Histoire culturelle de l'Europe

Marie-Christine Delaigue et Aurelia Martín Casares

La petite enfance en esclavage dans le royaume de Grenade au XVIe siècle

Article

Résumé

Les esclaves occupent, sans conteste, l’ultime échelon de la hiérarchie sociale dans la société espagnole du XVIe siècle et la transmission du statut d’esclave est matrilinéaire, hérité par la mère. Dans cet article nous nous intéresserons aux très jeunes enfants de ce groupe, soit nés en esclavage, parce que leur mère est esclave, soit capturés avec leur génitrice. Ces jeunes enfants dont la capacité de travail est nulle et qui, au contraire, sont susceptibles de freiner les activités de leur mère ne font, en général, l’objet d’aucune considération. L’esclavage domestique dans la péninsule ibérique est surtout féminin et n’a pas fait l’objet de tentative de reproduction naturelle à la différence de celles qui eurent lieu sur le continent américain. Bien au contraire, les propriétaires évitent que leurs esclaves ne se marient et ne se reproduisent car cela gênerait le rendement de ces femmes. Dans ce cadre, nous étudierons la natalité dans ce groupe d’infortunées et le sort de ces enfants, d’abord en synthétisant les travaux existants à ce jour sur ce thème, puis à travers l’étude de la documentation, principalement des registres paroissiaux et des actes notariés. Nous analyserons aussi le devenir de certains de ces enfants qui ont réussi à sortir de l’esclavage et ont développé une trajectoire vitale bien différente, comme celle de Juan Latino.

Abstract

Slaves occupied, unquestionably, the last level of the social hierarchy in the Spanish society of the sixteenth century. The transmission of the slave status was matrilineal, therefore inherited by the mother. In this article, we will focus on infants and young children, either born in slavery because their mother was a slave or captured with their parents. These young children with no capacity for work and who, on the contrary, were likely to restrain their mother's activities were generally not the subject of any consideration. Even though domestic slavery in the Iberian Peninsula was predominantly feminine, the slave population did not reproduce naturally, unlike those in the American continent. On the contrary, the owners prevented their slaves from marrying and breeding because this would hamper the performance of their women slaves. In this context, we are interested in the birth rate of this group of unfortunate people and in the fate of these children first through the synthesis of the works done until today on this subject and then through the study of documentation, mainly parish registers and notarial records. We will also analyze the fate of some of these children who managed to escape from slavery and developed a very different life trajectory, for example, that of Juan Latino.

Texte intégral

1La petite enfance n’a guère de place dans les études sur l’esclavage dans la péninsule ibérique. Et pour cause, les esclaves constituent, au XVIe siècle, l’ultime échelon de la hiérarchie sociale, qui plus est, au sein même du groupe de la domesticité où leur sont imposées les tâches les plus ingrates. Leur rentabilité et leurs prix dépendent de leur rendement économique, de leur capacité à exécuter ces travaux. Les jeunes enfants qui ne peuvent accomplir aucune tâche sont, de plus, des êtres fragiles, et ne font l’objet d’aucune considération. Leur invisibilité dans les textes est essentiellement due à cette absence de productivité, principal référent quant à la valeur des esclaves. L’objectif de cet article est de cerner la natalité et l’éducation de ces enfants en bas âge. Pour ce faire, dans un premier temps, nous effectuerons une synthèse de ce que l’on sait, jusqu’à ce jour, sur la petite enfance privée de liberté ; nous complèterons ensuite ces données par l’étude d’une série de baptêmes provenant des registres de la paroisse de Saint Mathias à Grenade, entre 1530-1539 et 1565-1578. Ces informations permettent de quantifier les naissances de ces infortunés et fournissent une approximation sur les relations de parenté entre propriétaires et esclaves et plus largement sur le groupe de la domesticité. Bien que le sort de cette minorité soit tracé dès la naissance, quelques rares enfants ont pu développer une carrière tout autre. Nous prendrons, dans la dernière partie, l’exemple de Juan Latino.

Qui sont les esclaves dans la péninsule ibérique au XVIe siècle ?

2Au XVIe siècle, les esclaves de la péninsule ibérique proviennent d’une part, de la traite des Africains par les voies atlantiques, essentiellement aux mains des Portugais, d’autre part de la guerre de course en mer et des razzias sur les rives méditerranéennes et enfin du propre sol espagnol, suite à la révolte des Morisques. Ces crypto-musulmans, descendants des habitants musulmans qui sont restés sur place après la prise de Grenade par les Rois Catholiques, ont été convertis de force au christianisme, au début du XVIe siècle, après leurs premières rebellions ; ils sont alors désignés par le terme de Morisques. Au cours du soulèvement de ces Morisques qui dure trois années (1569-1571) ceux d’entre eux qui ne succombent pas au combat sont faits prisonniers. La Couronne autorise alors la mise en esclavage de ces captifs de guerre. À la différence des deux premiers groupes, ces Morisques sont des chrétiens et la Couronne a quelques scrupules à les priver de liberté, ce qui donne lieu à la promulgation de divers documents autorisant cette pratique et permettant de connaître, un peu mieux, le sort de ces malheureux.

3La dernière catégorie d’esclaves correspond à ceux qui sont nés en esclavage. Dans la péninsule ibérique, le statut d’esclave est hérité par les femmes, selon la « loi du ventre » et suit donc un système de transmission matrilinéaire1. Aussi les enfants de ces femmes soumises à l’esclavage, naissent-ils dans cette condition et constituent-ils l’essentiel du contingent des bébés esclaves.

Les bébés esclaves

4En effet, les enfants en bas âge n’ont aucun intérêt sur le marché. Non seulement ils ne sont pas rentables mais, en plus, ils ont un coût : ils nécessitent des soins et du temps que leurs mères doivent leur dédier, au détriment des tâches qu’elles ont à accomplir. Par ailleurs, le temps de gestation et l’accouchement représentent un risque de perte d’argent pour le propriétaire : la génitrice peut mourir des suites de l’accouchement, comme cela est fréquent à l’époque, dans toutes les classes sociales, annulant ainsi l’investissement financier fait par le propriétaire. Aussi, dans le monde de l’esclavage, les bébés ne sont-ils pas les bienvenus et il n’y a pas de marché pour ces nouveau-nés. Dans le royaume de Grenade, seuls deux bébés nés libres mais capturés avec leurs mères et vendus avec celles-ci sont des Morisques2. Du peu d’intérêt, voire de la gêne que procurent les nourrissons témoignent les négriers de la traite qui, depuis les colonies africaines du Portugal, ramènent dans la Péninsule des personnes en esclavage : les chroniques de deux voyages qui ont lieu en 1506 et 1507 enregistrent que les capitaines jettent par-dessus bord les bébés vivants qu’ils avaient embarqués avec leurs mères3.

5Les jeunes enfants mentionnés dans la documentation sont donc, pour l’essentiel, nés dans la Péninsule bien qu’il n’y ait pas eu de tentative de reproduction du groupe de ces dépendants, comme c’était le cas dans les plantations américaines ou même aux Canaries. Au XVIe siècle, il est moins coûteux d’acheter des personnes soumises à l’esclavage que de se lancer dans un système reproductif plus aléatoire et finalement plus incertain, si l’on prend en considération les taux de mortalité infantile et les risques de perte de l’investissement dans la mère, suite à quelques complications de la grossesse ou lors des couches.

Naître en esclavage

6Les enfants qui naissent en esclavage peuvent être le fruit d’une union légitime ou non.

7Pour les propriétaires, le mariage des esclaves n’est pas une option qu’ils souhaitent favoriser. Henriquez de la Jorquera, chroniqueur de la vie à Grenade, rapporte que l’une des personnalités de la ville de Grenade, don Fernando de Mendoça y Solis, fut empoisonné en 1623 par son esclave « parce qu’il ne consentait pas à ce qu’elle se marie »4. L’attitude de don Fernando de Mendoça y Solis n’est alors pas rare : les maîtres n’ont aucun intérêt à marier leurs esclaves. La condition idoine de ces derniers est le célibat parce qu’ils sont plus aisés à revendre, l’Église considérant qu’un esclave marié ne peut être séparé de son épouse. L’Église, qui ne veut pas d’unions illégitimes, autorise l’esclave à passer quelque temps avec son conjoint, ce qui, selon les propriétaires, porte préjudice à son travail puisqu’il n’est ainsi plus disponible nuit et jour pour son patron. En outre, le mariage est considéré comme un pas vers l’émancipation5. Didier Lahon ajoute également que l’autorité du maître vis-à-vis de son esclave femme est mise à mal par son conjoint : « Légaliser une union revenait à introduire un référent masculin dont l'autorité ne pouvait que contrarier celle du maître, voire s'y opposer subrepticement »6. De fait, à Lisbonne, cet auteur calcule qu’à peine 11% des esclaves sont mariés et il remarque que, s’ils convolent, c’est avec un conjoint choisi parmi leurs congénères7.

8Les enfants qui naissent de ces unions légitimes sont très peu nombreux. À Grenade, nous avons effectué un sondage dans les archives de la paroisse de San Matías, située dans la basse ville chrétienne et l’une des plus peuplées avec, selon le recensement de 15618, deux mille neuf cent treize personnes dont cent dix-huit esclaves. Cette paroisse rassemble surtout des Chrétiens qui travaillent dans la fonction publique (procureur, lettrés, licenciado...), des marchands et des artisans (tissage et orfèvrerie). On y trouve peu de Morisques. Au cours des vingt-quatre années prises en considération9, aucun enfant provenant d’une union officielle d’esclaves n’est baptisé. Plus au Sud, à Cadix, les pourcentages sont plus importants mais restent très faibles : entre 1597 et 1650, seuls 8,4% des 2190 nouveau-nés esclaves proviennent d’unions serviles légales ; à Tenerife, sur quarante-deux couples esclaves, plus de la moitié est stérile et treize d’entre eux ont eu des enfants mais avant leur mariage, ce chiffre chute à seulement six couples qui procréeront après leur union officielle, mais la moitié d'entre eux en avait déjà auparavant10. Autrement dit, sur dix-neuf couples féconds, trois seulement attendront leur mariage pour avoir des enfants. Cette faible natalité s’explique par le fait que les couples n’ont pas envie de mettre au monde des enfants qui héritent de la condition d’esclave de leur mère et dont l’avenir ne peut être que difficile et douloureux. Le couple qui réussit à s’unir par les liens du mariage, choisit donc d’éviter la naissance de malheureux, même si, avant leur union légitime, ils ont déjà une descendance11.

9Tous les auteurs qui se sont penchés sur la natalité des esclaves remarquent que les naissances hors mariage sont plus nombreuses que celles qui ont lieu au sein des liens légitimes, et que les femmes serviles célibataires sont celles qui ont le plus d’enfants12. À Séville entre 1568 et 1590, les trois-quarts des baptêmes d’esclaves de la paroisse de San Idelfonso proviennent d’unions illégitimes13.

10Ces enfants peuvent, néanmoins, être le fruit d’une union plus ou moins durable entre esclaves. Ces mariages furtifs ou de réputation publique14 que ne formalise aucune cérémonie religieuse sont alors fréquents et ne sont pas vécus par la communauté des bozales15 comme répréhensibles car leur connaissance de la religion chrétienne est dans la plupart des cas très superficielle16. La littérature de l’époque17 ainsi que les procès de l’Inquisition offrent de multiples témoignages de ces « attitudes licencieuses » que les maîtres ne semblent pas pourchasser dans la mesure où, comme l’a bien montré Didier Lahon18, elles ne mettent pas en danger leur autorité sur leurs femmes esclaves.

11Si ces unions sont consenties par les acteurs, il n’en va pas de même dans le cas de relations entre une esclave et son maître. On sait que, dans la péninsule ibérique, les esclaves de sexe féminin sont plus nombreuses et plus chères que les hommes. Elles travaillent surtout dans l’espace domestique et sont donc la proie facile de leur propriétaire. L’exploitation sexuelle de ces femmes est bien connue19. D’ailleurs quelques auteurs20 comparent le caractère saisonnier des naissances d’enfants esclaves à celui des nouveau-nés issus de mariages entre personnes libres et remarquent que ces naissances se situent à des moments différents, comme si les conceptions liées à ces relations ancillaires venaient combler une demande sexuelle des propriétaires, lorsque leurs épouses sont inaccessibles, pendant leur grossesse.

12Dans ce contexte, le nouveau-né est un fardeau qui appartient légalement au propriétaire de la mère, et toutes les méthodes disponibles (avortement, infanticide) pour s’en débarrasser sont, certainement, utilisées, bien que les témoignages de telles pratiques soient rares. Toutefois, la documentation conserve quelques traces d’avortements. Ainsi le dossier établi à l’occasion du mariage d’un couple d’Africains indique-t-il, dans la Grenade du XVIe siècle, que la femme esclave a avorté deux fois21. L’infanticide devait aussi être fréquent bien qu’il soit rarement mentionné dans les textes. Toutefois, les autorités ecclésiastiques qui ne se préoccupent guère de la préservation des liens parents-enfants, s’indignent dans quelques cas d’infanticides et retirent les enfants à leur mère : c’est ce qui arrive à « la negra de Bela » pour qu’elle ne noie pas son enfant survivant, comme elle l’a fait pour un autre22.

Quel est le sort de ces enfants ?

13Dans l’Ancien Régime, le peu de chances de survie des nourrissons empêche, dans la plupart des cas, que ne se développe un attachement au nouveau-né. Les études menées dans les orphelinats, les inclusas, montrent une mortalité infantile effarante : moins de 8% des enfants atteignent l’âge d’un an, par exemple dans ceux de Grenade au XVIIIe siècle23. Ces institutions sont d’ailleurs créées dès le début du XVIe siècle (en 1504 à Grenade par les Rois Catholiques, en 1550 à Séville, 1567 à Madrid, 1586 à Salamanque) pour éviter que des bébés ne soient abandonnés dans la rue, aux portes des églises et ne soient dévorés par des animaux. Les esclaves qui n’ont que peu de foi dans leur propre avenir et encore moins dans celui de leurs enfants, auraient pu abandonner leurs rejetons dans un orphelinat, ce qui permettrait, en outre, de les « sortir » de l’esclavage. Toutefois les inscriptions des nourrissons laissés par une esclave sont, à Grenade, toutes le fait de Morisques24. Les esclaves d’origine africaine ne semblent pas ou peu avoir recours à ce système, en tout cas au XVIe siècle. Mais les enfants sont souvent déposés dans l’anonymat et les indices pour les identifier décrivent, dans les registres, surtout l’existence de billets avec quelques annotations et la qualité des vêtements que portent les nourrissons. La couleur de la peau de l’enfant n’est en général pas prise en compte comme critère différenciateur. Ainsi Alessandro Stella remarque-t-il que ce n’est qu’au cours de deux décennies du XVIIIe siècle que l’administration de l’orphelinat de Cadix décide d’enregistrer la couleur de la peau des nouveau-nés, ce qui n’est pas sans poser des problèmes descriptifs25.

14En tout cas, on ne vend pas un nouveau-né sans sa mère car il aurait peu de chances de survie. Aurelia Martín Casares26 note un unique cas à Grenade mais il s’agit d’un bébé de deux mois qui est séparé de sa mère pour être libéré : un notable de Grenade paye vingt ducats, somme considérable pour l’époque, à la propriétaire de l’enfant et de sa mère pour les frais qu’elle a eus avec cet enfant de deux mois.

15Quand un enfant est-il considéré comme rentable ? Il y a un âge minimum pour qu’un enfant le soit : même employé à des tâches très simples, il doit avoir la capacité motrice de les exécuter. Toutefois, il n’y a pas de consensus général sur cet âge. Alessandro Stella, dans son travail sur les apprentis, constate que les corporations de Venise (XVIIe-XVIIIe siècles) avaient fixé l’âge de huit-dix ans pour embaucher un enfant ; à Lyon on attend jusqu’à quinze ans27. À Grenade, au XVIe siècle, Aurelia Martín Casares note que les enfants sont rémunérés à partir de huit-neuf ans pour les filles et neuf-dix ans pour les garçons et que ces limites se retrouvent aussi dans la législation qui concerne les esclaves morisques du royaume de Grenade. Dès qu’éclate la rébellion, les soldats participant aux campagnes s’assurent des revenus supplémentaires en vendant les vaincus, notamment des femmes et des enfants. Pour tenter de réguler ces transactions, un décret royal28 interdit la vente de fillettes morisques de moins de neuf ans et demi et de garçonnets en deçà de neuf ans et demi aussi. Mais cette liberté, en principe garantie par la loi, n’est guère appliquée. La plupart des enfants morisques vendus illégalement grandissent comme esclaves chez leur propriétaire. Le manque d’argent (la plupart des familles morisques ont de faibles revenus), les difficultés pour prouver leur âge au moment de leur captivité, la méconnaissance des rouages de l’administration de la justice et la peur de la vengeance de leur maître sont des raisons suffisantes pour qu’ils n’entament pas de recours en justice, à l’âge adulte, et restent, leur vie durant, esclaves. Néanmoins, quelques-uns font face à ces difficultés et se lancent dans un procès pour retrouver leur liberté. Par exemple, Luisa de la Torre affronte ses propriétaires, en 1589, en soutenant qu’elle a été vendue à l’âge de huit ans. Elle réclame non seulement sa liberté mais aussi son salaire pour toutes les années qu’elle a passées comme servante (dix-neuf années). Après avoir vaincu les nombreuses résistances de ses patrons, elle finit par obtenir gain de cause (la liberté seulement) au bout de cinq années de procès29 !

16La rentabilité des enfants est surtout prise en compte dans le cas des jeunes esclaves qui ne sont pas Morisques et n’ont donc pour unique soutien que leur mère, la paternité étant toujours difficile à prouver et très rarement revendiquée ; de plus, la mise en esclavage détruit les liens familiaux préexistants. Ainsi, des enfants de quelques mois jusqu’à l’âge de six ans figurent-ils auprès de leur mère, dans les inventaires de Séville30 et, à Tolède, sont-ils vendus avec elle31. À partir de cet âge (cinq ou six ans), ils seraient considérés comme rentables et plus facilement vendables. Par exemple, la jeune esclave noire Catalina de six ans et demi « est au service de doña Geronima de Figueroa, religieuse du monastère de saint Clément ». L’ecclésiastique de San Matías à Grenade achète, en 1540, un enfant « bozal » de sept ans32. Mais il faut se garder de trop généraliser car sont aussi mentionnés des enfants plus jeunes et déjà séparés de leur génitrice, comme cet esclave mulâtre de quatre ans cité dans l’inventaire de Bernardo Ribera de la Fuente ou cette petite noire qui n’a que cinq ans et travaille déjà au monastère de la Conception33. En fait, les raisons pour acheter un très jeune esclave sont sans doute diverses et variées et ne concernent pas seulement sa capacité de travail. Dans le cas des Morisques, l’appât du gain conduit certainement à de nombreux abus car leurs propriétaires peuvent espérer une revente ou un rachat de l’enfant par un membre de sa parentèle. D’ailleurs, les revendeurs profitent de la confusion et de l’ignorance de certains Morisques et exigent des sommes très importantes pour la libération des enfants, alors que leur mise en esclavage n’est même pas légitime. Les exemples sont nombreux : Lope el Manco et Lope Xarril, cultivateurs du village de Víznar, payent la coquette somme de quatre-vingt-un ducats pour libérer la petite Isabel de sept ans34. Fernando Elbaizy rachète quatorze ducats un enfant de trois ans35. Elvira, de soixante ans, libère son petit-fils Andrés de quatre ans, vendu à un marchand d’esclaves. La situation paradoxale de ces enfants est exprimée, sans vergogne, dans l’acte de libération (carta de horro) du petit Andrés : « parce que ledit Andrés, conformément au décret de sa majesté, est libre et non captif, ladite Elvira m’a payé pour sa liberté soixante ducats »36 !

Les conditions matérielles et spirituelles de l’éducation

17On a vu que la plupart des grossesses sont dues à des relations sexuelles hors mariage. Or, ces femmes sont vouées au service domestique et par conséquent vivent dans la maison de leur maître, elles sont donc, le plus souvent, isolées les unes des autres : à Séville plus de soixante pour cent des propriétaires d’esclaves ont un à trois esclaves37 ; beaucoup n’en ont qu’un ou deux, comme dans le centre de Grenade38. Il n’y a donc guère d’entraide39 possible, au sein du groupe servile, et les chances de survie des nourrissons sont faibles, en raison des circonstances matérielles dans lesquelles ils sont élevés. Leurs mères travaillent toute la journée et doivent être disponibles nuit et jour pour le service des maîtres. Elles n’ont que peu de temps à consacrer à leur progéniture. Elles dépendent de leur propriétaire pour leurs propres nécessités de base : la nourriture consiste certainement le plus souvent en restes de leurs repas, elles portent aussi leurs vêtements usagés et en mauvais état et logent dans un coin de la maison, roulées dans de mauvaises couvertures. Dans des inventaires après décès à Séville sont dénombrés « une sorte de tapis rempli de paille et trois vieilles couvertures dans lesquelles dorment les Noirs », ou des couvertures d’esclaves40. Bien qu’il n’existe, à notre connaissance, ni témoignage ni représentation visuelle de ces bébés et que l’on ne sache comment ils étaient soignés, on peut raisonnablement penser qu’à l’instar de ces femmes africaines soumises à l’esclavage qui, au XIXe siècle, arrivent à Cuba, les mères portent, dans le meilleur des cas, leur enfant attaché dans le dos41 pour pouvoir vaquer à leurs occupations, les mains libres, tout en le surveillant. Elles peuvent ainsi le nourrir lorsqu’il en a besoin. Cette pratique qui retire du temps de travail ne devait guère être appréciée, surtout lorsque ces femmes sont aussi employées comme nourrices de l’enfant de la maison, comme c’est souvent le cas (on a vu précédemment que les baptêmes des enfants légitimes et des esclaves sont légèrement décalés). Elles sont alors contraintes de sacrifier leur propre enfant pour nourrir celui de la maison42. Néanmoins, le temps d’allaitement pouvait être long : plus d’un an dans le cas d’un petit morisque, ce qui a certainement permis de sauver quelques-uns de ces enfants43.

18Si dans la très chrétienne Espagne du XVIe siècle, l’Église ne se soucie guère du bien-être matériel de l’enfant, en revanche, elle prend très à cœur son salut spirituel et tous les enfants sont baptisés, qu’ils soient légitimes ou pas, abandonnés ou pas et quelle que soit aussi leur classe sociale. Les enfants d’esclaves n’échappent pas à la règle et reçoivent ce sacrement ainsi qu’un prénom chrétien. Mais ce baptême ne signifie en aucun cas une libération du statut d’esclave transmis par la mère. L’Église accepte comme un fait établi cette transmission matrilinéaire, sans la remettre en cause. D’ailleurs, la mention de l’enfant comme esclave dans le registre n’est généralement même pas inscrite. Elle n’est en fait pas nécessaire puisque la mère, elle, est toujours désignée comme esclave. Dans la paroisse étudiée à Grenade, celle de San Matías, les ecclésiastiques se contentent, comme dans les autres paroisses, de noter le prénom de la génitrice, parfois quelque particularité, comme le fait qu’elle soit noire ou bien morisque ou « berbérisque »44 et le nom de son propriétaire. Cette caractérisation de l’enfant d’esclave permet de bien distinguer les baptêmes des nouveau-nés de ceux d’adultes pour lesquels la filiation n’est pas précisée, mais en revanche l’âge de l’impétrant est parfois ajouté et varie entre onze et quatre-vingt ans. Bien sûr, là aussi le nom du propriétaire figure toujours sur l’acte.

19Les pourcentages de baptêmes d’esclaves pour la période prise en compte (1530-1539 ; 1565-1578) représentent 7,5 % du total des baptêmes et sont donc semblables à ceux des paroisses d’autres villes d’Andalousie et légèrement inférieurs à ceux de Séville, centre névralgique de l’entrée en Espagne des esclaves provenant d’Afrique noire, et à ceux de Cadix, autre grand port ouvert sur l’Atlantique où les taux de baptêmes atteignent 15%45. La proportion d’enfants illégitimes est aussi similaire (7,5% de l’ensemble des baptêmes). L’évolution de l’administration du sacrement correspond aussi à ce que l’on sait sur la progression de la population en esclavage dans la ville de Grenade : dans les années soixante-dix le nombre d’esclaves augmente nettement à Grenade avec la mise sur le marché des captifs de la guerre contre les Morisques : ainsi le chiffre le plus important de baptêmes d’esclaves adultes est atteint en 1570, au cœur du conflit, et, dans la deuxième moitié du siècle, ce pourcentage est nettement supérieur (9,1%) à celui de la première moitié (3,2%). Ce sondage confirme aussi la très faible natalité au sein du groupe des esclaves : ces infortunées n’ont, en général, qu’un seul enfant et uniquement l’esclave d’Anton de Baeça, Catalina, qui est baptisée en 1570, met au monde trois petits, à leur tour baptisés en 1571, 1573 et 1576.

20Par ailleurs, l’une des différences entre le baptême d’un enfant légitime et celui d’un nouveau-né qui ne l’est pas (ce groupe inclut les enfants d’unions non légalement scellées, ceux d’esclaves et ceux qui sont abandonnés) tient au parrainage. Pour ce que nous avons pu observer dans cette paroisse au XVIe siècle : dans la première moitié de ce siècle, les rejetons fruits d’un mariage reçoivent lors de leur baptême quatre parrains (deux hommes et deux femmes) et plus on s’élève dans le groupe social, plus les parrains sont prestigieux, alcalde (maire), jurado46 et les noms sont précédés de la qualification de don, doña qui s’emploie pour les personnages de quelque importance ; il est plus difficile de trouver des parrains pour les enfants d’esclaves, et sur les quatre requis, on se contente, le plus souvent, de deux ou trois. Dans la deuxième moitié du siècle, suivant les recommandations du Concile de Trente, tous les baptêmes ne comportent que deux parrains, un homme et une femme.

21Pour un nouveau-né esclave, quelques tendances se dessinent. On choisit, si possible, des parrains au sein de la classe sociale des dépendants : en 1536, Ana, qui est la fille d’une esclave de Juan Alvarez de Sevilla, a pour marraines les servantes (amas) de Juan Alvarez47 ; pour le fils d’une esclave de doña María Peñalosa sont choisis des domestiques de la maison48. En revanche, on fait beaucoup plus rarement appel à un parent de la famille comme pour les baptêmes d’esclaves adultes et sans filiation. Dans ce cas, le baptême est vraisemblablement vécu, dans cette société très chrétienne, comme une victoire et on n’hésite pas à y associer une personne de la famille proche du propriétaire, comme par exemple, en 1566, Madalena, esclave de Gaspar de Castro qui réside dans ce quartier de San Matías, a pour parrain Alonso de Castro et la fille du jurado Diego de Castro49. Les noms de famille, à cette époque, ne rendent pas toujours compte d’une réelle parenté mais ils marquent un lien affectif ou autre qui unit ces trois personnages et les ont amenés à accepter ce parrainage. De plus, la filiation de l’esclave adulte avec son propriétaire ne pouvant être suspectée, il y a moins de réticence à doter l’esclave adulte d’un parrainage dans la parentèle, voire à ce que le maître lui-même figure comme parrain. Par exemple María est esclave d’Alonso de Vitoria qui est aussi son parrain50.

22En revanche, pour un nouveau-né, la suspicion de paternité est certainement toujours présente d’autant plus que le nom du père de l’enfant n’est jamais indiqué, comme pour les enfants illégitimes. Dans l’ensemble des baptêmes d’enfants illégitimes qui couvrent la période étudiée, pour les soixante-et-onze enfants abandonnés ou de mère célibataire, un seul individu, don Diego Maldonado51, reconnaît qu’il est le père du fils de sa servante (doncella principal). Si les propriétaires ont eu des relations extraconjugales avec leurs esclaves, ils ne s’empressent pas de reconnaître leur rejeton ou ne le font que sur leur lit de mort comme « Bartolomé de Sigura, qui libère son esclave mulâtre María et sa fille blanche Isabelle qui a trois ans et recommande que l’enfant soit élevée et éduquée jusqu’à ses 18 ans et qu’on lui remette alors 25.000 maravedís pour se marier »52. Don Martín de Guzmán fait preuve d’encore plus de réticences : sur son lit de mort, son confesseur lui conseille d’épouser son esclave « berbérisque » avec qui il a eu plusieurs enfants. Mais remis de sa maladie, il regrette sa décision et fuit en abandonnant mère et fils53.

23Le choix pour le parrainage de ces enfants d’esclaves se porte plus volontiers vers des bonnes volontés (quelques ecclésiastiques, sans doute des amitiés ou des dépendants – peu de ces parrains sont eux-mêmes propriétaires d’esclaves) qu’au sein de leur famille. Une tendance qui se dessine aussi, mais devrait être vérifiée, réside dans le fait que l’acceptation de parrainer concerne le couple (mari et femme sont parrain et marraine) ou de jeunes personnes (le fils, la fille ou la nièce de l’autre parrain ou marraine).

24Au terme de cette analyse, le baptême des nouveau-nés esclaves apparaît comme une formalité indispensable qu’on tente de gérer sans grand enthousiasme. Le rôle de ces parrains, en théorie spirituel et d’assistance, n’est, dans la pratique, qu’une convenance à laquelle on souscrit parce qu’elle n’a guère d’implication, puisque ces bébés ont peu de chance de survie et, s’ils réchappent à la mort, ils pourront être vendus à n’importe quel moment au cours de leurs premières années. Ce sacrement n’implique pas ici une aide dans les soins envers les nouveau-nés. Aussi le sort de ces enfants dépend-il, en grande partie, de la maison dans laquelle ils naissent et des qualités humaines de leur propriétaire. Être éduqué dans une grande maisonnée, comme celle des Medina Sidonia où vingt-sept esclaves travaillent dans la cuisine, quelques-unes d’entre elles avec leur fille54, est certainement bien différent de se retrouver isolée chez un homme qui cherche à exploiter non seulement le travail de son esclave mais aussi à l’utiliser sexuellement. Ce qui ne signifie pas toutefois que la richesse du propriétaire soit la garantie d’une vie plus facile pour son esclave : par exemple en 1560, à Cadix, un marchand génois, Polo Bocardo, vend son esclave Lucia, qui est enceinte, sous deux conditions qui incombent à l’acquéreur : l’enfant à naître doit être affranchi, et l’esclave ne mettra plus jamais les pieds à Gênes55.

25Toutefois les enfants esclaves qui ont réussi à développer une carrière professionnelle, sont, semble-t-il, tous nés dans une famille aisée, comme le montre l’exemple de Juan Latino.

Le cas de Juan Latino

26Dans ce contexte social, le sort de Juan Latino est exceptionnel. De jeune esclave noir, il réussit à obtenir la chaire des Arts à l’Université de Grenade, charge qui à l’époque englobe la grammaire, le grec, le latin ou la rhétorique56.

27On ne sait pas exactement quand et où il est né. Il affirme lui-même, dans l’un de ses livres, qu’il vient d’Éthiopie : « Juan Latino, Chrétien d’Éthiopie, enfant transporté d’Éthiopie, esclave de l’excellentissime et invaincu Gonzalo Fernández de Cordoue, duc de Sessa et petit-fils du Grand Capitaine »57. Cette option est tout à fait improbable : on a vu le peu de cas que les négriers faisaient des jeunes enfants. Il est donc plus vraisemblable qu’il soit né dans la Péninsule. De fait, la plupart de ses contemporains considèrent qu’il est né soit à Grenade, soit à Baena, dans la province de Cordoue58. Le principal défenseur de cette dernière hypothèse est Francisco, abad (prieur) de Rute, qui écrit une saga de sa famille, les Fernández de Córdoba, dans laquelle il rapporte que le jeune Juan est un esclave attaché à la maison des Fernández à Baena où il serait né ; cette option lui permet, comme le dit Diego Jiménez de Enciso59 dans sa pièce sur Juan Latino, d’accroître la réputation de sa famille. L’autre hypothèse est celle des Grenadins avec en tête Francisco Bermúdez de Pedraza qui considère dans son ouvrage de jeunesse que Juan Latino est bien né à Grenade et l’inclut comme l’un « des trois fameux nègres de Grenade »60. Jusqu’à ce jour nous n’avons pas retrouvé de documents accréditant une thèse plutôt que l’autre. Quoiqu’il en soit, dans les deux cas, Juan, qui n’est pas encore Latino, serait né dans une maison importante et fortunée qui porte le patronyme de Fernández de Córdoba. Celle de Baena, cousine de celle de Grenade, correspond à la branche paternelle du propriétaire de Juan, le jeune Gonzalo Fernández de Córdoba, héritier des comtes de Cabra et de la maison de Baena par son père, Luis, qui finit ses jours en Italie comme ambassadeur auprès du Saint Siège. La maison de Grenade, aussi intitulée Fernández de Córdoba, a gagné son prestige grâce au grand-père de Gonzalo, le fameux Grand Capitaine qui, bien qu’il ne soit que le cadet de la famille, réussit, par ses exploits guerriers et son sens de la stratégie militaire, à illustrer sa lignée et obtient de nombreuses faveurs du roi catholique Ferdinand, avant d’être relégué, sur la fin de sa vie, à Loja puis à Grenade où il meurt dans la demeure que ce même roi lui avait octroyée (paroisse de San Matías). Ces deux lignées vivent donc dans l’aisance et ont à leur disposition un personnel nombreux, parmi lequel figurent des esclaves. Aussi le petit Juan a-t-il pu parfaitement naître dans l’une ou l’autre de ces maisonnées.

28Dans son texte autobiographique, Juan Latino commente deux autres éléments de sa vie : il dit que don Gonzalo Fernández de Córdoba est son maître et « qu’ils ont été nourris au même lait de l’enfance, instruits ensemble depuis les rudes débuts des arts libéraux »61. Or, nous savons que Gonzalo, son propriétaire, naît en 1520 et Juan est son aîné de deux ou quatre ans62. On peut alors se demander si cette formule littéraire ne recouvre pas une réalité : la mère de Juan a pu être la nourrice du jeune Gonzalo et les deux enfants seraient donc frères de lait. De fait, quelques mois après la naissance de Gonzalo, le 27 juillet 1520, ses parents partent pour leurs domaines napolitains (dès février 1521 ils sont en Italie63) et confient leur fils, héritier de leurs titres et de leurs biens64, à la mère d’Elvira, María Manrique qui vit à Grenade. Nous le savons d’une part parce qu’une lettre envoyée par Elvira à sa mère s’inquiète de son fils et par son testament dans lequel elle recommande à María Manrique ses enfants, en précisant ceux qui sont en Espagne comme les autres65. Le nourrisson de quelques mois est donc allaité par une nourrice au cours des premiers mois de sa vie. De plus, à cette époque la durée de l’allaitement peut être longue (un an). Dans le cas de Gonzalo, cette période dure encore plus longtemps puisque, dans sa lettre du 23 janvier 1523, Elvira écrit à sa mère que le temps de l’allaitement de Gonzalo doit cesser « se acerca el tyempo de dejar la teta »66, alors que l’enfant a déjà deux ans et demi. On a vu que l’un des rôles que jouent les femmes en esclavage est de servir de nourrice et des liens se tissent donc entre ces êtres. Ainsi, le prêtre du village d’Almendral (Estrémadure) demande-t-il dans son testament à être enterré près de Magdalena Muñoz, une esclave de sa tante qui l’a allaité « me crió a sus pechos »67. Malgré la différence d’âge, les deux enfants se sont peut-être connus, dès la plus tendre enfance, et partagèrent, au pied de la lettre, « le même lait ».

29Le fait que Juan Latino soit né dans la famille de Gonzalo Fernández de Córdoba explique aussi que ce dernier possède, si jeune, un esclave qui a presque le même âge que lui. Il ne l’a donc pas acheté mais l’a plutôt hérité de sa famille, parce que la mère de Juan est déjà au service des Fernández de Córdoba. D’ailleurs, sa grand-mère maternelle dans son testament répartit ses esclaves, comme elle le fait avec ses autres biens, et Fatima, l’une de ses esclaves, revient à l’aînée de ses petites-filles qui porte le même nom qu’elle, María Manrique, et doit alors avoir sept ou huit ans68. On observe d’ailleurs dans cette famille une très nette ségrégation sexuelle entre les esclaves : les hommes appartiennent à la gente masculine tandis que les femmes ont pour esclaves d’autres femmes69.

30Juan Latino grandit vraisemblablement aux côtés de Gonzalo. Mais, si on lui a donné cet esclave à peine plus âgé, à la manière de la pratique cubaine du XIXe siècle des muleques, ces enfants noirs que l’on offrait aux rejetons blancs de la bourgeoisie comme compagnons de jeux70, un peu comme si on leur fournissait un animal domestique, il n’est pas du tout sûr que Juan Latino partage, dans un premier temps, l’éducation de son maître. L’un des chroniqueurs qui narrent la vie du latiniste rapporte « qu’il a été élevé dans la maison de la duchesse de Terranova [la grand-mère de Gonzalo], veuve du Grand Capitaine, avec la doctrine de son petit-fils, le Duc de Sessa qu’il servait en lui apportant ses livres sur son lieu d’étude ; ainsi eut-il l’occasion d’apprendre la langue latine, mieux encore que son maître »71. Le jeune Juan est bien un esclave qui n’a que le droit de porter les livres d’études mais certainement pas de participer à l’enseignement. Son rôle de serviteur s’apparente à celui que décrit Miguel de Cervantes dans le Colloque des Chiens, en utilisant la métaphore du chien qui porte les livres du fils de son maître, un marchand sévillan, lorsqu’il se rend à ses cours, et reste à la porte à écouter l’enseignement72. Cette impression est aussi renforcée par le texte de l’abad de Rute qui note que Gonzalo « eut Juan Latino comme compagnon d’étude » mais il ajoute que celui-ci étudiait, quand il le pouvait, contre la volonté et en cachette de ceux qui gouvernaient le jeune duc. Grâce à son désir d’apprendre et à ses facilités pour l’étude, il réussit à toucher son maître qui le laissera s’instruire à ses côtés73. On ignore quand s’est produite cette mutation dans les sentiments de Gonzalo à l’égard de son domestique et quand le petit Juan a commencé à étudier avec son maître, et s’il a pu se consacrer à l’étude sans accomplir toutes les tâches ingrates auxquelles étaient soumis les jeunes esclaves (aider dans les écuries, participer aux tâches ménagères, etc.).

31Par ailleurs, le texte de Bermúdez de Pedraza indiquerait que Gonzalo commence à recevoir une instruction très tôt pour l’époque, avant l’âge de sept ans, puisque sa grand-mère, la duchesse de Terranova, décède au cours de l’année 1527 (elle rédige son testament le 3 juin et l’on sait par un procès qu’elle n’était plus de ce monde début 152874). À la mort de cette dernière, Gonzalo est déjà orphelin, ses parents ayant péri en Italie. La fratrie reste pendant quelque temps à Grenade, sous la tutelle de leur grand- tante, Leonor, sœur de María Manrique, avant de passer sous d’autres autorités et de finir, selon Francisco Fernández de Córdoba, en 1532, avec leur oncle paternel, Juan Fernández de Cordoue, qui est abad de Rute et chanoine (deán) de la cathédrale de Cordoue. Au cours de ces années, et en tout cas avant l’âge de sa majorité (14 ans en 1534), Gonzalo, en compagnie de son esclave, étudie « avec les meilleurs maîtres » les lettres et le chroniqueur de la famille des Fernández de Córdoba précise qu’il acquit un excellent niveau en langue, en histoire ancienne et moderne. Il appréciait tout particulièrement la poésie et ses propres poèmes égalaient ceux d’auteurs célèbres75. Quoi qu’il en soit, c’est bien grâce à ses études et à l’attitude de son maître à son égard que Juan Latino a réussi ce parcours vital exceptionnel : passer de la couche sociale la plus dépréciée à celle des membres les plus importants et les plus connus et reconnus des sphères cultivées de son époque.

32Les circonstances familiales de Gonzalo lui ont aussi certainement forgé une grande ouverture d’esprit face à son esclave : en effet, Gonzalo est orphelin à l’âge de 6 ans et n’a pas connu ses parents. Il est éduqué dans le culte de son fameux grand-père, décédé avant sa naissance et dont il porte le nom, comme le stipulaient les accords matrimoniaux. Il a certes des domestiques à son service, d’ailleurs, dans son procès, l’un d’entre eux, Colmenares76, note qu’ils chevauchent de temps en temps aux côtés du jeune duc, mais, à Grenade, il est surtout entouré de femmes (ses sœurs, sa grand-mère et sa grand-tante). Les décès successifs de sa grand-mère, de sa sœur, sans doute jumelle, les changements de tutelle, etc., ont pu l’amener à s’attacher à son esclave avec qui il partage le goût de l’étude et qui représentait, dans ce monde en changement, l’unique élément stable. D’ailleurs, Bermúdez de Pedraza rapporte que le duc aimait à dire de son esclave qu’il était « aussi rare sur la terre que l’oiseau Phoenix »77 et s’enorgueillissait de son talent. La générosité proverbiale de Gonzalo, héritée de ses ancêtres (tant le Grand Capitaine, son grand-père, que son père Louis ont toujours fait preuve de largesses) a pu contribuer à améliorer le sort de son esclave. Gonzalo, une fois adulte, est réputé dans toute l’Europe pour son tempérament prodigue et dispendieux : en peu d’années il vend presque tout son énorme patrimoine italien et ses propres sujets tentent même de l’aider à ne pas perdre toutes ses propriétés78. Comment alors ne pas penser qu’il ait tout fait pour aider son esclave !

33Quoi qu’il en soit, les relations de Gonzalo avec Juan Latino ont permis à ce dernier d’accéder à l’instruction dès son jeune âge et lui ont ouvert des possibilités que l’intelligent Juan Latino, on dirait de nos jours le surdoué, sut mettre à profit pour gagner la sympathie de son entourage. Tous les témoignages sur sa vie dépeignent un personnage qui fait montre d’empathie, qui a le sens de l’humour, qui, en dépit de l’adversité, sait arriver au but qu’il s’est fixé (il épouse une femme blanche, fille du gouverneur des domaines cordouans de Gonzalo, à une époque où les mariages mixtes sont encore très rares). Il entretiendra, tout au long de sa vie, des relations épistolaires et d’amitié avec les intellectuels de son époque79. Juan Latino reconnaît, d’ailleurs, au cours d’une conversation avec l’un de ses amis, évêque de Grenade qui vient d’une famille humble, que tous deux ont réussi à sortir de leur condition initiale et à devenir des personnages importants, grâce aux études80.

34La trajectoire de Juan Latino est exceptionnelle, certainement en raison de sa grande intelligence et de l’ouverture d’esprit de son maître. D’autres esclaves ont pu, eux aussi, échapper au sort le plus commun de ces enfants de femmes privées de liberté. Ne serait-ce qu’à Grenade, Bermúdez de Pedraza81 cite trois d’entre eux : une seule femme, Catalina de Soto, dont il nous apprend seulement qu’elle était brodeuse et cousait mieux que les dames blanches ; les deux autres sont des hommes qui partagent la caractéristique d’être fils d’une esclave noire et d’un père jouissant d’un bon statut social82. Ceux-ci ont dérogé à la règle de l’anonymat des pères et ont reconnu leurs fils bâtards, et leur ont procuré une éducation : l’un sera avocat, l’autre entre dans les ordres. D’autres aussi comme Francisco de Pareja, l’esclave mulâtre du peintre Velázquez ou Muley Xeque, connu comme le prince africain mériteraient une analyse. Pour comprendre ces trajectoires hors du commun, il nous faudra multiplier les exemples et donc étudier la main-d’œuvre servile du groupe social le plus aisé, celui des nobles et des rois de l’espace ibérique qui disposent d’un grand nombre de domestiques symbolisant à la fois leur pouvoir et leur prestige83. Parmi ces derniers figurent de nombreux esclaves. Il sera alors possible de cerner si le fait d’appartenir à l’un de ces Grands, d’avoir peut être accès à une éducation et à la reconnaissance de ses talents personnels peuvent constituer un gage pour l’avenir de ces êtres privés de liberté et pour leur intégration dans la société. Mais ces quelques cas ne doivent pas nous faire oublier que l’immense majorité des enfants esclaves n’a pas eu d’autre devenir que celui de mourir esclave ou d’être libéré en fin de vie lorsqu’ils ne sont plus rentables.

Notes

1 A. Martín Casares, La esclavitud en la Granada del siglo XVI. Género, raza y religión, Grenade, ed. Universidad de Granada y Diputación Provincial de Granada, 2000, p. 256-258.

2 A. Martín Casares, op. cit., p. 341.

3 A. C. de C. M. Saunders, A social history of black slaves and freedman in Portugal 1441-1551, Londres, Cambridge University Press, 1982, p. 14.

4 F. Henríquez de la Jorquera, Anales de Granada. Descripción del Reino y Ciudad de Granada. Crónica de la Reconquista (1482-1492). Sucesos de los años 1588 a 1646, Granada, Universidad de Granada y Excmo Ayuntamiento de Granada, 1987, t. 2, p. 656.

5 A. Martín Casares et M.-C. Delaigue, « The Evangelization of freed and slave black Africans in Renaissance Spain: baptism, Marriage, and Ethnic Brotherhoods », History of religions, vol. 52, février 2013, p. 214-235 [229-231].

6 D. Lahon, Esclavage et confréries noires au Portugal durant l’Ancien Régime (1441-1830), thèse de doctorat, EHESS, 2011, dactylographiée, p. 164.

7 Ibidem, p. 143.

8 Les personnes prises en compte dans ce recensement sont celles qui sont en âge de se confesser, c’est-à-dire de plus de douze ans (F. Ruiz Martín, «Movimientos demográficos y económicos en el reino de Granada durante la segunda mitad del siglo XVI», Anuario de Historia Económica y Social. Seminario de historia económica y social, Madrid, 1968, año I, nº1, p. 127-183 [159]) ; Archives de Simancas, Cámara de Castilla, leg. 2150.

9 Entre 1530 et 1539 puis entre 1565 et 1578.

10 Données citées par D. Lahon, op. cit, p. 159 ; voir aussi B. Vincent, « La vie affective des esclaves de la Péninsule Ibérique, XVIe-XIXe siècle », in Familia y mentalidades. Congreso internacional Historia de la familia: una nueva perspectiva sobre la sociedad europea, Murcie, Universidad de Murcia, 1997, p. 36.

11 D. Lahon, ibidem.

12 B. Vincent, « La vie affective des esclaves de la Péninsule Ibérique, XVI-XIXe siècles », op. cit., p. 31-39 [37].

13 M. Fernández Chaves et R. Pérez García, “La esclavitud en la Sevilla del quinientos: una propuesta metodológica en base a documentación parroquial (1568-1590)”, in Marginados y minorías sociales en la España Moderna y otros estudios sobre Extremadura, Llerena, ed. Sociedad Extremeña de Historia, 2005, p. 113-122 [116].

14 A. C. de C. M. Saunders, op. cit., p. 141.

15 Esclaves récemment arrivés d’Afrique et qui ne dominent pas la langue castillane.

16 A. Martín Casares et M.-C. Delaigue, op. cit.

17 Par exemple la nouvelle de Miguel de Cervantes (1545-1616), El coloquio de los perros, (http://miguelde.cervantes.com/pdf/El%20coloquio%20de%20los%20perros.pdf) dont un passage se réfère aux rencontres furtives de deux esclaves noirs qui se retrouvent dans l’entrée de la maison où dort l’homme noir ; voir aussi A. Martín Casares, “Comba y Dominga: la imagen sexualizada de las negroafricanas en la literatura de cordel de la España Moderna”, in A. Martín Casares y M. García Barranco (coord.), La esclavitud negroafricana en la historia de España, Grenade, ed. Comares, 2010, p. 173-188.

18 D. Lahon, op. cit., p. 149.

19 A. Stella, “Mezclándose carnalmente. Relaciones sociales, relaciones sexuales y mestizaje en la Andalucía occidental”, in A. Stella et B. Ares, Negros, mulatos, zambaigos. Derroteros africanos en los mundos ibéricos, Séville, Escuela de Estudios Hispano-Americanos, 2000, Madrid, CSIC, p. 175-188 ; « Des esclaves pour la liberté sexuelle de leurs maîtres (Europe occidentale XIV-XVIIIe siècles) », Clio. Femmes, genre, histoire, nº 5, 1997, [En ligne], 5 | 1997, mis en ligne le 01 janvier 2005. URL: http://clio.revues.org/419; DOI: 10.4000/clio.419.

20 M. Fernández Chaves et R. Pérez García, op. cit., p. 118 ; A. González Polvillo, Iglesia y sociedad en la villa de Salteras durante el siglo XVI, Madrid, ed. Deimos, 1994, p. 199.

21 « a malparido dos vezes ». Cité par A. Martín Casares, op. cit., p. 343.

22 « para que no lo ahogara como otro que tuvo », A. Tarifa Fernández, Marginación, pobreza y mentalidad social en el Antiguo Régimen: Los niños expósitos de Ubeda (1665-1788), Grenade, ed. Universidad de Granada, 1994, p. 281.

23 M. del P. de la Fuente Galán, Los niños expósitos de Granada : 1753-1800, Grenade, thèse, 2000, dactylografiée.

24 A. Martín Casares, op. cit., p. 344.

25 A. Stella, op. cit., 2000, p. 184. Voir également A. Morgado García, Una metrópoli esclavista. El Cádiz de la Modernidad, Grenade, Universidad de Granada, 2013, p. 214-215.

26 A. Martín Casares, op. cit., p. 343.

27 A. Stella, op. cit., 1996, p. 38.

28 Archives Municipales de Grenade. Pragmática y declaración sobre los moriscos esclavos que fueron tomados en el reyno de Granada. Y la horden que con ellos se ha de tener, Impreso en Madrid, 1573.

29 Cité par A. Martín Casares, op. cit., 2000, p. 461-463.

30 M. Fernández Chaves et R. Pérez García, op. cit., p. 131.

31 Par exemple, en 1561, l’esclave Ursula enceinte est vendue avec sa fille de trois ans (Sección Nobleza del Archivo Histórico Nacional, GRIEGOS, C. 8, D.61). De même, Brigida, âgée de vingt-trois ans, est achetée par un marchand avec sa fille de deux ou trois ans (Sección Nobleza del Archivo Histórico Nacional, GRIEGOS, C. 8, D. 62).

32 A. Martín Casares, op. cit., p. 135, note 88.

33 M. Fernández Chaves et R. Pérez García, op. cit., p. 131 note 33.

34 Archives notariales de Grenade, 1569, leg. 169, folio 464v.

35 Archives notariales de Grenade, 1569, leg. 171, fol. 314.

36 Archives notariales de Grenade, 1569, leg. 171, fol. 327, « y porque el dicho Andrés, conforme a lo proveído por su majestad es libre y no cautivo, la dicha Elvira me ha pagado por su libertad 60 ducados ».

37 M. Fernández Chaves et R. Pérez García, op. cit., p. 129 : seize propriétaires n’en ont qu’un, seize en ont deux et cinq en ont trois. Les sources proviennent surtout d’inventaires après décès, entre 1543 et 1570.

38 A. Martín Casares, op. cit., p. 135.

39 Les confréries religieuses constituent alors des systèmes d’entraide pour obtenir une libération et réunir des membres de la même famille, mais aucun témoignage ne fait allusion à un quelconque secours quant aux soins de la progéniture.

40 « Una almozella llena de paja e tres mantas viejas en que duermen los negros » M. Fernández Chaves et R. Pérez García, op. cit., p. 131, note 32.

41 M.-C. Delaigue, « La representación visual de la esclavitud en Cuba en la mirada europea », Afroeuropa, nº5 (1), 2010.

42 A. Stella, « L’esclavage en Andalousie à l’époque moderne », Annales. Économies, Sociétés, Civilisations. 47ᵉ année, nº 1, 1992, p. 35-63 [54].

43 A. Martín Casares, op. cit., p. 347.

44 Ce terme fait référence aux habitants de l’Afrique du Nord et non pas seulement aux groupes ethniques berbères.

45 A. Stella, op. cit., 2000, p. 177. Pour Séville voir également A. Franco Silva, La esclavitud en Sevilla y su tierra a fines de la edad media, Séville, Publicación de la Diputación Provincial de Sevilla, 1979, p. 231-242.

46 Juré nommé par la Couronne et représentant des diverses paroisses. Il fait partie de la mairie.

47 Archives de la Curie Épiscopale de Grenade (A.C.G.), Bautismos, San Matías, 1536, f. 74v.

48 A.C.G., Bautismos, San Matías, 1537, f. 87v.

49 A.C.G., Bautismos, San Matías, 1566, f. 505v.

50 A.C.G., Bautismos, San Matías, 1568, f. 539.

51 A.C.G., Bautismos, San Matías, 1577, f. 62v.

52 Cité par M. Fernández Chaves et R. Pérez García, « La esclavitud en la Sevilla del quinientos: reflexión histórica (1540-1570) », in Marginados y minorías sociales en la España Moderna y otros estudios sobre Extremadura, Llerena, ed. Sociedad Extremeña de Historia, p. 123-133 [note 42 p. 13].

53 Cas cité par A. Martín Casares, op. cit., 2000, p. 346.

54 A. Martín Casares, op. cit., p. 332.

55 A. Stella, « Des esclaves pour la liberté sexuelle de leurs maîtres (Europe occidentale, XIVe-XVIIIe siècles) », Clio. Femmes, Genre, Histoire, nº5, 1997, p. 5 ; [En ligne] mis en ligne le 01 janvier 2005, consulté le 30 septembre 2016. URL : http://clio.revues.org/419; DOI : 10.4000/clio.419.

56 A. Martín Casares, Juan Latino. Talento y destino. Un afrohispano en tiempos de Carlos V y Felipe II, Grenade, Université de Grenade, 2016, p. 68.

57 « Haec, Ioannes Latinus Aethiops, ex Aethiopia usq; infans advectus, excellentisimi, et invictisimi Gonsalvi Ferdinandi à Corduba dics Suessae Gonzalvi Magni Hispaniarum ducis nepotis servuus », Introduction de l’Épitaphe à la translation des corps royaux : De traslatione corporum regalium, Grenade, 1576, BHR, CAJA IMP-2-036 s/f.

58 M.-C. Delaigue, « La nobleza andaluza en torno a Juan Latino durante su juventud, formación y madurez », eHumanista, sous presse.

59 « Je n’estime pas tant être duc de Sessa et comte de Cabra que de vous posséder. Quel prince, quel Monarque, pourrait en dire autant. En vous vivra ma réputation plus verte que les anciens et prodigieux exploits de mes ancêtres ». « No estimo en tanto ser Duque/de Sesa Y conde de Cabra,/como el teneros por mio,/Que Principe? Que Monarca/podrá dezir lo que yo?/en vos vivirá mi fama/ más verde que en las antiguas,/y prodigiosas hazañas/de mis ilustres abuelos », Jiménez de Enciso, Juan Latino, 1652, p. 53.

60 F. Bermúdez de Pedraza, Antigüedad y excelencias de Granada, Madrid, Luis Sánchez, Impressor del Rey, 1608, p. 138.

61 Ibídem, « Ab ipso infantiae lacte simul nutritus, cum ipso a rudibus animis liberalibus artibus institutus et doctus, et tanden libertate donatus ».

62 Sur les possibles dates de naissance de cet auteur, voir A. Martín Casares, op. cit., 2016, p. 31.

63 M. Sanuto, I diarii di Marino Sanuto. Venecia, Fratellini Vicentini tipografi, ed. vol. XXIX-XXX, (1890). https://archive.org/details/idiariidimarino48sanugoog, 1520-1521, p. 650.

64 Sur le système du majorat dans la grande famille des Fernández de Córdoba, voir Y.-G. Liang, Family and Empire. The Fernández de Córdoba and the Spanish Realm. Philadelphia, University of Pennsylvania Press, 2011.

65 M.-C. Delaigue, op. cit., sous presse.

66 « Autógrafo de Elvira de Córdoba, Duquesa de Sessa », Archivo Histórico Nacional, Diversos-colecciones, 15, N.1181.

67 Cité par R. Periáñez, « La mujer esclava en la Extremadura de los tiempos modernos », in Marginados y minorías sociales en la España Moderna y otros estudios sobre Extremadura, Llerena, ed. Sociedad Extremeña de Historia, 2005,135-146 [p. 141] : « que sea sepultado quando Dios Nuestro Señor fuere servido de llevarme desta vida en la Iglesia de Santa María Magdalena en la sepultura donde está enterrada Magdalena Muñoz, esclava que fue de mi tía Beatriz Alonso, porque la dicha Magdalena me crió a sus pechos ».

68 Traslado del testamento de Elvira Fernández de Córdoba Manrique, [II] duquesa de Sessa, señora de Baena, A.H.N., sección Nobleza, BAENA, C. 221, D. 90, f. 4. Nous n’avons pas pu retrouver la date de naissance de María Manrique. Mais elle reste aussi en Espagne ce qui laisse à penser qu’elle est, soit un peu plus âgée que Gonzalo, soit sa jumelle.

69 M.-C. Delaigue, op. cit., sous presse.

70 Voir par exemple la donation que fait doña María del Carmen de Peñalver y Cardenal, en 1827, à son très jeune petit-fils, d’un esclave de six ou sept ans qu’elle vient d’acheter (Sección Nobleza del Archivo Histórico Nacional, PEÑALVER, C. 1, D .13).

71 « Se crió en casa de la Duquessa de Terranova, viuda del Gran Capitan, con la doctrina de su nieto el Duque de Sesa: al qual servia de llevar los libros al estudio: y con esto tuvo ocasión para deprender la lengua Latina, tanto mejor que su amo », Bermúdez de Pedraza, op. cit., p. 138-139.

72 M. de Cervantes, op. cit.

73 « Tuvo por compañero en los estudios a Juan Latino, nacido en su casa de Vaena, y aunque de padres guineos y no libres, de tan libre y liberal entendimiento el que, contra la voluntad de los que governaban la temprana edad del Duque, venciendo el castigo, ocupaba en estudiar quantos ratos podía hurtar a la diligencia de los que se lo impedían, hasta que gustando el Duque de tenerle por condiscípulo, aprovechó de suerte que alcanzando por excelencia el nombre de latino mereció la cátedra de prima de latinidad y retórica en la Universidad de Granada », « Il eut pour compagnon d’études Juan Latino qui était né dans sa maison de Baena ; bien qu’ayant des parents esclaves, il avait un esprit libre et étudiait malgré les châtiments et contre la volonté de ceux qui gouvernaient le jeune duc, en se soustrayant tant qu’il pouvait à la diligence de ceux qui l’empêchaient d’étudier, jusqu’à ce que le duc eut plaisir à partager avec lui ses leçons. Juan Latino réussit ainsi à recevoir le surnom mérité de Latino et à obtenir la chaire de latin et de rhétorique de l’Université de Grenade », F. Fernández de Córdoba, Historia de la casa de Córdoba, manuscrit, Biblioteca Nacional de España, MSS 327, fol. 174.

74 Pleito Colmenares (en avril 1528 se signe la tutelle), Archivo de la Real Cancillería de Granada, sección Pleito, Caja 2798, pieza 6, Luis Colmenares, contino del duque de Sesa, vecino de Baena, con el duque de Sesa sobre el pago de su salario. Sans pagination.

75 F. Fernández de Córdoba, op. cit., f. 173v.

76 Pleito Colmenares, op. cit.

77 « Dezia el Duque muchas vezes por el: Rara avis in terra, corbo Si millima nigro », Bermúdez de Pedraza, op. cit., p. 138v.

78 F. Nicolini, « Su Don Gonzalo Fernández de Córdova terzo duca di Sessa e di Andria (1520-1578) », Iapigia, 1933, XI, p. 237-280 [237].

79 M. N. Muñoz Martín et J. S. Sánchez Marín, « Finalidad moral y didáctica de la poesía de Juan Latino », XI Congreso de la Asociación internacional siglo de oro, Madrid, Universidad Complutense de Madrid, 10-14 juillet 2017, non publié.

80 Le prélat aurait dit à Juan latino: « lo que pueden las letras, que a faltarnos estas, ni vos saliera desde una caballeriza almonazando caballos, ni yo del campo tras de un arado », Antolínez de Burgos, Justino, Historia eclesiástica de Granada, manuscrit, Bibliothèque de l’Université de Grenade, 1611, f. 253.

81 Bermúdez de Pedraza, op. cit., p. 138.

82 Il est également possible que Juan Latino soit le fils bâtard du grand Capitaine, puisque ce dernier meurt en décembre 1515 de la malaria et Juan Latino a pu naître en 1516. Mais cette hypothèse n’est pour l’instant étayée par aucun document.

83 Projet en cours « Esclavos y criados de nobles y reyes en la España de los Siglos XVI y XVII », dirigé par Aurelia Martín Casares (convocation du Ministère d’Économie et de Compétitivité espagnol 2016-2019).

Pour citer ce document

Marie-Christine Delaigue et Aurelia Martín Casares, «La petite enfance en esclavage dans le royaume de Grenade au XVIe siècle», Histoire culturelle de l'Europe [En ligne], Revue d'histoire culturelle de l'Europe, Regards portés sur la petite enfance en Europe (Moyen Âge-XVIIIe siècle), Pratiques liées à la petite enfance : place(s) dans la société et prises en charge spécifiques, Abandon, rejet/exclusion et dérives du nourrissage,mis à jour le : 15/01/2018,URL : http://kmrsh.unicaen.fr/mrsh/hce/index.php?id=580.

Quelques mots à propos de : Marie-Christine Delaigue

Université de Grenade (Espagne)

Aurelia Martín Casares est professeure à l’Université de Grenade, département d’Anthropologie Sociale, depuis 1998. Sa thèse (EHESS-Université de Grenade) porte sur La esclavitud en la Granada del Siglo XVI (Grenade, Université de Grenade). Ses recherches sont centrées sur l’esclavage dans la péninsule ibérique. Elle a publié une cinquantaine d’articles et plusieurs ouvrages sur ce thème.

Marie-Christine Delaigue, ancien membre de l’École des Hautes Études Hispaniques ibériques (Casa de Velázquez) est chercheur à l’Université de Grenade (Espagne), dans le département d’Anthropologie Sociale. Sa thèse concerne l’habitat dans l’Alpujarra. L’un de ses domaines de recherches tient à l’esclavage dans la péninsule ibérique et à Cuba. Elle a édité récemment, avec Aurelia Martín Casares, un recueil d’articles sur Cautivas y esclavas : el tráfico humano en el Mediterráneo (Grenade, Université de Grenade, 2016), dans lequel elle a publié un article sur l’esclavage dans al-Andalus. Elle a aussi publié divers articles sur ce thème (« Sab de Gertrudis Gómez de Avellaneda: lectura antropológica de la esclavitud y del género », in Mujeres esclavas y abolicionistas en la España de los siglos XVI-XIX, Rocio Periañez Gomez y Aurelia Martín Casares (eds.), Madrid-Frankfurt, Iberoamericana-Vervuert, 2014) et sur l’ethnoarchéologie au Maroc