Le dictionnaire : de l' «outil» à l'objet d'étude
L'étude des dictionnaires en France, et même plus généralement dans les pays occidentaux, est assez récente : elle démarre véritablement dans les années 1960, en particulier avec la thèse de Bernard Quemada en 1968[1]. Elle se poursuit dans les années 1970 avec les travaux de Jean Dubois et surtout avec ceux d'Alain Rey[2], lexicologue bien connu pour diriger les dictionnaires Le Robert et pour avoir tenu pendant quelques années une chronique à France-Inter sur l'origine et l'usage des mots. Depuis ces années, les études n'ont cessé de se multiplier, et je citerai l'une des dernières en date parce qu'elle a été récompensée récemment par l'Académie française : celle de Jean Pruvost Les Dictionnaires français, outils d'une langue et d'une culture[3].
Les dictionnaires bilingues, qui nous occupent, ont fait l'objet d'une analyse plus tardive ; c'est également le cas des dictionnaires de spécialité. Voici ce qu'en disent en 1996 les linguistes Henri Béjoint et Philippe Thoiron dans leur introduction à l'ouvrage collectif Les Dictionnaires bilingues[4] :
Tout se passe - se passait - comme si ces ouvrages étaient vus comme des outils, indispensables certes, mais pas plus digne d'une réflexion méthodologique qu'un tournevis ou un tire-bouchon.
Il est vrai que le dictionnaire, qu'il soit d'ailleurs bilingue ou monolingue, se voit régulièrement qualifié d'« outil » (le mot revient à trois reprises dans ce cycle de séminaires), c'est-à-dire un objet qui permet d'exécuter un travail. Dans les bibliothèques, il est classé dans la catégorie des « usuels », ce terme en disant long sur la banalité du dictionnaire : usuel signifie « qui est utilisé habituellement, qui est d'un usage courant ». Le dictionnaire fait partie des ouvrages dit de « consultation » et s'avère souvent malmené physiquement : on l'ouvre et on le referme rapidement ; éventuellement on l'aplatit à la bonne page ; on le corne sans vergogne. On accorde peu de soin à cet outil en tant que pur objet : combien de dictionnaires ont-ils servi à caler des livres dans une bibliothèque quand ils n'ont pas servi de presse-papiers en raison de leur poids souvent important ? Le dictionnaire est de l'ordre du « pratique », destiné à offrir rapidement des informations.
Ne serait-il donc qu'un intermédiaire, qui permettrait d'accéder à une connaissance sans étre réellement porteur de connaissances ? Les nombreuses études qui lui sont consacrées ont déjà largement démontré qu'il n'en est rien : au-delà de l'« outil », le dictionnaire est l'un des reflets de la culture d'un pays : derrière un dictionnaire, en effet, il y a une langue, une communauté linguistique, une civilisation. Les dictionnaires bilingues et multilingues sont d'autant plus riches d'intérêt qu'ils embrassent au minimum deux cultures.
Ce cycle de séminaires s'inscrit dans un programme de l'équipe ERLIS, intitulé Aux origines des dictionnaires bilingues : interculturalité, lexicographie et identité, l'idée première étant de s'interroger sur la naissance de la lexicographie bilingue en Europe au regard des échanges culturels et de la construction des identités européennes. Car étudier les origines des dictionnaires bilingues, c'est étudier l'évolution du regard porté sur la langue de « l'autre ». Il ne s'agit plus ici de traduire pour comprendre, il s'agit aussi d'apprendre. Le dictionnaire bilingue représente une forme de reconnaisance des langues nationales : la reconnaissance d'une identité linguistique et culturelle propre à chaque pays. À quel moment cesse t-on de regarder la langue de « l'autre » comme une langue « barbare », au sens péjoratif du terme, pour l'aborder d'un point de vue didactique ?
Les dictionnaires bilingues ont incontestablement participé à la diffusion des langues nationales, mais aussi à leur standardisation. Après s'être imposées difficilement face au latin, les « langues vulgaires », vont peu à peu se fixer, imposer le « bon usage » par rapport aux dialectes et patois. Mais le dictionnaire bilingue n'est pas seulement un instrument de diffusion, c'est aussi un instrument de conservation quand il s'agit de sauver une langue rare ou en voie d'extinction. Je citerai, à titre d'exemple, le cas du norn des îles Shetland, dialecte nordique parlé jusqu'au XVIIIe siècle, que le philologue Jakob Jakobsen porta à notre connaissance en recueillant les vestiges de cet idiome - environ 10 000 mots - dans un dictionnaire bilingue norn > danois, publié entre 1908 et 1921 ; traduit plus tard en anglais celui-ci aboutira à un dictionnaire norn > anglais. Dans le cas des langues minoritaires, le dictionnaire bilingue est un objet culturel important parce qu'il contribue à l'affirmation identitaire d'une communauté.
Le dictionnaire, cet outil extraordinaire au service d'une langue, s'avère donc un objet complexe, qui appelle de multiples réflexions.
[1] B. Quemada, Les Dictionnaires du français moderne (1539-1863). Étude sur leur histoire, leurs types et leurs méthodes, Paris, Didier, 1968.
[2] J. Dubois, Introduction à la lexicographie : le dictionnaire, Paris, Larousse, 1971 ; A. Rey, Le lexique : images et modèles. Du dictionnaire à la lexicologie, Paris, Armand Colin, 1977.
[3] Paris, Éditions Orphrys, 2007.
[4] H. Béjoint et P. Thoiron (dir.), Les Dictionnaires bilingues, Bruxelles, Éditions Duculot, 1996, p. 5.



