Histoire culturelle de l'Europe

Cécile Codet

Éduquer le petit enfant au XVIe siècle : premiers pas vers l’individu idéal selon J. L. Vives et P. de Luján

Article

Résumé

Prenant comme base deux textes composés dans la première moitié du XVIe siècle par des auteurs d’origine espagnole (l’Institutione foeminae christianae, de Juan Luis Vives, et les Coloquios matrimoniales, de Pedro de Luján), cet article se propose d’étudier la façon dont deux humanistes perçoivent la petite enfance et souhaitent organiser l’éducation de l’enfant au cours de ses premières années. Il s’agit, en effet, d’une période déterminante pour le futur caractère de l’enfant. Si nos auteurs s’accordent sur ce principe, il convient d’être sensible aux différences qui peuvent exister entre leurs propositions, différences notamment dues au fait que leurs textes ne concernent pas des enfants du même sexe. À la fois reflets de positionnements personnels et de l’esprit du temps, leurs œuvres sont révélatrices d’une vision de la petite enfance marquée par des idéaux à atteindre, ce qui n’empêche pas que, par moment, la réalité de l’enfance y fasse irruption.

Abstract

Thanks to two texts composed during the first half of the sixteenth century by authors of Spanish origin (the Institutione foeminae christianae, by Juan Luis Vives, and the Coloquios matrimoniales, by Pedro de Luján), this article explores how two humanists perceived early childhood and wished to organize children’s education during the first years of their lives. This very period is, indeed, a determining one for the future character of the child. If both authors are convinced of this principle, there are various differences between their respective theories and proposals. These differences are in particular due to the fact that their texts are not concerned with children of the same sex. Nevertheless, both of their works, which simultaneously reflect personal opinions and the dominant ideas of their time, reveal a vision of early childhood influenced by some ideals children had to reach. However, the predominance of such ideals does not prevent real children from appearing from time to time in the writings of Vives and Lujan.

Texte intégral

1Dans le sixième des Coloquios matrimoniales (1550), Pedro de Luján écrit :

Muchos filósofos pusieron seis edades de que el hombre nace hasta que el hombre viejo muere, conviene a saber: puericia, infancia, juventud, viril edad, senectud y decrépita edad. La primera que era puericia durará hasta los siete años, la infancia durará hasta los diez y seis años, juventud duraba hasta los treinta, viril edad hasta los cincuenta y cinco, senectud que dura fasta los setenta y ocho, decrépita edad que dura hasta la muerte1.

2Il démontre ainsi la persistance, au début de l’époque moderne, des distinctions établies dès l’Antiquité pour définir l’évolution physique, psychologique et intellectuelle de l’être humain, du moins dans sa modalité masculine. Or, on le sait, le pallier des sept ans était celui qui marquait le passage à l’âge de raison, celui où un enfant était capable d’intégrer et de mettre peu à peu à profit des contenus théoriques transmis à travers l’enseignement mis en place par des adultes en fonction de son sexe, de son statut social et de son futur destin, les princes et princesses constituant souvent une catégorie d’élèves à part. Fallait-il cependant absolument attendre que l’enfant ait sept ans avant de lui transmettre le moindre savoir ? Faut-il laisser son tendre esprit totalement en jachère jusqu’à cet âge ? C’est la question qui a préoccupé un certain nombre d’humanistes qui, de façon approfondie ou incidente, ont abordé le sujet de l’éducation des jeunes garçons et des jeunes filles.

3Dans cet article, nous allons nous intéresser plus précisément aux textes de deux d’entre eux. D’une part, l’Institutione foeminae christianae, que Juan Luis Vives dédie à Catherine d’Aragon pour contribuer à l’éducation de sa fille Marie en 1523. Ce texte ayant rapidement connu un certain succès, il fut traduit dans plusieurs langues, et notamment en espagnol en 1528 par Juan Justiniano, sous le titre Instrucción de la muger christiana2. D’autre part, nous nous intéresserons également aux Coloquios matrimoniales, de Pedro de Luján (1550), qui abordent, sous forme de dialogues, un certain nombre de questions liées au mariage, à la famille et à l’éducation des enfants, au long de six colloques. Ces textes ont comme point commun de faire de la femme, et, plus précisément, de la mère de famille, le centre de leur attention, soit parce qu’elle est la destinataire de l’ouvrage, dans le cas de Vives, soit parce qu’elle est le truchement par lequel l’auteur cherche à transmettre ses conseils à son public, dans les Colloques de Luján. Elle devient ainsi l’un des indispensables intermédiaires de l’éducation à transmettre, notamment dans le cas du jeune enfant.

4C’est donc à cette relation éducative tripolaire que nous souhaiterions nous intéresser, en précisant d’emblée que, bien entendu, les trois entités qui prennent part à cette relation le font selon une hiérarchie bien définie : le petit enfant, être à éduquer, représente la faiblesse par excellence tandis que sa mère, dont il dépend, est à son tour priée de mettre en application les conseils de ceux dont le savoir fait autorité. Sous le regard des pédagogues, le petit enfant, futur membre de la société, apparaît dans toute sa fragilité physique et psychique, fragilité et donc plasticité qui, du reste, justifient précisément l’attention que les humanistes portent à cet âge de la vie.

5Nous souhaiterions donc analyser dans cet article, tout d’abord, comment la vision que nos deux auteurs ont de l’éducation s’inscrit, d’une part, dans une époque particulière et, d’autre part, dans la continuité d’œuvres antérieures. Nous nous intéresserons également à la place que chacun d’eux réserve à la mère dans l’éducation de l’enfant. Le lien entre éducation des femmes et éducation des enfants est en effet très fort, dans la mesure où la femme est éduquée pour être mère. En outre, à partir du XVIe siècle, les auteurs masculins commencent à s’intéresser à un domaine dont ils étaient jusqu’alors exclus, à savoir tout ce qui concerne la gestation et tous les aspects physiologiques de la grossesse : c’est donc dès sa conception qu’ils vont s’intéresser au destin de l’enfant. Enfin, nous étudierons la pédagogie mise en place par chacun d’eux : comment pensent-ils créer, par l’éducation, le chrétien idéal que le petit enfant est appelé à être ?3

6Juan Luis Vives et Pedro de Luján produisent chacun, pour l’éducation du jeune enfant, une œuvre originale et, dans une certaine mesure, novatrice. Cependant, ils s’inscrivent également dans une tradition, dans la mesure où le Moyen Âge n’a pas ignoré la nécessité d’éduquer les enfants ou les jeunes gens, notamment ceux qui étaient destinés à exercer le pouvoir. Cependant, les différents traités qui abordent ces questions n’évoquent guère le jeune enfant : le plus souvent, c’est un adolescent que l’on cherche à éduquer, voire un adulte. Du reste, comme le montre Sophie Coussemacker4, si l’on évoque la formation du jeune, ce n’est pas forcément dans un but pédagogique. Ainsi, à partir du XIIIe siècle, plusieurs traités gnomiques ou sapientiaux cherchèrent à définir l’éducation des princes, mais sans s’intéresser réellement à la formation de l’enfant, dans la mesure où leur but était avant tout de donner au peuple un bon dirigeant et d’éviter la tyrannie. Ces « miroirs de princes » poursuivent donc avant tout un but politique. Deux textes, cependant, se distinguent selon S. Coussemaker : le Libro de los Estados, de don Juan Manuel (1282-1348), qui organise l’emploi du temps idéal d’un jeune enfant, notamment entre 5 et 7 ans, et la Glosa castellana al regimiento de príncipes, de Juan García de Castrogeriz, qui date du milieu du XIVe siècle5. Le contenu pédagogique des traités s’affirme ensuite dans la première moitié du XVe siècle, avec des textes comme le De liberis educandis, d’Elio Antonio de Nebrija, écrit en 1509 pour Miguel Pérez de Almazán, et le Brevis tractatus de arte, disciplina et modo alendi et erudiendi filios, pueros et juvenes de Rodrigo Sánchez de Arévalo6, deux traités influencés, selon S. Coussemaker, par l’humanisme italien qui serait à l’origine de ce retour en force de la pédagogie. L’influence de l’humanisme ne va, bien entendu, pas cesser de s’étendre tout au long du XVIe siècle, et nos deux textes témoignent d’ailleurs de cette évolution, tant au niveau de la pédagogie employée, comme nous le développerons par la suite, qu’au niveau du contenu des enseignements. La fin du XVe et le début du XVIe siècle sont ainsi marqués par une certaine évolution de l’éducation, du moins en ce qui concerne les classes les plus privilégiées de la société.

7La pédagogie est donc à la mode en cette fin de Moyen Âge, notamment à la cour de Castille, et cela se remarque également dans la multiplication des traités portant sur l’éducation des femmes7. Cependant, on note pour ces dernières l’existence des mêmes tendances que pour leurs camarades masculins, à savoir que c’est rarement une petite fille que l’on éduque : c’est, bien plus souvent, une jeune fille – l’adolescence étant considérée comme l’âge de tous les dangers – voire une jeune femme. C’est, par exemple, à une jeune princesse de dix-sept ans que fray Martín de Córdoba dédie son Jardín de nobles doncellas (1468), destiné à l’infante Isabelle, future Isabelle la Catholique. De même, le Dechado de fray Iñigo de Mendoza (ca. 1474) s’adresse à la reine alors qu’elle est déjà montée sur le trône, et qu’elle a donc une vingtaine d’années. Ces deux textes, qui ne sont que deux exemples parmi une production plus ample, permettent également de montrer que, pour les jeunes filles comme pour les jeunes garçons, au-delà de l’âge, c’était bien la condition sociale et le futur rôle joué par l’élève dans la société qui déterminaient l’éducation.

8Pour autant, il serait faux de dire que le Moyen Âge a totalement ignoré l’éducation du jeune enfant, et il convient de souligner, en la matière, l’influence de saint Jérôme (347-420) qui, en effet, l’abordait déjà dans sa lettre CVII, « Ad Laetam. De institutione filiae », à propos de la petite Paule, où il donnait notamment le conseil suivant à Léta, sa mère :

Nihil aliud discat audire, nihil loqui, nisi quod ad timorem Dei pertinet. Turpia verba non intelligat, cantica mundi ignoret : adhuc tenera lingua, Psalmis dulcibus imbuatur […] Fiant ei litterae vel buxae, vel eburnae, et suis nominibus appellentur. Ludat in eis, ut et lusus eruditio sit8.

9Certaines de ses recommandations marqueront profondément les pédagogues et moralistes du Moyen Âge et de la Renaissance, au point qu’ils n’hésiteront pas à les réemployer pour des petites filles pourtant nées bien plus tard que la petite Paule. Cependant, plutôt que les astuces pédagogiques proposées (favoriser l’apprentissage par le jeu et par l’émulation, proposer à la petite fille de manier des lettres en buis et en ivoire pour apprendre la lecture et l’écriture…), ce qui retiendra l’attention des moralistes médiévaux, ce sont surtout toutes les recommandations concernant la préservation de la chasteté9. Saint Jérôme note, par ailleurs, à quel point éduquer un tout jeune enfant présente des difficultés particulières :

Causa difficilis, parvulae scribere, quae non intelligit quid loquaris : cujus animum nescias […] Quid enim horteris ad continentiam, quae placentas desiderat ? quae in sinu matris garrula voce balbutit ? cui dulciora sunt mella quam verba ? Audiat profunda Apostoli, quae anilibus magis fabulis delectatur ?10

10Le jeune âge de ces élèves oblige donc à fonder une pédagogie adaptée, où le jeu tient une place essentielle : il est la récompense après l’effort, mais aussi le fondement de la stratégie d’enseignement : « post laborem lusibus gestiat […] amet quod cogitur discere, ut non opus sit, sed delectatio, non necessitas, sed voluntas »11. Chez saint Jérôme, le jeune enfant n’est donc pas laissé pour compte, et, surtout, il est considéré dans sa spécificité, y compris avec un certain attendrissement.

11Or, cet attendrissement est loin d’être la norme au Moyen Âge en péninsule Ibérique, comme le montre le cas du franciscain catalan Francesc Eiximenis, qui compose le Llibre de les dones à la fin du XIVe siècle. Il commence en effet le seizième chapitre de la deuxième partie de cette importante somme sur la nature féminine par la remarque suivante : « segons que posa Tulli, De officiis, infantes e donzelles no son d’uns anys. Car infante es appellade comunament fins a X o XII anys e de XII fins que la dona ha marit se apella donzella »12. On retrouve donc ici la distinction entre les deux âges de l’enfance, mais la limite des sept ans a disparu : de façon assez habituelle pour les filles, elle est remplacée par l’âge approximatif de la puberté, qui détermine un changement dans l’éducation. Aux filles de moins de dix ans, Eiximenis propose donc le programme suivant : « a la infanta, de continent ques sap regoneçer e ha caucom de seny, la deu hom instruhir a les coses qui guarden Deu »13. C’est donc l’éducation religieuse qui prime avant tout, une éducation qui ne passe pas forcément par l’apprentissage de la lecture, dans la mesure où elle concerne les prières les plus simples (Pater Noster, Ave Maria, Credo) qui peuvent être apprises par cœur, et une série de comportements (génuflexions, veilles, et même jeûnes, dès dix ans). En outre, cette éducation repose sur l’autorité et la sévérité des parents :

Seguonament la deven adoctrinar de honrar pare et mare e de basarli las mans e de hobehir a tot so que ells manen […]. Devenli encara ensenyar de tembra a ells e sovin li deven fer gran pahor de esser faride e a veguades si u marex que la firen14.

12Contrairement à saint Jérôme, Francesc Eiximenis est donc loin de s’attendrir devant les enfantillages de ses pupilles. Sophie Coussemaker note, du reste, qu’il s’agit là d’une attitude assez répandue : « Cette idée est largement partagée au Moyen Âge : le principal défaut imputable aux parents, dans l’éducation de leurs enfants, est l’indulgence excessive »15.

13Or, le renoncement à cet idéal de sévérité fondé sur la menace physique est précisément, selon elle, l’un des traits caractéristiques du passage d’une pédagogie médiévale à une pédagogie humaniste. Le Rationarium vitae de Giovanni Conversini de Ravenne (1343-1408), par exemple :

propose les bases d’une nouvelle pédagogie : douceur vis-à-vis des enfants qui doivent être stimulés par des éloges, émulation entre les élèves et surtout choix d’un apprentissage très graduel, par des leçons brèves, de façon à ne pas les décourager16.

14En matière de pédagogie comme dans bien d’autres domaines, l’humanisme se caractérise par ailleurs par un retour aux sources antiques, et notamment au De liberis educandis attribué à Plutarque ou au De institutione oratoria de Quintilien.

15Saint Jérôme, Plutarque et Quintilien : voilà des sources essentielles pour les traités de Vives et Luján. Cependant une autre autorité, contemporaine celle-là, est également fondamentale dans un cas comme dans l’autre : celle d’Érasme. Or, il fait partie, selon John Parrish, de ceux qui ont le plus insisté sur la nécessité d’éduquer l’enfant dès ses plus jeunes années : « If there is a single theme most frequently emphasised in Erasmus’s educational writings, it is the importance of early childhood education. It is never too early to begin the process, Erasmus argues17 ». De même, en opposition à une pédagogie médiévale vertement critiquée, l’humaniste de Rotterdam prône un enseignement fondé sur le plaisir et l’amusement plutôt que sur la coercition et la peur, et insiste sur la dimension morale de l’éducation, notamment dans les premières années : il faut développer chez l’enfant les comportements vertueux.

16Vives et Luján n’iront pas forcément aussi loin que leur modèle, pour des raisons différentes : chez Juan Luis Vives, l’enfant à éduquer est une petite fille, ce qui implique forcément des adaptations par rapport à un modèle destiné aux jeunes garçons. Par ailleurs, quand ce grand érasmiste qu’est Luján écrit, l’érasmisme est déjà passé de mode en Espagne, et les moralistes doivent se soumettre à l’autorité d’une Église catholique en lutte contre le protestantisme naissant, notamment en matière de morale. Néanmoins, l’un comme l’autre considèrent qu’il est primordial de commencer à éduquer l’enfant dès ses plus jeunes années, et Juan Luis Vives invoque l’autorité de Quintilien pour affirmer : « Fabius Quintilianus oratorem instituens a cunis ipsis exordinendum censet nullum tempus debere vacare ratus quod ad finem illum destinatae artis non accomodaretur. Quanto maior cura suscipi debet de virgine Christiana18 ». Ainsi, en matière d’éducation, le passage entre le Moyen Âge et la Renaissance est marqué par un retour en force de la pédagogie, par le rejet – du moins théorique – d’un apprentissage basé uniquement sur la coercition, par un regain d’intérêt pour les premières années de l’enfance et, enfin, par un retour aux sources antiques, qu’elles soient païennes ou chrétiennes. Cette évolution, déjà sensible dans les textes composés au XVe siècle, est encore plus manifeste au XVIe, notamment dans les textes de nos deux auteurs.

17Tous deux ont également en commun d’accorder un rôle décisif à la mère, et ce alors même que les Coloquios matrimoniales ont un dédicataire masculin19, dans la mesure où c’est d’elle que dépend en premier lieu le sort de l’enfant, et ce, avant même sa naissance. Nos deux auteurs se montrent en effet soucieux de prévenir les fausses couches à travers toute une série de recommandations, beaucoup plus développées, cependant, chez Luján que chez Vives. Ce dernier se contente en effet d’écrire :

Haec admonent me ut ipse praegnantes admoneam, interea dum uterum gestant ne indulgeant crapulae ne inebrientur. Multi quae a matribus acta sunt dum gestabantur vitae totius oribus rettulere. Et quatenus imaginationis vires magnae ac validae sunt in humano corpore, matres dum uterum gestant dent operam ne quam admittant vehementem cogitationem deformis rei, turpis, obscenae. Pericula item devitent in quibus foeda aliqua visu species possit occurrere. Quod si eas occasiones adeant, praecogitent quicquid possit oculis offerri, ne ex inopinata novitate noceat si quid subito aspexerint, unde contrahat noxam fetus20.

18La vie intra-utérine reste très mystérieuse en ce début de XVIe siècle, et l’on imagine donc qu’une multitude de facteurs peuvent influencer le développement du fœtus, de façon plus ou moins superstitieuse.

19En 1550, Luján consacre de longs paragraphes de son quatrième colloque à cette même problématique, en insistant, comme Vives, sur le fait que le comportement de la mère a des conséquences sur le fruit qu’elle porte. Ainsi, il affirme : « Si la sustancia que la madre toma y come es la misma que a la criatura sustenta (según regla de medicina), claro está que si la madre come cosas buenas que dará buena sustancia, y si malas, mala21 ». De même, il ajoute un peu plus loin : « muchos médicos dicen que la mujer preñada aun vino no debe beber, por las enfermedades de gota coral y mal de corazón que en el niño salen22 ». On retrouve donc, chez Vives comme chez Luján, cette idée que la femme enceinte ne doit pas boire de vin, et l’on peut s’étonner du fait que l’on donne comme raison à cela la possibilité de l’apparition de maladies ou de malformations chez le fœtus. Néanmoins, plus qu’une formidable intuition quant au caractère nocif de l’alcool chez la femme enceinte, il faut voir dans ces admonestations un argument supplémentaire dans la longue liste de ceux qui interdisent la consommation de vin aux femmes, et peut-être également le fruit d’observations faites par les sages femmes et les médecins de l’époque sur les cas de fausses couches ou de malformations fœtales.

20Si la mère est donc la principale responsable de la santé du jeune enfant intra-utero, le père a aussi un rôle à jouer : « Quiero decir que después que la mujer está preñada es cosa muy justa que sea de su marido regalada y servida, porque ni puede él hacer a ella tanto servicio antes de parida como ella hace a él cuando le pare un hijo23 ». En plus du repos, de la nourriture saine et de la privation d’alcool, d’autres éléments doivent, enfin, garantir que la grossesse arrive à terme : ne pas porter de vêtements trop serrés par coquetterie, ne pas fréquenter d’endroits où l’on sera pressée par la foule, ne pas prendre le risque d’entendre de mauvaises nouvelles… En somme, cette série de conseils où se mêlent remarques pragmatiques et recommandations superstitieuses démontre que nos auteurs se préoccupent du jeune enfant avant même sa naissance. Or, cet intérêt d’auteurs masculins pour la vie du fœtus intra-utero est relativement nouveau au XVIe siècle, et témoigne du souhait d’étendre progressivement sur ce champ habituellement réservé aux commères et aux sages-femmes le contrôle de la médecine universitaire, réservée aux hommes.

21Nos auteurs s’inquiètent également beaucoup de la nourriture que l’enfant recevra au cours de ses premiers mois d’existence, et la mère, juste après l’accouchement, doit immédiatement se préoccuper de faire en sorte d’allaiter son bébé :

Tres cosas debe de hacer cualquiera mujer cristiana en viéndose alumbrada: la primera dar gracias a Dios por el buen alumbramiento; lo segundo que la mujer ha de hacer es ofrecerle, pues tuvo por bien de dejarle salir a la luz desta vida sea servido de darle gracia con que continuo le sierva; debe ansímismo lo tercero la mujer, después que la leche le ha venido, dar della a mamar a su criatura, porque parece cosa muy monstruosa que haya ella parido la criatura de sus entrañas y que otra mujer extraña le dé sus tetas24.

22Le ton est donné : le recours à une nourrice est, a priori, prohibé, et, dès qu’ils abordent la question de l’allaitement, nos deux auteurs consacrent de longs paragraphes à convaincre les mères que c’est à elles d’allaiter leur enfant. Objectif difficile à atteindre, il faut le dire, compte tenu, d’une part, de la force de l’habitude, du moins dans les classes les plus aisées de la société. D’autre part, il était également fréquent que les femmes aient recours à une nourrice étant donnée la durée de la période d’allaitement. Ainsi, Luján écrit : « Lo segundo que me preguntaste que era cuánto tiempo ha de mamar la criatura, en eso no se puede dar regla cierta, porque según la calidad o fortaleza, o debilitamiento de la criatura ha de mamar o no mamar; niño hay que un año le sobra y otro que en dos no tiene harto25 ». Pour une femme de la noblesse, prise par ses obligations de représentation et de gestion, mais aussi pour une femme travaillant dans l’artisanat ou dans le commerce aux côtés de son mari, il semble difficile d’assumer ces années d’allaitement. Néanmoins, Vives comme Luján ne manquent pas d’arguments pour s’opposer à l’emploi d’une nourrice, notamment dans la mesure où beaucoup de choses passent par le lait, dont la qualité peut déterminer non seulement la santé, mais aussi le caractère de l’enfant.

23Pourtant, sachant peut-être que leurs admonestations seront sans effet, ils finissent par énumérer un certain nombre de recommandations pour guider le choix d’une nourrice, celui-ci se révélant fondamental pour la santé physique du jeune enfant et les premiers jalons de sa formation. Concernant la santé physique du bébé, Luján se fonde sur le principe suivant : il faut que la nourrice soit « muy sana de su persona cuanto a la salud corporal porque regla muy infalible es que de la leche buena o mala que mamamos en nuestra niñez depende lo más de la salud de nuestra vida26 ». Il est donc absolument nécessaire de faire attention à la qualité du lait. Ainsi, parmi les éléments dont l’auteur considère qu’ils peuvent avoir une influence sur l’allaitement, on retrouve aussi bien des éléments pragmatiques, prouvés par l’expérience, que des éléments qui relèvent des idées reçues ou des superstitions :

las [cosas] que hacen buena leche son éstas, o algunas dellas: caldos de buenas carnes, polvos de cristal, vino muy mucho aguado, carnes frescas y buenas, anís, mucho dormir, pan no muy blanco, y pocos enojos; las cosas que dañan la leche son éstas: vino puro, comer o beber con otra mujer que críe quita la leche, mucha pimienta, simiente de romero, comer mucha sal o cosas saladas, comer pan seco, o comer mucho queso, vinagre, empreñarse, tomar mucha tristeza, o en dejar de dar de mamar algún día27.

24La nourrice peut donc avoir une influence décisive sur la santé de l’enfant, au cours de ses premières années, mais aussi tout au long de sa vie. Cependant, son influence concerne également d’autres domaines, puisque, selon Juan Justiniano, qui reprend Vives dans la traduction espagnole de l’Institutione : « que la habla de las amas no fuese viciosa, es a saber rústica o grosera, porque lo que una vez se asienta en la tierna lengua del niño, es como color en paño que nunca o con mucha dificultad se quita28 ». Les toutes premières années de la vie de l’enfant sont celles durant lesquelles il va s’imprégner de la langue que l’on parle autour de lui, et durant lesquelles il va commencer à prononcer ses premiers mots. Dès lors, il est essentiel que la nourrice parle une langue correcte, afin que l’enfant, une fois sevré, n’ait pas pris de mauvaises habitudes de langage. Toutefois, au-delà de la langue, c’est aussi tout un caractère, tout un ensemble d’habitudes que la nourrice est susceptible de transmettre. Il faut, dès lors, prêter une grande attention à ses mœurs : « A esta causa Chrysippo, Filósofo acutísimo, mandaba que las amas de leche fuesen cuerdas y buenas, […] en lo qual no es tan necesario que se ponga diligencia en los hijos como en las hijas29 ». On remarque, ici, que la petite fille n’a pas tout à fait droit au même traitement que le petit garçon. Dans le cas de ce dernier, en effet, le choix d’une nourrice aux mœurs perfectibles aura moins de conséquences que pour la petite fille, dans la mesure où le petit garçon se forme également à l’extérieur. Ainsi, son comportement et ses futures vertus ne dépendront pas uniquement de l’entourage féminin de ses premières années, ce qui n’est pas le cas de la petite fille. Enfin, Pedro de Luján ajoute un conseil pragmatique, derrière lequel il faut peut-être voir une allusion grivoise à destination de son lectorat masculin : « también es daño a la mujer que el ama sea hermosa (mayormente si el marido es algo amigo de probar de todas aguas)30 ».

25Il est donc permis à la mère de mettre son enfant en nourrice, si elle ne peut pas faire autrement. Cependant, ce faisant, elle se prive des joies liées à la vie avec son enfant tout au long de sa prime enfance. On retrouve donc chez nos deux auteurs cet attendrissement que nous avions remarqué chez saint Jérôme. Difficile de dire, par contre, si cette attitude témoigne d’un réel sentiment personnel vis-à-vis de l’enfant, s’il s’agit de l’écho d’une source antérieure, ou bien encore d’une simple stratégie argumentative destinée à susciter la tendresse de la mère. C’est bien elle, en effet, que Vives admoneste quand il écrit :

Verius mater filiam existimat suam, quam non solum utero gestavit et peperit, sed etiam infantulam semper il ulnis baiulavit, cui praebuit mammam, quam de sanguine suo aluit, cuius somnos sinu suo fovit, primos arrisus accepit blanda et osculata est, prima balbutiem conantis fari audivit laeta atque adiuvit, et ad pectus infantem pressit, optima precans. Haec vicissim tanta in matrem pietate imbuent filiam ut carior multo sit ipsi mater, cuius in amorem rudi adhuc et tenero animo largissime hausit31.

26Partager ces premiers moments est donc essentiel à l’établissement du lien mère-enfant et à la construction de l’amour maternel, et Luján ne dit pas autre chose :

¡Qué gozo recibe una madre cuando ve a su hijo dar una risada, hacer un pucherito para llorar, pedir la papa, meterle las manos en las tetas, y aun tirarle de las tocas, traer las manos por las barbas a sus padres, decir mil palabritas graciosas, y otras infinitas cosas!32

27Ces discours, qui semblent pourtant témoigner de l’observation attendrie du comportement d’un petit enfant avec sa mère, doivent cependant, comme nous l’avons dit plus haut, être replacés dans le contexte d’une argumentation qui vise à convaincre les mères d’allaiter elles-mêmes leurs enfants.

28Cependant, les discours de nos deux auteurs, au-delà de leurs aspects doctrinaux, permettent aussi de connaître certaines pratiques. Ainsi, Luján met en scène ce dialogue entre les deux interlocutrices du 4e colloque :

Eulalia : Pues, ¿no es bueno tener alguna cedulilla para quitarle que no llore?

Doroctea : No, por cierto.

Eulalia : Pues a mí una me dio una vieja para cuando para, mas pues ansí es yo la quemaré.

Doroctea : En eso harás como cristiana, y aun como sabia. […] La verdadera cédula que habemos de poner a los niños es encomendarlos a Dios, y ponerles unos evangelios, que es buena, santa y provechosa cédula33.

29Ces « cédulas » étaient de petits parchemins contenant des prières ou des formules dont la seule présence devait suffire à éloigner certaines maladies, ou à empêcher l’enfant de pleurer. Il n’est pas innocent qu’Eulalie prétende que c’est une vieille femme qui la lui a donnée : on retrouve ici une condamnation implicite des pratiques des vieilles commères ou sages-femmes, progressivement assimilées au XVIe siècle à des sorcières. Damián Carbón, dans son Libro del arte de las comadres y madrinas, adopte le même point de vue, tout en recommandant lui-même toute une série d’amulettes34.

30Juan Luis Vives, quant à lui, donne des conseils sur les jouets à confier à la petite fille pour qu’elle s’amuse, et condamne notamment l’usage des poupées, considérées comme des sortes d’idoles grâce auxquelles, qui plus est, la petite fille va apprendre le goût pour la toilette et les ornements :

Sed iam tum, ceu per lusus, meditetur quae postea profutura sunt, castis fabellis ducatur, tollantur pupae, imago quaedam idolatriae et quae comptus ac ornatus cupiditatem docent augentque. Magis probarim scruta illa quis simulacra totius domesticae supellectilis in stanno aut plumbo sunt expressa, cuiusmodi est in Belgica magna copia. Est hoc iucundum infanti ludicrum et interea singulorum nomina atque usus, aliud agens, addiscit35.

31Poupées et dînette : voilà donc les jouets que pouvait utiliser une petite fille du XVIe siècle, pourvu qu’elle soit issue d’un milieu qui pouvait les lui offrir. Vives considère d’ailleurs moins les bols et assiettes en étain comme des objets d’amusement que comme de vrais outils d’éducation : puisque la petite fille devra s’occuper d’un foyer, autant qu’elle apprenne le plus tôt possible comment se nomment ses futurs « outils de travail » et comment les utiliser. Ce passage montre, par ailleurs, comment Vives peut prendre en compte le monde qui l’entoure dans un traité qui se veut, autant que possible, réaliste et pragmatique.

32L’enfant doit donc être éduqué dès les premières années de son existence, et ce, essentiellement, dans le but de remplir plus tard le rôle que la société attend de lui. Comme nous l’avons dit plus haut, ce rôle dépend, bien entendu, de son statut social, mais également de son sexe. Peut-être n’est-il dès lors pas inutile de rappeler, avant de nous intéresser plus précisément au contenu de la formation dispensée, que Pedro de Luján s’intéresse à l’éducation d’un jeune garçon, alors que Vives, lui, écrit pour former une petite fille.

33Il ne fixe pas, en revanche, l’âge précis auquel les premiers apprentissages théoriques doivent commencer, et considère au contraire qu’il faut laisser les parents décider, en fonction des aptitudes de l’enfant :

Aetate qua videbitur iam idonea litteris et cognitioni rerum incipiat ea discere quae ad cultum animi quaeque ad tuendam regendamque domum spectant. Tempus nullum diffinio. Alii enim anno septimo exordiendum putaverunt, ut Aristoteles et Eratosthenes ; alii quarto quintove, ut Chrysippus et Quintilianus. Ego vero totam hac de re deliberationem ad parentum prudentiam reicio, qui ex qualitate et habito infantis consilium sument, modo ne officiat indulgentia36

34Avant cela, l’éducation porte essentiellement sur des aspects comportementaux : sans fixer de méthodologie précise, Vives considère que les principaux apprentissages se font à cet âge par le jeu : « Ergo ludicris oblectamentis quibus aetas illa indiget absit quicquid potest rectae institutioni officere, nihil obscenum in animos irrepat, non garrulitatis inficiatur studio37 ». Ces jeux ne doivent pas forcément avoir lieu en solitaire. Il est bon, au contraire, que la petite fille fréquente des camarades de son âge, pourvu que leurs activités se déroulent sous bonne garde :

Ubi iam ablactata fuerit et fari atque ingredi coeperit, lusus omnes sint cum puellis aequalibus, praesente aut matre aut nutrice aut gravioris aetatis proba femina, quae lusiones illas et animi oblectamenta temperet atque ad honestatem virtutemque dirigat38 

35Ces remarques de Vives témoignent de l’influence qu’ont eue sur son écriture les idées, par exemple, de saint Jérôme, dans la mesure où celui-ci invitait à donner des compagnes à la petite fille, notamment pour favoriser l’émulation. Ce procédé montre également une vraie recherche pédagogique : comment faire en sorte, en effet, que l’enfant ait envie d’apprendre, à partir du moment où l’on a décidé de renoncer à la contrainte ? Le jeu apparaît dès lors comme un procédé utile, pourvu qu’il soit maintenu dans certaines normes. Qu’il s’agisse de la mère, de la nourrice ou d’une autre femme d’âge mûr, la présence d’une adulte est alors censée garantir que les jeux des enfants restent dans les limites de la morale. En effet, dans cette période antérieure à l’âge de raison, l’enfant ne sait pas faire la distinction entre le bien et le mal : « In illa aetate quae nondum bonum ac malum diiudicat, ne docenda quidem sunt mala, et rudis adhuc animus sanis opinionibus imbuendus39 ». Dans ce contexte, le rôle des parents est fondamental :

Caveant parentes ne factum aliquod eius indecens vel risu vel verbis vel gestu approbent aut, quod turpissimum est, osculis et complexu excipiant. Id saepe conabitur puella reddere quod gratissimum parentibus putabit. Omnia sint in primis annis casta et pura, saltem morum gratia, qui ex illa infantili consuetudine prima velut delineamenta ducunt40.

36Adulte de référence, le parent doit guider la petite fille sur le chemin de la morale par ses seules recommandations ou manifestations d’approbation ou de désapprobation. Nous sommes donc, là encore, loin de la sévérité prônée par Francesc Eiximenis, ce qui témoigne de l’évolution – du moins théorique – des pratiques éducatives entre le XIVe et le XVIe siècle.

37Luján, quant à lui, insiste également sur la nécessité de guider le comportement moral des enfants, notamment par le « castigo41 » :

Muchos mozos hay que dende sus niñeces son buenos e inclinados a virtud, y otros millares de millares hay que son inclinados a maldades, y ansí a los unos como a los otros aprovecha el castigo dende que son chiquitos, porque al bueno y que naturaleza le dio buena inclinación, prevalescerá en ella, y al malo y que se la dio mala, enmendarla ha, porque casi siempre la buena costumbre prevalece contra la mala inclinación42.

38On remarquera l’hésitation de l’auteur quant à la nature profondément bonne ou mauvaise de l’enfant qui vient de naître, hésitation derrière laquelle on peut voir l’influence de l’érasmisme : l’humaniste de Rotterdam, en effet, tendait plutôt à considérer avec indulgence les premières années de la vie, dans la mesure où le mal ne viendrait pas de la nature de l’enfant, mais de la société43. Il est, cependant, difficile d’affirmer que tous les enfants sont bons par nature, sans aller à l’encontre de l’idée que le péché originel incline les hommes au mal dès leur naissance, d’où, peut-être, la prudence de Luján.

39Après, donc, ce premier âge consacré aux jeux et à l’éducation morale, vient celui des premiers apprentissages théoriques, et, notamment, de la lecture. Cependant, chez Juan Luis Vives, l’apprentissage de la lecture s’accompagne également de la pratique d’activités typiquement féminines : « Discet ergo simul litteras, simul lanam et linum tractare, duas artes iam inde ab innoxio illo saeculo posteris traditas, utilissimas rei familiari et conservatrices frugalitatis, cuius convenit in primis studiosa esse femina44 ». Les travaux d’aiguille occupent en effet une place importante dans l’éducation féminine, de l’enfance à l’âge adulte, et l’auteur insiste, à l’aide de toute une série d’exempla, sur le fait que cela concerne toutes les femmes, indépendamment de leur classe sociale. N’oublions pas, en effet, que l’Institutione foeminae christianae est dédiée à Catherine d’Aragon45 et destinée à contribuer à l’éducation de sa fille, Marie Tudor, pour laquelle l’apprentissage des travaux du ménage ne constitue pas, a priori, une nécessité, contrairement aux petites filles issues des classes populaires ou bourgeoises. Elle est néanmoins invitée à apprendre à cuisiner :

Discet ad haec culinariam, non illam popinariam sordidam immodicorum ciborum et quae pluribus ministret quam publici coqui tractant, nec voluptatis nimiae ac gulae, sed sobriam, muntam, temperatam, frugalem, qua parentibus et fratribus cibos paret virgo, marito vero et liberis nupta46.

40Cependant la mise en place d’enseignements différenciés en fonction du sexe de l’enfant commence bien avant l’apprentissage de la lecture, puisque Vives assortissait ses recommandations concernant les compagnes de jeu de la fillette d’un « Omnis masculus sexus absit nec assuescat viris delectari47 ». Or, cette séparation ne va faire que s’accentuer avec l’âge. En effet, on n’attend pas les mêmes comportements d’une jeune fille et d’un jeune garçon : « At puellam quoniam non perinde doctam volumus ac pudicam et probam, tota est parentum cura illo conferenda, ne quid ei adhaereat vitiosum et turpe, nihil per sensus corporis tale, nihil per nutrimentum irrepat48 ».

41Cependant, alors même que Vives semble vouloir attribuer à chaque enfant un rôle bien particulier, dans la famille et la société, en fonction de son sexe, les rôles attribués aux parents ne témoignent pas forcément d’une séparation aussi rigide. Déjà, dans son Llibre de les dones, Francesc Eiximenis employait le terme neutre « hom » pour qualifier l’individu chargé de prendre en charge l’éducation, indiquant par là qu’il ne souhaitait pas décider entre le père ou la mère. Luján, quant à lui, va plus loin, en accordant une place décisive au père : « Debes pues de quererle en fin para que en la vejez honre tus canas, y en la muerte herede tus riquezas; y esto pocas o ninguna vez lo hace el hijo cuando grande si el padre no lo crió bien en la niñez49 ». De même, c’est bien à un interlocuteur masculin qu’il s’adresse quand il écrit : « te quiero decir algo de lo que el padre con el pequeño hijo debe de hacer50 ». Bien sûr, on peut trouver des raisons pragmatiques à ce choix : d’une part, rappelons-le, Luján écrit pour un destinataire masculin, alors que Juan Luis Vives, qui écrit pour un destinataire féminin, met l’accent exclusivement sur le rôle de la mère. De même, le sexe des enfants change : Catherine d’Aragon a une fille, alors que les deux couples des colloques de Luján auront chacun un fils. Néanmoins, ce dernier auteur aurait tout aussi bien pu omettre d’aborder la question de l’éducation du jeune enfant, ou faire en sorte que Dorothée ne s’adresse, en la matière, qu’à Eulalie. S’il a décidé que celle-ci ne serait pas la destinataire des conseils, mais qu’ils seraient donnés, au contraire, à son mari Marcelo, c’est donc que Luján pense que le père a un rôle à jouer dans l’éducation de son fils, dès ses plus tendres années. Cette remarque doit nous inciter à relativiser la vision traditionnelle selon laquelle l’enfance comprendrait un « âge maternel » allant jusqu’à sept ans et un « âge paternel », qui débuterait ensuite, répartition notamment adoptée par Josué Villa Prieto51.

42Père et mère, en revanche, ont un but commun : préparer le petit enfant à son entrée dans la société. Cette dernière a dès le début un droit de regard sur l’enfant à naître, puisque la femme doit à tout prix protéger le bébé qu’elle porte dans son ventre, « de la cual […] no sólo ha de dar cuenta al sumo criador, y no sólo ha de dar cuenta a Dios, mas a la iglesia de su cristiano y a su marido del hijo52 ». La grossesse n’est donc pas quelque chose d’intime, que la femme devrait gérer seule dans le secret de son ventre : c’est, bien sûr, quelque chose qui concerne le couple, mais aussi toute la société, ou, du moins, cette société de chrétiens qu’est l’Église. Le corps de la femme enceinte dès lors n’est que, si l’on peut dire, le lieu d’hébergement d’un être qui est déjà relié à une entité bien plus vaste. Ce lien avec l’Église est d’ailleurs absolument capital chez Luján, et il insiste auprès du père :

No lo debe de procurar [no debe de procurar tener un hijo] para jugar con él, para chufar con él, ni para decir hijo tengo a quien haga heredero, mas debe procurarlo para que Dios tenga un siervo, y él a la vejez tenga un hijo que con honra le sustente la vida, y después de muerto viva en él su memoria53.

43Luján s’oppose ainsi autant aux possibles excès de l’affection du père, qui pourrait ne voir dans son enfant qu’un adorable petit être avec qui jouer et rire, qu’à l’impératif nobiliaire de produire un héritier pour la transmission du domaine. Selon lui, l’importance de l’enfant pour la société réside dans la piété religieuse et la piété filiale dont il sera capable de faire preuve, autrement dit dans sa capacité à créer du lien avec ses semblables et avec Dieu au sein de l’Église, mais aussi à maintenir le lien avec ses ancêtres, par un héritage qui serait moins fondé sur le patrimoine que sur l’affection.

44Le jeune enfant est donc, pour Luján, un être social en devenir, et il insiste régulièrement sur le fait que les comportements adoptés dès le plus jeune âge se développeront immanquablement à l’âge adulte : « que no consienta el padre al hijo desde niño ser truhán ni jugar, porque gran indicio es que el niño que fuere jugador que perderá a sí y a su hacienda desque grande54 ». Et il ajoute :

Dicen muchos padres: “Dejaldos jugar, que juegan dos maravedís”; sepan una cosa los padres, si no la saben, que el niño que cuando chiquito se atreve a jugar una agujeta, se atreverá cuando grande a jugar la capa y aun el sayo55.

45Ainsi, pour éviter le développement de ces comportements néfastes, notamment pour le patrimoine paternel, il faut éduquer les enfants dès le plus jeune âge : « si a un mancebo desde niño le encomienzan a enfrenar, al tiempo que le quieren ensillar o por mejor decir de los vicios apartar, ni tirará coces ni corcobos56 ». Du reste, c’est bien à cette tâche que se consacrent nos deux auteurs, et la meilleure preuve que l’éducation du jeune enfant est l’affaire de toute la société est précisément que Luján comme Vives cherchent, par l’écrit – et avec un certain succès, si l’on en croit le nombre d’exemplaires imprimés pour chacun des ouvrages – à s’introduire dans les foyers pour essayer d’organiser selon leurs propres vues les premières années de formation des enfants du XVIe siècle.

46De même, chez Vives, toute l’éducation de la petite fille est orientée vers le futur rôle que la société veut lui voir jouer : celui de maîtresse de maison. C’est pour cela que, dès toute petite, elle doit jouer à la dînette, afin de s’initier au maniement des ustensiles de cuisine, initiation poursuivie dès cinq ans par l’apprentissage de la cuisine, qui s’accompagne de celui des travaux d’aiguille, mais aussi de la lecture. Peut-être est-il en effet nécessaire de signaler, pour terminer, que Vives est l’un des plus ardents défenseurs de l’instruction féminine dans la mesure où, selon lui, une femme ignorante ne peut être vertueuse, comme il l’explique notamment dans le 4e chapitre de son Institutione foeminae christianae. C’est dans cette optique que, outre l’Institutione, il composera pour la jeune Marie Tudor, alors âgée de huit ans, toute une série d’ouvrages, tels le De ratione studii puerilis ou le Satellitium animi, sive symbola, en 1524. Rien d’étonnant à cela néanmoins : Marie, qui venait alors de sortir de la petite enfance et d’atteindre l’âge de raison, avait grand besoin de guides pour l’aider à choisir jour après jour entre bien et mal.

47Nous avons donc étudié dans ce travail deux textes publiés au XVIe siècle, qui, malgré leurs différences57, ont en commun d’aborder l’organisation de la vie familiale et domestique en s’inscrivant dans le courant humaniste et dans l’héritage érasmien. En ce sens, ils témoignent d’une évolution par rapport aux textes composés au Moyen Âge, et notamment avant le XVe siècle : une pédagogie moins coercitive, laissant la place au jeu, se développe alors en faveur, notamment, des jeunes enfants, qu’il convient de prendre en main très tôt afin qu’ils puissent parfaitement remplir leur rôle dans la société. Bien qu’elle ne constitue pas le sujet principal de nos textes, la petite enfance y bénéficie donc d’un regard renouvelé : sans éluder les spécificités de cet âge, nos auteurs tentent d’explorer le champ des apprentissages que peut potentiellement mener à bien un enfant de moins de sept ans.

48Nos pédagogues avaient-ils, pour autant, une vision réaliste du jeune enfant ? La question mérite d’autant plus d’être posée que les deux textes que nous avons abordés sont théoriques, et ne reflètent donc pas, dans l’ensemble, ce que sont les pratiques, mais ce qu’elles devraient être. Cependant, ils ont chacun été écrits avec des objectifs différents : le texte de Vives a été écrit pour une petite fille existante, et dans l’optique de mettre réellement en pratique le plan d’étude proposé. Celui de Luján, au contraire, ne concerne que des enfants fictifs. En outre, le dispositif discursif choisi par l’auteur implique que les personnages soient des stéréotypes, trop parfaits ou trop accablés de défauts pour être réels. S’opposent ainsi clairement deux couples : celui de Dorothée, qui fonctionne harmonieusement et dont les enfants sont très bien élevés, et celui d’Eulalie, d’abord réticente au mariage, puis mal mariée, et dont, enfin, les enfants sont mal élevés58. Si Vives a donc sans doute une connaissance plus directe de l’enfant qu’il souhaite soumettre à sa pédagogie et donc une vision plus réaliste de celui-ci, son projet est, en revanche, tout comme chez Luján, de former un individu idéal.

49Le petit enfant est en effet pour eux comme une ébauche, un être en devenir qui, en fonction de l’éducation qu’il reçoit, peut pencher du côté du vice ou de la vertu. Conscients de cette fragilité, nos auteurs s’attachent donc à proposer un plan d’éducation susceptible de former des individus vertueux pour aboutir à une société vertueuse. L’éducation des jeunes enfants n’est pas seulement, en effet, l’affaire d’une mère ou d’une nourrice. Elle est, comme nous l’avons montré, l’affaire d’un couple – et Luján est l’un des premiers auteurs hispaniques à insérer cette question de l’éducation des jeunes enfants dans un traité sur le mariage – mais aussi celle de toute la société, qui prépare ainsi son avenir.

Notes

1 P. de Luján, Coloquios matrimoniales, A. Rallo Gruss (éd.), Séville, Junta de Andalucía, Consejería de cultura, 2010, p. 194 : « De nombreux philosophes ont défini six âges, depuis la naissance d’un homme jusqu’à sa mort, c’est-à-dire : la petite enfance, l’enfance, la jeunesse, l’âge viril, la vieillesse et l’âge de la décrépitude. Le premier âge, celui de la petite enfance, dure jusqu’à sept ans, l’enfance dure jusqu’à seize ans, la jeunesse jusqu’à trente ans, l’âge viril jusqu’à cinquante-cinq ans, la vieillesse dure jusqu’à soixante-dix-huit ans, et l’âge de la décrépitude dure jusqu’à la mort ». Pour plus d’informations concernant la biographie de cet auteur, voir Asunción Rallo Gruss, « Cómo y para qué casarse en el Siglo de oro. Los Coloquios matrimoniales de Pedro de Luján », consultable à l’adresse suivante : http://www.bibliotecavirtualdeandalucia.es/opencms/lecturas-pendientes/007-coloquios_matrimoniales.html. Consultée le 16/06/2017. NB : sauf mention contraire, les traductions depuis une langue étrangère sont faites par l’auteur de l’article, qui porte donc la responsabilité de leurs erreurs et imprécisions.

2 Nous utiliserons la version latine de ce texte, c’est-à-dire sa version originale, et, quand cela sera nécessaire, la traduction de Juan Justiniano. Nous avons ainsi fait le choix d’étudier les textes qui se rapprochaient le plus de ceux que les lecteurs du XVIe siècle avaient pu avoir sous les yeux. Le lecteur qui le souhaite pourra par ailleurs se référer à l’édition contemporaine de la traduction de Justiniano : Juan Luis Vives, Instrucción de la muger christiana, E. T. Howe (ed.), Madrid, Fundación Universitaria Española, 1995. Du reste, l’édition latine des œuvres de J. L. Vives, dont certaines bénéficient d’une traduction en espagnol, est disponible à cette adresse : http://bivaldi.gva.es/estaticos/contenido.cmd?pagina=estaticos/vives/vives_inicio. On y trouvera également un certain nombre d’études qui permettent de mieux comprendre et de mettre en perspective l’œuvre de Vives.

3 Pour répondre à ces différentes questions, nous avons choisi de nous référer fréquemment aux textes. En effet, seule la citation précise des passages étudiés permet, nous semble-t-il, de restituer toutes les nuances de la pensée de l’auteur, afin de ne tomber ni dans l’idéalisme, ni dans la caricature.

4 S. Coussemaker, « Faut-il châtier les enfants ? Le Brevis tractatus de arte, disciplina et modo alendi et erudiendi filios, pueros et juvenes de R. Sánchez de Arévalo (v. 1453) et la question de la discipline chez un auteur castillan "humaniste" », Essais. Revue interdisciplinaire d’humanités – Éducation et Humanisme, N. Pelletier et D. Picco (dir.), 4, 2014, p. 15-40, p. 15.

5 Ibid, p. 16.

6 Ibid., p. 17. Pour plus de détails sur ce processus, voir S. Coussemaker, art. cit.

7 Pour plus de précisions, voir : C. Codet, Femmes et éducation en Espagne à l’aube des Temps modernes (1454-fin des années 1520), Thèse de doctorat soutenue le 28/11/2014 à l’ENS de Lyon. Thèse inédite, consultable à l’adresse suivante : https://tel.archives-ouvertes.fr/tel-01127107/document. Voir plus particulièrement p. 100-122.

8 Saint Jérôme, « Epistola CVII. Ad Laetam. De institutione filiae », dans Lettres, tome 5, traduction et introduction de Jérôme Labourt, Paris, Les belles lettres, 1955, p. 144-157, plus précisément p. 146 (« Qu’elle n’apprenne à écouter et à dire que ce qui est susceptible de lui inspirer la crainte de Dieu ; qu’on ne profère jamais des discours impurs devant elle ; qu’elle n’entende point de chants profanes, et que, balbutiant encore, elle apprenne à prononcer les Psaumes. […] Mettez-lui entre les mains des lettres en buis ou en ivoire ; faites en sorte qu’elle connaisse leur nom : elle s’instruira ainsi tout en jouant »).

9 Ainsi, dans les Castigos y doctrinas que un sabio daba a sus hijas (milieu du XVe siècle), on note la remarque suivante, à propos des jeunes femmes qui se maquillent : « dize bien sant Geronimo : “estas tales conposturas de fuera, señales son de los coraçones luxuriosos y malos” » (Castigos y doctrinas que un sabio daba a sus hijas, Rafael Herrera Guillén (éd.), Murcie, Biblioteca Saavedra Fajardo, 2005, p. 16. « Saint Jérôme le dit bien : ces soins que l’on apporte à l’apparence extérieure laissent présager des cœurs enclins à la luxure et au mal »). Dans cette optique, il convient de souligner l’importance de la Lettre XXII, « Ad Eustochium ».

10 Saint Jérôme, « Epistola CXXVIII. Ad Pacatulam », dans Lettres, tome 7, traduction et introduction de Jérôme Labourt, Paris : Les belles lettres, 1961, p. 148-153, plus précisément p. 148 (« Il est difficile d’écrire à une petite fille qui ne comprend pas encore ce qu’on lui dit, dont on ne connaît pas le caractère […] Comment exhorter à la continence une enfant qui demande des jouets, qui bégaie encore sur le sein de sa mère, et qui préfère les friandises aux plus beaux discours ? Celle qui s’endort en écoutant des contes de vieilles femmes concevra-t-elle les paroles sublimes de l’Apôtre et le style mystique des prophètes ? »).

11 Ibid., p. 150 (« Qu’elle se livre à ses jeux après avoir travaillé ; […] qu’elle se plaise à ce qu’elle est obligée d’apprendre, afin que l’étude soit pour elle plutôt un divertissement qu’un travail »).

12 F. Eiximenis, Llibre de les dones, Madrid, Bibliothèque Nationale d’Espagne, INC2019, fol. 14r. (« Selon ce qu’affirme Tullius, dans le De officiis, les petites filles et les jeunes filles n’ont pas le même âge. Car on les appelle communément petites filles jusqu’à dix ou douze ans, et de douze ans jusqu’à ce qu’une femme se marie, elle est appelée demoiselle »).

13 Idem, (« À la petite fille, dès lors qu’elle commence à avoir conscience d’elle-même et qu’elle a un peu de bon sens, on doit apprendre les choses qui concernent Dieu »).

14 Ibid., (« Deuxièmement, on doit lui enseigner à honorer son père et sa mère et à leur baiser les mains et à obéir à tout ce qu’ils lui ordonnent de faire [...]. Ils doivent encore lui apprendre à trembler devant eux et ils doivent souvent lui inspirer une grande peur d’être frappée et, parfois, si elle le mérite, qu’ils la frappent »).

15 S. Coussemaker, art. cit., p. 28.

16 Ibid., p. 22.

17 J. M. Parrish, « Education, Erasmian humanism and More’s Utopia », Oxford Review of Education, 36-5, 2010, p. 589-605, plus précisément p. 592 (« S’il y a bien un sujet qui est souvent mis en avant dans les écrits d’Érasme sur l’éducation, c’est l’importance de l’éducation dès la petite enfance. Il n’est jamais assez tôt pour commencer le processus, affirme Érasme »).

18 J. L. Vives, De Institutione foeminae christianae. Liber primus, C. Fantazzi et C. Matheeusen (Eds.), New York, Brill, 1996, p. 12 (« Marcus Fabius Quintillien, se préoccupant de l’éducation et de la formation de l’orateur, souhaite que l’on commence dès le berceau, considérant adéquat qu’on ne perde pas un instant si celui-ci peut être employé à son éducation et son instruction. Combien doit-on prendre davantage soin, dès lors, de l’éducation de la vierge chrétienne ? »). Juan Luis Vives (1492-1540) est originaire de Valence, mais ne passa en réalité que très peu de temps en Espagne. Il quitta en effet le pays dès 1509 pour suivre ses études, mais aussi pour échapper aux poursuites de l’Inquisition contre sa famille d’origine judéo-converse. Il vécut notamment en France, en Angleterre et dans l’actuelle Belgique. Proche d’Érasme, il publia toute une série d’œuvres dont plusieurs abordent la question de l’éducation, comme le De institutione foeminae christianae (1523), De ratione studii puerilis et Introductio ad sapientiam (1524), De disciplinis (1531)… Il se maria, mais n’eut pas d’enfants.

19 Vives, en revanche, écrit son livre à l’instigation de la mère de Marie Tudor, Catherine d’Aragon, à laquelle il dédie son ouvrage. L’importance qu’il donne au rôle de la mère doit donc également être appréciée en fonction de ces circonstances particulières d’écriture.

20 J. L. Vives, De institutione foeminae christianae…, op. cit., p. 154 (« Cela me rappelle d’avertir celles qui sont enceintes sur le fait que, tant que dure leur grossesse, elles ne doivent tomber ni dans l’ivresse, ni dans l’ivrognerie. Beaucoup d’enfants ont hérité pour toute leur vie des vices dans lesquels leurs mères étaient tombées durant la période de gestation. Et dans la mesure où le pouvoir de l’imagination sur le corps humain est incalculable, les femmes enceintes devraient prendre soin de ne pas nourrir de pensées qui soient violentes, monstrueuses, impures ou obscènes. Il faut également qu’elles évitent de voir des choses laides. Et si elles sont exposées à ce que cela leur arrive, qu’elles pensent auparavant à ce qu’elles peuvent trouver, de sorte que l’enfant en leur sein ne puisse recevoir aucun mal d’une vision inattendue »).

21 P. de Luján, op. cit., p. 124 (« Si la nourriture que la mère prend et mange est la même que celle qui nourrit le bébé (selon ce que dit la médecine), il est clair que si la mère mange de bonnes choses, cela donnera de la bonne nourriture, et que si elle en mange de mauvaises, la nourriture sera mauvaise »).

22 Ibid., p. 125 (« De nombreux médecins disent encore que la femme enceinte ne doit pas boire de vin, à cause des maladies comme la goutte ou des problèmes de cœur qui peuvent apparaître chez l’enfant »).

23 Ibid., p. 128 (« Je veux dire qu’à partir du moment où la femme est enceinte, il est très juste que son mari la serve et prenne soin d’elle, dans la mesure où il ne peut faire autant pour elle avant son accouchement qu’elle ne fait pour lui en lui donnant un fils »).

24 Ibid., p. 135 (« Il y a trois choses que n’importe quelle femme chrétienne doit faire juste après avoir accouché : la première est de rendre grâce à Dieu pour le bon déroulement de l’accouchement ; la deuxième chose que la femme doit faire est de Lui offrir l’enfant, dans la mesure où Il a jugé bon de le laisser voir la lumière de cette vie, et, dès lors, qu’il reçoive la grâce d’être toujours à Son service ; de même la femme doit, troisièmement, après qu’elle a eu une montée de lait, en donner à téter à l’enfant, car il paraît bien monstrueux qu’elle ait accouché d’un bébé sorti de ses entrailles et qu’une autre femme lui donne le sein »).

25 Ibid., p. 142 (« Quant à ce que tu m’as demandé en deuxième lieu, à savoir combien de temps le bébé doit téter, on ne peut donner de règle certaine sur ce point, car selon le caractère, la force ou la faiblesse du bébé, il doit téter on ne pas téter ; il y a des enfants pour lesquels un an suffit, et d’autres pour lesquels deux ans ne suffisent pas »).

26 Ibid., p. 138 (« Qu’elle soit une personne très saine en ce qui concerne la santé du corps, car c’est une règle tout à fait infaillible : du lait bon ou mauvais que nous tétons dans notre enfance dépend en grande partie la santé que nous aurons tout au long de notre vie »).

27 Ibid., p. 142 (« Les choses qui rendent le lait bon sont celles-ci, ou du moins certaines d’entre elles : des bouillons de bonne viande, du verre pilé, du vin très allongé, de la viande bonne et fraîche, de l’anis, dormir beaucoup, manger du pain bis, et avoir peu de contrariétés ; les choses qui nuisent à la qualité du lait sont celles-ci : le vin non dilué, manger ou boire avec une autre femme qui allaite arrête le lait, beaucoup de poivre également, ou encore la graine de romarin, manger beaucoup de sel ou des choses salées, manger du pain sec, ou manger beaucoup de fromage, de vinaigre, tomber enceinte, être très triste, ou s’arrêter d’allaiter durant une journée »). On peut être étonné de trouver des recommandations aussi précises concernant cette question sous la plume d’un auteur masculin. Rappelons néanmoins, comme nous l’avons dit en introduction, qu’il parle par le truchement d’un personnage féminin, Dorothée, qui, en tant que femme, est donc pleinement légitime pour aborder ces questions. Du reste, le XVIe siècle est justement l’époque où les hommes cherchent à prendre la main sur des savoirs jusque là réservés aux femmes, à savoir ceux qui concernent la gynécologie et la grossesse. Le Libro del arte de las comadres e madrinas, de Damián Carbón (1541), notamment, témoigne de cette évolution.

28 J. Justiniano, Instrucción de la muger christiana [1528], Madrid, impr. de don Benito Cano, 1793, p. 3 (« Que la langue des nourrices ne soit pas viciée, c’est-à-dire rustique ou grossière, car ce qui s’établit une fois sur la tendre langue de l’enfant est semblable à la teinture du tissu que l’on n’arrive jamais, ou très difficilement, à enlever »).

29 Op. cit. (« c’est pourquoi Chrysippe, philosophe fort sage, exigeait que les nourrices soient avisées et bonnes […] point auquel il n’est pas nécessaire de faire aussi attention pour les garçons que pour les filles »).

30 P. de Luján, op. cit., p. 138 (« il est également mauvais pour la femme que la nourrice soit belle (qui plus est si le mari est enclin à manger à tous les râteliers) »).

31 J. L. Vives, De institutione…, liber primus, éd. cit., p. 12 (« Une mère pense que sa fille est plus à elle quand elle ne l’a pas seulement portée en son sein et lui a donné naissance, mais aussi quand elle l’a sans cesse portée dans ses bras quand c’était un nouveau-né, quand elle en a pris soin, l’a nourrie de son propre sang, l’a bercée dans ses bras quand elle dormait, a écouté amoureusement ses premiers éclats de rire joyeux et l’a embrassée, a entendu avec joie ses premiers balbutiements et l’a aidée à parler, l’a pressée contre son cœur, en lui souhaitant toutes sortes de bénédictions du ciel. Ces choses à leur tour engendreront une telle dévotion filiale chez la fille pour sa mère que celle-ci lui deviendra plus chère tant elle a reçu d’amour de sa part dans ses tendres années »).

32 P. de Luján, op. cit., p. 134 (« Quelle joie reçoit la mère quand elle voit son fils rire, faire un petit hoquet avant de pleurer, demander son repas, mettre ses mains sur ses seins, et même tirer sur sa coiffe, promener ses mains sur les mentons de ses parents, dire mille petits mots rigolos et tant d’autres choses ! »).

33 Ibid., p. 143 (« Eulalie : Alors, il n’est pas bon d’avoir une petite amulette pour l’empêcher de pleurer ? / Dorothée : Non, évidemment. / Eulalie : Eh bien une vieille m’en a donné une pour le moment où j’accoucherai, mais puisqu’il en est ainsi, je la brûlerai. / Dorothée : Tu agiras là comme une chrétienne, et même comme une femme sage. […] La véritable amulette que nous devons donner aux enfants est de les recommander à Dieu, et de leur donner les évangiles, qui constituent une amulette bonne, sainte et profitable »).

34 D. Carbón, Libro del arte de las comadres o madrinas y del regimiento de las preñadas y paridas y de los niños, D. García Gutiérez (éd.), Saragosse, ANUBAR ediciones, 2000, p. 64. On trouve également dans cet ouvrage, à partir de la p. 84, des informations sur les premiers instants de l’enfant, juste après l’accouchement. Ce texte est, par ailleurs, intéressant pour notre propos dans la mesure où il témoigne du phénomène que nous avons évoqué plus haut, à savoir la volonté de faire passer progressivement les savoirs concernant la grossesse et l’accouchement dans le domaine de la médecine universitaire, réservée aux hommes. Damián Carbón considère en effet que les commères sont désormais incompétentes, et qu’elles ont besoin d’un manuel – le sien, en l’occurrence – pour se former. Autrement dit : un homme vient, par un écrit, s’introduire dans une chaîne de transmission du savoir qui était, jusque-là, essentiellement orale et féminine. Pour plus de précisions sur cette question, voir : C. Codet, « The influence of the publication of early midwifery and apothecary books on the medical practices of women », dans Spaces of knowledge. Four Dimensions of Medieval Thought, Newcastle, Cambridge Scholars Publishing, 2015, p. 15-25.

35 J. L. Vives, De institutione…liber primus, éd. cit., p. 18 (« Et même alors, sous la forme de jeu, faites en sorte qu’elle s’exerce sur des choses qui lui serviront plus tard. Faites en sorte qu’elle soit édifiée par de chastes contes, et éloignez d’elle les poupées, qui sont comme des idoles et enseignent aux petites filles à désirer les ornements et les raffinements. J’opterais plutôt pour ces jouets faits en étain ou en plomb qui représentent des objets du foyer, qui sont si communs ici en Belgique. C’est un passe-temps amusant pour l’enfant et en même temps, elle apprend les noms et les usages de plusieurs choses sans même s’en rendre compte »). Il est à noter que ce passage n’apparaît pas dans la traduction espagnole de Justiniano. Sans doute est-ce dû au fait que la remarque de l’humaniste valencien concerne particulièrement la Belgique, et que Justiniano a dû estimer qu’elle serait de peu de profit à des Espagnols incapables peut-être de trouver sur leur sol ces fameux ustensiles en métal si utiles à l’éducation de la petite fille.

36 Ibid., p. 18 (« À l’âge où la petite fille semblera prête à apprendre les lettres et à acquérir certaines connaissances pratiques, faites-en sorte qu’elle commence par apprendre des choses qui contribuent à cultiver son esprit et soient bonnes pour le soin et l’organisation de la maison. Je ne prescris pas d’âge précis. Certains ont pensé que cela devait commencer à sept ans, comme Aristote ou Erathostène. D’autres ont préféré l’âge de quatre ou cinq ans, comme Chrysippe et Quintilien. Je laisse ce choix à la discrétion des parents, qui seront guidés par le caractère et les qualités de l’enfant, du moment, bien sûr, qu’ils ne le gâtent pas par excès d’indulgence »).

37 Ibid., p. 16 (« Dès lors, dans les jeux et les amusements dont cet âge a besoin, faites-en sorte que tout ce qui puisse aller à l’encontre d’une éducation convenable soit proscrit, faites-en sorte que rien d’obscène ne puisse faire irruption dans son âme, et ne la laissez pas devenir bavarde »).

38 Ibid., p. 14 (« Une fois qu’elle a été sevrée et a commencé à parler et à marcher, que tous ses jeux se fassent avec des fillettes de son âge, en présence de sa mère, d’une nourrice ou d’une femme probe d’âge mûr, qui modérera ces passe-temps et les plaisirs de leur esprit et les orientera vers le bien et la vertu »).

39 Op. cit. (« À cet âge qui ne peut distinguer entre bien et mal, qu’elle n’apprenne rien qui touche au mal, et son esprit encore immature doit être imprégné de saines opinions »).

40 Ibid., p. 16 (« Les parents doivent faire attention de n’approuver aucune action inconvenante de sa part, que ce soit par des rires, par des mots ou des gestes ou, pire encore, en accueillant cela avec des baisers et des embrassades. La petite fille essayera souvent de refaire ce qui, pense-t-elle, fait particulièrement plaisir à ses parents. Faites-en sorte qu’au cours de ses premières années tout soit chaste et pur en ce qui concerne les mœurs, que l’on voit, pour ainsi dire, se dessiner dans les habitudes de l’enfance »).

41 Si, dans son acception moderne, ce terme correspond au français « punition », ce n’était pas le cas à l’époque de Luján. Il peut, en effet, simplement correspondre à l’idée d’ « admonestation », comme le montre le titre du traité évoqué plus haut : Castigos y doctrinas que un sabio daba a sus hijas.

42 P. de Luján, op. cit., p. 147 (« Il y a de nombreux jeunes gens qui, depuis leur plus jeune âge, sont bons et enclins au bien, mais il y en a des milliards d’autres qui sont enclins à faire le mal, de sorte qu’aux uns comme aux autres la correction est profitable dès le plus jeune âge, car ainsi, chez celui qui est bon et en qui la nature a mis de bonnes inclinations, elles prévaudront, et chez celui qui est mauvais et en qui la nature en a mis de mauvaises, la correction y remédiera, car les bonnes habitudes prévalent toujours contre les mauvais penchants »).

43 J. Parrish, art. cit., p. 597.

44 J. L. Vives, De institutione…, liber primus, éd. cit., p. 18 (« Elle apprendra donc, en même temps que la lecture, le travail de la laine et du lin, deux arts qui, de l’âge de l’innocence, sont passés à la postérité, qui sont d’une grande utilité pour la gestion d’un ménage et contribuent à la sobriété du foyer, et qui doivent être l’une des premières préoccupations des femmes »).

45 Celle-ci est, par ailleurs, directement citée en exemple, non seulement dans la lettre dédicatoire qui accompagne l’ouvrage, mais aussi en son sein, et notamment en ce qui concerne l’apprentissage des travaux d’aiguille, que la reine Isabelle la Catholique, mère de Catherine, avait voulu mettre en place pour toutes ses filles, selon Vives (ibid., p. 22).

46 Ibid., p. 24 (« Elle apprendra, de plus, l’art de cuisiner, non pas cet art vulgaire que l’on trouve dans les tavernes de bas étage et qui consiste à servir à un grand nombre de convives d’énormes quantités de nourriture, où l’on emploie des cuisiniers rémunérés, non pas celui qui tend vers le plaisir et la gourmandise, mais un art sensible, raffiné, modéré et frugal grâce auquel, avant son mariage, elle préparera la nourriture de ses parents et de ses frères et sœurs, et, une fois mariée, celle de son mari »).

47 Ibid., p. 14 (« Que tous les individus de sexe masculin soient exclus, de sorte que la petite fille ne soit pas habituée à trouver du plaisir dans la compagnie des hommes »).

48 Ibid., p. 14 (« Toutefois, dans la mesure où l’on attend d’une jeune fille qu’elle soit moins savante que chaste et vertueuse, les parents doivent faire attention à ce qu’elle ne soit pas souillée par quoi que ce soit d’immoral ou de déshonorant, et à ce qu’elle n’acquière rien de la sorte par ses sens ou par l’éducation qu’elle recevra dans ses jeunes années »).

49 P. de Luján, op. cit., p. 144 (« Tu dois donc l’aimer, en somme, pour que, quand tu seras vieux, il honore ton grand âge, et que, quand tu seras mort, il hérite de tes richesses ; et cela, l’enfant le fait rarement voire jamais si son père ne l’a pas bien élevé dans son enfance »). Nous soulignons.

50 Ibid., p. 145 (« Je veux te dire un mot sur ce que le père doit faire avec son jeune enfant »).

51 J. Villa Prieto, « La educación de los niños pequeños en el ámbito familiar durante la Edad Media tardía », Tiempo y sociedad, 6, 2011, p. 79-122. Source : https://www.academia.edu. Consulté le 06/06/2017. Version non paginée. Du reste, et bien que l’auteur de l’article ne le précise pas, cette répartition ne pourrait valoir, au mieux, que pour les garçons, l’éducation des filles obéissant à d’autres processus.

52 P. de Luján, op. cit., p. 118 (« …dont elle ne doit pas seulement rendre compte au Créateur suprême, dont elle ne doit pas seulement rendre compte à Dieu, mais aussi à l’Église, puisque c’est un chrétien, et à son mari, puisque c’est son enfant »).

53 Ibid., p. 144 (« Il ne doit pas vouloir un enfant pour jouer avec lui, pour s’amuser avec lui, pour dire qu’il a un fils dont il fera son héritier, mais il doit le vouloir pour que Dieu ait un serviteur, et que lui, dans sa vieillesse, il ait un fils qui, de façon honorable, le soutiendra, et en qui, après sa mort, perdurera sa mémoire »).

54 Ibid., p. 150 (« Que le père refuse que son fils se livre à la tromperie ou aux jeux d’argent, car, si l’enfant est joueur, nul doute qu’il entraînera sa perte et celle de son domaine dès qu’il sera grand »).

55 Ibid., p. 151 (« Beaucoup de pères disent : « Laissez-les jouer, ils ne jouent que deux maravédis ». Que les pères sachent une chose : si l’enfant, quand il est petit, ose mettre en jeu une aiguillette, il osera mettre en jeu quand il sera grand sa cape et même sa chemise »).

56 Ibid., p. 145 (« Si vous commencez à mettre des rênes au jeune homme dès son enfance, quand on voudra le seller ou, pour mieux dire, l’éloigner des vices, il ne donnera ni coups de sabots ni ruades »).

57 Rappelons en effet que ces deux œuvres furent composées avec presque un quart de siècle d’écart, dans des lieux différents (Bruges pour Vives, Séville pour Luján) et pour un public différent : le texte de Vives s’adresse, a priori, à un lectorat féminin et concerne avant tout l’éducation d’une petite fille, tandis que celui de Luján a un dédicataire masculin (don Juan Carlos de Guzmán, comte de Niebla), et se consacre d’abord à l’éducation d’un garçon.

58 Tous ces problèmes, cependant, trouvent leur solution grâce aux sages conseils de Dorothée ou de son fils.

Pour citer ce document

Cécile Codet, «Éduquer le petit enfant au XVIe siècle : premiers pas vers l’individu idéal selon J. L. Vives et P. de Luján», Histoire culturelle de l'Europe [En ligne], Revue d'histoire culturelle de l'Europe, Regards portés sur la petite enfance en Europe (Moyen Âge-XVIIIe siècle), Conceptions philosophiques, religieuses et politiques de la petite enfance, Education, formation et transmission,mis à jour le : 15/01/2018,URL : http://kmrsh.unicaen.fr/mrsh/hce/index.php?id=527.

Quelques mots à propos de : Cécile Codet

Centre Interuniversitaire d’Histoire et d’Archéologie Médiévale (UMR5648)

Cécile CODET est normalienne, professeur agrégé d’espagnol et docteur en études hispaniques, après avoir soutenu, en 2014, une thèse intitulée « Femmes et éducation en Espagne à l’aube des Temps modernes (1454-fin des années 1520) », sous la direction de Carlos Heusch. En tant que chercheur associé au Centre Interuniversitaire d’Histoire et d’Archéologie Médiévale (UMR5648), elle travaille sur les questions touchant à l’éducation, notamment à l’aide d’ouvrages théoriques, mais s’intéresse aussi à la vie familiale et aux problématiques liées au genre dans l’Espagne de la fin du Moyen Âge et du début de l’Epoque moderne. Récemment, elle a notamment publié : « The influence of the publication of early midwifery and apothecary books on the medical practices of women », dans Spaces of knowledge. Four Dimensions of Medieval Thought, Newcastle : Cambridge Scholars Publishing, 2015, p. 15-25 ; « Genre et parentalité : notes sur la théorisation des rôles du père et de la mère en Espagne à la fin du Moyen Âge », Cahiers d’études hispaniques médiévales, 39, 2016, p. 29-38 et « Hembras, varones y criaturas intermedias en el tratado sobre la demasía del vestir de Hernando de Talavera », Cahiers d’études hispaniques médiévales, 39, 2016, p. 137-146