Dossier : Questions de phrases


La fissure étroite
de la première phrase des Faux-Monnayeurs de Gide

Stéphane Gallon

Université Rennes II

Lidile

Résumé :
Si le début des Faux-Monnayeurs est si paradoxal et si ambivalent, s’il a été tant de fois retravaillé, si Gide prétend que rien n’y est gratuit, s’il le présente comme le point ultime d’une démarche régressive allant toujours plus en amont, c’est que, comme il le dit lui-même, il faut y voir une fissure ouvrant sur de vastes cavernes : la caverne fiction tout d’abord, puisque par cette phrase initiale il plonge le lecteur dans un référent qui le déborde de tous côtés, nous fait découvrir la personnalité complexe de Bernard, met en place une situation éminemment dramatique ; la caverne esthétique ensuite, puisque refusant virtuosité et mode, cherchant à s’opposer au réalisme bourgeois, il féconde le fait par l’idée, choisit une approche subjective, et, dans la droite ligne des théorisations de Jacques Rivière, rédige un incipit de roman d’aventures mâtiné de fantastique. Voulant être plus artiste que poète, Gide n’en dénonce pas moins, dès sa première phrase, ficelles et stéréotypes romanesques et fait ainsi pénétrer le lecteur dans une troisième caverne, la caverne morale, caverne qui aide à comprendre que, comme le préfigurait le titre du roman, un des enjeux principaux de l’œuvre est l’ambivalence mensonge / vérité. Si dans l’incipit Bernard essaye en effet de se faire croire qu’il est lucide et sincère, il n’en reste pas moins un faux-monnayeur se leurrant sur lui-même, un faux-monnayeur qui en refusant de voir et donc d’affronter Satan ne peut ni devenir artiste, ni connaître la sincérité, ni s’abandonner à ses sens et à l’instant, autrement dit, ne peut pas encore vivre véritablement, ne peut pas s’approcher de Dieu.

Abstract:
If the beginning of Les Faux-Monnayeurs (The Counterfeiters) is so paradoxical and so ambivalent, and was rewritten so many times, if Gide claims that it contains nothing gratuitous, if he presents it as the ultimate point of a regressive approach that goes further and further backwards, that is because as he says himself, it should be considered as a crack opening onto vast caverns: since Gide plunges the reader by that sentence into a referent that extends in all directions, uncovers Bernard’s complex personality, sets up an eminently dramatic situation (the fiction cavern); since in refusing virtuosity and fashion, in seeking to oppose bourgeois realism, he fertilises the event by the idea, chooses a subjective approach, and in direct line from the theorisations of Jacques Rivière, draws up an incipit of the adventure novel crossed with the supernatural (the aesthetic cavern). With an ambition to be more of an artist than a poet, Gide criticises novelistic tricks and stereotypes from his very first sentences and thus brings the reader to penetrate into a third cavern, the moral cavern, a cavern that helps us to understand that as the title of the novel foreshadowed, one of the main issues of the work is the ambivalence between truth and untruth. Bernard in the incipit tries to convince himself he is lucid and sincere, but he remains a counterfeiter who is deluded about himself, a counterfeiter who by refusing to see and therefore confront Satan can neither become an artist nor know sincerity, not give himself up to his senses and the present moment, in other words cannot yet truly live, cannot approach God.

« C’est le moment de croire que j’entends des pas dans le corridor », se dit Bernard.
André Gide, Les Faux-Monnayeurs [1]

Épigraphe ambiguë qui rendit Olivier songeur, mais qu’il était bien libre, après tout, d’interpréter comme il voudrait.
André Gide, Les Faux-Monnayeurs [2]

Les Faux-Monnayeurs de Gide commence par une courte phrase qui, à première lecture, semble d’autant plus insignifiante qu’elle n’est pas sans points communs avec les autres incipit de cet auteur : « “C’est le moment de croire que j’entends des pas dans le corridor”, se dit Bernard. ».

Comme dans Le Voyage d’Urien, comme dans Paludes, comme dans Le Prométhée mal enchaîné, Les Caves du Vatican ou La Symphonie pastorale, nous avons en effet droit à une référence temporelle et à une évocation spatiale. Comme au début de La Tentative amoureuse, de L’Immoraliste, de La Porte étroite et de bien d’autres textes, la première personne trône au milieu de la phrase. Dans la lignée du Nathanaël des Nourritures terrestres, du Michel de L’Immoraliste ou des Gérard, Francis et Anthime d’Isabelle ou des Caves du Vatican, un prénom est aussi évoqué. On pourrait ajouter que si la dimension dramatique de la première phrase des Faux-Monnayeurs n’est guère présente dans les œuvres de jeunesse de Gide, elle est indéniablement là au tout début du Prométhée mal enchaîné (« Au mois de mai 189., deux heures après midi, on vit ceci qui put paraître étrange […]. » [3]), de L’Immoraliste (« Oui, tu le pensais bien