Environnement, Société, Économie - Thématiques de recherche

Thème 1. Alimentation, biodiversité et gestion de la faune sauvage

A. L’alimentation végétale et carnée : la question des « subsistances »

Ce premier aspect intéresse la production et la consommation des céréales (blé, seigle, maïs), de plantes de substitution (sarrasin, châtaigne, pommes de terre) mais aussi de la viande (porc, ovins, bovins), de la basse-cour et du gibier (braconnage), des jardins (vergers) et de la forêt (cueillette), des produits de la mer (morue). 
L'espace rural apparaît comme un territoire où la diversité des productions est facteur de spécificités locales qui forgent des pratiques alimentaires distinctives. Mises en connexion avec d'autres espaces par des infrastructures de transport (route, chemins de fer, voies fluviales) les zones de production et d'approvisionnement reliées aux foyers de consommation influencent les régimes alimentaires, les échelles de nutrition et la valorisation des denrées "locales". En étudiant la diffusion des produits on mesure l'évolution des pratiques alimentaires. En étudiant le lien entre production locale et habitudes culinaires on apprécie la constitution des cuisines régionales (J-P Williot, Marc de Ferrière, A-G Chaussat, F. Poncet, P. Maneuvrier-Hervieu).

B. La gestion de la faune sauvage de l’Antiquité à l’actuel (autour du loup)

L’enquête «Homme et Loup : 2000 ans d’histoire », qui constitue l’un des champs les plus visibles de l’activité du CRHQ, mobilisent l’énergie des chercheurs sur plusieurs types d’action.

Développement du site Homme et loup (http://www.unicaen.fr/homme_et_loup). Ouvert en 2014, doté d’un premier volet sur 3000 victimes de loups prédateurs, puis d’un deuxième sur les loups enragés en 2015 et enfin d’un troisième sur la chasse et les primes aux loups en 2016, le site dispose d’une version en anglais : Man and Wolf : 2000 Years of History. Le flux constant des visiteurs (pas un jour de l’année sans consultations), sur un éventail très large (grand public, chercheurs, étudiants, naturalistes, généalogistes, collectivités diverses) alimente de nombreux échanges et suscite des apports nouveaux sous forme de crowdsourcing. Sans cesse il faut corriger et compléter les données déjà mises en ligne. Mais il s’agit aussi de développer le site. Dans la phase qui s’ouvre, l’effort se dirige dans quatre directions :

Recherche et enregistrement des victimes humaines de loups prédateurs (base 1), de loups enragés (base 2), de loups attaqués par l’homme (base 3), de loups nécrophages (base 4), de loups non identifiés (base 5) avec toutes les informations se rapportant à ces événements. Recherche et enregistrement de données relatives à la rage (base 6). Recherche et enregistrement des données relatives à la chasse aux et chasseurs de loups (bases 7, 8 et 9). (J-M Moriceau, J-M Maîtrepierre).

Travail en archives, numérisation, transcriptions, alimentation des bases de données, renouvellement des licences d’exploitation des documents d’archives (J-M Moriceau, J-M Maîtrepierre).

Amélioration de l’architecture et de l’ergonomie du site. Spatialisation des données et réalisation d’un atlas (D. Gaillard, J. Frérot, en liaison avec les géographes du master pro IDEES-Caen). Valorisation scientifique des bases, en particulier sur la question de la précarité sociale vue à partir de l’étude socio-économique des victimes de loups prédateurs en France aux XVIIe-XIXe siècles (base 1, en liaison étroite avec l’Axe 2).

Contribution et organisation de manifestations collectives : Le CRHQ contribue au colloque sur les nuisibles des 31 janvier-1er février 2017 au Ministère de l’Environnement (« Sales bêtes ! Mauvaises herbes ! « Nuisible » : une notion en débat, R. Luglia) ; participation au Festival inter­national de géographie de Saint-Dié du 29 septembre au 1er octobre 2017 (J-M Moriceau, D. Gaillard, J-M Maitrepierre, R. Luglia, A. Canteux, C. Guesnon) sur la gestion du loup.C. 

Les environnements (naturels, ruraux et littoraux)—

Les interactions hommes/environnements dans les mondes ruraux et littoraux sont envisagées en posant la question dynamique de leur anthropisation. Cette histoire socio-économique de l’environnement, dans laquelle les relations hommes-animaux offrent un angle d’approche important, s’interroge sur les notions d’anthroposystème, de co-construction, de co-habitation, de co-évolution.

L’évolution du rapport de l’homme à la nature s’appréhende également par la question des produits animaux, sous l’angle à la fois économique et culturel, mais aussi par celui, particulièrement sensible à l’époque contemporaine, de la frontière entre l’homme et l’animal dans des représentations savantes et populaires transformées par l’urbanisation et la culture de masse (R. Luglia).

Un observatoire privilégié entre terre et mer : De bois, de terre et d’eau… Hommes et terroirs forestiers de Manche et d’Outre-Manche (E. Ridel et Ph. Madeline).

De part et d’autre de la Manche, la forêt de Cerisy (Calvados et Manche) et le New Forest (Hampshire), fournissent un observatoire spécifique. Historiens, géographes, archéologues et linguistes (à travers la toponymie et le vocabulaire) s’attachent à étudier sur la longue durée les liens entre l’homme et la forêt. Comment les hommes ont-ils aménagé leur territoire pour leurs besoins (bois de construction et de chauffage, pâturage des animaux domestiques, chasse, voies de communication) et leurs activités économiques (menuiserie, charpenterie, fabrication de charbon de bois, circulation des biens) tout en tentant de préserver la ressource forestière ? Comment les pouvoirs politiques, successivement en place (ducal, royal, républicain), ont-ils géré ces forêts de chaque côté de la Manche pour éviter leur émiettement au fil des siècles et en arriver à des espaces préservés ? Dans un premier temps et afin de créer une dynamique de recherche autour de la forêt de Cerisy, un partenariat a été engagé avec la Maison de la Forêt (Intercom Isigny-Omaha), dans un Projet Collectif de Recherche (PCR) financé par la DRAC de Normandie et le Conseil départemental du Calvados.

D. La faune marine

La question traitée sera celle des prélèvements opérés sur la faune marine, par le biais des diverses formes de pêche des poissons et crustacés (pêche à pied, pêcheries, pêches en mer) et de chasse aux cétacés. Il s’agira ici de l’homme « contre » la nature, plutôt que l’inverse ; de la faune vue essentiellement comme une « ressource », non sans débats concernant le matériel halieutique utilisé (navires, instruments), les conflits d’usage et le souci de la préservation. Le champ géographique sera l’espace maritime normand, non sans perspectives transocéaniques, compte tenu de la nature des activités étudiées (J-L Lenhof).

Concernant les projets plus précis sur lesquels l’attention sera portée, il y aura, pour les XVIIIe et XIXe siècles, le programme de base de données CIMARCONET. Ce programme est une mine de renseignements inédits sur les milieux de la pêche : petits pêcheurs du quartier de La Hougue (déjà en ligne), terre-neuvas du quartier de Granville (quartier dont la saisie, complétant la base, s'achèvera au cours du prochain quinquennal). En menant à leur terme les opérations de traitement statistique des données de cette base, les travaux de 2017-2021 offriront un regard très neuf sur les populations vivant de la pêche, une approche de sociologie historique unique en France et qui dépassera le cadre de l’histoire locale, tant le cas du Cotentin est représentatif (J-L Lenhof).

— E. Les politiques de gestion des ressources végétales et faunistiques (M. Boivin, M. Guérin). Concernant les politiques publiques, nous serons amenés à travailler, en particulier pour le XXe siècle, et dans trois domaines : le discours, la réglementation et l’application.

A. Le discours : la demande et l’offre de politiques publiques en matière de gestion du végétal, de l’animal et de leurs habitats seront examinés aux niveaux national, infranational (notamment au niveau normand) et supranational, et à partir de leurs principales formes d’expression (pétitions, manifestes, sondages, votes, rassemblements côté demande ; professions de foi, conventions, engagements, plans d’action côté offre).

B. La réglementation : l’arsenal juridique instaurant la protection réglementaire des espèces végétales et animales est volumineux (conventions internationales, dont convention de Berne et convention sur la diversité biologique ; directives européennes, dont directive habitats, faune, flore ; arrêtés ministériels français, dont ceux sur la protection des espèces végétales et animales). Ses remises en cause sont multiples et encouragées parfois par l’absence de décrets d’application des lois (loi littoral par exemple), par la difficulté d’analyser très concrètement et dans toutes leurs dimensions, l’impact des projets d’aménagement de l’espace naturel sur les écosystèmes (étalement urbain illégal, pêche illégale, pollutions illégales, etc.).

C. L’application : aux différents niveaux, la création d’espaces naturels (inventaires du patrimoine naturel, des parcs nationaux et régionaux, des réserves naturelles, des aires marines protégées), et leur gestion (État, Conservatoire du littoral, associations, collectivités territoriales) éclairent, entre autres, la place de l’animal dans les politiques publiques ; la préservation du patri­moine végétal ; l’amélioration du bien-être des habitants, la pérennité des activités économiques reposant sur l’exploitation des ressources naturelles (agriculture, pêche, conchyliculture).

Thème 2. Mobilité sociale et petites gens dans les campagnes

Des millénaires durant, les paysans ont représenté la majorité des populations de l’Europe. Jusqu’à aujourd’hui ils ont fait l’objet d’un traitement surtout économique ou culturel parmi la communauté scientifique : l’histoire sociale des gens de la terre est passée derrière l’étude des structures et de l’évolution économique ; ou bien elle est apparue derrière l’analyse des comportements culturels et politiques. Les paysans sont rarement suivis dans leurs trajectoires individuelles ou inter­générationnelles : il sont plutôt acteurs anonymes d’une histoire souvent vue d’en haut. La plupart des synthèses existantes laissent dans l’ombre les différen­ciations ou les dynamiques sociales internes. L’angle strictement social, abandonné surtout à des travaux monographiques, n’a souvent donné lieu qu’à un traitement illustratif et quelque peu déterministe des populations rurales.

Propriétaires fonciers, riches fermiers, gros exploitants ont laissé des traces dans les paysages, le patrimoine bâti et la documentation écrite. Reconnues depuis longtemps, ces catégories privilégiées ont fait l’objet d’analyses spécifiques ou de travaux d’ensemble. Avec les fermiers de l’Île-de-France, catégorie supérieure du monde rural, qui constituait un véritable patronat agricole, elles ont donné lieu à une première enquête dont le bilan va être tiré et actualisé (Les Grands fermiers, XVe-XVIIIe siècles, parution mai 2017 en coll. Pluriel).

En revanche, écartés de la voie classique du progrès agricole et de l’innovation, les petites gens de la terre sombrent dans l’océan anonyme des représentants de la tradition et de l’agriculture familiale souvent qualifiée de routinière. Ces humbles peu considérés par les historiens n’ont-ils pas d’histoire pour autant ?

— A. Des humbles sans voix ? itinéraires, mémoires et savoirs paysans (XVe-XXe siècle). Les traces laissées par les petits paysans

  1. Comment caractériser le « petit paysan » à travers les variations économiques et géographiques qui s’attachent aux exploitants agricoles les plus communs selon l’espace géographique (« bordiers », « bordagers », « closiers », « manouvriers », « manœuvres » (J-M Maîtrepierre), « saussons », « haricotiers », « bricoliers », « gens de peine », « demi-laboureurs », petits cultivateurs spécialisés comme les maraîchers et les vignerons) ? Alors que la notion est souvent reprise dans l’histoire ou la sociologie, les statistiques publiques l’ignorent. Ce premier point repose sur une identification socio-économique et socio-juridique, une évaluation des effectifs en jeu et une appréciation de l’évolution sur la longue durée. 
  2. Quels passages existe-t-il entre ces « petits paysans » et les prolétaires ou semi-prolétaires du monde agricole, domestiques (contremaîtres et chefs de culture, charretiers et bouviers, vachers et bergers) et salariés (journaliers, bêcheurs, brassiers ou « gens de bras », « travailleurs de la terre », « hommes de peine » et ouvriers agricoles) ? Cette seconde question appelle à scruter les modes et les conditions de la mobilité sociale et géographique au bas du monde rural : elle suppose des généalogies sociales.
  3. Quelles implications peut-on mettre en évidence avec les marchés et le capitalisme en général (marché des produits agricoles mais aussi marché de la terre et marché du travail) ? Quand on découvre que même les serfs de Bohême pratiquaient subrepticement du capitalisme aux xvie et xviie siècle, un regard sur le fonctionnement des petites exploitations et sur les avoirs mobiliers des petites gens est indispensable. Dans cette perspective, les pratiques et les savoirs techniques apporteront un contrepoint à la vision d’en haut du progrès agricole.
  4. Quelles marques ces représentants du monde rural ont-ils laissé dans le sol, le patrimoine et la mémoire ? Ce quatrième point invite à une relecture des témoignages des dominants qui font appel à ces acteurs de second rang mais aussi à une prise en compte des données, d’une extrême dispersion, qui émanent encore directement d’eux-mêmes. Les formes paysagères, les constructions agricoles, le patrimoine linguistique (É. Ridel) et le patrimoine chanté traditionnel (É. Guillorel), offrent des pistes à emprunter.
  5. Dans cet ordre d’idées, les écrits laissés par les humbles (de moins en moins rares avec les progrès de l’alphabétisation du xviiie au xixe siècle) livrent une documentation encore peu considérée jusqu’ici. Parmi les « égo-documents » qui intéressent l’historien, les écrits paysans ont une spécificité irremplaçable : éclairer de l’intérieur les étapes des trajectoires sociales (J-M Moriceau, F. Delleaux, P. Madeline).
  6. Enfin, en histoire du genre, deux catégories particulières trouveront dans ce programme à s’éclairer : les femmes et les enfants de la terre, longtemps passés au second plan dans l’histoire sociale des élites rurales, qui met l’accent sur les hommes adultes. La précarité dans les campagnes est souvent leur affaire. Dans l’histoire de l’alimentation, il y a là un territoire majeur de l'histoire des pratiques cuisinières. Le rôle des enfants dans l'appropriation de leur espace convie à l’examen des rôles donnés : gardeuse d'oies, etc. Une recension de l'iconographie et des peintures, à la suite de ce qu’a déjà fait Florian Reynaud serait très utile (J-P Williot).

— B. L’histoire rurale vue d’en bas : cinq siècles de chroniques paysannes

Les récits historiques n’accordent qu’une place secondaire aux acteurs des campagnes. Sur la longue durée nous ne disposons pas d’instrument de travail permettant se saisir la trame des événements qui ont marqué l’histoire rurale. Conjoncture climatique, campagnes militaires, réglementation fiscale, évolutions juridiques, décisions politiques ou économiques, destructions et reconstructions, transformations agronomiques ou paysagères, accidents naturels, relations avec les animaux sauvages et domestiques… n’ont jamais donné lieu à une base de données ni même à l’élaboration d’un tableau d’ensemble.

Hormis l’analyse des révoltes populaires, on n’a jamais donné la parole aux gens de la terre ou tout au moins envisagé l’histoire de leur point de vue. Les réactions des paysans, les conséquences des décisions générales sur la vie des campagnes, l’impact local des événements nationaux entrent dans nos préoccupations. C’est pour remédier à cette situation historiographique qu’on projette ici la réalisation d’un ouvrage d’ensemble, qui amorcera l’intérêt pour le chantier, d’abord sur la fin du Moyen Âge et le début de l’époque moderne puis sur la période ultérieure (J-M Moriceau). En même temps un site évolutif rassemblera et complètera les données retrouver pour les mettre en ligne au profit des chercheurs et du public.

Parallèlement, le travail initié sur les campagnes cambodgiennes à l'époque coloniale sera poursuivi (M. Guérin).

— C. La précarité dans les campagnes : l’ancrage social des victimes  de loups prédateurs

Une enquête spécifique, qui débouche du volet 1 (« Alimentation, biodiversité et gestion de la faune sauvage ») procure un observatoire original du changement social dans le monde rural. La porte d’entrée est offerte par le fichier des victimes identifiées de loups prédateurs, que l’Axe rural constitue. En effet, retrouvées au terme d’une longue enquête, ces victimes, dévorées ou simplement attaquées par des loups au cours de l’histoire, sont des « petits chaperons rouges » que des loups « mangeurs d’hommes » ont sélectionnées parmi les plus déshérités – femmes et enfants. L’observatoire qui s’ouvre ainsi à l’historien des sociétés rurales est impressionnant.

Ce corpus, unique en son genre, a été mis en ligne sur le site internet Homme et loup. Il couvre une grande partie du territoire national : Île-de-France, Orléanais, Touraine, Bretagne, Poitou, Champagne, Bourgogne, Lorraine, Auvergne, Gévaudan, Savoie et Dauphiné. Il fournit l’identité des victimes. En l’exploitant on entend établir les livrets de famille des victimes qui permettront de reconstituer des lignées de petits paysans suivis sur trois générations au moins (une ascendante et une descendante) à partir de points d’ancrage établis entre 1650 et 1800.

En considérant les victimes elles-mêmes l’observatoire concerne surtout les enfants (et les femmes) au travail dans les champs : sur les 335 cas déjà identifiés, la quasi-totalité sont des domestiques, des servantes de ferme, des gardiens de bétail, des valets de cour et des petits bergers, saisis par l’historien au hasard des attaques. La localisation géographique de ces emplois révèle les structures familiales de l’exploitation agricole. La place des enfants marqués par le mauvais sort interroge sur les stratégies et les comportements des ruraux. Quel rang tenaient-ils dans la fratrie ? Leurs deux parents survivaient-ils ? Dans la négative, y avait-il eu remariage ? Quelle était la proportion d’orphelins ? Ce champ d’analyse conduit à scruter les fondements de la précarité dans les campagnes de l’Ancien Régime.

Par ailleurs, en étudiant cette fois les parents des victimes, le champ d’observation s’ouvre largement. C’est dans ce cadre qu’on entend réaliser une généalogie sociale des petites gens de la terre. Sur les 568 parents, dont on connaît le statut professionnel, on découvre aussi bien des petits cultivateurs que des domestiques de ferme ; des ouvriers agricoles ou de la forêt. Pour une dizaine de régions, l’historien dispose ainsi d’un répertoire de noms de famille sans équivalent : 2788 victimes pour 1650 familles sur 1120 communes actuelles réparties sur 83 départements français. Une manne si précieuse autorise justement une exploration intérieure de la précarité.

Pour optimiser l’efficacité de la recherche, on portera l’observation sur les départements français qui ont enregistré un grand nombre de victimes. En fixant le seuil à plus de 50 victimes, 15 départements qui, à eux seuls, concentrent 1873 cas, soit les deux tiers du total, seront retenus : Rhône (51 cas), Yonne (65 cas), Nièvre (67 cas), Haute-Savoie (74 cas), Essonne (78 cas), Marne (51 cas), Yvelines (116 cas), Lozère (121 cas), Ain (124 cas), Haute-Loire (127 cas), Isère (129 cas), Eure-et-Loir (145 cas), Loiret (182 cas), Loir-et-Cher (208 cas) et Indre-et-Loire (309 cas). Ce premier critère de choix laisse ouvert un espace géographique diversifié, qui intéresse 7 régions françaises : Bourgogne, Champagne-Ardennes, Ile-de-France, Auvergne, Centre, Rhône-Alpes et Pays-de-la-Loire. Afin d’assurer une meilleure faisabilité à l’enquête interviendra ensuite un second critère : les noms de famille représentés au mois trois fois dans l’échantillon national. Cette précaution évite de trop diluer la recherche généalogique parmi les sources nominatives. De ce croisement entre régions et noms de famille les plus représentés on aboutit à une troisième étape : la sélection des communes concernées parmi les patronymes mes plus représentés : une soixantaine sur 11 départements. Ce sont ces communes qui constituent la cible principale de l’enquête.

Alors, pourvu d’une feuille de route indiquant les patronymes et les noms de communes à retenir, on s’attèlera aux reconstitutions de famille. Quels seront les indicateurs ? Les statuts socio-professionnels et la qualité de l’alpha­bétisation (par l’étude des signatures) fourniront les premiers critères. La participation à la vie communautaire et le niveau de vie en donneront les suivants. Pour y parvenir, en dehors de l’état civil, les registres notariés (avec les contrats de mariage et les inventaires mobiliers), les actes judiciaires (notamment les auditions de témoins), les archives des communautés (rôles de taille et assemblées d’habitants) seront mises à profit. La traque, on le voit, est lourde : elle appellera le concours des associations de généalogistes, comme cela est le cas pour enquête sur l’homme et le loup.

Des comparaisons seront appelées avec d’autres régions européennes où des victimes de loups prédateurs ont été identifiées : nord de l’Italie (Lombardie, Vénétie), Espagne (Galice, Castille et Catalogne), Roumanie. Avec ces éléments extérieurs le champ d’investigation se décale du xviiie au xxe siècle (dernières victimes identifiées dans les années 1960) ce qui donne tout leur prix aux entretiens avec les témoins ou les survivants de ces attaques, souvent liés aux bergers et aux petits cultivateurs de l’Europe méditerranéenne (J-M Moriceau).

D. Mémoire et archives paysannes : de l’écrit à l’oral

Éclipsés par l’abondance des traces laissées au sol et dans l’histoire par les élites rurales, dont les constructions et les archives orientent encore largement l’étude des campagnes, les petites gens de la terre ont néanmoins aussi une mémoire. Cette mémoire peut être activée en allant sur place, dans les familles de petits paysans, pour se livrer à des entretiens semi-directifs en liaison avec les archives propres des interlocuteurs : correspondance, papiers de famille, agendas, photographies, etc. (J-M Moriceau, P Madeline). C’est dans cet esprit que la voie a été ouverte avec un ensemble de visites à la ferme: Secrets de campagnes. Familles et figures paysannes du XXe siècle (J-M Moriceau, 2014). Cette expérience a montré qu’au-delà du xxe siècle, la mémoire des anciens sollicitait les époques antérieures. En élargissant l’enquête et en tirant parti des contacts déjà pris, j’entends ouvrir un second volet à cette histoire des petites gens de la terre depuis le xviiie siècle. Pour les époques plus anciennes, la documentation est plus rare et aucun témoin indirect n’a survécu. Si l’on cite souvent les descriptions des paysans faites de l’extérieur par les propriétaires fonciers et les bourgeois des villes, voire les écrivains reconnus, en revanche on n’a guère laissé la parole en aux cultivateurs eux-mêmes. Notre historiographie est donc biaisée : nous avons une vision d’en haut. Même si, dans la plupart des cas, la parole des dominés est médiatisée, et déformée, elle a trouvé parmi eux quelques représentants, favorisés par la culture, les rencontres ou leur personnalité. À la faveur de circonstances particulières et de la progression de la scolarité, ils ont pu tenir quelques écrits.

Première période : 1600-1880 ; avant la scolarisation de la IIIe République

Les écrits directs sont rares mais non point inexistants. Les Mémoires de Valentin Jamerey-Duval ouvrent une porte sur l’univers de la pauvreté paysanne du nord de la Bourgogne à la fin du règne de Louis XIV. Ce type d’écriture, lié à la « réussite » sociale des enfants issus de la terre, mérite d’être analysé de près et inventorié. Il s’accompagne aussi d’une production écrite de paysans intermédiaires comme celui de Louis Departout, du village d’Ézanville (Val-d’Oise), qui, maître d’école également, a laissé pour les années 1740-1790 un livre de raison de « petit-laboureur » à une charrue, situation relativement modeste en plaine de France où la concentration des exploitations faisait triompher alors des fermes de 100 ha et parfois beaucoup plus.

Mais par ailleurs ces petites gens ont été souvent domestiques, ouvriers ou clients de paysans importants qui ont laissé des archives plus abondantes  comme les livres de raison et les papiers de famille. Comptes de charretiers, de servantes et de valets de ferme, états de moissonneurs, crédits et opérations commerciales y figurent. Les Mémoires d’Adrien Thueux (1757-1816), valet de charrue dans l’Artois, fournissent un éclairage sans précédent sur la trajectoire socio-économique des ouvriers agricoles en France du Nord à la fin du XVIIIe siècle : en particulier leur importante mobilité et ses conséquences sur le fonctionnement des grandes fermes, qui les embauchent, impliquées dans un système cultural de plus en plus intensif (F. Delleaux). Les livres de comptes constituent une série documentaire qui appelle une première recension. Toujours sous l’Ancien Régime, il est un autre type de témoin qui fournit un écho à l’étude des humbles : celui des curés de village. A l’instar du curé de Rumégies qui, pour le Nord du xviie siècle, a fourni le prototype du chroniqueur de la misère paysanne, cette veine archivistique est à reprendre tant les journaux de curés (ou de clercs) ruraux diffèrent par la forme et le contenu (F. Delleaux, J-M Moriceau).Seconde période. À compter de la fin du xixe siècle et surtout de l’Entre-Deux-Guerres, les agendas deviennent d’usage courant, consignant les travaux et les jours mais aussi les repères utiles à la conduite de l’exploitation agricole. Les « sans-voix » ne sont plus des « sans-papiers ». Dans sa thèse Nathalie Joly a mis en évidence, pour le cas franc-comtois, la diversité des orientations d’écritures liées à la tenue des agendas. Dans un travail à partir des agendas d’un petit paysan normand de Camembert (J-M Moriceau et Ph. Madeline), on a reconstitué pour Pierre Lebugle l’univers des relations sociales et les raisons d’un refus de s’agrandir et de se perpétuer comme cela a été le cas de nombreux petits paysans des Trente Glorieuses. Ce type de recherche, qui repose sur les fonds privés, suppose de reprendre une stratégie d’entretiens individuels qui seuls permettent de faire le lien entre papiers de famille, mémoire et représentations. Dans cette perspective, aller enquêter auprès des anciens salariés agricoles, employés dans les fermes jusqu’à la mécanisation des années 1950-1970 paraît prioritaire. Après les entretiens accordés par Marcel Boucher, stagiaire de culture dans les fermes de l’Eure-et-Loir entre 1956 et 1960 ou ceux du personnel domestique de la ferme de Pierre Chartier au Plessis-Gassot (Val-d’Oise) dans les années 1930 et 1940, et à partir des nombreux contacts établis dans le cadre du Pôle rural de Caen depuis 1994, il faudra sillonner les campagnes à la fois comme historien, mais aussi comme sociologue et ethnologue.

Mémoire et tradition orale

. L’étude du répertoire de tradition orale ouvre à une autre approche de la mémoire paysanne. Le croisement de sources écrites (notamment les cahiers de chansons et les carnets d’enquête de collecteurs du XIXe et XXe siècle) et orales (enregistrements réalisés lors d’enquêtes de terrain au XXe et XXIe siècle) permet de restituer un riche corpus de sources émanant de milieux paysans, dans la mesure où la quasi-totalité des enquêtes dans ce domaine ont été réalisées en milieu rural. La diversité des sources recueillies – chansons, contes, récits légendaires ou genres courts (proverbes, rimes ou devinettes) – offre de nombreux angles d’analyse dans une perspective ethno-historique. La Normandie a longtemps été sous-documentée par rapport à d’autres régions de France : les recherches d’Éva Guillorel, en lien avec des partenaires associatifs (en particulier l’association La Loure) visent à renforcer la valorisation du répertoire chanté de cette région par l’édition critique de corpus de sources dans une perspective comparatiste à l’échelle des espaces francophones européens et extra-européens (É. Guillorel).

E. Les paysans prennent la parole

La mémoire orale des paysans convie à une approche linguistique qui éclaire les relations entre les patois et la ruralité. La langue des paysans n’a a jamais été le français, cette langue standardisée que nous parlons aujourd’hui et qui, loin d’être naturelle, a en fait été modelée au fil des siècles par les grammairiens et les lexicologues. La langue des paysans est multiforme : ancrée dans une région, un pays ou un village, elle a ses propres accents, son propre vocabulaire et parfois sa propre grammaire. Il n’y a donc pas une seule langue paysanne, mais bien plusieurs : ce sont les patois qui colorent encore de nos jours les régions françaises, bien qu’ils soient fortement menacés. Le terme patois a toujours été senti comme péjoratif, preuve en est la définition fournie dans la 4e édition du Dictionnaire de l’Académie française : « Langage rustique, grossier, comme celui d’un paysan, ou du bas peuple ». Au XIXe siècle, les instituteurs de Jules Ferry font la chasse au patois pour imposer aux jeunes de nos campagnes le « bon français », tandis que, par effet contraire, des linguistes, des historiens, des érudits entreprennent des enquêtes de terrain pour sauver les mots de langues amenées à disparaître, et avec elles toute la culture et la mémoire d’un monde alors en profonde mutation. C’est ainsi qu’est né, à cette époque, un immense mouvement lexicographique qui a vu dans toute la France la production de nombreux dictionnaires de patois. Les dictionnaires de patois constituent donc un conservatoire formidable de la culture des petites gens des campagnes (É. Ridel).

Marcel Lachiver (1934-2008) ne s’y trompa pas lorsqu’il entreprit de rédiger son Dictionnaire du monde rural (Fayard, 1997 ; rééd. 2006) : c’est surtout dans les dictionnaires, glossaires et vocabulaires de patois qu’il a glané la matière de son propre dictionnaire puisqu’il affirme avoir dépouillé plus de 500 ouvrages (2e éd., 2006 p. 11). Dans l’avant-propos à la seconde édition qui fut pour lui la dernière, Lachiver transmettait aux historiens du monde rural de l’université de Caen le flambeau et la perspective d’une valorisation numérique. Il nous a légué toutes les fiches papier de des 57500 entrées. C’est donc l’une des tâches de notre Axe que de remplir enfin ce cahier des charges. A cet égard trois thématiques ont été retenues comme prioritaires : la chasse ; la forêt ; l’élevage (J-M Moriceau, É. Ridel).