La mauvaise réputation. Légendes noires en Europe, XVe-XIXe siècles - 1 & 2

Lieu : Salle Belvédère, bâtiment D, 4ème étage
Début : 18 oct. 2012 - 14:00
Fin : 19 oct. 2012 - 16:30
Responsable(s) scientifique(s) : Alexandra MERLE
Légendes noires

 

Ces journées d'étude se proposent d'analyser les différentes « légendes noires » qui ont pris corps et se sont répandues dans plusieurs aires culturelles européennes, sur une longue durée, qu'il s'agisse d'accusations portées contre un personnage célèbre - un monarque par exemple, représenté comme une incarnation de la tyrannie - ou de préjugés concernant une province ou un peuple tout entier, que ces accusations et ces préjugés proviennent de l'extérieur ou non.

L'expression même de « légende noire » a été attachée à l'Espagne depuis que l'ouvrage publié par Julián Juderías[1] au début du xxe siècle a popularisé cette notion. Elle a été depuis reprise par d'autres travaux importants s'attachant à étudier l'ensemble des accusations répandues contre la monarchie espagnole, sa politique, certains de ses monarques ou ses pratiques religieuses et culturelles (comme ceux de l'historien espagnol Ricardo García Cárcel[2], et plus récemment de Joseph Pérez[3]), ou concernant les représentations d'autres nations ou de personnages historiques particulièrement vilipendés[4].

Les travaux consacrés à l'Espagne ont mis en lumière le lien existant entre politique de la monarchie et naissance d'accusations touchant l'ensemble des Espagnols ou certains monarques comme le roi Philippe II, volontiers accusé de tous les crimes dans des écrits polémiques par ses ennemis (notamment dans les Flandres au moment de la révolte menée par Guillaume d'Orange, puis en Angleterre et en France), et ont étudié l'inclusion progressive dans cette « légende noire » des grands thèmes que sont l'Inquisition, les exactions des conquistadores dans le Nouveau monde, ou encore les jésuites. Ils ont par ailleurs montré une évolution dans le temps des attaques : liées d'abord à une prépondérance politique de l'Espagne, elles se voient remplacées au siècle des Lumières par des moqueries concernant plutôt la culture, le retard des sciences, l'obscurantisme...

Si nous prenons la légende noire anti-hispanique pour point de départ de cette réflexion, c'est aussi parce que plusieurs études semblent indiquer que l'Espagne possède l'honneur douteux d'avoir suscité une « légende noire » particulièrement riche et persistante, assertion qui mérite examen. Ainsi, dans un ouvrage qui a fait date, l'hispaniste français François Lopez écrivait : « Tout grand pays dont la puissance représente une menace pour ses voisins est en butte à des attaques, à des satires qui dénoncent sa volonté d'hégémonie, mais l'Espagne est peut-être le seul qui depuis l'aube des Temps modernes ait été si constamment vilipendé ; à l'époque de sa prépondérance, puis à celle de son déclin, et plus encore quand elle apparaissait affaiblie et déshéritée. L'Espagne est peut-être le seul pays qui durant des siècles ait été stigmatisé par une persistante « légende noire » qui a contribué à lui faire prendre conscience du cours particulier de son histoire, du caractère anachronique de sa société, de ses mœurs, de ses valeurs »[5].

Pour Pierre Chaunu, la spécificité profonde de la « leyenda negra » réside surtout dans le fait que « cette image d'elle-même a affecté l'Espagne plus qu'aucune autre image de soi-même n'a affecté, dans le même temps, aucune autre entité nationale »[6]. En effet, l'on constate que les regards portés sur l'Espagne ont provoqué en Espagne même un faisceau de réactions allant de la réfutation et des excès apologétiques (on a pu même parler de « légende rose », par exemple à propos de Philippe II) à l'intégration de certaines critiques suscitant une gêne perceptible, parfois reprises et amplifiées. Au siècle des Lumières notamment, la conscience d'un regard dépréciatif produit des effets spéculaires et amène les esprits éclairés à se trouver en contradiction avec eux-mêmes.

Ces différents points de vue nous incitent à confronter la légende noire anti-hispanique à d'autres préjugés. Il ne s'agira pas seulement de vérifier la spécificité espagnole en la matière, ni de dresser un simple catalogue des thèmes et des personnages qui ont été l'objet d'accusations persistantes et répétées dans toute l'Europe. La démarche comparative que nous souhaitons adopter vise surtout à établir quels mécanismes sont à l'œuvre, dans quelles circonstances naissent et se développent les légendes noires, ce qui peut les faire évoluer, voire les inverser, et si l'on peut constater dans ce domaine l'existence de phénomènes de « contagion », et mettre au jour une circulation des idées et des images. Dans le cas de personnages historiques dotés d'une réputation négative bien établie, on cherchera à savoir de quelle nature sont les caractéristiques qui composent cette réputation, comment elles sont élaborées par rapport au portrait « type » du monarque tyrannique par exemple, s'il s'agit de traits relevant du comportement privé, et dans quelles circonstances et à quelles fins ces accusations sont répandues. Enfin, il sera indispensable d'étudier les réactions à ces mauvaises réputations, et de se demander dans quelle mesure elles ont pu influer sur la perception que les différentes nations avaient d'elles-mêmes, provoquer des questionnements identitaires ou d'autres interrogations.


[1] La leyenda negra y la verdad histórica, 1914. L'ouvrage a été réédité en 1917 sous le titre La leyenda negra, et a été l'objet d'une réédition au xxie siècle : La leyenda negra. Estudios acerca del concepto de España en el extranjero, Junta de Castilla y León, 2003.

[2] La leyenda negra. Historia y opinión, Madrid, Alianza, 1992.

[3] La Légende noire de l'Espagne, Paris, Fayard, 2009.

[4] On peut songer au titre du livre de Jean Tulard, L'Anti-Napoléon : la légende noire de l'empereur, Paris, Julliard, 1965.

[5] Juan Pablo Forner et la crise de la conscience européenne au xviiie siècle, Institut d'Études Ibériques et Ibéro-américaines de Bordeaux, 1976, p. 318.

[6] « La légende noire anti-hispanique. Des Marranes aux Lumières. De la Méditerranée à l'Amérique. Contribution à une psychologie régressive des peuples », Revue de Psychologie des Peuples, 1er trimestre 1964, p. 188-223.

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