utilité.

Toujours est-il que l'apparition et l'usage des mots vocabulaire, dictionnaire et lexique dans les langues européennes entre la fin du XVe siècle et la fin du XVIe correspondent à la naissance de la lexicographie scientifique, qui s'intéresse aux mots pour eux mêmes et qui vise à rassembler et expliquer les mots du lexique général ou commun d'une langue. Est-ce à dire qu'il n'y avait aucune activité lexicographique avant cette époque ? Évidemment non ; cette pratique est même fort ancienne, puisque l'idée de traduire et d'expliquer en ajoutant un commentaire quand la traduction se révèle insuffisante remonte à la très haute Antiquité. Ce sont les gloses, prémices des premières définitions.

Des gloses aux dictionnaires bilingues

Les concepteurs des premiers dictionnaires sont en fait les Sumériens qui, vers 3300 avant notre ère, établissent des listes lexicales monolingues regroupées de manière thématique, préfigurant ainsi nos encyclopédies. Ces listes nous offrent des noms de « professions, d'animaux, d'arbres et d'objets en bois, de végétaux, de pierres et de minéraux, de noms de pays, des termes mathémathiques et économiques, etc. »[3]. En Europe, c'est sans surprise au sein du monde gréco-romain qu'est attestée la plus ancienne tradition lexicographique. Dans le domaine grec, elle tire ses origines des gloses (grec glaussa), qui visaient à expliquer des mots rares ou vieillis. Un recueil de gloses est alors un glossaire (grec glaussarion). Les deux termes ont été empruntés directement par les Romains (glossa et glossarium) qui poursuivent de la même manière cette pratique lexicographique à partir des auteurs anciens, grecs d'abord, puis latins. Elle s'étend ensuite, au cours de la période chrétienne, à d'autres langues, et sera à  l'origine des premiers glossaires bilingues. Le Glossaire d'Endlicher gaulois > latin est apparemment le plus ancien, comme je l'ai déjà signalé, et nous offre des vestiges lexicaux de gaulois accompagnés de leur traduction en latin vulgaire. L'intérêt linguistique est double tant pour la langue gauloise, disparue au moment où ce glossaire a été composé, que pour l'évolution du latin parlé en Gaule. Car les dictionnaires constituent aussi des témoins précieux pour connaître l'état d'une langue à un moment donné.

La pratique des gloses se poursuit en fait tout au long du Moyen Âge, où les clercs ajoutaient en marge ou entre les lignes de leurs manuscrits des commentaires sémantiques afin de faciliter la lecture du latin. La langue latine étant toujours la langue de référence pour tous les écrits à cette époque, et ce jusqu'à la Renaissance, c'est ainsi que les langues européennes passeront d'abord par des glossaires latins avec leur traduction dans la langue vernaculaire. Concernant la langue française, les gloses les plus célèbres sont celles de Reichenau, qui datent du VIIIe siècle et qui rassemblent plus de 1300 mots difficiles d'une vulgate de la Bible, avec leur traduction en langue romane sous une forme latinisée. Ce glossaire est d'un grand intérêt pour l'histoire de la langue française, puisqu'il permet de jalonner le passage du latin au gallo-roman. Mais pour voir apparaître la première nomenclature dont les entrées lexicales sont en français, il faut attendre le dictionnaire de Robert Estienne publié en 1539 et intitulé Dictionnaire françois-latin contenant les motz et manieres de parler françois tournez en latin. Comme vous pouvez le juger par le titre, on est encore loin de s'être « débarrassé » du latin. Ce dictionnaire, toutefois, amorce largement le processus qui conduira au dictionnaire monolingue français > français. Il sera repris et amélioré par Jean Nicot : publié à titre posthume en 1606 sous le titre Le Thresor de la langue françoise tant ancienne que moderne, ce dictionnaire nouveau supprime quasiment toutes les traductions en latin et accorde une plus grande place aux définitions. Et pendant que s'élaborent progressivement les premiers dictionnaires monolingues des langues vernaculaires en Europe, les dictionnaires bilingues poursuivent leur carrière linguistique ; je citerai pour exemple le dictionnaire français allemand et allemand > français d'un certain Levinus Hulsius publié en 1602, soit peu avant la parution du premier vrai dictionnaire monolingue de la langue française. C'est dire si en Europe le dictionnaire bilingue précède le monolingue.


[1] A. Furetière, Dictionnaire universel, contenant généralement tous les mots français tant vieux que modernes, et les termes de toutes les sciences et des arts..., La Haye - Rotterdam, Arnout et Reinier, 1690, t. I., s. v. dictionnaire.

[2] J. Dubois et al., Dictionnaire de linguistique, Paris, Larousse, 1973.

[3] C. Boisson, « L'antiquité et la variété des dictionnaires bilingues », in H. Béjoint et P. Thoiron (dir.), Les Dictionnaire..., p. 17-30 (p. 18).