Histoire culturelle de l'Europe

Sarah Pech-Pelletier

Editorial

Éditorial

1L’enfance est un thème vaste et porteur qui suscite l’intérêt de nombreux chercheurs au niveau européen. Le réseau Lactation in History étudie les discours, les pratiques et les représentations liées à la maternité et à l’alimentation du nourrisson, depuis l’Antiquité jusqu’à nos jours. Le séminaire « Regards croisés sur l'enfance », basé à l’EHESS, rassemble historiens et anthropologues, autour notamment de la prise en charge des enfants et des soins qui leur sont destinés. La Society for History of Children and Youth, fondée en 2001, organise régulièrement des événements scientifiques et publie trois fois par an le Journal of the History of Childhood and Youth. Quant à l'AFRELOCE, qui publie la revue Strenae et organise un séminaire à l'ENS, elle vise à coordonner et relayer les travaux sur les objets culturels de l’enfance. Ce ne sont là que quelques exemples qui témoignent de l’ampleur de ce champ de recherche pluridisciplinaire et de ses développements actuels.

2C’est dans cette dynamique que s’insère ce numéro thématique dont le propos est d’offrir, dans un cadre chronologique large (du Moyen Âge à la fin du XVIIIe siècle), un croisement de regards sur la petite enfance dans différents espaces européens, en l’occurrence la France, l’Espagne, l’Italie et l’Angleterre. Divisé en trois chapitres, ce dossier explore tour à tour les conceptions philosophiques, religieuses et politiques de la petite enfance, puis les pratiques ou prises en charge spécifiques liées à cet âge et, enfin, les représentations des très jeunes enfants dans la littérature et au sein de l’espace curial. Dans chaque partie, le principe chronologique, plutôt que le regroupement en aires géographiques, a été privilégié afin de mettre en évidence les continuités et ruptures du point de vue des mentalités ; continuités et ruptures qui transcendent les frontières, ce que plusieurs articles mettent en évidence.

3Ainsi la première partie consacrée aux conceptions de la petite enfance est-elle l’occasion de se pencher à la fois sur la question de la vie et de la mort des enfants en bas âge et sur leur impact ou absence d’impact sur les sensibilités (Isabelle Dubois), mais aussi sur les questions d’éducation et de transmission. Tout cela est en réalité plus lié qu’il n’y paraît, car c’est la définition de l’individu idéal – à construire dès la petite enfance – qui est centrale (Cécile Codet). Si l’intérêt du XVIIIe siècle français pour l’éducation et la formation est bien connu (Luisa Messina), les contributions portant sur des périodes antérieures et des espaces autres prouvent que cet intérêt est déjà bien présent en amont et qu’il traverse le temps, dans une visée finalement bien plus politique que religieuse. Si le petit enfant peut être « façonné », c’est d’abord par l’imitation des adultes qui l’entourent (Claire Donnat-Aracil), dont le rôle est toujours évoqué, que ce soit directement ou via la question de l’allaitement et de la transmission de la vertu (Camille Pollet).

4La deuxième partie, consacrée à la place accordée dans la société aux enfants en bas âge et à la pédiatrie est quant à elle articulée autour de l’attention accordée ou non à ces êtres fragiles, attention qui se traduit dans les pratiques du nourrissage et les soins (emmaillotement, changes, couchage, prise en charge des maladies infantiles…). Ainsi, l’abandon et les dérives de l’allaitement mercenaire font l’objet de deux contributions (Elena Taddia, Marie Christine Delamotte) qui soulignent la proximité entre des prises en charge hospitalières inadaptées, voire criminelles dans leurs dérives, et la question hautement tabou de l’infanticide. Le cas particulier des enfants nés en esclavage est également abordé (Marie-Christine Delaigue et Aurelia Martín Casares), avec la mise en évidence d’une trajectoire exceptionnelle qui n’occulte pas pour autant le triste sort de l’immense majorité de ces enfants considérés comme non rentables.

5Quant au point de vue médical sur les soins dispensés aux très jeunes enfants, il est abordé dans plusieurs contributions qui font apparaître toute une série d’acteurs autour du nourrisson et du petit enfant et décortiquent les gestes et bonnes/mauvaises pratiques des uns et des autres. Du savoir empirique féminin, considéré comme « paramédical » (Dina Bacalexi et Mehrnaz Katouzian-Safadi), à la lutte de certains médecins contre des manipulations et préjugés encore en vigueur au XVIIIe siècle (Estela Bonnaffoux), c’est tout le cheminement de la pédiatrie qui est retracé (Claudia Pancino).

6La dernière partie, centrée sur les représentations de la petite enfance, souligne les dimensions symboliques, sociales et politiques attachées au corps ou au lignage du nourrisson, qu’il soit de basse origine (Cécile Bertin) ou, à l’inverse, de sang royal (Stanis Perez). Ces contributions ont ainsi comme point commun de mettre en évidence la construction littéraire ou politique d’un déterminisme social ou d’un destin nécessairement exceptionnel. Là encore, l’éducation est centrale, l’image que l’on se fait du petit enfant et de son développement également, ce que prouve l’étude de la représentation de la parole enfantine dans les textes éducatifs des Lumières (Jeanne Chiron). Les stéréotypes qui sont mis en évidence dans cette dernière contribution rejoignent in fine ceux que le premier article de ce numéro soulignait, à savoir que représenter la petite enfance, c’est représenter le proto langage, les attitudes, les comportements et la sensibilité d’un âge qui fascine ou interroge, et qui, dans tous les cas, est au fondement de l’être politique que chacun est amené à devenir.

Pour citer ce document

Sarah Pech-Pelletier, «Editorial», Histoire culturelle de l'Europe [En ligne], Editorial, Regards portés sur la petite enfance en Europe (Moyen Âge-XVIIIe siècle), Revue d'histoire culturelle de l'Europe,mis à jour le : 04/03/2018,URL : http://kmrsh.unicaen.fr/mrsh/hce/index.php?id=666.

Quelques mots à propos de : Sarah Pech-Pelletier

Université Paris XIII

Agrégée d'espagnol (2000) et docteur de l'Université Paris-Sorbonne avec une thèse soutenue en 2007 en civilisation de l'Espagne moderne (« Etre domestique à Madrid au Siècle d'or. Servir et vivre dans la villa y corte, 1561-1700 »,) qui lui a valu le Prix Louis Forest en 2008, Sarah Pech-Pelletier est actuellement Maître de conférences à l'Université Paris 13 et membre de l'équipe Pléiade (EA 7338). Ses travaux récents s'intéressent aux rapports entre santé et société dans l'Espagne des XVIe et XVIIe siècle, et notamment aux discours tenus sur le sang, ses vertus et ses dangers, et aux représentations du corps féminin. Elle coordonne, en collaboration avec le CESR (UMR 6576), le programme de recherche « Etre enfant dans l'espace de la monarchie hispanique au Siècle d'or (Espagne, Portugal, Italie, Amérique Espagnole) » qui va débuter en 2018.