Histoire culturelle de l'Europe

Pierre Nevoux

L’Espagnole anglaise (1613) et le Persiles (1617) de Cervantès ou la déconstruction d’une propagande espagnole contre le Septentrion protestant

Article

Résumé

Cette étude s’intéresse aux reflets de la légende noire anti-anglaise dans la littérature espagnole du début du XVIIe siècle, et plus précisément dans deux œuvres de Miguel de Cervantès, une nouvelle (L’Espagnole anglaise) et le Persiles, roman posthume publié en 1617. Après avoir rappelé comment la légende noire anti-anglaise s’est développée en Espagne à la fin du XVIe siècle, en riposte aux attaques émanant du nord de l’Europe contre l’Espagne, l’article met en évidence chez Cervantès une atténuation du sentiment anti-anglais, plus encore dans la seconde œuvre étudiée que dans la première où l’héroïne apparaît comme un pont entre deux mondes. Dans le roman, postérieur, Cervantès s’amuse à déconstruire l’opposition entre le septentrion et le midi, invitant sans doute par là le lecteur à se soustraire aux idées reçues, et donc aux légendes noires.

Abstract

The article deals with the reflections of the anti-Spanish black legend in Spanish literature at the beginning of the 17th century, and more precisely to two pieces of work by Cervantes, a short story, La española inglesa, and The Labors of Persiles and Sigismunda, a posthumous novel published in 1617. After reminding the reader of the way the anti-English black legend developed at the end of the 17th century as a reaction to the attacks from Northern Europe against Spain, the article points to the abatement of the anti-Spanish feeeling by Cervantes, and more so in the second piece of work than in the first one where the female hero appears as a link between two worlds. In the novel, Cervantes spent his time deconstructing the opposition between the septentrion and the south, thus inviting the reader to eschew preconceived ideas, and therefore black legends.

Texte intégral

1Si elle fut précédée aux xive et xve siècles par des écrits italiens1, la propagande antiespagnole des xvie et xviie siècles – à l’origine de la notion de « légende noire », objet de ce volume – fut largement alimentée par l’Europe du Nord. La rivalité politique et le refus des intromissions espagnoles entraîna certes une intense activité des publicistes français2 (que l’on songe à l’anonyme Anti-Espagnol de 15903, à la collective Satire Ménippée4 publiée en 1594 ou à la guerre des libelles auxquelles se livrèrent certaines des meilleures plumes des deux pays en 16355). Mais, plus encore, ce sont les provinces rebelles des Pays-Bas, l’Angleterre et les principautés allemandes acquises à la Réforme qui multiplièrent les pamphlets antiespagnols. Ceux-ci se concentraient sur une série de topiques : l’inhumanité de l’Inquisition mais aussi le sémitisme prétendument généralisé de la population ibérique, les exactions commises par les tercios pendant la guerre des Flandres, semblables à celles commises en Amérique par les conquistadores et, bien sûr, le fanatisme attribué à Philippe II6.

2En riposte à cette vision hostile, une autre « légende noire » se développa en Espagne contre le Septentrion, et l’Angleterre était la cible prioritaire de cette région aux contours flottants et schématiquement conçue comme les parages de l’hérésie et de l’anomie, voire de la barbarie. Ces représentations furent en particulier fomentées par des historiographes religieux comme le jésuite Pedro de Ribadeneyra, qui prit l’Angleterre pour cible dans son Historia eclesiástica del cisma de Inglaterra (Madrid, 1588) ou le hiéronymite Diego de Yepes, auteur d’une Historia particular de la persecución de Inglaterra y de los martirios más insignes que en ella ha habido en ella desde el año 1570 (Madrid, 1599). Présenté comme le négatif de l’Espagne, le Septentrion protestant fonctionnait pour ces auteurs – parmi d’autres – comme un révélateur de ce qu’ils estimaient devoir être le fondement de la communauté espagnole : en premier lieu la pureté du catholicisme et la loyauté au monarque.

3C’est en réponse à cet imaginaire politico-religieux d’un antagonisme entre Espagne et Septentrion que nous proposons de lire L’Espagnole anglaise (1613) et le Persilès (1617) de Miguel de Cervantès. A première vue, ces deux « histoires septentrionales » apparentées au roman grec7 se fondent respectivement sur une scission entre Angleterre et Espagne, puis entre Nord et Sud, frontières géographiques recoupant une démarcation entre hérésie (ou paganisme) et vraie foi catholique, entre coutumes barbares et mœurs policées. Mais Cervantès ne sollicite cet horizon d’attente que pour mieux le miner (dans L’Espagnole anglaise) ou pour le contourner (dans le Persiles).

L’imaginaire anti-nordique en Espagne : origines, motifs, fonctions et rhétorique

4Sans doute serait-il vain de chercher un commencement absolu à une hostilité espagnole à l’encontre de l’Angleterre et du Septentrion, car des topiques sur les différentes nations existent depuis au moins l’Antiquité, et on en trouve toujours des précédents8. En tout état de cause, cette mauvaise réputation ne fut pas la seule à circuler. En effet, c’est dans le Nord extrême, au-delà des mythiques monts Riphées, que les Anciens plaçaient le séjour des Hyperboréens, modèles d’une humanité supérieure et bienheureuse. Antonio de Torquemada, par exemple, s’en souvenait dans son Jardín de flores curiosas, une miscellanée largement diffusée dans l’Espagne du Siècle d’Or9.

5Quant à l’Angleterre, un cosmographe aussi réputé qu’Abraham Ortelius la présentait comme une île fertile et tempérée, exempte de loups et autres bêtes nuisibles10. Quelle que soit son inexactitude, cette notation naturaliste a une valeur symbolique. Elle correspond en effet à la vision d’une terre bénie et d’une école de vertus, pouvant se prévaloir d’une évangélisation précoce, attribuée à Joseph d’Arimathie11. Par ailleurs, dans la littérature de fiction, l’Angleterre du roi Arthur apparaissait alors comme le foyer premier des valeurs chevaleresques, au service de la Chrétienté. Ainsi, pour ne citer que l’Amadís de Gaula (1508) de Garcí Rodríguez de Montalvo, texte fondateur des romans de chevalerie en Espagne, c’est depuis la cour de Londres et des îles britanniques que l’aventure prend son envol vers Constantinople et le combat contre les Infidèles12.

6Assurément, le point d’inflexion dans l’image de l’Angleterre en Espagne est le schisme provoqué en 1534 par Henri VIII et son Acte de Souveraineté ; le titre choisi pour son traité par Ribadeneyra suffit d’ailleurs à l’attester. Après ce rejet de l’autorité papale en matière religieuse, c’est bien sûr l’officialisation d’un culte réformé sous Édouard VI puis Élisabeth Ire qui provoqua l’indignation dans les pays catholiques. Que l’anglicanisme et la Réforme soient les catalyseurs ayant précipité la cristallisation d’un imaginaire hostile à l’Angleterre est du reste confirmé – a contrario – par l’éclosion de divers textes espagnols célébrant l’île comme une nouvelle Arcadie pendant le bref retour au catholicisme sous Marie Tudor, épouse de Philippe II, de 1553 à 155813. Mais c’est surtout le retour de Londres aux premiers rangs de la scène européenne, et la rivalité pour la suprématie navale, qui suscite l’essor d’une propagande anti-anglaise en Espagne. Plus précisément, le tournant est marqué par les années 1580, avec le retour à une guerre ouverte les deux pays suite au pillage par Drake de la Galice en 1585, attaque qui, après une longue préparation, amènera en 1588 la tentative ratée d’invasion de l’Angleterre par l’Invincible Armada14.

7Jusqu’à un certain point, cet imaginaire anti-anglais recoupe les lieux communs en Espagne lancés contre le Septentrion – une zone aux limites imprécises mais embrassant souvent l’ensemble des pays touchés par la Réforme, y compris la France huguenote. Un seul exemple suffira pour résumer les divers traits décochés contre le Septentrion par des plumes espagnoles. On le trouve dans le Diálogo político del estado de Alemania, rédigé en 1631 par l’évêque Juan de Palafox :

¿Qué hallaréis en Suecia y Noruega, sino una obscuridad y tinieblas, todos herejes, idólatras, hechiceros, pobres, míseros, sin policía ni uso de razón humana; tierras estériles, viviendo en los montes como salvajes fieras?

8Chez d’autres auteurs comme Huarte de San Juan, Juan de Mariana, Lope de Vega ou Baltasar Gracián, pour ne nommer que les plus célèbres, on retrouve les mêmes motifs jusqu’à la seconde moitié au moins du xviie siècle : dans le Septentrion, l’obscurité du ciel est à l’image des habitants, livrés à l’hérésie, à la sorcellerie et la barbarie15.

9Dans le cas précis de l’Angleterre, sa mauvaise réputation fut en bonne partie formalisée en Espagne par Pedro de Ribadeneyra (1526-1589) et Diego de Yepes (1530-1613). Le premier fut une figure éminente de la Compagnie de Jésus dans la péninsule Ibérique. Grand prédicateur, il occupa aussi diverses responsabilités dans son ordre et connut directement plusieurs zones conflictuelles de l’Europe de son temps : l’Italie, les Pays-Bas, l’Allemagne, l’Angleterre. Après s’être retiré à Tolède à l’âge de 48 ans, il consacra le reste de sa vie à l’écriture, composant notamment la biographie des trois premiers généraux de la Compagnie, une Flos sanctorum largement diffusée, ainsi que des traités moraux et notre Historia eclesiástica del cisma de Inglaterra, dont les deux premiers livres furent publiés en hâte avant le départ de l’Armada vers l’Angleterre, en 1588. Partisan d’une politique interventionniste contre l’hérésie nordique, Ribadeneyra est sans doute l’auteur ayant exprimé le plus efficacement la vision du monde binaire, pour ne pas dire manichéenne, qui prévalut en Espagne sous Philippe II16.

10Diego de Yepes, pour sa part, remplit plusieurs charges dans l’ordre de Saint Jérôme, avant d’être le directeur de conscience et biographe de Thérèse d’Avila, puis le confesseur de Philippe II – de 1594 à la mort du monarque en 1598. C’est à peine un an plus tard, en 1599 (année où il devint évêque de Tarazona), que Yepes adressa au jeune Philippe III son Historia particular de la persecución de Inglaterra, pour inviter le nouveau monarque à suivre les pas de son père dans une défense offensive du catholicisme.

11Chez Ribadeneyra et Yepes, qui font une synthèse des sources antérieures hostiles à l’anglicanisme et aux monarques anglais17, il est clair (mais tout à fait implicite) que la légende noire anti-anglaise est une contre-légende. Puisque l’Angleterre est l’un des foyers actifs de la propagande antiespagnole, nos deux religieux – tous deux proches du pouvoir monarchique – retournent à l’envoyeur ses attaques, point par point.

12À la suite de l’Apologie de Guillaume d’Orange (1581), les libellistes protestants osent donc dépeindre Philippe II en souverain tyrannique et perfide, incestueux, meurtrier de son fils don Carlos et de sa troisième épouse, Isabelle de Valois18 ? Plutôt que de réfuter la calomnie – ce qui signifierait reconnaître son existence, et donc l’outrage causé à la réputation du Roi Prudent –, Yepes et Ribadeneyra tirent un portrait encore plus accablant de Henri VIII, qui devient sous leur plume un contre-modèle absolu de la figure monarchique. D’abord souverain « illustrissime » et grand « défenseur de la foi » tant qu’il demeura fidèle à sa sainte femme Catherine, fille des Rois Catholiques, il tomba dans une parfaite déchéance dès lors qu’il la rejeta pour Ann Boleyn.

13Or, développe Ribadeneyra dans un portrait tout en nuances, non seulement celle-ci était une bâtarde – elle n’était que « la fille de la femme de Lord Boleyn », écrit-il malicieusement – ; mais Henri VIII avait déjà eu une liaison avec la sœur et même la mère d’Ann avant de leur préférer celle-ci. Mieux encore, Ann n’était autre que la fille du monarque lui-même19. Enfin, puisque Henri VIII fit décapiter Ann Boleyn, avant de réserver le même sort à deux autres de ses six épouses, il aura donc commis avec la seule Ann les trois péchés imputés par ses détracteurs à Philippe II : l’inceste, l’infanticide, le meurtre de l’épouse … Trois en une ! Après cette union bestiale (souffle alors le jésuite), rien d’étonnant à ce que Henri VIII, livré dès lors à ses passions les plus basses – concupiscence, cupidité et orgueil démesurés –, ait répudié la sainte Catherine d’Aragon, perdu tout respect à la loi, à l’autorité du pape et aux privilèges ecclésiastiques20. À côté du portrait d’un tel monstre, en lequel on a vu l’un des modèles de Barbe-Bleue, Philippe II apparaît assurément comme un roi d’une sagesse exemplaire.

14Ribadeneyra et Yepes ripostent avec le même sens de la mesure à d’autres arguments antiespagnols escrimés par la propagande septentrionale. Avant tout, ils répondent aux attaques lancées contre le Saint-Office en fustigeant les persécutions anglaises contre les catholiques. Pour rendre odieuse la « barbare cruauté » des hérétiques anglicans, Ribadeneyra relate ainsi avec force détails les supplices les plus ignobles dont furent victimes des catholiques, comme ceux infligés en 1535 à dix-huit chartreux sous le chêne de Tyburn21 ; de même, Diego de Yepes consacre près de la moitié des neuf cents pages de son traité – et notamment les livres IV et V – à égrener ces martyres.

15Nos auteurs s’insurgent également contre la rapacité des monarques anglais et de leurs corsaires, qui n’a rien à envier – doit-on comprendre – à l’avidité reprochée aux conquistadors espagnols. Ribadeneyra dépeint en particulier un Henri VIII vénal, dépouillant les monastères et masquant sa cupidité sous de faux prétextes22.

16Par ailleurs, si les publicistes hollandais ou anglais dénoncent les exactions commises par les troupes espagnoles dans les Provinces-Unies et contestent la légitimité d’un roi espagnol faisant la guerre à ses propres sujets, Ribadeneyra accuse quant à lui Henri VIII d’avoir usurpé en 1542 le titre de « roi de toute l’Hibernie ». En effet, écrit le jésuite, les rois d’Angleterre jouissaient certes depuis Henri II (au xiie siècle) du titre de « seigneurs d’Hibernie » – un droit que leur avait concédé la papauté afin qu’ils réduisent les guerres intestines entre clans et qu’ils veillent au respect du culte romain. Mais, en renouvelant en Irlande les persécutions déjà menées en Angleterre contre les catholiques, Henri VIII et ses successeurs se sont rendus coupables de « tyranniser » cette île23.

17Mentionnons un dernier point : face à la galerie des schismatiques infâmes, Ribadeneyra puis Yepes opposent une série d’illustres catholiques évoqués comme des saints : Catherine d’Aragon, Marie Tudor, Marie Stuart, Thomas More, et toute la litanie des martyrs dont Diego de Yepes relate l’héroïque constance sur la moitié de ses 900 pages. Cette écriture en diptyques – portraits de saints vs portraits de damnés – confirme que, régulièrement, la légende noire porte en creux une légende rose. À tout démon son ange. La vitupération complète fréquemment l’apologie, même quand celle-ci reste implicite.

18Monstruosité de Henri VIII (et de sa fille Élisabeth), inhumanité des persécutions contre les catholiques, rapacité des monarques et de leurs corsaires des Inquisiteurs, tyrannie anglaise en Irlande … Tous ces motifs – et d’autres encore – ont donc pour fonction de reporter contre l’Angleterre protestante des accusations dont l’Espagne elle-même était l’objet. Ainsi, bien que les ouvrages de Ribadeneyra et de Yepes s’affichent comme historiographiques, visant une édification morale et religieuse, ils constituent aussi des textes de propagande politique. Si Ribadeneyra s’empresse de faire paraître les deux premiers livres de son Cisma avant le départ de la Gran Armada vers l’Angleterre, en 1588, c’est qu’il souhaite soutenir l’offensive préparée par Philippe II en mobilisant les populations lettrées. Car, pour lui, il n’est pas de meilleure défense pour préserver la cohésion en Espagne que d’aller combattre l’hérésie jusqu’à l’étranger – par une sorte de droit d’ingérence avant la lettre. En effet, argumente-t-il, les Anglais soutiennent les rebelles hollandais et nouent des alliances avec tous les ennemis ou rivaux de la Monarchie Hispanique. De plus, il est plus difficile d’assurer l’intégrité de la foi catholique dans la Péninsule tant que des étrangers, notamment les marchands anglais, y introduisent des discours ou des livres hérétiques24. Or, le jésuite estime qu’il ne saurait y avoir d’harmonie dans une société où cohabiteraient des sujets de confessions diverses25 – un jugement que de nombreux exemples semblent alors légitimer, notamment la France des guerres de religion. Après le désastre de l’Invincible Armada – ainsi surnommée ironiquement par les Anglais –, la réédition du Cisma en 1594 à Anvers (au cœur des conflits confessionnels européens), puis l’ajout de deux nouveaux livres à cet ouvrage en 1605, témoignent de la constance de Ribadeneyra dans sa posture interventionniste. Expliquant la débâcle par les fautes des mauvais conseillers de Philippe II, et invitant le roi à chercher si lui-même n’a pas à se reprocher trop de tiédeur dans sa lutte contre l’hérésie, Ribadeneyra incite à ne pas renoncer à une attaque contre l’Angleterre.

19Quant à Yepes, conformément à son statut d’ancien confesseur royal, c’est avant tout une visée édifiante qu’il affiche. Il dit avoir écrit son livre pour les motifs suivants : montrer par l’exemple de la déchéance anglaise comment Dieu confond ses ennemis et soutient ses esclaves (Psaume 85) ; rappeler ainsi aux princes catholiques qu’ils doivent tout faire pour conserver la vraie foi ; inciter tous les catholiques à la pénitence et à la vertu, car les Anglais n’étaient pas de plus grands pécheurs que les autres peuples, et que leur malheur doit servir d’avertissement aux autres ; faire connaître l’origine et les symptômes de la « haeretica pestis » pour prévenir toute contagion26. Notons que notre auteur s’attache aussi, avec un bel enthousiasme, à démontrer combien le martyre est agréable à Dieu et que les persécutions seront à terme bénéfiques aux catholiques anglais : sans elles, assure-t-il, leur ferveur aurait continué à décliner comme sous le règne de Henri VIII27. Mais, en plus de ces objectifs éthico-religieux, qui justifient déjà de noircir l’anglicanisme et les Tudor, Yepes suggère un projet politique très précis, qui constitue sans doute l’une des motivations décisives de cet ouvrage. Dans l’avant-dernier chapitre de son ouvrage, Yepes dit en effet son espoir que la Providence installe sur le trône anglais un nouveau roi catholique28. Si l’ancien confesseur de Philippe II n’incite pas ouvertement le nouveau monarque espagnol à intervenir militairement, il semble donc partager le souhait d’une action – diplomatique ? – pour rétablir le catholicisme en Angleterre. Cet objectif sera du reste partagé par le jeune Philippe III et son favori, le duc de Lerma, qui favoriseront la succession sur le trône de l’Écossais Jacques Stuart, sans pourtant obtenir qu’il combatte ensuite le protestantisme.

20Si les traités de Ribadeneyra et de Yepes peuvent aspirer aussi bien à la mobilisation politique qu’à l’édification morale et religieuse, c’est qu’ils s’appuient sur une rhétorique efficace. Si celle-ci emprunte généralement à l’art de la prédication, elle cultive en particulier les tournures utiles à la polémique. En schématisant, on peut identifier quatre grands aspects dans cette écriture : une rhétorique de l’accumulation, propice à un discours à charge ; la recherche de l’émotion, pour mobiliser le lecteur ; la posture non seulement magistrale, mais presque prophétique de l’auteur, qui se place en détenteur de la Vérité ; enfin la réduction des phénomènes complexes à des causes simples29.

21Plus être plus précis, cette rhétorique de la charge se caractérise – à l’échelle des phrases – par de fréquentes hyperboles et redondances, ainsi que par des rythmes binaires ou ternaires récurrents, qui donnent au discours une puissante assise30. À l’échelle des chapitres ou des livres, elle se manifeste aussi par des redites31 et une aspiration apparente à l’exhaustivité. Chez Yepes, celle-ci est sensible notamment dès le titre – Historia particular, c’est-à-dire circonstanciée, minutieuse – et se manifeste par l’accumulation des récits de supplices ou par l’insertion finale d’un catalogue des noms de martyrs32.

22Cette écriture qui se veut comme un flot entraînant correspond aussi à la fonction mobilisatrice de ces textes. Aussi n’est-on pas étonné d’observer dans ces textes divers procédés visant à émouvoir le lecteur : le choix d’exemples pathétiques33, des métaphores grandiloquentes – telle l’opposition élémentaire entre le feu de l’hérésie et le sang des martyrs, qui seul pourra l’éteindre –, ou encore la constante recherche de l’evidentia (ou enargeia), par des hypotyposes34 et l’adoption d’une écriture quasi-théâtrale avec la reconstitution de dialogues vifs et une dramaturgie sanglante pour relater les martyres.

23Mais le prédicateur, s’il est rhéteur, ne saurait apparaître comme un sophiste. Au contraire, et sans doute est-ce une des caractéristiques des faiseurs de mauvaises réputations, il se présente comme véridique, historien, citant des sources fiables, sinon des témoignages directs35. Plus encore, Ribadeneyra et Yepes s’attribuent une position proche de l’omniscience – certainement parce qu’ils parlent au nom de Dieu. Jamais ils ne font état de lacunes dans leur documentation. À l’inverse, ils font mine de toujours savoir le fin mot des événements et, mieux encore, les mobiles profonds des actions de leurs semblables. Détenteurs de la vérité, ils veillent à toujours expliciter la leçon des faits qu’ils rapportent, si bien que la réception de leur texte est contrainte. Et non contents d’être magistraux, nos auteurs jouent volontiers aux visionnaires : outre de fréquentes prolepses, qui épargnent toute incertitude au lecteur, ils n’hésitent pas à prophétiser l’issue des événements en cours, ou même à interpréter les desseins de Dieu36.

24Enfin, parmi les procédés formels probablement récurrents dans les légendes noires, on observe dans les textes de Ribadeneyra et de Yepes une tendance à la simplification du réel. Ainsi, les décisions d’État que l’on veut censurer sont ramenées à des bassesses individuelles – sur trois plans fréquemment superposés : vilenie sociale, vice moral, difformité physique. De façon générale, nos auteurs associent régulièrement deux adjectifs : deshonesto et hereje, vicieux et hérétique37. C’est par cette volonté d’ôter toute portée théologique à la Réforme que l’on peut comprendre que Ribadeneyra soigne à ce point le portrait d’Ann Boleyn. Tout d’abord, on l’a vu, le jésuite présente sa naissance comme illégitime. Ensuite, il prétend qu’elle aurait eu six doigts à la main gauche et un hideux apostème sous la gorge, dissimulé par une collerette – une mode qu’elle aurait ainsi introduite à la cour de Londres38. De là, par analogie, l’accumulation de ses tares est présentée comme un enchaînement causal. L’écart de sa mère annonce ses mœurs dissolues ; et, de fait, à la cour de France où elle passa une partie de sa jeunesse, elle reçut le doux surnom de « yegua inglesa » o de « mula regia » (jument anglaise ou mule royale), car elle avait été la bonne amie de François Ier – entre autres connaissances. Parallèlement, la nécessité de dissimuler ses malformations physiques l’aurait habituée à occulter la laideur de son âme, ce qui, à son retour de France, lui aurait permis de faire accroire à Henri VIII qu’elle était vierge et ne saurait lui ouvrir sa couche avant d’avoir la bague au doigt et la couronne au front. Naissance infâme, difformité corporelle, mœurs ignobles … Avec ce passif, le lecteur catholique de Ribadeneyra l’a déjà deviné, Ann Boleyn ne pouvait être qu’hérétique. Et c’est justement son ascension à la cour qui fit, soutient le jésuite, affluer en Angleterre des protestants de toute l’Europe. Par conséquent, la faute politique majeure de Henri VIII, l’Acte de Souveraineté de 1534, puis l’instauration officielle du protestantisme en Angleterre, sont ramenées à une seule fautive, Ann Boleyn, qui devient une nouvelle Pandore (en même temps que sa boîte ouverte aux quatre vents).

25En tout état de cause, par ce refus de la nuance, le monde n’apparaît pas comme pluriel, mais dual. Il est ainsi facile de savoir où se trouve le bien : il suffit de savoir à quel camp on appartient. Pour l’illustrer, on citera la distinction faite par Yepes entre un martyr catholique et un hérétique pertinax39. Pour le paraphraser, il y a le bon supplicié et le mauvais supplicié : le bon martyr, c’est un croyant qui brûle sans abjurer de sa religion, preuve de la vérité de sa foi ; le mauvais martyr, c’est un croyant qui brûle sans abjurer de sa religion, preuve de son aveuglement. La différence entre l’un est l’autre ? Elle est connue d’avance : car, dixit saint Augustin, « ce n’est pas la peine, mais la cause qui fait le martyr ». Si l’on est catholique, on brûle en odeur de sainteté ; si on ne l’est pas, l’arrostito dégage une odeur de soufre …

26La facile compréhension de ces écrits polémiques, associée à une prose énergique, contribue certainement à leur succès. Mais si ces discours sont mobilisateurs, surtout en temps de rivalité internationale, ils ne font pas l’unanimité, du moins sur la durée. Sans être nécessairement représentatif, le cas de Cervantès est instructif à cet égard. Vers 1588, il participait encore d’un patriotisme belliqueux sans doute dominant : son activité comme collecteur de vivres pour la flotte, et quelques poèmes de 1588, suggèrent qu’il partageait alors la volonté royale de châtier l’Angleterre après le premier sac de Cadix en 1585. Selon Rafael Lapesa, le combattant de Lépante conservait alors une « posture active et unilatérale devant le monde40 ». Cependant, ses écrits postérieurs témoignent d’un regard moins militant. En 1596, à l’occasion du nouveau sac de Cadix par la flotte du comte d’Essex, Cervantès rédige le sonnet « Vimos en julio otra Semana Santa », où pointe l’ironie à l’égard des troupes de secours du duc de Medinasidonia, qui paradaient avec superbe dans les rues de Séville, tandis que les Anglais pillaient Cadix en toute tranquillité41. L’animadversion à l’encontre des pillards laisse ici place à la satire de la pompeuse impéritie du commandant espagnol. Cette atténuation du sentiment anti-anglais s’accentue dans L’Espagnole anglaise, publiée dans les Nouvelles exemplaires en 1613, et dans le Persiles, roman posthume paru en 1617.

Des mensonges romanesques pour déconstruire les fictions historiographiques

27À première vue, ces deux « histoires septentrionales » apparentées au genre du roman grec se fondent respectivement sur une scission entre Angleterre et Espagne, dans la nouvelle, puis entre Nord et Sud, dans le Persiles. Dans les deux cas, ces frontières géographiques sont censées recouper une démarcation entre hérésie – ou paganisme – et vraie foi catholique, entre coutumes barbares et mœurs policées. Mais Cervantès ne sollicite cet horizon d’attente que pour mieux le miner (dans L’Espagnole anglaise) ou pour le contourner (dans le Persiles).

28Pour mémoire, la nouvelle s’ouvre par l’évocation d’un sac de Cadix – dont on ne peut décider s’il s’agit de celui de 1587 par Drake ou de celui de 1596 par le comte d’Essex. Et, non content de rappeler ces souvenirs douloureux, les premières lignes donnent à voir l’enlèvement d’une belle enfant de sept par un capitaine anglais, et les démarches désespérées de ses parents – de riches négociants déjà ruinés par le sac – pour retrouver leur bien le plus précieux :

Entre los despojos que los ingleses llevaron de la ciudad de Cádiz, Clotaldo, un caballero inglés, capitán de una escuadra de navíos, llevó a Londres una niña de edad de siete años, poco más o menos; y esto contra la voluntad y sabiduría del conde de Leste, que con gran diligencia hizo buscar la niña para volvérsela a sus padres, que ante él se quejaron de la falta de su hija, pidiéndole que, pues se contentaba con las haciendas y dejaba libres las personas, no fuesen ellos tan desdichados que, ya que quedaban pobres, quedasen sin su hija, que era la lumbre de sus ojos y la más hermosa criatura que había en toda la ciudad.

Mandó el conde echar bando por toda su armada que, so pena de la vida, volviese la niña cualquiera que la tuviese; mas ningunas penas ni temores fueron bastantes a que Clotaldo la obedeciese; que la tenía escondida en su nave, aficionado, aunque cristianamente, a la incomparable hermosura de Isabel, que así se llamaba la niña. Finalmente, sus padres se quedaron sin ella, tristes y desconsolados, y Clotaldo, alegre sobremodo, llegó a Londres y entregó por riquísimo despojo a su mujer a la hermosa niña42.

29Il y a fort à parier que, dans un premier élan, un lecteur espagnol de 1613 devait attribuer ce rapt à un corsaire protestant. Selon le schéma interprétatif d’un Ribadeneyra ou d’un Yepes, il devait expliquer cet acte par la concupiscence du ravisseur, et associer celle-ci à la perversion de sa foi. Dotée d’une lourde charge pathétique, cette ouverture ne pouvait donc que raviver l’animosité envers l’Angleterre, même si celle-ci et l’Espagne étaient officiellement en paix depuis 1604.

30Pourtant, par la suite, une série d’éléments viennent effriter cet édifice de préjugés. Tout d’abord, le ravisseur, Clotalde, n’est aucunement mu par la lascivité ; c’est au contraire « très chrétiennement » qu’il est attiré par la beauté d’Isabel. Ensuite, cet acte de violence inaugural n’est pas le fait d’un protestant. En effet, Clotalde est un crypto-catholique ; et, une fois conduite Isabel à Londres, lui et sa femme Catalina (qui partage le nom de la reine Catherine d’Aragon) l’élèvent comme leur fille, dans la foi romaine43.

31Par ailleurs, la présence d’un cryptocatholicisme à Londres contrecarre l’idée d’une Angleterre protestante monolithique. En cela, Cervantès coïncide du reste avec Diego de Yepes, notamment, qui revient constamment sur la vigueur du catholicisme dans l’île, malgré les persécutions, afin sans doute d’étayer son appel au rétablissement d’un roi catholique à la tête de sujets qui le sont restés pour leur majorité.

32La distance entre l’Espagne et l’Angleterre est également réduite par le caractère hybride de la protagoniste. Annoncée dès le titre délibérément paradoxal de la nouvelle, cette hybridité est précisément décrite : chez Clotalde, elle oublie l’éducation reçue de ses parents, mais n’oublie pas de se languir d’eux ; de même, elle apprend à parler l’anglais comme si elle était née à Londres, mais n’oublie pas l’espagnol44. Ce statut intermédiaire de l’héroïne est également spécifié par l’évolution de son nom. Au début du récit, en Espagne, l’héroïne est appelée Isabel. En Angleterre, elle est rebaptisée Isabela par la reine homonyme, et conserve ce prénom à son retour à Séville – ce que souligne le narrateur45. Selon le romaniste allemand Hanno Ehrlicher, l’ajout de cette voyelle finale, signe du rapprochement entre la captive espagnole et la souveraine anglaise, contribuerait à signifier le caractère peu substantiel des différences entre les deux pays46.

33Un autre élément contribuant à combler le fossé imaginaire creusé entre l’Espagne et l’Angleterre est la caractérisation de la reine Isabela dans la nouvelle. Celle-ci prend le contrepied de la légende noire d’Élisabeth Ire. Tandis que Yepes ou Ribadeneyra insistent par exemple sur le fait qu’elle a usé de mensonges délibérés pour imposer le protestantisme47, Cervantès représente une reine qui, malgré les supplications de sa dame de compagnie (laquelle défend les intérêts de son fils amoureux d’Isabela), maintient l’union promise de l’Espagnole anglaise avec Ricaredo, le fils de Clotaldo, et ce au nom de l’inviolabilité de sa parole royale, supérieure à quelque intérêt que ce soit :

La reina respondió que si su real palabra no estuviera de por medio, que ella hallara salida a tan cerrado laberinto, pero que no la quebrantaría, ni defraudaría las esperanzas de Ricaredo, por todo el interés del mundo48.

34Par ailleurs, tandis qu’Élisabeth s’efforça toujours de sacraliser sa personne, en faisant de sa virginité le symbole de l’intégrité territoriale de son île, la fiction humanise constamment la figure royale. Si son naturel altier est bien évoqué par le narrateur49, la reine Isabela apparaît comme une personne étonnamment douce. Elle traite l’Espagnole Isabel(a) comme sa fille, lui parle en castillan, lui offre robes et perles50. Or, justement, la présence récurrente des perles dans la nouvelle a été brillamment rapprochée par H. Ehrlicher d’un motif des représentations officielles d’Élisabeth, apparaissant en particulier dans la série des portraits de l’Armada, postérieurs à la tentative avortée d’invasion par l’Angleterre51. Dans ces tableaux, les perles fonctionnent comme symbole de la virginité royale mais aussi de la domination maritime de l’Angleterre, l’intégrité du corps royal étant comme la synecdoque mais aussi la condition de l’inviolabilité territoriale de l’île. Ainsi, en faisant offrir par la reine Isabela des perles à son Espagnole anglaise, Cervantès transforme un marqueur de l’inimitié hispano-anglaise en un signe d’une union harmonieuse entre les deux nations52.

35Enfin, la reine Isabela ne répond pas même à la réputation d’intransigeance religieuse de son modèle historique. Le texte cervantin se réfère bien à cette représentation, lorsqu’il évoque le risque du martyre pour la famille de Clotaldo si la reine découvre leur crypto-catholicisme53. Mais quand un personnage, par jalousie, révèle à la souveraine que l’Espagnole anglaise est demeurée catholique, la souveraine répond que son estime n’en fait que redoubler car, dit-elle, il est noble de rester fidèle à la foi dans laquelle on a été élevé54.

36L’esprit de conciliation qui irrigue L’Espagnole anglaise contraste donc vivement avec les diatribes lancées par Ribadeneyra ou Yepes contre Élisabeth Ire. Ce changement de ton est probablement indissociable d’une évolution des relations hispano-anglaises. S’il n’existe aucune certitude sur la datation de la nouvelle, il est du moins admis qu’elle ne put être rédigée avant la mort de la reine anglaise en 1603, et les traités de paix signés l’année suivante par Philippe III et Jacques Ier55. Sans exclure la possibilité d’une version primitive écrite dans les années 1604-1606, l’hypothèse de Rafael Lapesa d’une rédaction définitive entre 1609-1611 me paraît demeurer la plus vraisemblable56. Selon ce critique, représenter la reine anglaise de façon aussi bienveillante ne pouvait être concevable qu’à une certaine distance de la mort d’Élisabeth, et des persécutions anticatholiques ayant marqué les premières années du règne de son successeur, Jacques Ier. Vers 1610, en revanche, il devenait possible d’imaginer une Angleterre peuplée de crypto-catholiques ou de protestants peu hostiles à l’Espagne ; le pèlerinage de l’Anglais Ricaredo à Rome pour purifier sa foi, et son installation finale à Séville aux côtés d’Isabela paraît ainsi témoigner de la pensée d’un Espagnol rêvant que l’Angleterre pourrait être ramenée dans le giron de l’Église romaine. Si cet espoir s’avéra à la longue n’être qu’une illusion, il fut nourri par la présence d’un fort parti catholique auprès de Jacques Ier ; et un diplomate aussi avisé que le comte de Gondomar, ambassadeur à Londres 1613 à 1622, put écrire qu’« il semblait que la majorité des Anglais étaient, soit des catholiques qui occultaient leur religion de peur des persécutions, soit des protestants qui avaient adopté leurs croyances pour complaire au souverain, mais qui retourneraient au catholicisme si les lois répressives venaient à disparaître57 ».

37Néanmoins, même si L’Espagnole anglaise date des années où la politique de rapprochement entre les deux pays commençait à porter ses fruits, rien ne prouve que ces démarches diplomatiques aient alors entamé dans la population espagnole l’image d’une Angleterre hérétique, persécutant les catholiques et ennemie quasi-héréditaire. Par conséquent, l’une des visées de la nouvelle cervantine pouvait être d’entamer cet imaginaire largement véhiculé par ailleurs.

38Dans Los Trabajos de Persiles y Sigismunda. Historia setentrional, Cervantès reprend et élargit cette perspective, selon une autre stratégie discursive. Après avoir pris le contrepied d’un supposé antagonisme hispano-anglais, il sollicite cette fois, pour mieux l’esquiver ensuite, l’idée d’une opposition entre le Septentrion protestant et le Midi catholique.

39Rappelons que le roman relate les aventures de deux jeunes amoureux, Persiles et Sigismunda, d’une beauté et d’un esprit incomparables, qui voyagent depuis des îles septentrionales jusqu’à Rome. Leur périple est présenté comme un pèlerinage, visant à s’acquitter d’un vœu prononcé par Sigismunda : elle ne pourra disposer de sa propre volonté avant de l’avoir accompli. D’ici là, tous deux voyagent dans la plus stricte chasteté, en se faisant passer pour frère et sœur, sous les noms de Periandro et Auristela. Le lecteur suit leurs tribulations, en mer tout d’abord, depuis l’« île Barbare » vers une série d’îles et de côtes baignées par l’Atlantique Nord (livres I et II), puis sur terre depuis Lisbonne jusqu’à Rome en passant par l’Espagne, la France et l’Italie (livres III et IV). Persiles et Sigismunda surmontent de fréquentes épreuves au long de leur parcours – tempêtes, naufrages, attaques de pirates et de bandits, enlèvements et séparations, empoisonnements et agressions, mais aussi rivalités amoureuses, jalousie et tentation du désespoir – et rencontrent de nombreux comparses aux destins contrariés, qui partagent avec eux leurs histoires.

40Vu les représentations associées au Septentrion chez ses contemporains espagnols – celui de terres protestantes livrées au chaos et à la guerre –, il est vraisemblable que Cervantès ait encouragé un horizon d’attente politico-religieux en donnant au Persiles le sous-titre d’« Histoire septentrionale ». Au premier abord, l’incipit et la trame du récit confortent d’ailleurs ces attentes. En effet, le roman s’ouvre sur une « île Barbare » dont les habitants pratiquent les sacrifices humains et l’anthropophagie ; et le pèlerinage vers Rome qui structure le roman laisse entendre que le roman exaltera le triomphe de l’Église catholique sur le paganisme ou le protestantisme nordique.

41Pourtant, après avoir préparé une lecture militante, Cervantès s’emploie ensuite à la contrarier. En maître de la dérobade, il élude toute référence explicite au protestantisme. De plus, l’action évite les territoires réels acquis à la Réforme, au profit d’un Septentrion dont les contours se dédoublent. Cervantès semble en effet brouiller les cartes en recourant notamment à d’incertaines distinctions entre Hibernie et Irlande, Danemark et Danée, Islande et Thulé. En amenant le lecteur sur un terrain flottant entre histoire et fiction, Cervantès le désoriente et l’empêche de prendre position, l’incitant à remplacer le réflexe par la réflexion : plutôt que de juger les personnages en fonction de préjugés sur leur nation ou sur leur confession, le lecteur sera amené à les jauger à l’aune de leur éthique individuelle. Ce type de démarche s’observe en particulier dans un épisode situé dans les eaux britanniques, lorsque le Persiles semble revenir dans le sillage de L’Espagnole anglaise.

42Pendant longtemps, en effet, l’Angleterre est l’horizon vers lequel tendent les personnages du roman58. À distance, ce royaume et ses habitants sont évoqués de façon gratifiante. Ainsi, quand un hidalgo espagnol, Antonio, doit fuir son pays suite à un acte de violence déclenché par son obsession de l’honneur, il est accueilli sur un bateau par de nobles Anglais venus visiter l’Espagne, poussés par leur curiosité59. Ces mêmes gentilshommes sauvent ensuite Antonio d’une mort certaine quand, sur le navire, l’Espagnol soufflette pour des vétilles un homme d’équipage. Manifestement, Cervantès se plaît à opposer ici deux lieux communs qui auront la vie longue : l’hidalgo colérique et sourcilleux sur le point d’honneur, et le gentleman flegmatique et voyageur. Plus loin, Arnaldo confirme que les Anglais sont une nation avisée (discreta nación60). Quant à l’Angleterre elle-même, le catholique Mauricio s’oppose à l’opinion selon laquelle elle serait infestée de loups et de loups-garous, et soutient qu’aucune bête nocive ne peut survivre sur le sol de cette île tempérée et très fertile. Ce passage ne sacrifie pas seulement au goût pour le merveilleux et pour l’érudition, attendus dans un roman grec. Peut-être contribue-t-il aussi à déconstruire métaphoriquement l’image d’une Angleterre peuplée de monstres hérétiques. Dans la bouche du catholique Mauricio (natif d’une île catholique, voisine de l’Hibernie, et donc quasi-irlandais), l’Angleterre apparaît comme le lieu de la mesure et de la tempérance. Pourtant, si plusieurs cosmographes (comme Ortelius, déjà cité plus haut) vont dans le sens de Mauricio sur l’absence de loups en Angleterre, c’est plutôt l’Irlande61 ou les Orcades62 dont ils font une terre fatale aux bêtes nocives. En « privant » l’Irlande catholique de cet atout en faveur de l’Angleterre, Cervantès fait donc de cette dernière une terre bénie, alors même qu’elle est majoritairement protestante en 1617.

43Par ailleurs, si L’Espagnole anglaise se déroulait dans un passé imprécis mais récent, sous le règne d’Élisabeth Ire, toute référence à l’histoire britannique contemporaine est soigneusement évitée dans le Persiles. La chronologie interne au roman permet notamment d’éluder toute considération sur l’anglicanisme. Quoiqu’indiquée de façon imprécise, l’action des premiers livres se situe en effet autour de 1556-1558, soit avant la fin du règne de Marie Tudor (qui mourut le 17 novembre 1558). Le lecteur est donc en droit de supposer que le royaume est officiellement catholique quand il entre dans l’horizon des protagonistes. La question confessionnelle est donc ainsi neutralisée, ou du moins mise en retrait.

44Parallèlement, après avoir été annoncée comme l’objectif des principaux personnages, l’Angleterre est finalement contournée, sans préavis ou presque63. Plutôt que de revenir sur un terrain déjà parcouru dans L’Espagnole anglaise, Cervantès s’en détourne pour explorer d’autres territoires et d’autres possibles narratifs, et notamment la question des relations entre l’Irlande et l’Angleterre. Rappelons que, sous les règnes de Philippe II et de son fils, l’Irlande était principalement considérée en Espagne comme un pays catholique persécuté par l’Angleterre et luttant vaillamment pour sa foi et sa liberté64. Mais, sans la contredire, le roman s’abstient de corroborer cette représentation.

45D’une part, le récit évoque une île voisine de l’Hibernie (nom latin de l’Irlande) – celle de Mauricio – où, malgré la « loi catholique » officielle, règnent des coutumes barbares (« costumbres bárbaras ») : quand une jeune femme se marie, elle est d’abord offerte à tous les parents du marié65. D’autre part, le narrateur relate une histoire déconcertante qui vient encore enfoncer un coin dans l’association entre foi catholique et mœurs exemplaires, que des auteurs comme Ribadeneyra ou Yepes tendaient à présenter comme indissociables. Ne pouvant observer ici cet épisode dans le détail, j’en dirai seulement l’essentiel. Deux jeunes gens – d’abord présentés comme des gentilshommes irlandais – se voient confier le soin d’une jeune femme souffrante66. Plus loin, on voit débarquer ces personnages sur une île enneigée, portant leur dame évanouie. Tous deux la courtisent. Mais, loin de se soumettre à la volonté de leur dame, comme ils l’avaient un temps projeté, ils oublient de la consulter et la laissent mourir dans la neige tandis qu’ils s’étrillent gaîment, sans respecter aucune règle d’escrime. L’un traverse de son épée le cœur de l’autre. Le « vainqueur » se félicite de son succès mais a lui-même le crâne fendu et, embrassant la dame, il macule de sang chaud son visage livide. Finalement, ils meurent tous les trois67. Quelques pages plus loin, le narrateur apporte une rectification troublante sur l’identité des rivaux :

Izaron velas, lloraron algunos los capitanes muertos, y instituyeron luego uno que lo fuese de todos, y siguieron su viaje, sin llevar parte conocida donde le encaminasen, porque era de cosarios [sic], y no irlandeses, como a Arnaldo le había[n] dicho, sino de una isla rebelada contra Inglaterra68.

46Dans un premier temps, ces « gentilshommes » apparaissent donc comme de vertueux chevaliers au service d’une dame en détresse. Immédiatement après, nous sommes détrompés : de gentilshommes, ils n’ont que la belle allure ; de chevaliers servants, le goût pour les duels, mais pas la courtoisie. Enfin, le troisième extrait paraît destiné à dissiper tout malaise : ces malotrus ne peuvent être irlandais car ils n’ont pas agi en bons catholiques ...

47Ce repentir voyant n’est sans doute pas le fruit d’une négligence, puisque la correction intervient à quelques pages seulement de l’erreur supposée. Il vise plus probablement à attirer l’attention sur la situation irlandaise. Sans doute Cervantès ne fait-il pas allusion à une autre île réelle. En effet, notaient déjà les éditeurs Rodolfo Schevill et Adolfo Bonilla en 191469, aucune autre île que l’Irlande ne semble avoir été en rébellion contre l’Angleterre, que ce soit dans les années 1557-1559 ou dans la période de rédaction du roman70. En revanche, il y eut de nombreuses révoltes anti-anglaises en Irlande après la conquête par les Tudor en 1534, souvent soutenues par Philippe II puis par son fils : notamment celles de Shane O’Neill (1559-1567), celles des Fitzgerald de Desmond (1565-1583) et, surtout, celle menée à partir de 1594 par Hugh O’Neill et Hugh O’Donnell dans la province de Tyrone – « le plus grand défi jamais lancé à la couronne anglaise en Irlande, un défi qui dura neuf longues années »71. Nul doute que le souvenir de cette rébellion, condamnée après l’échec cuisant de la flotte espagnole à Kinsale (1602-1603), restait vif en 1617 chez de nombreux lecteurs du Persiles. De plus, le duel entre les gentilshommes n’est pas sans rappeler les guerres de clans fratricides qui déchiraient les Irlandais72. La mention même de corsaires coïncide avec la représentation de l’Irlande, qui passait au xviie siècle pour le grenier des pirates73. Par conséquent, les corsaires qui se battent en duel au lieu de faire soigner Taurisa pourraient donc bien être des gentilshommes irlandais.

48Mais alors, faut-il penser que la rétractation du narrateur est le fait d’un Cervantès hypocrite, qui feint de se dédire pour passer la censure et délivrer un message subversif ? Pas nécessairement. Il est vrai que le Persiles n’exalte pas l’Irlande catholique contre l’Angleterre anglicane. Mais rien, dans le roman, n’insinue non plus que la rébellion irlandaise soit illégitime, ni qu’il faille préférer le protestantisme au catholicisme. En fait, il semble utile de prendre au sérieux la rectification du narrateur : les prétendants de Taurisa pourraient être irlandais et catholiques ; mais ce qui importe, au-delà de leurs origines, c’est la contradiction entre leurs principes et leur comportement. L’attitude des corsaires amoureux est à l’opposé de celle que l’on pourrait attendre de nobles irlandais, catholiques et rebelles à l’Angleterre. Ces derniers sont censés lutter au nom de leur foi et pour la liberté. Les corsaires, eux, se battent pour posséder Taurisa, dont ils ignorent la volonté ; et ils la laissent mourir sans la moindre charité.

49On observe dans cet épisode quelques traits caractéristiques de l’écriture du Persiles, qui s’opposent directement à la rhétorique de Ribadeneyra dans l’Historia eclesiástica del cisma de Inglaterra. Tout d’abord, tandis que le jésuite se présentait comme une autorité fiable, voire infaillible, le narrateur de Cervantès n’apparaît pas comme une instance absolument garante de la vérité du discours ; dans ces conditions, le lecteur a la pleine responsabilité de son regard sur les personnages évoqués. De même, là où Ribadeneyra expliquait et jugeait les acteurs historiques, le narrateur cervantin ne donne à voir que l’action et les discours de ses personnages ; ou alors, s’il prétend s’immiscer dans leur conscience, il n’est pas rare qu’il soit ensuite contredit par les personnages eux-mêmes. Paradoxalement, le romancier est plus fidèle au dogme du libre-arbitre que le religieux.

50En tout état de cause, on mesure également à cette histoire des vrais-faux gentilshommes irlandais la distance séparant le Persiles de L’Espagnole anglaise. Si, comme dans sa nouvelle, la dialectique entre violence et idéal de concorde reste ici centrale, elle ne s’applique plus (ou marginalement) aux relations entre pays ou confessions, mais aux contradictions éthiques au sein de la société catholique elle-même. Il est difficile d’établir si ce changement d’objet correspond aussi à une évolution doctrinale. Mais il permet en tout cas à Cervantès de ne pas se répéter ni lasser les lecteurs. Il lui sert également à contourner des considérations géopolitiques et religieuses souvent partisanes et conjoncturelles, au profit de réflexions de portée universelle. Il contribue enfin à faire du Persiles un jeu intellectuel ambitieux, un livre de divertissement qui dialogue constamment avec le contexte historique, mais en offrant un regard décalé (ou intemporel) sur les événements, susceptible de remplacer les attentes schématiques des lecteurs par une vision complexe de la réalité.

51Cependant, au-delà de la question anglaise et irlandaise, c’est tout le Persiles qui tend à miner une vision binaire opposant Nord et Sud, barbarie et humanisme, foi corrompue et catholicisme rayonnant.

52Ainsi, dans le roman, le Sud et Rome sont loin d’être des territoires où règnent la vertu chrétienne et la civilité. Au contraire, l’Espagne, la France et l’Italie apparaissent à plusieurs égards comme de nouvelles Indes intérieures qu’il faudrait rechristianiser. Et, dans le sillage de saint Augustin, dont l’empreinte est très présente dans le roman, le Persiles marque l’écart existant entre la Rome réelle et la Rome céleste74. Quant au Septentrion, il n’est pas seulement l’espace des ténèbres et de la barbarie. C’est aussi du Nord que viennent les protagonistes, modèles d’une humanité exemplaire ; et ce sont ces héros, venus de contrées où le dogme laissait à désirer (« andaba algo de quiebra75 »), qui apportent une leçon de charité chrétienne au cœur de la Chrétienté latine. De même, les quelques utopies où le roman situe des communautés chrétiennes harmonieuses se situent dans le Septentrion : la grotte d’Antonio et Ricla, sur l’île Barbare, reproduit le modèle des sociétés cryptiques des premiers convertis ; l’auberge de Golandia paraît être l’emblème d’une Église où des individus de nations, de langues, voire de confessions diverses, se réunissent et s’entendent dans un esprit de Pentecôte ; enfin le monastère de Saint-Thomas du Groenland est l’image d’une institution catholique intégrée au monde par le commerce, et qui contribue à la conciliation entre chrétiens par l’enseignement des langues76.

53Du reste, que le Persiles ne célèbre pas un triomphe absolu du Midi sur le Septentrion se manifeste par le fait que, contrairement à Ricaredo dans L’Espagnole anglaise, les protagonistes ne s’y fixent pas à la fin du récit. Dans la nouvelle de 1613, la jeune Espagnole était arrachée de sa patrie pour finalement y revenir, après avoir subjugué les esprits à la cour de Londres. Dans un texte où l’onomastique est particulièrement soignée, le pèlerinage à Rome de l’Anglais Ricaredo pour purifier sa foi et son installation en Espagne paraissaient même constituer une variation sur la conversion au catholicisme de Récarède Ier (roi de 586 à 601), qui fit officialiser le catholicisme dans le royaume wisigothique, en lieu et place de l’arianisme (lors du IIIe concile de Tolède, en 587) ; sur ce modèle, la réconciliation entre l’Espagne et l’Angleterre semble donc passer par la réintégration des hérétiques dans le giron de l’Église catholique. Il n’en va pas de même dans le roman de 1617. Certes, les héros y viennent également de contrées où le dogme catholique n’est qu’imparfaitement observé ; et eux aussi peuvent être rapprochés des Goths (notamment parce qu’ils sont originaires de contrées voisines de la Gothie scandinave et que Persiles/Periandro rend un vibrant hommage aux « reliques des valeureux Goths77 »). Mais, à Rome, Auristela reçoit surtout des leçons de doctrine, tandis que Persiles se contente d’assister avec curiosité à ce catéchisme ; et ce sont ces héros « imparfaitement » catholiques qui donnent à Rome des leçons d’esprit chrétien. De plus, au terme de leur pérégrination, ils regagnent l’île mythique de Thulé, espace de la fiction où seul peut prospérer leur humanité idéale, loin de l’adverse réalité méridionale.

54Tout comme L’Espagnole anglaise, le Persiles gagne probablement à être resitué dans son contexte historique pour être mieux compris ; et comme pour la nouvelle, il n’y a aucune certitude sur ses dates de composition. Mais si, comme cela semble vraisemblable, on peut supposer une phase précoce de conception (remontant aux années 1587-1599), et une seconde période de composition à partir de 1614 ou même de 161578, alors l’idéal de concorde qui anime le Persiles ne témoigne pas seulement d’un esprit du temps. En effet, le projet initial du roman serait presque contemporain de l’expédition de l’Invincible Armada (1588) et de la politique offensive de Philippe II à l’égard du Septentrion. Et la reprise de la rédaction serait intervenue alors que la paix internationale commençait à être menacée. Rappelons en effet avec l’historien Bernardo José García García que la conjoncture européenne reprit un tournant belligérant dans les années 1610. Cette année-là, la mort de Henri IV l’avait « providentiellement » empêché de déclarer la guerre à l’empereur et à l’Espagne dans l’affaire de la succession des duchés de Clèves et de Juliers, mais l’année 1615 vit éclater des guerres localisées en Italie, tandis que des tensions religieuses divisaient l’Empire et les factions « pacifistes » étaient progressivement supplantées dans certaines des principales puissances européennes (Monarchie hispanique, France, Empire, Provinces Unies)79. En Espagne, en particulier, les opposants « conservateurs » à la politique de conciliation de Lerma montèrent en puissance dans les années 1610-1614, précédant la probable reprise par Cervantès de la rédaction du Persiles. Par conséquent, il n’était certainement pas consensuel d’écrire à cette époque un roman épique inféodant les vertus martiales à d’autres comme l’amour conjugal, la charité, la poésie (associée notamment à la vie intérieure) et la justice.

Conclusion

55Offrant une vision complexe des relations entre Septentrion et Midi, L’Espagnole anglaise et le Persiles invitent le lecteur à se soustraire à la fascination des légendes noires. Face à la legenda, qui prétend imposer ce qui doit être lu – en l’occurrence l’antinomie entre catholiques espagnols et protestants anglais ou, plus généralement, barbares nordiques –, les histoires cervantines suscitent la réflexion libre et nuancée. Loin de fermer l’horizon des lecteurs espagnols, elles l’ouvrent sur le Nord. La poétique du paradoxe qui fonde ces textes acquiert dès lors une portée politique. Et c’est notamment en cela que la nouvelle de 1613 est exemplaire, tout comme le roman posthume de 1617.

56En 1623, quelques années après la mort de Cervantes en 1616, l’aspiration à un rapprochement entre Espagne et Angleterre – et donc entre le Sud catholique et le Nord protestant – parut sur le point de se concrétiser à la faveur d’un épisode proprement romanesque. Pour écourter de longues tractations en vue d’une union princière, le prince de Galles vint en effet incognito à Madrid pour rencontrer l’infante d’Espagne, et obtenir sa main. D’abord saluée avec enthousiasme en Espagne, cette initiative juvénile se solda néanmoins par un échec, le futur Charles Ier d’Angleterre étant finalement éconduit par le jeune roi Philippe IV. Et les hostilités reprirent bientôt entre les deux couronnes, relayées par des écrits polémiques, parfois signés de grands auteurs, tels la Dragontea80 (1598) ou la Corona trágica81 (1627) de Lope de Vega, La Cisma de Ingalaterra (1639-1652) de Calderón de la Barca82, ou encore le Criticón (1651-1657) de Baltasar Gracián83.

57Au-delà de la seconde moitié du xviie siècle, il n’exista certainement pas de légende anti-anglaise ininterrompue en Espagne depuis quatre cents ans. Mais il demeura bel et bien des topiques bien ancrés, et réactivés en périodes de tension. Il n’est qu’à voir la façon dont circulent encore sur certains sites Internet les attaques formulées par Ribadeneyra et Yepes contre Henri VIII et la persécution des catholiques. À partir de sources bien identifiables comme l’Encyclopédie RIALP84 – fondée par l’Opus Dei – ou le Dictionnaire Historique de la Compagnie de Jésus85, une constellation de blogs ou de sites militants cherchent à défendre l’Église romaine en opposant les violences anglicanes à celles commises par les catholiques86.

Notes

1 Voir Sverker Arnoldsson, La leyenda negra : estudios sobre sus orígenes, Göteborg, Elanders Boktryckeri Aktiebolag, 1960. L’historien suédois répertorie une série de textes hostiles à la domination catalane et aux Borgia, puis à l’emprise des Rois Catholiques sur la péninsule italienne. Ce sentiment antiespagnol redoubla en Italie après le sac de Rome en 1527 par les lansquenets de l’empereur Charles Quint.

2 Sur la contribution de la France à un imaginaire antiespagnol diffusée internationalement, voir Michel Bareau, L’univers de la satire anti-espagnole en France de 1590 à 1660, thèse de doctorat soutenue sous la direction de M. Israël Salvator Révah, Paris, 1969.

3 On trouve aisément sur internet une copie de ce pamphlet.

4 Pour une édition critique de ce texte, voir la Satyre Menippee de la vertu du Catholicon d’Espagne et de la tenue des estats de Paris, éd. Martial Martin, Paris, Honoré Champion, 2007.

5 Voir sur ce point l’étude désormais classique de José María Jover, 1635 : historia de una polémica y semblanza de una generación, Madrid, Consejo superior de investigaciones científicas, Instituto Jerónimo Zurita, 1949, ainsi que María Soledad Arredondo Sirodey, « Relaciones entre España y Francia en los siglos xvi y xvii : testimonios de una enemistad », Dicenda : Cuadernos de filología hispánica, nº3, 1984, p. 199-206. Le même auteur a consacré plusieurs études à la polémique franco-espagnole de 1635, mais en se centrant sur les productions espagnoles.

6 Parmi l’abondante bibliographie consacrée à la légende noire antiespagnole et à la discussion de cette notion, nous renvoyons avant tout à Ricardo García Cárcel, La leyenda negra : historia y opinión, Madrid, Alianza, 1992 (réédité en 1998) et à Jesús Villanueva, Leyenda negra : una polémica nacionalista en la España del siglo xx, Madrid, Los Libros de la Catarata, 2011. Pour une synthèse sur la propagande à l’encontre de Philippe II, et notamment sur l’apport de l’Apologie ou Défense du très illustre Prince Guillaume (d’Orange), publiée en 1581, voir la contribution d’Alexandra Merle dans ce même volume.

7 Sur les principaux points de contacts entre L’Espagnole anglaise et le Persiles, voir les pages 383-387 de l’article encore fondamental de Rafael Lapesa, « En torno a La Española inglesa y el Persiles », Francisco Sánchez Castañer (éd.), Homenaje a Cervantes, Valencia, Mediterráneo, 1950, vol. 2, p. 367-388.

8 C’est ce que rappelle opportunément Jesús Villanueva, op. cit., p. 17-18.

9 Voir Antonio de Torquemada, Jardín de flores curiosas, traité V, éd. Lina Rodríguez Cacho, Madrid, Fundación José Antonio de Castro, 1994, p. 800-804 (Torquemada renvoie à Pline, Solin et Pomponius Mela).

10 Voir Abraham Ortelius, Theatrum orbis terrarum, consulté dans sa version espagnole de 1612 (Theatro del’orbe de la tierra, Anvers, Officina Plantiniana), f° 12 : selon lui, l’Angleterre « no cría lobos ni animales rapazes ».

11 Voir Pedro de Ribadeneyra, Historia eclesiástica del cisma de Inglaterra, dans Obras escogidas del Padre Rivadeneira, éd. Vicente de la Fuente, Madrid, Biblioteca de Autores Españoles, t. 50, 1950. Ainsi s’ouvre l’« Argumento de esta presente historia », p. 185 : « Los británicos, que son los que ahora llamamos ingleses, fueron convertidos a la fe de Cristo nuestro Señor por Joseph ab Arimathia […]. Después fueron confirmados en ella por Eleuterio, papa, […] el cual envió a Inglaterra a Fugacio y Damiano, y ellos bautizaron al rey Lucio y gran parte de aquel reino ; y creció tanto la piedad cristiana, que Tertuliano, escritor antiguo y vecino de aquellos tiempos, escribe estas palabras : “Los lugares de Bretaña, a los cuales los romanos no han podido llegar, se han sujetado a Jesucristo”. » Plus tard, malgré la conquête saxonne et le retour du paganisme, le christianisme repartit de plus belle sous l’impulsion de saint Grégoire et des Bénédictins, qui baptisèrent Ethelbert (vers 560-616), roi de Kent. « Desde aquel día hasta el año 25 del reinado de Enrique VIII, que fue el de 1534 […], por espacio de casi mil años, no hubo en Inglaterra otra fe ni otra religión sino la católica romana […]. » En conclusion de sa première partie du Cisma, Ribadeneyra revient sur cet âge d’or anglais, antérieur à la déchéance due aux progrès de l’hérésie : « Vemos un reino noble, rico, poderoso, el primero o de los primeros que públicamente recibieron el Evangelio, que solía ser un paraíso de deleites, un jardín de suavísimas y hermosísimas flores, una escuela de virtudes, […] hecho una cueva de bestias, un refugio de traidores, un puerto de co[r]sarios, una espelunca de ladrones, una madriguera de serpientes […]. » Pour mieux noircir la faute commise par Henri VIII en rompant avec Rome, Diego de Yepes loue également la pureté millénaire de la foi catholique dans le royaume d’Angleterre, « tan celebrado en historias pasadas por su particular obediencia y devoción a la Sede Apostólica, y a todas las cosas de nuestra Santa Fe » (Historia particular de la persecución de Inglaterra, 1599, p. 3). Il est encore plus emphatique dans un autre passage (ibid., p. 190).

12 Cervantès relaie lui-même cette vision d’une origine anglaise de la chevalerie, lorsque don Quichotte renvoie aux « annales et histoires d’Angleterre », évoquant les « fameux exploits du roi Arthur », pour expliquer à Vivaldo ce que sont les chevaliers errants. Voir Miguel de Cervantes, Don Quijote de la Mancha, éd. Francisco Rico, Real Academia Española, 2004, I, 13, p. 111 (ce passage est déjà cité par Christian Andrés, « Visión de Inglaterra y de los ingleses en la obra novelesca de Cervantes », Edad de oro cantabrigense : actas del VII Congreso de la Asociación Internacional de Hispanistas del Siglo de Oro, coord. Anthony J. Close et Sandra María Fernández Vales, 2006, p. 97-102).

13 Plusieurs exemples littéraires de cette représentation de l’Angleterre comme nouvelle Arcadie sont repris par Esther Borrego Gutiérrez, « Motivos y lugares maravillosos en las cuatro bodas de Felipe II », Loca ficta : Los espacios de la maravilla en la Edad Media y Siglo de Oro, éd. Ignacio Arellano Ayuso, Madrid/Vervuert, Iberoamericana, 2003, p. 69-89 (les citations pertinentes se situent aux p. 78-79).

14 Sur le développement et les motifs de l’hostilité hispano-anglaise, voir en particulier Colin Martin, Geoffrey Parker, La Gran Armada, Madrid, Madrid, Alianza, 1988, Peter Kemp, The Campaign of the Spanish Armada, Oxford, Phaidon, 1988, ainsi que María José Rodríguez-Salgado et Simon Adams, England, Spain and the Grand Armada, 1585-1604. Essays from the Anglo-Spanish Conferences, London, Madrid, 1988. On trouvera aussi des résumés et des bilans sur le sujet publiés eux aussi à l’occasion du 400e anniversaire de l’expédition de l’Invincible Armada dans Roger Stradling, « ¿Leyenda invencible ? La herencia cultural del año 1588 y la historia de España e Inglaterra », Contrastes. Revista de Historia Moderna, n° 5-6, 1989-1990, p. 7-20, ainsi que dans David García Hernán, « El IV centenario de la Armada contra Inglaterra : balance historiográfico », Cuadernos de Historia Moderna, n° 10, 1989-1990, p. 163-182.

15 Plutôt que de multiplier ici les passages d’auteurs du Siècle d’Or espagnol ayant contribué à cet imaginaire hostile au Septentrion, je me permets de renvoyer aux exemples déjà cités dans ma thèse de doctorat, soutenue le 12 mai 2012 à l’Université Paris-Sorbonne sous la direction de Mme le Professeur Mercedes Blanco. Voir Pierre Nevoux, Le roman espagnol et l’Europe au xviie siècle, p. 185-188. Le document est accessible sur le site de l’Université Paris-Sorbonne à l’adresse suivante : http://www.e-sorbonne.fr/theses/roman-espagnol-l-europe-xviie-siecle-regards-reel-projets-fictionnels.

16 Sur la pensé géopolitique de Ribadeneyra, fondée sur son militantisme religieux, voir les pages correspondantes dans José María Jover Zamora et María Victoria López Cordón-Cortezo, « La imagen de Europa y el pensamiento político internacional », Historia de España Ramón Menéndez Pidal, t. XXVI, Madrid, Gredos, 1986, p. 353-522.

17 Ribadeneyra se nourrit en particulier du récent De origine ac progressu schismatis anglicani libri tres (1586) de Nicolas Sanders.

18 Sur ces points, je renvoie dans ce même volume à la synthèse proposée par Alexandra Merle dans son article intitulé « Philippe II d’Espagne : construction, diffusion et renouvellement d’une légende noire ».

19 Voir Pedro de Ribadeneyra, Historia eclesiastica del cisma de Inglaterra, éd. cit., livre I, chap. 7, p. 193 ª : « Era Ana Bolena hija de la mujer de Tomás Boleno, caballero principal ; digo que era hija de su mujer, porque hija de él no podía ser ; porque estando él por embajador del Rey de Francia y ausente de su casa por espacio de dos años, su mujer concibió y parió a Ana Bolena. La causa de esto fue que, como el Rey amaba a la mujer de Tomás Boleno, por gozar más a su salvo y con menos sospecha de ella, envió a Francia a su marido, con color de quererle honrar con oficio de embajador […]. Antes que Ana Bolena naciese, había tenido Tomás Boleno otra hija, que se llamó María, en la cual puso los ojos el Rey cuando iba a casa de su madre, y después que volvió su padre de Francia, por tenerla más a mano, la mandó llevar a su palacio real, y trataba con ella deshonestamente. De manera que no contentándose el Rey de haber tenido por manceba a la madre, y tener al presente la una hija, abrasado de torpe afición, quiso juntamente gozar de la otra hija, que era Ana Bolena, y hermana de la que tenía. »

20 C’est Ribadeneyra lui-même qui, dès son prologue au « cristiano y piadoso lector », établit un enchaînement causal entre la dépravation morale de Henri VIII et ses décisions politiques. Voir Pedro de Ribadeneyra, Historia eclesiastica del cisma de Inglaterra, éd. cit., p. 183 : « Una centella de fuego infernal que salió de una afición desordenada de una mujer, no muy hermosa, en el corazón del rey Enrique, de tal manera le encendió y transformó, que de defensor de la fe le trocó en cruelísimo perseguidor de la misma fe y en una bestia fiera, y abrasó y consumió con vivas llamas todo el reino de Inglaterra, el cual hasta hoy padece y llora su incendio, sin que las continuas lágrimas de los católicos afligidos, ni la sangre copiosa de los mártires que cada día se derrama, sea parte para le extinguir y apagar. »

21 Ibid., livre I, p. 211-212. Le martyre de ces religieux fut l’objet de nombreuses relations au xvie siècle, récemment rassemblées par Maurice Chauncy et John P. H. Clark dans The various versions of the Historia aliquot martyrum Anglorum maxime octodecim Cartusianorum : sub Rege Henrico Octavo ob fidei confessionem et summa pontificis jura vindicanda interemptorum, Salzbourg, Institut für Anglistik und Amerikanistik, 2006 (trois premiers volumes ont été publiés à cette date).

22 Ibid., notamment livre I, chap. 31, p. 215b-216a. Cette cupidité attribuée aux Anglais, conçus tout ensemble comme hérétiques et « pirates de la mer », était un lieu commun dans les lettres espagnoles. Plusieurs illustrations en sont fournies par Miguel Herrero García, Ideas de los españoles del siglo xvii, Madrid, Gredos, 1966, p. 454.

23 Ibid., livre I, chap. 44, p. 229.

24 Pedro de Ribadeneyra, Obras escogidas, Cisma …, Madrid, B.A.E., 1952, p. 298.

25 Ibid., Tratado de la religión y virtudes que debe tener el príncipe cristiano para gobernar y conservar sus estados contra lo que Nicolás Maquiavelo y los políticos de este tiempo enseñan, Buenos Aires, Sopena, 1942, p. 482 (cité par José María Jover Zamora et María Victoria López Cordón-Cortezo, art. cit.) : « […] no debe el príncipe cristiano permitir herejes y hombres de varias y contrarias sectas en sus Estados, si quiere cumplir con el oficio y obligación de católico príncipe, y […] es imposible que hagan buena liga el católico y el hereje en una misma república y no que no sucedan por esta mezcla grandes alteraciones y revueltas, que son las ruinas y la destrucción de los reinos y Estados. »

26 Voir Diego de Yepes, Historia particular …, 1599, livre VI, chap. 13, p. 881-890.

27 Puisque ce livre consacré aux « mauvaises réputations » est tacitement placé sous l’égide de Brassens, cette apologie du martyre – qui par ailleurs n’a rien de très novateur – donne envie de fredonner Mourir pour des idées : « Ô vous, les boutefeux, / ô vous, les bons apôtres, / mourez donc les premiers, / nous vous cédons le pas. / Mais, de grâce – morbleu ! –/ laissez vivre les autres, / la vie est à peu près / leur seul luxe ici-bas … »

28 Voir Diego de Yepes, Historia particular …, 1599, livre VI, p. 880-881 : la confusion quant à la succession au trône après Élisabeth est providentielle, dit Yepes, car elle permettra sans doute qu’accède au trône un Prince catholique y ayant droit par voie d’un sang non maculé par l’hérésie ; et ce prince rétablirait le catholicisme en son état antérieur au schisme anglican, ce qui serait pour le plus grand bien de tous, catholiques et hérétiques, anglais et étrangers. Sans que le nom de ce prince soit indiqué, il paraît clair que Yepes songe à Jacques Stuart.

29 Ces observations, réalisées à partir des seuls textes de Ribadeneyra et Yepes évoqués ici, concordent avec les analyses menées par Élise Monjarret à propos d’un texte de Francisco de Quevedo. Voir sa thèse, Recherches sur le discours pamphlétaire dans la première partie du dix-septième siècle en Espagne. Des conditions historiques aux pratiques discursives. Étude et analyse du Discurso de las privanzas (1607-1608) de Francisco de Quevedo, soutenue à l’Université de Rennes II en novembre 2013. Il resterait néanmoins à étendre cette étude formelle des libelles et autres textes polémiques pour déterminer, à partir d’un corpus substantiel, s’il existe une sorte de « rhétorique de la légende noire ».

30 Ces procédés récurrents chez les deux auteurs s’observent notamment lorsque Ribadeneyra relate comment, malgré l’interdiction pontificale, Henri VIII se maria avec Ann Boleyn. Voir P. de Ribadeneyra, Cisma …, éd. cit., livre I, chap. XXI, p. 206 sq. L’hyperbole est mise à contribution pour le portrait du roi, « bestia fiera y cruel », « cumbre de fealdad », etc. Chaque terme tend du reste à se démultiplier, comme une arme à double ou triple détente, ainsi que l’illustre le passage suivant : « Lo que es de maravillar espantar, lo que asombra, y saca de juicio, es ver una infinidad de gente, que con tanta paz y seguridad sigue no su gusto y apetito, sino la lujuria, e hipocresía, y maldad de un hombre, y la alaba y reverencia, de tal manera que, sobre tal fundamento edifica su fe, su esperanza y su salvación. » (ibid.).

31 Chez Ribadeneyra, ces redites concernent par exemple la généalogie proposée pour les maux de l’Angleterre : la faute en est rejetée à de multiples reprises sur Ann Boleyn (plus encore qu’à Henri VIII), notamment dans le prologue au prince Philippe – le futur Philippe III (op. cit., prologue au lecteur, p. 182) –, dans celui au « cristiano y piadoso lector », (ibid., p. 183), au livre I, chap. 21 (ibid., p. 206b), et dans plusieurs autres chapitres jusqu’à la conclusion.

32 Voir Diego de Yepes, Historia particular …, 1599, p. 895 sq.

33 Parmi la légion d’exemples disponibles, je citerai uniquement le récit par Ribadeneyra de l’arrestation et du martyre du théologien catholique John Roffens (Cisma …, éd. cit., livre I, chap. 28). D’après le jésuite, les sbires qui arrêtèrent Roffens espéraient trouver de nombreuses richesses chez lui. Ils ne trouvèrent qu’un coffre qui, une fois forcé, ne révéla qu’un cilice, une discipline et quelques petites pièces qu’il avait coutume de donner aux indigents après sa pénitence quotidienne … Ici, comme ailleurs, le contraste le plus tranché – entre vertueux catholiques et vils hérétiques – est l’un des traits stylistiques les plus prisés par Ribadeneyra.

34 Voir par exemple Ribadeneyra, op. cit., prologue au lecteur (je souligne) : « en él [el libro de Sanders] se ve muy al vivo, y con sus propias colores pintada, una de las más bravas y horribles tempestades que dentro de un reino ha padecido hasta ahora la Iglesia católica. Vese un rey poderoso […]. Vese la constancia y santidad de la reina doña Catalina […]. En este libro se ve […] ».

35 Ribadeneyra ouvre son prologue au « christiano y piadoso lector » en vantant la fiabilité de sa principale source livresque, le De origine ac progressu schismatis anglicani libri tres de Nicolas Sanders : « A mis manos ha llegado un libro del doctor Sandero, varon excelente, inglés de nación, de profesión teólogo, y de vida ejemplar […]. Después de haberlo pasado con alguna atención, me ha parecido libro digno de ser leído de todos […]. » Quant à Yepes, il ne se lasse pas de produire des lettres de témoins oculaires des événements qu’il traite.

36 Voir par exemple Ribadeneyra, prologue au lecteur, p. 183 : Les victoires passées de la foi catholique sur les empereurs païens et sur les hérétiques doivent rassurer, écrit-il, « pues lo que fue, será, y lo que leemos en las historias eclesiásticas, vemos en nuestros días. Y así, pues es agora el mismo Dios que fue en los siglos pasados, y Él es el piloto y capitán desta nave de la Iglesia, al cual obedecen los vientos y las olas […] no desmaye ni desconfíe nadie : que Él despertará a su tiempo, y sosegará la braveza de los vientos, […], y quedará ahogado Faraón […] ». Sur le même mode, Yepes consacre des chapitres entiers à dévoiler les desseins du Seigneur – en particulier les chapitres 11 et 12 du livre VI, p. 866-880.

37 Ainsi, comme Ribadeneyra avant lui, Yepes fait de la passion d’Henri VIII pour Ann Boleyn le péché originel de toute la dynastie Tudor : « llevado de su ciega pasión, abrió la puerta a la herejía, apartándose de la obediencia de la Iglesia Romana » (Historia particular …, livre I, chap. 2, p. 30).

38 Voir P. de Ribadeneyra, op. cit., livre I, chap. 7, p. 193 : « Era Ana alta de cuerpo, el cabello negro, la cara larga, el color algo amarillo, […] entre los dientes de arriba le salía uno que la afeaba ; tenía seis dedos en la mano derecha, y una hinchazón como papera, y para cubrirla, comenzó ella, y siguiéronla otras, a usar un alzacuello. El resto del cuerpo era muy proporcionado y hermoso […]. Cuanto a sus costumbres, era llena de soberbia, ambición, y envidia, y deshonestidad. Siendo muchacha de quince años, se revolvió con dos criados de su mismo padre putativo Tomás Boleno. Después fue enviada a Francia, y habiendo entrado en el palacio real, vivió con tan grande liviandad, que públicamente era llamada de los franceses la haca o yegua inglesa, y después la llamaban mula regia, por haber tenido con el Rey de Francia amistad. Y para que la fe y creencia desta mujer fuese semejante a su vida y costumbres, seguía la secta luterana, aunque no dejaba de oír misa como si fuera católica ; porque, siéndolo el Rey, juzgaba que para sus intentos y ambición le podía aprovechar. »

39 Voir D. de Yepes, op. cit., livre III, chap. 18, p. 252-253.

40 Voir Rafael Lapesa, art. cit., p. 369-372.

41 Ibid., p. 372-275. Sur ce sonnet, voir aussi Carlos Mata Induráin, « El Soneto de Cervantes “A la entrada del Duque de Medina en Cádiz”. Análisis y anotación filológica », Pedro Ruiz Pérez (éd.), Actas del Coloquio Internacional Cervantes en Andalucía (Estepa, diciembre de 1998), Estepa, Ayuntamiento de Estepa, 1999, p. 143-163. Téléchargeable en ligne, cet article inclut une édition critique du sonnet.

42 Voir Miguel de Cervantes, Novelas ejemplares, éd. Jorge García López, Barcelona, Crítica, 2005, p. 293.

43 Ibid., p. 293-294.

44 Ibid., p. 294 : « […] la niña era de tan buen natural, que con facilidad aprendía todo cuanto le enseñaban. Con el tiempo y con los regalos, fue olvidando los que sus padres verdaderos le habían hecho ; pero no tanto que dejase de acordarse y de suspirar por ellos muchas veces ; y, aunque iba aprendiendo la lengua inglesa, no perdía la española, porque Clotaldo tenía cuidado de traerle a casa secretamente españoles que hablasen con ella. Desta manera, sin olvidar la suya, como está dicho, hablaba la lengua inglesa como si hubiera nacido en Londres. »

45 Ibid., p. 295 pour le passage d’« Isabel » à « Isabela » en Angleterre (« que así la llamaban ella [los ingleses] ») ; et p. 333 pour la confirmation de cette appellation et du surnom d’Espagnole anglaise à Séville.

46 Voir Hanno Ehrlicher, « La deconstrucción de una enemistad : La española inglesa en el contexto del imaginario político de la Edad Moderna », Hanno Ehrlicher et Gerhard Poppenberg (éd.), Cervantes’ Novelas ejemplares im Streitfeld der Interpretationen. Exemplarische Einführungen in die spanische Literatur der Frühen Neuzeit, Berlin, edition tranvía – Verlag Walter Frey, 2006, p. 283-319.

47 Voir P. de Ribadeneyra, Historia de la Cisma …, éd. cit., livre II, chap. 22, p. 256. Le jésuite accuse Élisabeth d’avoir feint d’être catholique tant que Marie Tudor régnait, puis d’avoir juré solennellement de défendre la loi catholique et de conserver les privilèges ecclésiastiques : « porque los herejes, con quien ella se aconsejaba, le dijeron que por reinar, cualquiera cosa se podia simular y disimular, jurar y perjurar ».

48 Voir Miguel de Cervantes, Novelas ejemplares, éd. Jorge García López, Barcelona, Crítica, 2005, p. 322.

49 Ibid., p. 317 : « No consintió la reina que Ricaredo estuviese de rodillas ante ella ; antes le hizo levantar y sentar en una silla rasa, que para sólo esto allí puesta tenían, inusitada mercede para la altiva condición de la reina. »

50 Ibid., p. 301 (pour l’espagnol parlé par la reine Isabela), p. 302 (« ya la estimo como si fuese hija mía »), p. 322 et 327 (pour les perles et autres présents offerts par la reine à Isabela).

51 On trouvera des reproductions de ces portraits à la page http://www.rci.rutgers.edu/~buckley/gallery2.html

52 Voir Hanno Ehrlicher, art. cit.

53 Voir Miguel de Cervantes, Novelas ejemplares, éd. Jorge García López, Barcelona, Crítica, 2005, p. 298.

54 Ibid., p. 324-325.

55 Sur l’état de cette question, voir Miguel de Cervantes, Novelas ejemplares, éd. Jorge García López, Barcelona, Crítica, 2005, p. 823-826 et p. 828-829.

56 Voir Rafael Lapesa, art. cit., p. 378-380.

57 Cité par Rafael Lapesa, art. cit., p. 380.

58 Voici un relevé non exhaustif de passages où est exprimé le désir des personnages de se rendre en Angleterre : Persiles, éd. Carlos Romero Muñoz, Madrid, Cátedra, 2002, I, 16, p. 230 ; I, 20, p. 233 ; II, 7, p. 327 ; II, 17, p. 393 ; II, 17, p. 395. Toutes les autres citations de ce roman renverront à la même édition.

59 Persiles, I, 5, p. 167 : « […] en la [nave] iban algunos caballeros ingleses que habían venido, llevados de su curiosidad, a ver a España, y habiéndola visto toda, o, por lo menos, las mejores ciudades della, se volvían a su patria. »

60 Ibid., I, 18, p. 247.

61 Voir Francisco de Thamara, Libro de las costumbres de todas las gentes del mundo, y de las Indias, Anvers, Martin Nutius, 1556, f° 43r : « No cría [Irlanda] animal alguno que sea empecible [dañino], ni aun una araña, ni una rana. Y ya que la traían [aunque la traigan] de otra parte, no se cría, y con solo el polvo que le echan encima, matan cualquiera animal que de otra parte sea traído ; abejas no se hallan en ella. Es grande la templanza de su cielo, y la fertilidad de la tierra maravillosa, pero la gente es inhumana, salvaje, y cruel. »

62 Voir Abraham Ortelius, Theatro del orbe de la tierra, Anvers, Officina Plantiniana, 1612, f° 11 (graphie modernisée) : « Después de las Hébridas están las islas Orcadas […]. No se engrandece allí ni sierpe ni animal ponzoñoso. »

63 Seuls deux passages annoncent la possibilité de ne pas faire halte en Angleterre. Voir Persiles, I, 17, p. 237 (« Yo [Arnaldo] he dejado apuntado con tu hermano Periandro que nos partamos mañana, o ya para Inglaterra, o ya para España o Francia ») et II, 17, p. 393.

64 Voir Enrique García Hernán, Miguel Ángel de Bunes, Óscar Recio Morales et Bernardo José García García (éd.), Irlanda y la Monarquía hispánica : Kinsale 1601-2001. Guerra, Política, Exilio y Religión, Madrid, Universidad de Alcalá de Henares/Consejo Superior de Investigaciones Científicas, 2002, ainsi que Enrique García Hernán, Ireland and Spain in the Reign of Philip II, Dublin / Portland, Four Courts Press, 2009.

65 Persiles, I, 12, p. 215-216. Comme l’ont déjà relevé plusieurs critiques, placer ce ius primae noctis à proximité de l’Irlande coïncide avec la représentation diffusée de cette île par les cosmographes des xvie et xviie siècles.

66 Voir Persiles, I, 17, p. 236.

67 Persiles, I, 20, p. 257-59.

68 Persiles, I, 21, p. 262 (je souligne).

69 Voir Rodolfo Schevill et Adolfo Bonilla, éd. de Persiles y Sigismunda, Madrid, B. Rodríguez, 1914 (2 vol. ), vol. I, p. vi. Carlos Romero Muñoz, Persiles, note 4, p. 262-263, ne voit pas non plus d’autre référent possible pour ce passage. Cervantès aurait mis à contribution sa « fantaisie ».

70 Rappelons qu’il existe peu de certitudes sur les dates de rédaction du Persiles. Mais il est vraisemblable que le roman ait été écrit en deux temps : une conception initiale dans les années 1587-1596 (entre la publication de la traduction des Éthiopiques par Fernando de Mena, en 1587, et la publication de la Philosophia antigua poética du Pinciano) ; et une reprise tardive (vers 1614-1615 ?), peut-être encouragée par le succès du Peregrino en su patria (1604). Voir Michael Armstrong-Roche, Cervantes’ Epic Novel : Empire, Religion, and the Dream Life of Heroes in Persiles, Toronto, University of Toronto Press Incorporated, 2009, p. 305-308.

71 Voir Enrique García Hernán, Ireland and Spain in the Reign of Philip II, Dublin / Portland, Four Courts Press, 2009, p. 13 (je traduis).

72 Ibid., p. 4 et p. 32. Il existait notamment de vieilles rivalités entre les Fitzgerald et les Butler, qui reprirent entre 1567 et 1569 environ. Et en 1595, le clan O’Donnell était divisé entre les pro et les anti-Anglais.

73 Voir Isabel Lozano Renieblas, op. cit., p. 134.

74 Sur ces points, je renvoie de nouveau à ma thèse, Le roman espagnol et l’Europe au xviie siècle, p. 206-220.

75 Voir Persiles, IV, 12, p. 703.

76 Ibid., p. 221-229.

77 Voir Persiles, éd. cit., III, 8, p. 505. Pour deux lectures complémentaires du Persiles au regard du prisme wisigothique, voir Michael Nerlich, Le Persiles décodé ou la « Divine Comédie » de Cervantès, Clermont-Ferrand, Presses Universitaires Blaise Pascal, 2005, p. 88-106, 156-157, 168-171, 181-183 et 192-198, ainsi que M. Armstrong-Roche, op. cit., p. 294-303 et note 7 p. 356-358.

78 Pour l’état de cette question, voir Carlos Romero Muñoz, introduction à son édition de Los trabajos de Persiles y Sigismunda, Madrid, Cátedra, 2002, p. 15-29, et Michael Armstrong-Roche, op. cit., p. 306-308. Selon l’éditeur du roman, l’impulsion aurait été donnée à Cervantès par la parution de la Philosophía Antigua Poética (1596) d’Alonso López Pinciano, et les deux premiers livres auraient pu être écrits en 1598 ou au début de 1599. Selon M. Armstrong-Roche, la complexité formelle et idéologique du roman correspond plutôt à une œuvre de maturité. Par ailleurs, le quatrième livre, quoique rédigé dans une urgence évidente, apparaît comme complet et cohérent dans sa structure narrative et dans la caractérisation des personnages, ce qui amène à supposer que Cervantès travaillait à partir d’une ébauche – une sorte de script – qu’il n’eut pas le temps d’étoffer et de réviser, et que ce canevas put être conçu précocement. Ce qui conduit le critique à suggérer un terminus a quo antérieur à 1596 : il n’est pas impossible, selon lui, que l’édition des Éthiopiques dans la traduction de Fernando de Mena, en 1587, ait constitué une stimulation notable pour un auteur qui, après avoir publié la Galatée en 1585, pouvait être disponible pour un nouveau projet. Et l’apparition de El peregrino en su patria de Lope (1604), put encourager Cervantès à continuer ou à reprendre sa propre variation sur le modèle d’Héliodore.

79 Voir Bernardo José García García, « Pacifismo y reformación en la política exterior del duque de Lerma (1598-1618). Apuntes para una renovación historiográfica pendiente », Cuadernos de Historia Moderna, 12, 1991, p. 207-222. La citation, que je traduis, se situe à la page 212. L’auteur ajoute en note : « En una reciente conferencia, el académico O. Felipe Ruiz Martín se ha referido a estos sectores “conservadores”, que intervienen en la Corte en los siguientes términos : “[...] en la Corte se ha empezado a constituir un grupo integrista. El integrismo, los absolutistas, los ministros ultras diríamos, pues que no existían porque no había oposición y por lo tanto todo el mundo daba vueltas en torno al mismo eje, y, en fin, lo podrá hacer más deprisa o más despacio pero al no haber oposición, no hay tampoco reacción. Y entonces ya en 1617 empieza a haber una reacción, de la gente que, por ejemplo, dice que ha sido una claudicación y una cobardía la Tregua de los Doce Años, que las oligarquías han visto sin duda con muy buenos ojos porque es acabar una guerra. La Corona ante la oposición de estos intransigentes estoy seguro que hace la expulsión de los moriscos.., los integristas son los que posiblemente se encuentran más satisfechos con la expulsión. Se desagravian en cierto modo de lo que para ellos ha supuesto la paz, la Tregua de los Doce Años […]”. »

80 Voir Félix Lope de Vega Carpio, La Dragontea, éd. Antonio Sánchez-Jiménez, Madrid, Cátedra, 2007.

81 Voir Félix Lope de Vega Carpio, Corona trágica : vida y muerte de la serenísima reina de Escocia María Estuarda, éd. Christian Giaffreda, Florence, Alinea, 2009.

82 Voir Pedro Calderón de la Barca, La Cisma de Ingalaterra, éd. Juan Manuel Escudero Batzán, Kassel, Reichenberger, 2001.

83 Voir par exemple Baltasar Gracián, El Criticón, éd. Santos Alonso, Madrid, Cátedra, 1980, III, 12, p. 799.

84 Voir l’article « Inglaterra, Mártires de » signé par Richard A. P. Stork (de l’Opus Dei) dans La Gran Enciclopedia Rialp, 1991 (http://www.canalsocial.net/ger/ficha_GER.asp?id=10907&cat=religioncristiana).

85 Voir l’article « Mártires, Inglaterra y Gales », Diccionario histórico de la Compañía de Jesús, éd. Charles E. O’Neill et Joaquín María Domínguez, Madrid, Universidad Pontificia Comillas, 2001, t. III, p. 2546 sq. (consultable en ligne).

86 Sans être du tout exhaustif, on peut citer notamment les pages et sites suivants :
http://www.es.catholic.net/santoral/articulo.php?id=432
http://es.catholic.net/aprendeaorar/32/250/articulo.php?id=845
http://eltestigofiel.com/lectura/santoral.php?idu=1492
http://www.youtube.com/watch?v=VdRNpZ_EoRU
http://infocatolica.com/blog/historiaiglesia.php/1207020136-la-perversa-jezabel-del-norte
http://www.conocereisdeverdad.org/website/index.php?id=4553
Ce dernier site évoque explicitement les accusations formulées contre l’Espagne catholique comme des « légendes noires », et présente la répression anglaise du catholicisme comme une autre Inquisition.
D’un site à l’autre, des phrases entières sont reprises en boucles, comme la suivante, présente sur près de 300 d’entre eux : « En la Inglaterra de hoy — tan modélica y proclive a la defensa de los derechos del hombre — hubo una época en la que claramente no se respetó la libertad de conciencia de los ciudadanos » (« Dans l’Angleterre d’aujourd’hui – si souvent érigée en modèle et encline à la défense des droits de l’Homme –, il y eut une époque où l’on ne respectait clairement pas la liberté de conscience entre les citoyens »). Cette propagande antiprotestante actuelle a manifestement deux raisons principales : la rivalité entre les Églises chrétiennes en Amérique Latine et, plus largement, la pression exercée par les confessions réformées sur le catholicisme, d’une part ; et l’espoir de réussir la réunion entre les Églises anglicane et catholique (ou plutôt du retour des anglicans dans le giron de Rome).

Pour citer ce document

Pierre Nevoux, «L’Espagnole anglaise (1613) et le Persiles (1617) de Cervantès ou la déconstruction d’une propagande espagnole contre le Septentrion protestant», Histoire culturelle de l'Europe [En ligne], Revue d'histoire culturelle de l'Europe, Légendes noires et identités nationales en Europe, Légendes noires et identités collectives : construction, déconstruction, réfutation,mis à jour le : 30/06/2016,URL : http://kmrsh.unicaen.fr/mrsh/hce/index.php?id=208.

Quelques mots à propos de : Pierre Nevoux

Université de Lille III

Pierre Nevoux, ancien élève de l’ENS et agrégé d’espagnol, est actuellement professeur en CPGE. IL a soutenu en 2012 à Paris-Sorbonne une thèse consacrée à la représentation de l’Europe dans les romans espagnols du XVIIe siècle, et en particulier dans le Persiles (1617) de Cervantès, l’Estebanillo González (1646), attribué à Gabriel de la Vega, et le Criticón (1651-1657) de Baltasar Gracián (Le roman espagnol et l’Europe au XVIIe siècle : Regards sur le réel et projets fictionnels). Dans le prolongement de cette thèse, il s’intéresse plus généralement à la réécriture de l'histoire et des imaginaires sociaux dans la littérature. Ces recherches visent aussi à une meilleure prise en compte de la dimension géographique des espaces fictionnels, par une approche à la croisée de la littérature et de l’histoire.