Groupe de Recherche en Études Irlandaises (GREI)

Directeur GREI: Bertrand Cardin

PROJET ERIBIA 2012-2015 - thématiques de recherche

AXE SPECIFIQUE GREI :

Lintergénérationnalité

Texte de cadrage

Ce thème s’inscrit dans la perspective de la tension contemporaine entre, d’une part, l’allongement de la durée de la vie, et d’autre part un véritable culte de la jeunesse, tension paradigmatique qui laisse deviner des rapports générationnels complexes et en pleine redéfinition, qu’il apparaît dès lors pertinent d’interroger.

 Cette question comporte des enjeux immédiats : quelle(s) solidarité(s) matérielles et affectives entre les générations ? Que révèle et que génère la segmentation des marchés (y compris en ce qui concerne les biens culturels, matériels ou immatériels) en niches générationnelles ? Comment rendre compte de l’engouement croissant pour la généalogie, engouement que l’on peut constater à peine franchie la porte d’une bibliothèque irlandaise ? Quel est l’impact des histoires familiales et des interrogations sur le vieillissement dans les domaines artistiques et littéraires ?

De ce point de vue, la question de l’intergénérationnalité pourra être abordée sous l’angle du traitement du thème des générations, de la filiation, de la transmission ; ou encore de la vieillesse, de l’enfance etc. dans les œuvres. Elle pourra également conduire à s’interroger sur les effets de filiations entre auteurs et artistes, que celles-ci soient délibérées ou inconscientes, assumées, revendiquées ou rejetées farouchement.

Du point de vue des études de civilisation, on s’interrogera sur ces mêmes effets de filiation et/ou d’héritage, dans les discours, ou encore dans les sphères économique et politique. On se demandera en quoi ce concept peut être pertinent dans l’analyse de faits politiques et sociaux. On pourra également envisager les effets de transmission générationnelle, dans les commémorations croissantes comme dans la muséographie, et étudier les effets de réécriture dans l’historiographie, que ces réécritures s’inscrivent dans une dynamique de changement ou de continuité.

 

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AXE COMMUN LSA-GREI : 

 

Mémoires culturelles anglophones

Texte de cadrage

La mémoire est un phénomène social parce que c’est dans la société que l’être humain acquiert ses souvenirs. Les souvenirs sont ceux d’expériences de sociabilité, partagés par plusieurs, prenant sens au sein de groupes, de communautés. Ils se complètent les uns les autres, s’échangent, se confondent. Ainsi, parce que l’individu se construit par ses relations aux autres, sa mémoire s’insère dans ces réseaux et ces tissus. C’est en ce sens qu’il est possible de parler de « mémoire collective ». La notion de « mémoire collective » a fait irruption sur la scène publique, jusqu’à devenir incontournable. La vie politique l’utilise volontiers, en la substituant bien souvent à celle d’ « histoire ». L’analyse historique s’est intéressée à cette idée, notamment avec le concept de « lieu de mémoire », proposé par Pierre Nora, qui fit paraître en 1980 un ouvrage collectif portant ce titre et mettant l’accent non plus sur les faits, ni même sur l’histoire des mentalités, mais sur la perception du passé, sur le passé national tel qu’une nation se le représente et choisit de le mettre en scène. Or, ce rapport d’une nation à son passé relève à la fois de l’histoire et du mythe, d’une célébration du passé qui en appelle à des images et à des émotions, plus qu’à des analyses précises et rationnelles. Cette mémoire a donc à voir avec le rituel, la cérémonie, la commémoration, les monuments, autant de lieux de rendez-vous de la mémoire collective qui ont tendance à se multiplier dans la vie publique.

L’appel à la mémoire sur le terrain historique répond à un mouvement de théâtralisation du passé, susceptible de réveiller des émotions et susciter des passions. La puissance symbolique de certaines commémorations peut, en effet, engendrer des controverses. Cette dramatisation du passé se distingue d’un travail d’historien et d’une véritable conscience historique. La différence entre le caractère émotionnel du souvenir et l’établissement d’une vérité historique, trop souvent négligée, mérite d’être approfondie.

Aujourd’hui, l’histoire est en quelque sorte recréée en mettant l’accent sur la discontinuité de la mémoire populaire, les savoirs locaux, non légitimés, disqualifiés. Elle peut avoir un effet direct  sur la vie quotidienne du peuple dont les préoccupations sont souvent négligées par les historiens. Walter Benjamin voit une discontinuité dans ces formes de mémoire populaire qui, selon lui, interrompent et contredisent les dynamiques de progrès et de développement. De même, Antonio Gramsci souligne le caractère fragmentaire de ces récits qu’il conçoit comme des forces contre-hégémoniques des classes subalternes. Inscrite dans les nouveaux courants historiographiques, la mémoire restaure une ouverture sur les défaites comparées aux récits des vainqueurs ; elle permet la création d’une histoire en contrepoint, en négatif. C’est pourquoi l’histoire, discipline intellectuelle, se méfie de la mémoire, laquelle est perçue comme trop spontanée et affective, trop indissolublement liée à l’individu, à l’identité (Ricoeur).

L’exemple de l’Irlande illustre bien le recours à la mémoire comme indispensable à la définition d’une identité.

En 2000, Patrick Hanafin notait à quel point la Constitution irlandaise de 1937 avait fixé un récit définitif de l’identité irlandaise. Avec les nombreux changements qu’a connus le pays  tout au long du 20e siècle, l’Irlande s’est progressivement détachée d’une version, aujourd’hui stéréotypée, de l’identité nationale élaborée par la Constitution. Les productions culturelles et intellectuelles irlandaises des deux dernières décennies se sont employées à redéfinir l’identité irlandaise. Il s’est alors agi d’élaborer un travail de création, de re-création visant à répondre aux changements vécus dans la société depuis les années 60, puis à un rythme de plus en plus soutenu, jusqu’à l’aube du 21e siècle. Dans la recherche d’une re-définition de l’identité irlandaise, de nombreuses questions se posent : quelle sorte de nation est l’Irlande qui passe sans transition d’une position de pays en voie de développement à celle d’un modèle de prospérité économique sans précédent ? Puis, de comportements témoignant d’un capitalisme sauvage et effréné à un travail d’introspection visant à une plus grande maturité ? D’une farouche insularité à un engagement résolument européen et mondial ? Comment l’Irlande parvient-elle à conjuguer son présent et son passé ? Comment commémore-t-elle ce dernier ? Qu’en est-il de ses valeurs, de ses traditions culturelles en ce contexte social de multiculturalisme ? Quel rôle jouent les arts dans cette société en perpétuel mouvement ? Cette dernière est-elle représentable telle qu’elle est ? Eu égard au rythme de son évolution, artistes et intellectuels ne risquent-ils pas de dépeindre une société en décalage avec la réalité, de véhiculer des images éculées, des représentations archaïques ?  Dans quelle mesure la culture reflète-t-elle cette nouvelle Irlande mondialisée ? Telles sont certaines des questions qui se posent dans la sphère culturelle irlandaise depuis quelques années.

Cette mise en lien du présent avec le passé est si caractéristique des productions culturelles de ces derniers temps que bon nombre d’intellectuels considèrent la culture irlandaise comme obsédée par le passé, en particulier le passé rural, catholique et gaélique. Peut-être est-ce le changement de millénaire qui a encouragé ce travail de rétrospection.

Le fait est que la culture irlandaise semble manifester une grande aptitude à travailler sur le passé, à le pétrir, à le recréer, à le reconstruire. Pour ce faire, elle mobilise son imagination, sa mémoire et illustre parfaitement le propos de Kafka pour qui « la mémoire d’une petite nation n’est pas plus courte que celle d’une grande : elle travaille donc plus à fond le matériel existant ». Cet intérêt pour le passé participe également d’une quête d’identité, d’une (re)découverte, d’une réhabilitation d’une identité culturelle. Stuart Hall identifie cette quête à la recherche d’un moi collectif, unique et authentique menée par une communauté dont l’histoire, l’ascendance et l’héritage sont communs. L’intellectuel irlandais ne cesse de réfléchir sur ce qu’est être irlandais aujourd’hui. Cette quête identitaire passe par la (re)constitution d’une mémoire, d’une mémoire créatrice d’une identité. La nation s’en trouve constamment ré-imaginée, le passé incessamment re-découvert.  

Aujourd'hui, néo-nationalistes et révisionnistes s'opposent en un débat passionné qui reconsidère les rôles des acteurs de l’histoire et remet les responsabilités en perspective. Les premiers considèrent que l'Irlande est condamnée à l"amnésie si elle rejette en bloc toute forme de nationalisme indistinctement et si elle n'écoute pas la voix des nationalistes modérés. Les seconds estiment que l'histoire doit être déconstruite, démythifiée et relue avec un maximum d'objectivité rétrospective. Ces deux modes de pensée se rejoignent dans un désir de revisiter le passé, comme en témoignent de nombreuses études actuelles qui arborent dès leur intitulé une réévaluation de l'histoire (citons Inventing Ireland de D. Kiberd, Rethinking Irish History de P. O'Mahony & G. Delanty...).

Ce florilège des relectures du passé met en présence, d’une part, une version nationaliste, traditionnelle, qui perçoit l’Irlande comme féminisée, tyrannisée par une puissance coloniale brutale et patriarcale, d’autre part, une Irlande dont l’histoire est entièrement à réécrire, une histoire qui n’a plus de raison de garder des secrets mystérieux. Cette démarche de réécriture participe d’une forme de révisionnisme, émanant d’une prétention à l’objectivité. Or, l’impartialité absolue est-elle possible ? Tout discours historique n’est-il pas inévitablement imbriqué à un discours idéologique ? Dans quelle mesure un travail de mémoire s’apparente-t-il à un travail d’interprétation créative ?

Les actes de commémoration officielle en Irlande aujourd’hui sont si nombreux qu’ils incitent à se demander s’ils ne constituent pas un style de gouvernance dans une période de changements et de crises de confiance de l’opinion publique, notamment envers l’Eglise catholique et l’Etat. L’historien Roy Foster identifie ce qu’il considère comme une obsession de la commémoration dans l’Irlande d’aujourd’hui comme un effet d’une culture absorbée par l’idée d’une validation de soi à travers la mémoire reçue.

Quant à savoir si l’Irlande est ou n’est pas une société postcoloniale, la question est devenue l’objet d’un virulent débat entre intellectuels. La violence du conflit nord-irlandais, jusqu’au milieu des années 90, est-elle la manifestation d’un mal-être dérivant d’une condition coloniale, supportée par les Irlandais pendant des siècles ? Les théories postcoloniales se sont largement répandues dans le domaine des études culturelles, de la critique littéraire à l’histoire en passant par l’économie. Véritable phénomène culturel, les approches postcoloniales dans le discours culturel et critique de l’Irlande contemporaine vont de pair avec la croissance et la diffusion d’œuvres littéraires, de pièces de théâtre ou de films irlandais dans le monde entier. Car cette approche permet aux intellectuels, d’une part, de dire que quelles que soient les ambiguïtés du présent, le passé a été sombre, d’autre part, de remettre en cause toute distinction ethnocentrique, métrocentrique et anglocentrique. Qui n’appartient pas au centre n’a pas de force motrice propre. James Joyce avait bien perçu cette distinction puisqu’il considérait que Dublin envisageait son rapport avec des centres métropolitains impériaux comme Londres et Rome sous la forme d’un état de paralysie. Il n’éprouvait que le sentiment d’être piégé dans une culture provinciale subalterne, close et oppressante. Dans la fiction de ses successeurs, Roddy Doyle ou Dermot Bolger, les personnages vivent dans des territoires excentrés, périphériques, comme la banlieue de Dublin et ne manifestent pas d’attirance particulière pour le centre. Au contraire, les auteurs cherchent à valoriser l’espace extérieur et à lui donner une dignité indépendamment de toute distinction hiérarchique nécessairement dévalorisante pour lui.

Ces thématiques du centre, de la périphérie permettent de décliner la notion d’altérité, d’explorer les chemins de la différence. La construction d’une altérité se présente comme constitutive de la condition irlandaise. Elle participe d’une tentative de définition de l’identité irlandaise. Se décrire comme marginal est une façon de se présenter comme « autre », de revendiquer son altérité, de rejoindre les zones coloniales perçues comme ex-centrées par le système impérial. Cet attrait pour la condition marginale est liée à la mémoire car il s’agit peut-être de rejoindre une condition vécue par des compatriotes : de nombreux héros de fiction se situent à la périphérie comme par solidarité avec ces Irlandais du passé, expropriés, expulsés par les Vikings, les Normands, les Anglais, marginalisés dans les terres occidentales, vers les frontières nationales par Cromwell, à moins que, dans un contexte plus culturel, ils ne partagent la condition d’exclu, de déclassé, des auteurs irlandais condamnés par la censure, mis au ban pour « obscénité », condamnés à l’exil comme beaucoup l’ont été durant plusieurs décennies au 20e siècle. L’écrivain irlandais semble solidaire de la cause marginale et l’expérimente peut-être inévitablement, comme le prétend William Trevor : « All fiction writers, indeed all artists, are by definition outsiders. We are outside society because society is our raw material, and we write about it. It’s dangerous to come too close, even to the edge of it »[1].

De la même façon, la langue irlandaise s’inscrit dans une périphérie dont le centre est la langue anglaise hégémonique. Cette langue, devenue marginale, participe du multi-culturalisme dans un pays pourtant considéré comme le plus mondialisé du monde. Il n’en demeure pas moins qu’un grand nombre d’artistes irlandais se sent « à cheval sur deux civilisations », tiraillé entre deux cultures, et la langue joue un rôle essentiel dans cette ambivalence. Evidemment, c’est la langue de l’occupant qui est majoritairement utilisée, une langue en quelque sorte déterritorialisée puisque imposée sur un territoire où elle était auparavant étrangère. Cette notion de déterritorialisation linguistique est un des trois caractères de toute ‘littérature mineure’, selon Gilles Deleuze et Félix Guattari qui donnent l’exemple de l’option de Kafka pour la langue allemande de Prague. Pour ces deux auteurs, « une littérature mineure n’est pas celle d’une langue mineure, plutôt celle qu’une minorité fait dans une langue majeure. Mais le premier caractère est de toute façon que la langue y est affectée d’un fort coefficient de déterritorialisation »[2]. L’usage répandu en Irlande de l’hiberno-anglais, qui transgresse et subvertit la norme de référence, participe de la pluralité langagière, de l’hétérolinguisme, de la déterritorialisation et de la re-territorialisation de la langue. Ces dernières sont également illustrées dans d’autres territoires de la sphère anglophone : en Ecosse par le gaélique ou le scots, dans les provinces francophones du Canada ou encore dans les nations du Commonwealth où les populations sont également tiraillées entre deux langues. Dans ces contrées du monde, les écrivains, pris entre deux langues de statut inégal, ont toujours à faire le choix déchirant d’une langue d’écriture.

Aujourd’hui encore, l’ère du grand impérialisme classique continue à exercer une influence culturelle considérable sur l’époque actuelle et d’aucuns peuvent percevoir dans cet état de fait la reproduction, sous une forme nouvelle, des anciennes structures coloniales.

Dans le cadre du prochain contrat quadriennal, ce débat culturel particulièrement vigoureux dans le monde anglophone fera l’objet d’une réflexion d’enseignants-chercheurs de l’UCBN. Il est important qu’un groupe de chercheurs français apporte sa contribution à cette réflexion globale menée par des universitaires du monde entier et se confronte aux pratiques internationales. Leurs approches permettront de porter un regard différent, peut-être neuf, sur ces thématiques de la mémoire culturelle, de la conservation, de la création, du centre, de la marge, en les déclinant selon les domaines de recherche de chacun des participants.