Le travail, ses miettes

Lieu : MRSH Caen
Début : 26/09/2016 - 12:45
Fin : 01/10/2016 - 12:45

« Le changement dans le monde du travail le plus frappant à mes yeux depuis trente ans en France,
ce n’est pas la transformation – pourtant importante – des modes de management, ni les catastrophiques techniques d’évaluation pipées, ni la mondialisation.
Pour moi, la différence majeure, c’est qu’en France, quand on est victime d’une injustice épouvantable au travail… on demande à aller chez le psy ».

Ces mots, figurant sur la couverture de l’ouvrage Chroniques du Travail Aliéné de Lise Gaignard, nous disent quelque chose de l’époque. Les problèmes relatifs à l’organisation du travail se sont relocalisés au cœur de l’individu. Il ne serait plus victime des nouvelles doxas managériales, il n’aurait plus à souffrir sa place dans la stratification sociale assignée par l’histoire du Capital. Il aurait un problème. Ce problème, c’est qu’il ne convient pas. Comme une lame faussée sur une scieuse, il est un rouage inadapté à la « machinerie managériale » dans un monde où les pièces de rechange ne manquent pas. Georges Friedmann, dans son célèbre ouvrage, imputait l’émiettement du travail à l’idéologie technicienne qui pensait l’homme comme un maillon dans la chaîne de production : « Sur ce point, l’opposition entre les méthodes des organisateurs et les conclusions des sciences humaines, appliquées au travail, est brutale : le technicien, voyant essentiellement l’homme comme un instrument, s’ingénie à ce que tout soit préparé pour lui à l’avance, afin qu’il fonctionne le plus rapidement et le plus efficacement ».

L’émiettement du travail, c’est cette spécialisation des tâches que le taylo-fordisme a imposé dans les usines. Des tâches parcellisées, appauvrissant les capacités des travailleurs et travailleuses, réduisant l’individu même à son labeur. Le sociologue regrettait le manque de participation, d’engagement du travailleur dans cette organisation capitaliste du travail. Et, aujourd’hui, le Nouvel Esprit du Capitalisme fonctionne justement sur l’idéologie participative. Les équipes de travail se voient chargées de mener à bien des « projets », d’organiser leur réalisation, etc. La biscotte est-elle recollée ou les miettes continuent-elles de se désolidariser ?

Comme le montre Lionel Jacquot dans Travail, Gouvernementalité managériale et néolibéralisme, les fins que se donne le management contemporain sont identiques à celles du taylo-fordisme : la pacification des lieux de travail, l’érosion de la conflictualité sociale et l’augmentation de la plus-value. Le New Public Management, qui s’impose partout (et ici aussi à l’université), use d’une novlangue néolibérale qui, pour invisibiliser les antagonismes statutaires, les différences de revenus, les inégalités quotidiennes entre précaires et titulaires, entre hommes et femmes, nous installe dans des communautés illusoires et dans la pseudo-participation. Dans le même mouvement, les conditions objectives d’emploi et de travail sont rendues toujours plus difficiles : multiplication des types de contrats, de statuts, individualisation des normes temporelles, complexification des appareils hiérarchiques, évaluations et auto-évaluations, etc. Autant de choses qui, à y regarder de plus près, révèlent des différences notables au sein des dites communautés de travail. Ces nouveaux dispositifs d’enrôlement au travail conduisent l’individu à exiger des autres ce qu’on exige de lui, à « fléchir » son quotidien en fonction de son travail, et, dans l’angoisse de remplir les objectifs, dans la crainte des conscrits qui forment les rangs de l’armée de réserve, à recentrer son activité de travail sur lui-même.

L’émiettement du travail, suite à la réforme organisationnelle et communicationnelle mise en place par le New Public Management, a produit un émiettement des collectifs de travail. En résultent des vies brisées, mutilées, qui dans une société où l’on doit se considérer chanceux d’avoir un emploi, n’assument plus la colère que dans le huis clos d’un cabinet de psy. La violence des témoignages ramassés par Lise Gaignard traduit tout cela. Mais elle nous a conduits à nous poser une question de recherche : Peut-on rester neutre face à la souffrance au travail, face à l’extinction des collectifs de travail, des résistances qui, hier encore, constituaient la dynamogénie des sociétés ? L’erreur serait d’après nous de le penser.

Cette exposition cherche à rendre compte de ces vécus de la souffrance. Les pièces présentées cherchent volontairement à provoquer l’effort de l’observateur ou de l’observatrice, effort qu’il ou elle doit fournir pour ne pas regarder passivement les situations vécues qui s’offrent à elle ou lui. Car la personne qui lira ces pièces verra, parmi elles, le reflet de collègues proches, miettes d’humanité moulues par le néolibéralisme. Réalisées à partir de témoignages extraits du livre de Lise Gaignard, nous y avons mêlé des témoignages de chercheurs et chercheuses précaires afin de relocaliser également le traitement artistique de cette problématique.

Ce travail, bien que réalisé par un sociologue n’est pas un travail sociologique. C’est un travail depuis la sociologie qui cherche à interroger la position des personnes face à la souffrance, à la négation des processus structurels qui la provoque, souffrance face à laquelle, disait Christophe Dejours, on a tendance à rester muet, aveugle, sourd. La démarche est donc à cheval entre une approche sociologique et une approche artistique des conséquences de l’organisation capitaliste du travail, la façon dont elle produit l’émiettement des individus eux-mêmes. Elle ne se veut pas originale, mais cherche simplement à rendre visible la dimension collective de la souffrance au travail comme conséquence directe des rapports d’exploitation, de domination et d’aliénation.

Simon Le Roulley