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Contre M. Bayle sur les effets de la religion

Introduction, établissement, présentation et annotation du texte par Carole Dornier

§ 1

Ce texte de réfutation du paradoxe de Bayle fait partie d’un ensemble manuscrit intitulé tantôt Pensées morales, tantôt Fragments de morale. L’auteur, dans la préface au treizième tome de ses Ouvrages de morale et de politique, datée de juillet 1736, déclare que c’est après qu’il eut, pendant trois ans, accumulé des connaissances et écrit sur la physique, soit vers 1685, qu’il se mit à lire et à composer des réflexions morales. Il les rédigea jusqu’en 1693, date à laquelle il acheta la charge d’aumônier de Madame, la Princesse palatine. Il se consacra ensuite à la pensée politique1. C’est vers 1730, « cinq ou six ans » avant la rédaction de cette préface, qu’il relut ces réflexions et ne garda que celle jugées les plus utiles, que l’on trouve dans les tomes XII, XIII, XIV, XV de ses Ouvrages. Cependant l’abbé de Saint-Pierre n’a pas inclus dans ces volumes les remarques Contre M. Bayle sur les effets de la religion, restées inédites et difficilement datables.

§ 2

Castel de Saint-Pierre partage avec Bayle l’idée des droits de la conscience errante et du caractère condamnable de la persécution religieuse. Ainsi dans un autre de ses Fragments de morale, intitulé Pour rectifier ce qu’il y a de bon dans les religions humaines et intitulé dans une autre version du même texte Principe pour perfectionner ce qu’il y a de bon dans la religion des pays protestants, il écrit : « […] Il n’est pas juste de persécuter les errants et les ignorants dans notre pays, puisqu’en pareil cas dans un autre pays, nous ne voudrions point être persécutés pour nos opinions qui leur paraîtraient des erreurs. De là il suit que la persécution est une injustice, de là il suit que la persécution déplaît à Dieu »2. Il critique à de nombreuses reprises la superstition, l’inutilité des cérémonies extérieures, et distingue les opinions acquises par l’autorité de la Tradition de celles conçues « par démonstration »3. La religion qu’il veut « perfectionnée » ne se fonde ni sur des opinions spéculatives, ni sur des cérémonies mais sur la pratique de la justice et de la bienfaisance, religion toute pratique qui « recommande toujours la plus grande utilité publique »4. Parce que précisément l’auteur défend l’utilité politique et sociale de la religion, il ne peut admettre l’argument de Bayle selon lequel la religion n’est pas un principe réprimant5. L’abbé de Saint-Pierre n’est ni un érudit, ni un controversiste ; il suggère une connaissance indirecte des écrits de Bayle en mentionnant son « discours sur les comètes » pour désigner les Pensées diverses sur la comète [1683] et évoque ses thèses selon « ce qu’on [en] dit » (Contre Bayle, § 1). La réfutation du paradoxe de Bayle, qu’il vaut mieux être athée qu’idolâtre, n’a rien d’original pour les partisans des Modernes et des lumières de la raison qui voient dans la religion un frein utile6. Derrière cette critique de Bayle, l’abbé de Saint-Pierre défend non seulement l’utilité de la religion mais, dans une perspective déiste, il reconnaît à toutes les religions monothéistes de son époque, musulmane et chrétiennes, y compris la religion protestante, cette utilité. Car c’est l’observation de la justice et de la bienfaisance qui constitue la morale religieuse, confondue avec la morale en général. Dès lors les cultes et les dogmes importent peu, pourvu que l’espérance de la récompense et la crainte du châtiment par-delà la mort conditionnent les comportements7. Il convient aux autorités politiques et religieuses d’entretenir des opinions utiles quand bien même « elles seraient fausses » (Contre Bayle, § 13). C’est bien ici d’efficacité de la croyance qu’il s’agit, dont la valeur de vérité importe peu à l’abbé.

Note sur l’établissement du texte

Manuscrits

Contre M. Bayle sur les effets de la religion, in Pensées morales, archives départementales du Calvados, 38 F 41 (ancienne liasse 3), p. 6-11. (A)

Contre M. Bayle sur les effets de la religion, in Fragments de morale, troisième cahier, archives départementales du Calvados, 38 F 41 (ancienne liasse 4), p. 19-23. (B)

Contre M. Bayle sur les effets de la religion, in Fragments de morale, quatrième cahier, BPU Neuchâtel, ms. R262, p. 18-25. (C)

§ 3

Le texte proposé est celui du manuscrit de Neuchâtel (C). Cette version intègre les corrections portées sur le manuscrit de Caen le plus ancien (A), sur lequel l’auteur écrit qu’il existe une copie « plus ample et plus correcte », et elle modifie légèrement le manuscrit plus récent (B). Le texte (C) est donc reproduit avec un choix de variantes des textes (A) et (B).


1.OPM, t. XIII, p. 3-10 ; voir aussi, pour les précisions de date, le projet de cette préface dans Fragments de morale, troisième cahier, archives départementales du Calvados, 38 F 43 (ancienne liasse 4), p. 1-3.
2.Fragments de morale, troisième cahier, archives départementales du Calvados, 38 F 43 (ancienne liasse 4), p. 29-31 et 38 F 42 (ancienne liasse 3), troisième cahier, p. 118-119 ; voir aussi OPM, t. XII, p. 248-251.
3.Fragments de morale, troisième cahier, archives départementales du Calvados, 38 F 42 (ancienne liasse 3), « Cérémonies », p. 135-138 ; voir aussi Superstition.
4.Fragments de morale, troisième cahier, archives départementales du Calvados, 38 F 43 (ancienne liasse 4), p. 31.
5.Isabelle Delpla, « Bayle – Pensées diverses sur l’athéisme ou le paradoxe de l’athée citoyen », in Figures du théologico-politique, Emmanuel Cattin, Laurent Jaffro et Alain Petit (éd.), Paris, Vrin, 1999, p. 128-131.
6.Voir Montesquieu, L’Esprit des lois, XXIV, 2 [1748] ; Voltaire, Traité sur la tolérance, chap. XX [1763].