Histoire culturelle de l'Europe

Valeria Allaire

Le roi Très Chrétien et le Grand Turc : la mala openione de François Ier dans la correspondance de Pierre Arétin

Article

Résumé

La « scandaleuse alliance » entre le roi Très Chrétien et le Grand Turc - qui commence à se tisser dès 1525, pendant la captivité du souverain en Espagne - provoque, sans aucun doute, une véritable légende noire autour de François Ier. La propagande impériale s’acharne, bien évidemment, à condamner l’outrage commis par le roi français à l’égard de la Respublica Christiana et nourrit ainsi sa mauvaise réputation. De son coté, la propagande française justifie les choix politiques du monarque, en avançant les raisons de la défense du royaume face à l’encerclement impérial. À la suite d’un succinct récit des moments plus saisissants de l’alliance entre la Fleur de Lys et le Croissant contre l’Aigle Impériale, cet article se propose de donner un aperçu des réactions suscitées par cette entente auprès des hommes de culture de la péninsule italienne. Cette dernière demeure, en effet, un enjeu territorial de premier ordre dans le conflit entre François Ier et son éternel rival, Charles Quint. Notamment, ce travail se concentre sur l’œuvre de Pierre Arétin et plus particulièrement sur différentes missives que le fléau des princes adresse au souverain. Le polémiste blâme le monarque et il le met en garde contre la mala openione qui jaillit dans le cœur de ses vassaux et de ses alliés, à cause de la collusion avec le pire des infidèles.

Abstract

The outrageous alliance between the Most Christian King and the Great Turk that started as early as 1525 during the captivity of Francis I in Spain and caused a black legend around the French king. The imperial propaganda strove to condemn the insult perpetrated by Francis I towards the Respublica Christiana and fed his bad reputation. French propaganda on the other hand justified the political choice of the monarch pretending he had to defend the kingdom surrounded by the Imperial forces. After a summary of the most salient moments of the alliance between the French King and the sultan, the article aims at looking at the reactions of Italian scholars since the peninsula remained a prominent territorial stake of the conflict between Francis I and Emperor Charles V. The article deals with the different letters written by Pietro Aretino to the French King where he blamed the monarch and warned him against the mala openione caused by the alliance with the Turk. Francis I, Soliman, Pietro Aretino, Turk, Most Christian

Texte intégral

1Jeune, beau, ami des arts et des lettres, protecteur des humanistes, telle est l’image que les historiens nous transmettent de François Ier. Tout d’abord, ce roi jouit du privilège d’être désigné par le titre de roi « Très Chrétien ». Cette appellation était jadis attribuée par le pape à titre individuel ; ce ne fut qu’à la fin du XIVe siècle qu’elle fut octroyée au seul souverain de France, car son peuple était comparé à celui d’Israël et son royaume était considéré comme une terre de saints, de martyrs et de reliques1. De surcroît, François Ier est perçu comme un roi mécène car il aime s’entourer de grands artistes. Dès l’année qui suit son sacre, il invite à sa cour le grand Léonard De Vinci2. En 1530, c’est au tour de Rosso Fiorentino, qui marquera de son empreinte la première école de Fontainebleau, avec le Primatice, son adjoint et rival affiché3. L’autobiographie de Benvenuto Cellini, qui vécut en France pendant de longues années, nous donne un aperçu du mécénat de « ce grand roi François en toutes ses choses si libéral4 ». François Ier est aussi le protecteur des lettres5 : Jules de Médicis, le personnage du Livre du Courtisan, célébrait déjà les vertus de monseigneur d’Angoulême, lequel, s’il succédait au trône de France, ferait fleurir la gloire des lettres comme celle des armes6. De fait, durant son règne le roi fait venir à Paris « toutes les bonnes lettres qui commencent aultant à floryr en France7 ».

2Pourquoi, alors, parler de légende noire à propos d’un roi si libéral, magnanime et protecteur des arts? Tout d’abord, la « fureur française8 » avait semé la terreur dans la Péninsule durant la première guerre d’Italie. Face à la stratégie défensive des Italiens, qui consistait à négocier avec l’ennemi, à le ralentir et à l’affaiblir, Charles VIII avait produit en 1494 une armée de trente mille hommes et avait refusé toute tractation, optant pour une guerre courte et violente. La petite ville de Mordano avait été le théâtre d’un épisode emblématique de la brutalité des Français : hommes, femmes et enfants avaient été trucidés et les soldats revinrent infliger le coup de grâce aux blessés pour ne laisser aucun survivant. Cette réputation de violence et de barbarie des Français, en somme leur mauvaise réputation, était fort répandue : ainsi, dans le premier livre de son Livre du Courtisan, Baldassar Castiglione nous rappelle leur prédilection pour les armes et leur aversion pour les lettres, qui sont pourtant, selon lui, la vraie richesse de l’âme humaine :

« […] je pense que le vrai et principal ornement de l’esprit de chacun, ce sont les lettres, bien que les Français connaissent seulement la noblesse des armes et ne fassent aucun cas du reste, de manière que non seulement ils n’apprécient pas les lettres, mais même ils les abhorrent […]9. »

3Au-delà de cette « fureur française », la mauvaise réputation du roi « Très Chrétien » est essentiellement liée à l’alliance nouée avec le « Grand Turc », l’ennemi de la foi chrétienne, une alliance qui produira étonnement et indignation dans l’Orbis Christianus. Nous nous proposons, dans ce travail, de donner un aperçu des réactions suscitées chez les lettrés en Italie – notamment dans l’œuvre de l’Arétin – par l’entente entre l’un des grands défenseurs de la Chrétienté et le pire des infidèles.

4Il est vrai qu’avant 1453, peu nombreux étaient les ouvrages consacrés par les historiographes et les lettrés chrétiens à la civilisation des Osmanlis10. Or, la prise de Constantinople par Mehemed II et la constante expansion des possessions ottomanes en Méditerranée provoquent, au XVIe siècle, la multiplication de traités et de pamphlets qui, entre peur et curiosité, sont dédiés au Turc, en Italie comme partout en Europe, en latin et dans les diverses langues vernaculaires. En Italie sont publiés, entre autres, à Florence, le Libro della origine de’Turchi e imperio delli Ottomani d’Andrea Cambini en 1528 et le Trattato de’ costumi e vita de’ Turchi de Giovan Antonio Menavino en 1548. À Rome, c’est Paolo Giovio qui publie, en 1532, le Commentario de le cose de’ Turchi ; à Lucques, Teodoro Spandugino, en 1550, écrit Delle istorie e origine de’ principi de’ Turchi, ordine della corte, loro rito e costumi. Et encore, en 1560, à Venise, Francesco Sansovino écrit la Istoria universale dell’origine ed imperio dei Turchi. Ce dernier opuscule est accompagné d’un arbre généalogique des sultans, dans lequel l’auteur ébauche un portrait de seigneurs ottomans assassins et usurpateurs de pouvoir11. Or, l’image que ces ouvrages tracent du Turc est manifestement effrayante et l’Église contribue considérablement à nourrir ce trouble chez les chrétiens. Pie II, Alexandre VI, Léon X : les papes se succèdent, mais tous tiennent le même discours de mise en garde contre l’infidèle et d’exhortation à la guerre12. Les lettrés leur font écho13. Il est alors courant, pour les religieux, de consacrer une partie de l’homélie ou des prédications à raviver l’inquiétude des fidèles avec force anecdotes sur la férocité des Turcs, qui contribuent à maintenir les ouailles dans la dévotion et dans la prière, tout en justifiant le perpétuel projet de croisade14. La religion islamique, très peu voire mal connue, est caricaturée et diabolisée. La papauté investit ainsi de sacralité la lutte contre l’infidèle et légitime la volonté de reprendre le Saint Sépulcre des mains de ces barbares15.

5Dans la littérature italienne du XVIe siècle fleurissent alors les stéréotypes du Turc sauvage, destructeur du savoir16 et voué à la luxure, car polygame. Le moine dominicain et écrivain Matteo Bandello consacre deux de ses nouvelles au portrait de Mehemed II, et fait référence à Soliman dans une autre. Les deux sultans sont peints comme des assassins avides et sanguinaires17. Dans le Roland Furieux, l’Arioste esquisse aussi l’image du Turc violeur et voleur et exhorte les grands souverains, qu’ils soient « Très Chrétiens » ou « Catholiques », à récupérer Constantinople tombée aux mains de l’immonde usurpateur18.

L’alliance impie19 : première période

6« L’acte le plus décisif, le plus hardi, le plus libéral de la diplomatie française » : c’est ainsi que J. Zeller, dans sa thèse sur la diplomatie française, définit l’alliance entre la Fleur de Lys et le Croissant20. La France, en ce début de XVIe siècle, se retrouve encerclée par les vastes territoires de la maison de Habsbourg. Le souverain français, ne trouvant point d’autres alliés pour contrebalancer un ennemi si puissant, n’hésite pas à se retourner vers l’Orient musulman. Or, l’empereur et le roi aiment à se poser en champions de la chrétienté et de l’incontournable lutte contre l’infidèle, dont ils sont les héritiers21. En effet, depuis le début du siècle, l’expansion de l’Empire ottoman22 avait fait resurgir le mythe de la croisade et le rêve de la reconquête du Saint Sépulcre dans les esprits en France comme en Espagne23. De plus, l’idée de pouvoir obtenir le nom de « défenseur de la foi chrétienne » séduit le roi qui est déjà appelé « Très Chrétien », dès le début de son règne, quand il aspire encore à la couronne d’empereur et quand cette appellation aurait pu avoir un ascendant sur les princes électeurs allemands24.

7De son côté, à l’occasion du Concordat de Bologne, Léon X offre au jeune vainqueur de Marignan une très belle croix en or, en rappelant au roi son devoir de guider la croisade en Terre Sainte. Le pontife, suivant une pratique bien rodée du Saint-Siège, vise à détourner vers les infidèles les forces des puissants qui pourraient représenter une menace pour le pouvoir papal et à maintenir son influence sur les rapports entre les princes européens25. François Ier affirme donc au pontife, lors de leur entrevue à Bologne, que pour la « tresve ou fraternité universelle entre les princes chrestiens », la lutte contre l’« ennemy de notre foy » et sa conversion, il n’épargnera ni sa personne ni ses biens… Si chacun [Charles Quint] fait de même la croisade sera réalisable. Or, malgré ces déclarations, le roi « Très Chrétien » ne s’engagera jamais vraiment dans une pareille entreprise contre les infidèles : au contraire, il s’alliera avec le sultan26.

8C. Duvauchelle distingue deux phases dans les rapports diplomatiques entre la cour de France et la Sublime Porte : une période de 1525 à 1535 et une deuxième de 1535 à 154727. Pour ce qui est de la première, nous remarquons, en effet, que les hommes envoyés par le roi afin d’entretenir les rapports avec Soliman – des hommes expérimentés, des aventuriers parfois –  ne sont jamais des Français, mais bien des Italiens, des Hongrois ou des Espagnols : d’une part, en raison de leur savoir-faire, de l’autre, sans doute, pour échapper à la condamnation chrétienne et à l’agressivité de la propagande impériale28. La première mission auprès du sultan est dépêchée en Turquie par la Régente de France, Louise de Savoie, mère du roi emprisonné en Espagne après la défaite de Pavie. C’est un échec. L’ambassadeur et les douze hommes qui l’accompagnaient sont tous tués par ordre du Pacha de Bosnie29. Le Croate Jean Frangipani part alors avec deux lettres : l’une de la régente, se plaignant du traitement de son fils en captivité, et l’autre du roi lui-même, écrite en prison et cachée par Frangipani sous la semelle de ses bottes. Une fois à Constantinople, l’émissaire traite avec Soliman et lui demande d’organiser une expédition pour libérer François Ier, tout en laissant entendre qu’elle sera appuyée par la République de Venise. Sans cette expédition, affirme l’ambassadeur, le souverain serait obligé de céder aux exigences de l’empereur, qui deviendrait alors le maître du monde. Or les raisons qui amènent le sultan à se décider sont d’ordre politique, bien sûr, car, depuis des années, l’Empire ottoman est en guerre contre la maison de Habsbourg et son affaiblissement ne peut que servir les ambitions turques de conquête30. Mais le choix d’intervenir repose aussi sur le fait que « pouvoir se vanter de l’amitié du Très Chrétien donnerait un titre de légitimité à ses conquêtes en Europe31 ». Le sultan confie alors au diplomate croate des instructions orales et une lettre qui témoigne précisément de son entente avec le roi français32. Mais l’aide du Grand Seigneur finira par se révéler inutile, car lorsque l’émissaire quitte Constantinople, le roi signe le Traité de Madrid et retrouve la liberté.

9Les guerres de Hongrie, les intrigues et les relations avec la Pologne, ne font que consolider les relations françaises avec les Osmanlis. D’après J. Ursu, lors de la victoire des Turcs – exhortés à la bataille par le souverain français – à Mohács en 1526, François Ier doit mal supporter cette défaite en tant que chrétien, « mais en tant que Roi, qui ne [doit] avoir devant les yeux que les intérêts de son pays, ne [peut] que l’approuver33 ». Cependant, la raison d’État ne prime pas assez sur ce qu’aujourd’hui nous appelons « opinion publique », et tout en cachant ses contacts, le roi arrive à proposer aux princes allemands, réunis à Spire, une coalition contre les infidèles. Suite à la mort de son souverain, Louis II, le royaume hongrois est disputé par l’archiduc Ferdinand de Habsbourg, frère de l’empereur, et par Jean Zapolya, voïvode de Transylvanie, soutenu par un parti local et par le roi de France34. C’est très certainement l’Espagnol Antonio Rincón qui conseille à Zapolya de s’adresser à Soliman35. François Ier, bien que constamment sollicité par Charles Quint, refuse de s’unir à lui dans la lutte contre les infidèles qui attaquent la Hongrie ; d’autre part, il se déclare toujours prêt à intervenir en Italie. L’empereur, qui n’est pas dupe, le critique durement et, dans son invective, exhorte le roi français à s’acquitter de son devoir de chrétien ; Ferdinand, pour sa part, mécontent de l’entente entre la France et la Transylvanie, déclare que le roi « Très Chrétien » – comme le roi d’Angleterre – aurait mieux mérité l’appellation de « destructeur de la Chrétienté36 ».

10Mais une fois signée la paix de Cambrai37 en 1529, François Ier est obligé de mettre sa flotte à la disposition de Charles Quint dans la lutte contre les Turcs. L’ambassadeur vénitien à Constantinople s’empresse alors de communiquer les termes du traité aux pachas : face à la méfiance ottomane, Rincón doit expliquer que le roi agit de la sorte seulement pour libérer ses enfants, retenus en otage en Espagne à sa place depuis la signature du Traité de Madrid. Pourtant, on constate que, l’année suivante, le roi « Très Chrétien » écrit encore aux princes allemands et à l’évêque d’Auxerre pour se défendre des allégations concernant son concours à l’invasion de la Hongrie et à la division de la chrétienté38 : « Mes prédécesseurs et moy avons par le passé trop longuement maintenu le nom que nous portons […] ». Le roi se déclare prêt à prendre les armes aussi contre le roi Jean [Zapolya] pour lutter contre l’ennemi de la foi, et à verser jusqu’à sa dernière goutte de sang dans ce combat39. Cependant, en 1532, Rincón rejoint encore Soliman à Belgrade, avec une tiare d’une valeur de 115 000 ducats, réalisée à Venise40. Il est accueilli avec « salves de coup de canons41 ». Sa mission officielle est celle de demander au sultan, prêt à assiéger Vienne, de renoncer à cette injure infligée à la Chrétienté. La réponse du Grand Seigneur, ou pour mieux dire, sa version déformée par le Castillan et destinée au pape, justifie l’action des Ottomans, qui ne peuvent pas se retirer et montrer ainsi qu’ils ont peur de Charles d’Espagne42. De plus le sultan serait troublé à l’idée que François Ier puisse défendre un homme qui l’a jeté en prison, qui a été responsable du sac de Rome et qui, tous les ans, dépouille les chrétiens pour lui faire la guerre43.

11La rumeur des rapports entre Valois et Osmanlis est désormais répandue en Europe : le cardinal Loaysa affirme à l’empereur « qu’il ne [connaît] pas un chrétien mauvais autant que celui-ci [François Ier]44 ». L’année suivante, au Puy-en-Velay, le roi reçoit une ambassade menée par le corsaire Barberousse ; de retour du mariage de Catherine de Médicis avec Henri d’Orléans, le pape Clément VII révèle, urbi et orbi, les confidences que le souverain français lui aurait faites : ce dernier n’a aucune crainte d’une attaque ottomane ; au contraire, il l’appuiera si nécessaire45. Pour sa part l’empereur n’est pas totalement exempt de contacts avec l’infidèle. En 1534, à Constantinople, l’ambassadeur « officieux » de Charles Quint cherche une entente avec le sultan avant que celui-ci ne parte en campagne contre les Habsbourg. Il obtient une réponse tranchante : il ne faut pas oublier que le roi de France est son frère et que Charles a perpétré contre lui de grandes violences. De ce fait, si le roi d’Espagne souhaite un accord, il doit d’abord rendre à François Ier Gênes, le Milanais et l’argent qui a été payé comme rançon pour ses enfants.

12Néanmoins, dans une lettre adressée à l’Arétin le 1er avril 1535, Girolamo Comitolo relate de quelle façon le roi Très Chrétien, sans qu’on le sollicite, se justifie auprès du pape : à ceux qui lui reprochent la présence d’ambassadeurs ottomans à sa cour, il réplique qu’il les retient pour le bien de la république chrétienne et que peut-être un jour le Turc se fera chrétien46.

1535, un tournant dans la scandaleuse alliance : les « Capitulations », des ambassadeurs officiels et des ambassadeurs espions

13L’année 1535 marque le début d’une nouvelle phase de l’entente franco-turque. Jean de La Forêt, érudit auvergnat, est le premier ambassadeur français officiel et permanent auprès de la Sublime Porte47. De plus, François Ier repousse la requête de Paul III de se joindre à l’empereur contre Barberousse à Tunis – vue, en effet, comme première place à gagner vers la conquête de Constantinople – et il s’engage simplement à ne pas l’attaquer durant cette opération48. Honorat de Valbelle, chroniqueur marseillais, raconte dans son Histoire Journalière comment, alors que la bataille entre Charles Quint et Kheir-ed-Din est déjà engagée, arrive à Marseille, pour la première fois, une fuste du corsaire : à ses yeux, cela paraît chose « contre toute raison de voir venir ici les Turcs comme s’ils étaient chez eux49 ». Huit ans après, toute la ville de Toulon se verra vidée de ses habitants « sur le champ, sous peine de pendaison50 » pour accueillir Barberousse et ses milliers de soldats, qui y viendront hiverner après avoir abandonné le siège de Nice51. Si, après l’écrasante défaite de Barberousse à Tunis, François Ier ne rompt pas avec Soliman, c’est que le roi voit dans le Grand Turc l’unique allié capable de tenir en échec Carolus Africanus52. François Ier confie un jour à Marino Giustiniano qu’il souhaite véritablement voir le Grand Seigneur se préparer à la guerre, assurément non pas par amitié envers l’infidèle, mais pour affaiblir la force de l’empereur et ainsi tranquilliser tous les autres États, inquiets à cause d’un ennemi si puissant53.

14Cette alliance paraît aux Français « aussi honteuse qu’elle l’est en effet », ajoute l’ambassadeur de la Sérénissime, Giustiniano54. Ses défenseurs, pour justifier ce choix, recourent au droit naturel, au droit canon et à l’interprétation des textes sacrés : encerclé par un ennemi si dangereux, le roi ne doit pas se limiter à la défense et il devient même honorable d’accepter l’alliance offerte.

15À ce stade des rapports entre le souverain français et le sultan turc appartient un document qui a été souvent appelé « Capitulations de 1536 ». Or, les premières capitulations accordées à la France sont émises par Selim II en 1569 seulement55. Rappelons que le terme de « capitulations » est utilisé par les Occidentaux en référence à la structure, en petits chapitres (les capitula en latin), des traités par lesquels le sultan accorde aux non-musulmans une autorisation de commercer avec le Levant. Sur le principe de l’amân (la grâce, le pardon, que tout musulman peut délivrer à titre individuel), le sultan dispose, comme il le souhaite, des capitulations, et seul, de façon arbitraire, décide de les octroyer ou non à l’État qui les demande56. Il s’agit donc d’un privilège qui dure le temps d’un règne : à la mort du sultan, les capitulations perdent leur valeur juridique et il est nécessaire de les renouveler auprès de son successeur. Or, les accords entre la cour de France et la Sublime Porte, négociés et signés par La Forêt le 18 février 1536, et qui ne restent qu’un projet de traité57 en réalité jamais ratifié, ne respectent pas la structure classique de cette concession58. De plus, G. Veinstein discerne dans ce document, qui affiche la commune hostilité à l’égard de Charles Quint, la structure du modèle diplomatique vénitien, en trouvant d’ailleurs une confirmation dans l’utilisation du terme « baile » – titre normalement utilisé pour désigner les émissaires de la Sérénissime – pour nommer les émissaires français. En outre, G. Poumarède affirme que le texte « se présente sous une forme bilatérale, à la manière des traités habituellement négociés en Occident », plaçant ainsi le roi et le sultan au même rang59.

16Par ailleurs, bien que la suprématie du sultan ne soit jamais remise en question, l’amitié entre Soliman et François Ier vaudra à ce dernier le titre d’« empereur de France ». Les Ottomans, en s’adressant aux souverains chrétiens, n’hésitent pas à adapter la langue afin d’attester leur supériorité. G. Veinstein explique clairement que les titres attribués aux seigneurs européens sont au nombre de trois : dans un ordre croissant d’importance, le bey, le ķiral et le pâdişâh60. Ce dernier représente le titre d’empereur et il est utilisé comme appellation du sultan lui-même. Il est dès lors révélateur de l’évolution des rapports entre les deux puissances – et, de surcroît, de l’inimitié à l’égard de Charles Quint – que le nom de François Ier soit associé progressivement aux trois titres. Le grand-vizir Ibrahim le désigne donc, comme on l’indiquait plus haut, comme Frântcha Pâdichâhi, empereur de France, dans une lettre adressée en 1533 au « roi Charles" en refusant à ce dernier la reconnaissance de son titre impérial61.

17On note également qu’à partir de 1535 le rôle de l’ambassadeur français à Venise prend beaucoup d’ampleur : il s’acquitte d’un vrai travail d’espionnage et transmet des renseignements précieux pour permettre au roi de France et au sultan de prendre des décisions tactiques décisives. En 1540, quand Venise est contrainte de signer une paix très coûteuse avec Constantinople, les intrigues des espions français et philo-français jouent un rôle déterminant. Il se trouve que, pendant les pourparlers de paix, l’ambassadeur vénitien Badoer demeure à chaque fois très surpris des réactions des pachas à ses propositions. En effet, ces derniers sont parfaitement au courant des marges de concession de la Sérénissime : de fait, l’ambassadeur Guillaume Pellicier, alerté de toute décision du Sénat et du Conseil des Dix par deux de leurs membres, les frères Cavazza, transmet ces renseignements à Rincón, qui les rapporte directement aux pachas62. Le 2 octobre, Venise accepte de sacrifier son réseau commercial en cédant ses deux derniers ports dans le Péloponnèse : Naples en Roumanie et Naples de Malvoisie63.

Le « fléau des princes » et la mala openione

18Dans ce climat politiquement si délicat se situe la passionnante correspondance de l’Arétin64. L’écrivain, né à Arezzo et d’origine humble, s’impose à Rome à la mort de Léon X avec ses féroces Pasquinate en vers en faveur de l’élection de Jules de Médicis au trône pontifical65. Dans ces libelles, il attaque tous les rivaux du cardinal, montrant leurs vices et leur corruption. Quand la ville subit le terrible affront du sac, en 1527, le poète ne peut pas se taire et il proclame, dans de vigoureux vers, sa volonté de dénoncer coram populo cet outrage et de se faire « censor del mondo altero », juge implacable de ce monde hautain. Ce « messager et prophète de vérité » s’adresse aux plus grands de son époque, se montrant capable de passer de la flatterie au chantage, des suppliques aux menaces66. Toujours libre des lois de la courtisanerie, il domine ce que nous appelons aujourd’hui l’opinion publique. Sa force, sa volonté, son impudence lui procurent de grandes reconnaissances : Ludovico Ariosto, dans sa rédaction définitive du Roland Furieux, en 1532, lui octroie l’appellation de fléau des princes67. L’Arétin s’érige initialement comme le formidable défenseur de François Ier contre Charles Quint, au point de comparer la cruauté des troupes impériales, lors du sac de Rome, à la sauvagerie de chiens et de monstres et de l’opposer à la pitié et magnanimité du Turc, pourtant infidèle, au moment de la chute de Rhodes en 152268. Mais en réalité, dans la continuelle rivalité entre Habsbourg et Valois, le poète déploie, à travers son activité littéraire et politique, un savant jeu d’équilibre : si en 1530, son pronostico est favorable à l’empereur Charles Quint, récemment couronné, l’année 1534 le voit partisan de François Ier69. Et c’est précisément Alla Sacra Maestà Christianissima qu’il dédie son pronostico70 cette fois : entre l’adulation et le chantage, le cinquième évangéliste – comme il aime se définir – prédit alors au roi la gloire et la reconquête de Milan et de Gênes, ajoutant que la Fortune mettra l’Italie entre ses mains71. D’autre part, les mots choisis pour tracer le futur de César prennent un tout autre ton, sarcastique, moqueur, féroce, et le présage est sombre : la Fortune, irritée par l’avarice de Son Altesse, s’acharnera à le ruiner72.

19En 1536, pourtant, l’Arétin se range du côté de l’empereur. Bien qu’il ressente une vraie sympathie pour le souverain français, mécène et libéral, une seule chaîne en or et de belles promesses ne suffisent pas au « fléau des princes », qui se laisse séduire par les hommes de l’empereur et par une pension annuelle de deux cents écus73. J. C. D’Amico néanmoins nous met en garde contre une interprétation trop simpliste de ce choix. Il est vrai que l’Arétin, las de voir ses requêtes auprès de la cour française rester sans suite, attiré par les promesses espagnoles, cherche le bon moment pour passer dans les rangs de Charles Quint. Toutefois, il ne faut pas discerner dans cette démarche uniquement de l’opportunisme : la Péninsule est véritablement prise par la terreur74. Aussi, après les événements des derniers mois, le « fléau des princes » écrit-il à l’empereur en mars 1536 une lettre où il énumère toutes les vertus du « vrai ami du Christ » face à un roi Très Chrétien qui lutte contre sa propre religion75.

20À la même période appartiennent deux missives attribuées par P. Larivaille au polémiste, et qui se révèlent à la hauteur de l’appellation de leur auteur76. Toutes deux sont adressées au monarque français. La première lettre est centrée sur ce nom de Très Chrétien que le roi porte et dont il ne peut être digne s’il persiste à vouloir mélanger l’étendard du Christ avec celui du perfide Mahomet, chose que le poète qualifie d’abominable et d’horrible et de bien plus grave pour la Maestà Christianissima que pour n’importe quel autre prince. Le peuple de Dieu ne pourra accepter ses raisons, car :

« […] l’acquisition de ces territoires [le duché de Milan] par ce moyen [l’entente avec le Turc] est une honte plus grande que celle de perdre la plupart des terres de la Couronne […]. Il ne faut ni chercher ni convoiter la reconquête de la gloire par une voie qui lui fait perdre la dignité d’un nom si illustre, acquis par les Rois de France, vos prédécesseurs, au prix d’épreuves et de victoires contre les infidèles. […] Sire, une horreur froide et effroyable pénètre jusqu’aux os du peuple quand il imagine les deux armées unies, l’une avec l’étendard et l’enseigne de Mahomet et l’autre avec la glorieuse croix, drapeau et enseigne du Christ et de Votre Altesse […]. Pensez et pensez encore, Majesté, à combien d’autres choses doivent [se dire] sur tout cela, et combien pourra en inventer l’astuce espagnole, pour faire en sorte que les amis et les serviteurs de la maison de France, en Italie et ailleurs, […] soient comme obligés d’abandonner la longue dévotion qu’ils lui ont vouée et à la détester […]77. »

21Il n’y a qu’infamie et ignominie à attendre de cette alliance avec le Turc :

« […] Votre Majesté, en demandant ces aides turquesques recherche sa propre ruine. […] et de leur part elle n’obtiendra que perte et infamie. [...] Et puis cela ne sera pas toujours facile d’ôter des âmes de ses amis et serviteurs la haine suscitée par la mala openione78. »

22Pour clôturer sa missive, l’auteur supplie le monarque de se montrer digne du titre Christianissimo par sa propre valeur et non pas simplement pour en avoir hérité79. Nous trouvons révélateur le fait que l’Arétin blâme ce souverain, coupable d’un si grand affront à la Chrétienté tout entière, et qu’en même temps il le mette en garde contre la sournoiserie espagnole qui pourrait divulguer sur son compte des choses vraies, mais aussi inventées. Nous retrouvons dans ces mots une confirmation des agissements de la propagande impériale, vouée à vilipender le monarque français.

23L’autre missive reprend les mêmes accusations. L’honneur qui pourrait dériver de la conquête du duché de Milan ou même de l’Italie entière ne pourrait pas combler la honte d’y parvenir avec le concours des infidèles et, de surcroît, guidés par un « rapace corsaire, lâche et misérable pirate80 ». Et si l’écrivain, dans la première missive, émettait des doutes sur l’appellation de Très Chrétien, il regrette à présent de ne plus pouvoir s’adresser au roi comme Roi de France, ni même François (car France et François sont une seule chose).

« […] Car, crois-moi, ô Sire, ni la conquête de Milan, ni celle du reste de l’Italie, ne pourraient te parer d’honneur autant que t’apporterait de honte le fait de le faire avec l’aide injurieuse des Turcs et des Mores81. »

24La réalisation de ce dessein serait d’ailleurs absurde, impensable, car César, autrefois seul à affronter le roi, peut compter aujourd’hui sur tous les chrétiens :

« […] Car là où César se tenait seul, à présent (comme je dis plus haut) tous ceux qui aiment le Christ seront avec César, et le cœur de tes serviteurs et tes vassaux aussi, finalement tu auras contre toi Dieu même. […] que la grandeur de César ne t’offusque pas, efforce-toi, avec des actes dignes, de devenir supérieur ou égal [à Charles Quint], […] ne permets pas qu’on puisse voir se promener, dans tes palais, dans les temples du Christ, le mépris turquesque, qui souille, avec son regard profanateur, la clarté de nos liturgies. […] chasse alors […] celui-ci [Soliman], ennemi et non frère82. »

25L’écrivain adresse enfin au roi Très Chrétien la prière des princes qui redoutent la tyrannie ottomane, celle des hommes communs qui craignent le barbare esclavage, des malheureuses femmes qui tremblent devant la rage « turquesque », pour elles et pour leurs enfants. Enfin, l’Arétin se fait porte-parole du Christ même, qui a honoré le roi du nom qu’il porte, et qui, aujourd’hui, prie le souverain de s’éloigner de l’infidèle.

26La peur invoquée par le « fléau des princes » est bien décrite dans les lettres que le pape Paul III et le collège des cardinaux envoient à Charles Quint quand ils reçoivent la nouvelle de l’arrivée de la flotte turque sur les côtes des Pouilles : épouvantés, ils demandent l’intervention de l’empereur83. Par ailleurs, le 20 juin 1536, l’évêque de Macon, ambassadeur français à Rome, avertit le cardinal du Bellay des calomnies proférées par les impériaux contre le roi et de la « merveilleuse peur » envahissant la Curie « et mesmes notre sainct-père84 ».

27À la suite de l’attaque perpétrée par Soliman contre l’île vénitienne de Corfou durant l’été 1537, Venise fait le choix d’intégrer la ligue qui réunit déjà l’Empereur et le Pape contre les Turcs. Dans la même année, l’Arétin écrit différentes missives. Il adresse une lettre à Alfonso d’Ávalos, marquis del Vasto85. Il y décrit la fureur et la folie françaises à vouloir s’unir à la bestialité turque. L’écrivain va jusqu’à concevoir une analogie audacieuse entre le marquis del Vasto et le bois d’Inde, remède qui guérira l’Italie du mal Français : maladie réelle et plaie métaphorique86. Le 18 septembre, l’Arétin écrit encore au roi Très Chrétien une lettre devenue célèbre :

« […] Vous savez de quelle manière, avec mépris pour les richesses du Levant et pour les trésors qu’ils en tiraient, pour le sang versé et pour les incroyables propositions du Turc, ils [les Vénitiens] ont remué, pour le Christ, les forces de la mer et de la terre avec Pierre et César. Pour cela le monde entier ose vous demander ce qui a le plus d’importance dans votre cœur, si c’est la haine que vous vouez à d’autres ou l’amour que vous devez à Dieu. Si la haine est la plus forte, considérez bien le titre de « Très Chrétien » ; […] Si l’amour est le plus grand, voici alors la sainte ligue […] Dieu, qui vous a offert le plus beau des royaumes […], ne mérite pas que vous vous éloigniez de ses serviteurs pour vous unir avec ses adversaires. […] Mais la confiance que vous devez accorder aux infidèles ne trouble-t-elle pas votre cœur ? Croyez-vous que deux croyances différentes, mélangées l’une à l’autre par la rancœur, puissent aboutir à quelque chose de bien ? Pensez-vous apprivoiser la bestialité turque avec la piété française87 ? »

28Il faut que le roi lie son âme à celle des hommes du Christ, car il est plus glorieux de perdre son royaume et sa vie pour son baptême, plutôt que de vivre et de régner pour la circoncision d’un autre. « Ahi pessima volontà di regnare » – s’écrie l’Arétin – qui empoisonne l’esprit du plus noble des rois, un roi qui laisse l’arrogance de l’infidèle se vanter de cette amitié. L’Église et son peuple, demandent à François d’écouter leurs supplications ; le pape, l’empereur, Venise lui tendent les bras :

« […] Voici Paul qui vous appelle, voici Charles qui vous accepte, voici Marc qui vous exhorte à plus vite louer votre choix plutôt que le regretter, car les raisons dont vous pensez pouvoir vous prévaloir auprès des hommes font toutes du tort au Christ88. »

29Cette missive suscite des réactions bien différentes. Le duc d’Atri, par ailleurs, se montre offusqué et l’Arétin lui adresse une lettre le 11 novembre de la même année. Tout en s’excusant d’avoir heurté sa sensibilité, l’auteur s’explique sur ses intentions :

« […] Ma plume ne touche pas votre Roi pour l’offenser, mais pour le pousser à nous réconforter, et pour qu’il le fasse à la hauteur de son nom. […] Je ne juge pas les torts, ni les raisons des deux Majestés, au contraire, dans mon discours, je ne défends que la raison de Dieu. Et je n’oublie pas que l’une et l’autre ont été généreuses avec moi, je ne pêche d’ingratitude ni avec celle-là, ni avec celle-ci. […] Et je ne suis pas un homme qui traîne sur les places pour aduler, la bave à la bouche, les Aigles ou les Coqs, je n’essaye pas de gagner des profits, ni des récompenses en vantant les grands89. »

30En effet, l’Arétin considère que son devoir, vis-à-vis de sa foi et de Venise, est de mettre son talent au service de la chrétienté et de sa patrie d’adoption90. Et si le duc est heurté, le marquis del Vasto en écrivant au poète qualifie de « sainte » la lettre à François Ier, persuadé qu’elle pourra contribuer à l’unification de la chrétienté et à la perte des ennemis de la vraie foi91. Il faut souligner que les lettres que l’Arétin écrit à l’intention des puissants font partie d’un dessein d’autopromotion : recueillies et publiées, elles ont pour objectif de renforcer et consolider son statut de « fléau des princes », libre de toute chaîne courtisane et accessible au plus offrant ; cependant, nous pouvons penser qu’il est convaincu de ce qu’il affirme.

31En 1538, Paul III, qui œuvre à la réalisation d’une grande croisade contre les Osmanlis, réunit les grands rivaux du monde chrétien au congrès de Nice. Ceux-ci refusant de se rencontrer, le roi installe ses quartiers à Villeneuve-Loubet et l’empereur à Villefranche-sur-Mer. Le pape s’emploie à convaincre Charles Quint de céder le duché de Milan : il est évident en effet que ce geste est essentiel pour parvenir à la paix92. L’empereur présente au pape deux raisons pour lesquelles il ne cédera pas : une fois la paix signée, le roi en serait très satisfait, mais nul ne pourrait vraiment lui assurer qu’il ne changerait pas un jour d’avis et qu’il n’essaierait de conquérir d’autres États. Deuxièmement, comme l’empereur est obligé de voyager continuellement entre ses terres d’Espagne et l’Allemagne, le roi pourrait lui disputer le passage à tout moment93. D’autre part, les arguments apportés au roi pour le persuader à son tour de signer la paix soutiennent que si l’empereur vainc Soliman tout seul, à François « [ne restera] que la honte : il n’y [aura] plus de comparaison entre l’empereur et le roi », il faut alors se réconcilier pour pouvoir ensuite partager la gloire et les honneurs du succès94. Dans son discours au roi, le cardinal Ardinghelli souligne à quel point le Turc, avec la guerre, deviendrait de plus en plus puissant et dangereux, pour lui ou, ultérieurement, pour ses enfants95. Mais à cela s’ajoute un mal qui touche la personne et l’honneur de Sa Majesté. Si les armées de François Ier et de l’infidèle s’unissent, il n’y aura plus aucun doute : le roi Très Chrétien deviendra la cause de la destruction des chrétiens. L’infamie qui en naîtrait serait nécessairement contraire à la mémoire de ses prédécesseurs et surtout à ce nom dont il a encore l’honneur de se vanter. La rencontre entre les deux signataires de la trêve n’a pas lieu à Nice, mais plus tard à Aigues-Mortes. À cette occasion, les deux souverains discutent de croisade contre les infidèles, ce qui semble devoir être une suite naturelle de la nouvelle paix96. François Ier ne se souciera plus de ses liens avec le Turc durant près de deux ans97. Ces rapports reprirent seulement en 154098.

32De la Catalogne à l’Allemagne, des Pays-Bas à l’Italie, toute l’Europe est tourmentée par les conflits et les alliances entre ces puissants souverains durant les années 1541-1544. Le roi, en 1542, déclare la guerre à l’empereur. Au début, lors de l’attaque de Perpignan, il ne peut compter sur la collaboration de Soliman, mais, lorsqu’il assiège Nice l’année suivante, ses soldats se mêlent aux guerriers ottomans ; l’empereur, de son côté, traite avec les princes protestants et s’allie au monarque d’Angleterre, mais cela lui coûte l’éloignement du pape. En 1543, les galères du corsaire et pacha Kheir-ed-Din hibernent dans la ville française de Toulon, avec la bénédiction du roi Très Chrétien. Le 18 septembre 1544, le traité de Crépy-en-Laonnois entre le roi et l’empereur met un terme à la coalition avec les Osmanlis, peu de temps avant la mort du corsaire Kheir-ed-Din en 1546 et celle de François Ier l’année d’après. Cela étant, de bonnes relations avec la Sublime Porte sont tout de même maintenues sous le règne d’Henri II99.

Conclusion

33La « scandaleuse alliance » entre le roi « Très Chrétien » et le « Grand Turc » sème sans aucun doute stupeur, consternation et frayeur. La propagande impériale s’acharne, bien évidemment, à montrer le sacrilège, l’insulte que le roi Très Chrétien perpètre au sein de la Respublica Christiana. Nombreuses sont les biographies de Charles Quint qui contribuent à accentuer la réputation machiavélique du roi100. L’empereur, oublieux de sa propre alliance avec la Perse – infidèle tout autant que Constantinople – et de ses propres tentatives d’entente, abouties ou non, avec Barberousse et la Sublime Porte, condamne l’impiété de la collusion franco-turque101. Bien que cette alliance ne soit pas sans précédent, le cas de la France fait scandale et la présence de fustes corsaires à Marseille en 1535 comme l’hivernage de Barberousse à Toulon en 1543 sont définis comme un « résultat exceptionnel102 ».

34De son côté la propagande française est riche en ouvrages décrivant la culture ottomane ou justifiant l’attitude du roi et ses décisions politiques103. Les frères Guillaume et Jean du Bellay ont recours au droit canonique pour justifier les relations avec Soliman, en affirmant qu’un royaume en danger a le droit de chercher de l’aide pour se défendre d’une agression. D’ailleurs, la correspondance du cardinal Jean témoigne des liens que les protestants allemands souhaitent entretenir avec le souverain français et de leur collaboration à l’apologie du roi : les humanistes Ulrich Geider et Jean Sturm, le 24 mars 1537, écrivent une longue missive au cardinal Du Bellay et donnent des indications pour réfuter les accusations sur l’entente franco-turque104. Dans son Apologye en défense pour le Roy…, François de Sagon fait une comparaison en vers entre les gestes de François Ier et les malheurs du blessé sauvé par le bon Samaritain. Après la dédicace à la reine de Navarre, François de Sagon s’adresse aux détracteurs, langues d’« aspid et empoisonneurs » qui, à tort, reprochent au roi l’alliance avec le Grand Seigneur, et au lecteur bienveillant qui apprendra à connaître un ami « subz l’umbre d’un Samaritain » : le roi est l’homme « arresté et pillé par les larrons », laissé demi-mort sur la route. Ces larrons ne sont autres que les ministres de Charles Quint. Le prêtre qui passe et qui ne s’arrête pas, représente le pape, et le bon Samaritain, « qui procure d’homme navré la guérison », est Soliman en personne. Sagon passe en revue tout le règne de François Ier, sa captivité à Madrid, la prise du comté d’Alt, la mort « cospirée et executée » du Dauphin, l’assassinat des diplomates Rincón et Fregoso : le roi se retrouve toujours seul face aux adversités, sans amis. Il cherche « par raison » celui qui pourra lui apporter le salut et peut-être lui rendre un jour ce qui a été perdu105.

35L’alliance franco-turque est donc la conséquence de la persévérance, de l’obstination du souverain français à ne pas laisser son royaume se faire dévorer par la maison de Habsbourg. Ce n’est pas l’amitié avec les Osmanlis qui empêche la participation de la maison de Valois à la défense de la chrétienté, mais plutôt la rivalité avec les Habsbourg106. François Ier est déterminé à préserver son royaume et à récupérer aussi ce qu’il pense lui revenir de droit. Son acharnement rencontre les intérêts d’un autre souverain, qui ne partage pas sa foi, mais ses préoccupations107. Ils auraient peut-être pu se répartir le bassin méditerranéen, mais l’action de François Ier reste toujours embarrassée par des hésitations, des vacillations dues au poids de son héritage culturel et à la mauvaise réputation qui découle de ses gestes108.

Notes

1 « En tant que titre héréditaire exclusivement réservé aux rois de France, cette formule remonte à la fin du xive siècle, probablement aux dernières années du règne de Charles V », N. Valois, « L’origine du titre de roi très chrétien », Comptes-rendus des séances de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, 39e année, n° 4, 1895, p. 313.

2 Installé au Clos Lucé, Léonard organise les fêtes de la cour d’Amboise, crée des costumes et étudie différents projets, dont le château « fou » de Romorantin. Le souverain manifeste une véritable dévotion pour l’artiste, qu’il appelle « padre » : preuve en est aussi la légende qui voudrait que le vieil homme soit mort dans les bras du roi. G. Saint Bris, François Ier et la Renaissance, Paris, éd. SW-Télémaque, 2008, p. 179-193.

3 Giovanni Battista di Jacopo acquiert son art dans les botteghe de Michel-Ange et de Parmigianino, et reçoit également l’influence de Raphaël. Pendant une décennie, Le Rosso, ainsi appelé en raison de sa chevelure, dirige la décoration du château de Fontainebleau, dont le chef-d’œuvre est la galerie François Ier, qui relie le nouveau château à l’ancien. Primatice, élève de Giulio Romano, dirige les travaux de réfection des peintures de la Chambre du Roi à Fontainebleau, dont il a conçu le décor.

4 « […] quel gran re Francesco in ogni cosa sua liberalissimo », B. Cellini, La Vita, a cura di Carlo Cordié, Milano, Mondadori, 1991, L. I, CXXVII, p. 269. De plus, le cardinal de Ferrare, Ippolito II d’Este, parle de francioserie avec le pape et attend le moment opportun du repas – un vrai festin – pour demander avec insistance à Sa Sainteté la libération de prison de Cellini et l’autorisation, pour l’orfèvre, de quitter Rome pour la cour du roi de France, car ce dernier « aveva un gran desiderio di tal cosa », ibid., p. 270.

5 Le roi, protecteur d’écrivains, d’artistes et d’hommes de culture, est lui-même l’auteur de poèmes. Souvent les lettrés se réunissent à sa table, car « il déteste déjeuner avec des idiots » (G. Saint Bris, François Ier…, op. cit., p. 122). Sa sœur aînée, Marguerite, reine de Navarre et également protectrice de nombreux humanistes, est elle aussi auteur de poèmes, de pièces de théâtre et du chef-d’œuvre l’Heptaméron.

6 Le Livre du Courtisan de Castiglione parut en 1528 et monsieur d’Angoulême était désormais roi depuis longtemps, mais l’auteur, qui situe le moment de la narration avant le sacre de 1515, offre au souverain ce présage de couronnement à travers les mots du « Magnifico Giuliano » : « […] se la bona sorte vole che monsignor d’Angolem, come si spera, succeda alla corona, estimo che sì come la gloria dell’arme fiorisce e risplende in Francia, così vi debba ancor con supremo ornamento fiorir quella delle lettere ». B. Castiglione, Il libro del Cortegiano, a cura di G. Carnazzi, Milano, Biblioteca Universale Rizzoli, 1987, L. I, XLII, p. 100.

7 L’ambassadeur français à Venise, Pellicier, informe son homologue à Constantinople, le 25 août 1541. En effet, le roi allait créer un nouveau collège : les universitaires voyageaient alors à la recherche de livres « de tous costés, mesmement grecs », J. Zeller, La Diplomatie française vers le milieu du xvie siècle, d’après la correspondance de Guillaume Pellicier, évêque à Montpellier, ambassadeur de François Ier à Venise (1539-1542), Paris, Hachette, 1880, chap. IV, p. 111-112. En outre, la Bibliothèque Royale, située à l’étage au-dessus de la galerie François Ier, à Fontainebleau, qui gardait de précieux manuscrits d’Italie et du Proche-Orient, deviendra le premier fonds de la Bibliothèque nationale de France.

8 M. Pellegrini, Le guerre d’Italia 1494-1530, Bologna, Il Mulino, 2009, p. 28-29.

9 B. Castiglione, Le Livre du Courtisan, Paris, Flammarion, 1991, p. 81.

10 Du nom d’Osman, fondateur de l’Empire ottoman, un homme d’humble origine qui travaillait la terre avec ses serviteurs. J.-B. Haiber, Histoire des Osmanlis et de la Monarchie Espagnole pendant les xvie et xviie siècles, Paris, Debeucourt, 1839, p. 19. Sur la naissance de la dynastie d’Osman, voir aussi H. A. Gibbon, The Foundation of the Ottoman Empire, A History of the Osmanlis Up to the Death of Bayezid I 1300-1403, New York, Routledge Library Editions, 2008.

11 Il nous semble néanmoins utile de citer ici au moins un traité parmi les nombreux textes accablant le Turc, produits par la tradition espagnole : le Libro intitulado Palinodia, de la nephanda y fiera nación de los Turcos, y de su engañoso arte y cruel modo de guerrear. Y de los imperios, reynos, y provincias que han subjectado, y posseen con inquieta ferocidad, de Vasco Díaz Tanco de Frejenal, publié en 1547, où le terme « nephanda » exprime, dès le titre, toute la puissance de la polémique religieuse antiturque de l’œuvre. A. Merle, Le Miroir ottoman. Une image politique des hommes dans la littérature géographique espagnole et française (xvie-xviie siècles), Paris, Presses de l’Université de Paris-Sorbonne (coll. « Iberica-Essais », no 4), 2003, p. 54.

12 Sur la justification de la croisade contre le Turc au xvie siècle, voir A. Merle, « La guerre juste contre les Turcs et la monarchie catholique au xvie siècle », dans A. Molinié et A. Merle (dir.), L’Espagne et ses guerres, de la fin de la Reconquête aux guerres d’Indépendance, Paris, Presses de l’Université Paris-Sorbonne, 2004, p. 307-324. Voir aussi G. Poumarède, Pour en finir avec la Croisade, Paris, PUF, collection « Quadrige », 2009. De ce même auteur, « Le voyage de Tunis et d’Italie de Charles Quint ou l’exploitation politique du mythe de la croisade », Bibliothèque d’Humanisme et Renaissance, 2005, p. 247-285.

13 Parmi les discours de ces lettrés, nous citerons le De bello suscipiendo contra Turcas, de Jacopo Sadoleto (1509), le Diálogo de Juan Luis Vives sobre las disensiones de Europa y la guerra contra los Turcos (1526), la Cohortatio Ad Carolum V. Imperatorem invictissimum, ut facta cum omnibus Christianis pace, bellum suscipiat in Turcas de Juan Ginés de Sepúlveda (1529), la Consultatio de bello Turcis inferendo qu’Érasme écrit en 1530. Bien que le refus de la guerre soit une constante dans la pensée d’Érasme et que l’homme de culture et de paix ne veuille pas entrer dans le « piège » de la théorie de la guerre « juste », à partir des années 1520 le danger turc est perçu comme réel, concret et horrible, et Érasme se résout alors à l’idée qu’il ne faut pas laisser la Chrétienté succomber à un tel ennemi, si puissant. Voir E. Pasini, Le giustificazioni della guerra in Erasmo, PRE-PRINT, 2012, notamment p. 21-27. Pour une analyse du texte, voir A. G. Weiler, « The Turkish Argument and the Christian Piety in Desiderius Erasmus Consultatio de bello turcis inferendo (1530) », J. Sperna Weiland, Willem T. M. Frijhoff (éd.), Erasmus of Rotterdam: The Man and the Scholar: Proceedings of the Symposium held at the Erasmus University, Rotterdam, 1988, p. 30-39.

14 À ce propos, les échanges entre Frère Timoteo et une riche veuve, deux des personnages de la célèbre comédie de Niccolò Machiavel, La Mandragore, offrent – acte III, scène 3 – un témoignage remarquable, et cela surtout si nous considérons qu’à côté de sa puissance comique, la pièce livre une description réaliste de la Florence du temps de l’écrivain. La femme, figure sans nom, qui ne paraît que dans la protase, juste pour permettre de présenter le caractère avide et sans scrupules de l’ecclésiastique manipulateur, alors qu’elle est en train d’évoquer les pratiques sexuelles de son feu mari, soudainement demande au religieux s’il est au courant d’une prochaine incursion du Turc, tout en avouant en même temps sa grande peur d’une des horribles coutumes des infidèles : l’empalement. Le religieux – frère, prieur, abbé, peu importe – métaphore assez ironique de la corruption et de la perversité de l’Église, réplique avec assurance que le Turc viendra certainement, si la femme ne récite pas ses prières ! Voir E. Knapstad Angioini, La Mandargola di Niccoló Machiavelli: La commedia come strumento critico e “specchio” della vita privata, Bergen, Universitas Bergensis, 2008, p. 79-80.

15 J. Flori, Le crociate, Bologna, Il Mulino, 2003, p. 136-137.

16 En 1453 déjà, le Vénitien Lauro Quirini accuse les Ottomans d’être à l’origine de la disparition de plus de cent vingt mille volumes d’ouvrages : G. Poumarède, « L’Europe de la Renaissance et l’Empire Ottoman de la chute de Constantinople à la bataille de Lépante. Aspects culturels et politiques », La Renaissance, actes du colloque de 2002, Paris, Presses de l’Université Paris-Sorbonne, 2003, p. 53.

17 Les nouvelles X, XIII et XV en M. Bandello, Novelle, Milano, Letteratura italiana Einaudi. Edizione di riferimento : Le novelle del Bandello, en Tutte le opere di M. Bandello, a cura di F. Flora, Mondadori, p. 142-150, p. 880-888, p. 1168.

18 L. Ariosto, L’Orlando Furioso, éd. de L. Caretti, Torino, Einaudi, 1992 : pour l’image du Turc, Chant XVII, 6, 3-4, vol. I, p. 441, et pour le thème de la croisade, Chant XVII, 75, 7-8, vol. I, p. 461. L’idée de croisade est souvent reprise par les lettrés, un exemple : B. Castiglione, Le Livre…, op. cit., L. IV, 38, p. 364-365.

19 É. Garnier, L’Alliance impie. François Ier et Soliman le Magnifique contre Charles Quint, Paris, Le Félin, 2008.

20 J. Zeller, La Diplomatie française …, op. cit., p. 19.

21 B. Vincent, « Charles Quint, François Ier et Soliman », J. Martínez Millán, I. J. Ezquerra Revilla (coord.), Carlos V y la quiebra del humanismo político en Europa (1530-1558), vol. I, Madrid, Sociedad Estatal para la Commemoración de los Centenarios de Felipe II y Carlos V, 2001, p. 534. À titre d’exemple, dans une lettre au roi de Navarre, le roi fait part à son cousin de son entrevue à Bologne avec le pape Léon X, à qui il avait déclaré son profond désir de le rencontrer et de lui signifier son obéissance, mais aussi d’« obvier aux entreprises que les Turcs font contre les chrestiens ». Lettre de François Ier au roi de Navarre sur l’entrevue de Bologne, 14 décembre 1515, dans E. Charrière, Négociations de la France dans le Levant, Paris, 1848, p. CXXIX.

22 De la conquête de Constantinople (1453), à la prise de Rhodes (1522), en passant par le sac d’Otrante (1480) et la prise de Belgrade (1521), de la chute de l’Égypte (1517), à l’allégeance barbaresque (1522) et la grande victoire de Mohács (1526), jusqu’au siège de Vienne (1529), l’Empire ottoman fait trembler les Chrétiens.

23 J. Ursu, La politique orientale de François Ier, Paris, H. Champion, 1908. Voir B. Vincent, « Charles Quint… », art. cit., p. 534. Néanmoins, il faut rappeler qu’en Espagne il existe une continuité dans l’idée de croisade qui n’est pas présente en France. En effet, la Reconquête des royaumes musulmans, dans la péninsule Ibérique, occupe les esprits des souverains durant des siècles, jusqu’à la libération de Grenade, en 1492, par les Rois Catholiques. Or, la chute du dernier bastion musulman fait en sorte que l’on regarde la conquête de l’Afrique du Nord comme un « prolongement naturel » de la Reconquête, et donc justifiable en tant que telle. Voir A. Merle, « La guerre juste contre les Turcs … », art. cit., p. 307-324 et, du même auteur, « Les Espagnols et le monde ottoman : jeux de construction (xvi e-xviie siècles) », Rencontres et construction des identités. Espagne et Amérique latine, Saint-Étienne, Publications de l’Université de Saint-Étienne, 2004, p. 13-32.

24 En effet, le titre de défensor fidei fut accordé par le pape Léon X à Henri VIII pour sa lutte contre le luthéranisme le 17 octobre 1521.

25 Nombreux sont les échanges entre le roi et Léon X dans lesquels François Ier confirme sa volonté de lutter contre les Turcs. Voir E. Charrière, Négociations de la France…, op. cit., Lettres de François Ier à Léon X, p. 16, 29, 41, 78. Voir aussi G. Poumarède, « L’Europe de la Renaissance … », art. cit., p. 61.

26 E. Charrière, Négociations de la France …, op. cit., Lettre de François Ier à Léon X, en réponse au mémoire du pape concernant la guerre contre les Turcs, p. 41-43.

27 C. Duvauchelle, François Ier & Soliman le Magnifique. Les voies de la diplomatie à la Renaissance, Paris, Réunion des musées nationaux, 2009, p. 16-18.

28 Se rendront donc notamment, durant cette première période, auprès de la Sublime Porte, le Croate Jean-François Frangipani, le Castillan Antonio Rincón, le Napolitain César Cantelmo, le Ragusain Séraphin de Gozo.

29 Celui-ci, tenté par les précieux présents que l’ambassadeur apportait, dont un diamant pour le Sultan, fit déposséder et tuer la délégation. Ensuite, il se justifia auprès de la Porte en affirmant qu’il avait voulu punir leur audace car ils se présentaient sans offrande à son Seigneur. Pour E. Garnier, l’émissaire manquait du sauf-conduit nécessaire, et il fut tué pour cette raison. E. Garnier, L’alliance impie …, op. cit., p. 14.

30 Sur la rivalité entre Ottomans et Habsbourg, voir les articles d’A. Merle, « Les Espagnols et le monde ottoman … », art. cit., et « Charles Quint et la croisade dans les mémoires espagnoles », Mémoire, Récit, Histoire dans l’Europe des xvie et xviie siècles, Nancy, Presses de l’Université de Nancy, 2007, p. 289-308. Voir aussi P. Williams, Empire and Holy war in the Mediterranean, International Library of Historical Studies, 2013, et H. Bogdan, « Les Habsbourg défenseurs de l’Europe », Nouvelle Revue d’Histoire, Paris, janvier-février 2005.

31 J. Ursu, La politique orientale …, op. cit., p. 33. Par ailleurs, nous aurons l’occasion de remarquer que Soliman et son vizir Pacha Ibrahim ne perdent pas une occasion pour souligner leur amitié avec le roi de France, chose qui sera, elle aussi, reprochée à François Ier, par l’Arétin notamment.

32 « Lui [Dieu] est l’élevé, le riche, le généreux, le secourable. Moi qui suis, par la grâce de celui dont la puissance est glorifié[e] et dont la parole est exaltée par les miracles sacrés de Mohammed (que sur lui soit la bénédiction de Dieu et le salut), soleil du ciel de la prophétie, étoile de la constellation de l’apostolat […] moi qui suis le sultan des sultans, le souverain des souverains, le distributeur de couronnes aux monarques de la surface du globe, l’ombre de Dieu sur la terre […]. Toi qui es François, roy du pays de France, vous avez envoyé à ma Porte, refuge des souverains, une lettre par votre fidèle agent Frangipani, et vous lui avez en outre confié diverses communications orales ; vous m’avez informé que l’ennemi a vaincu votre pays, et que vous êtes à présent en prison et captif, et vous avez demandé ici assistance et secours pour votre délivrance. […] Prenez alors courage, et ne soyez pas consterné. Nos glorieux prédécesseurs et nos illustres ancêtres (que Dieu illumine leurs tombes !) n’ont jamais cessé de faire la guerre pour repousser l’ennemi et conquérir ses terres. Nous avons nous-mêmes suivi leurs traces, et avons conquis en tous temps des provinces et des citadelles de grande puissance, et difficiles d’approche. Nuit et jour, notre cheval est sellé et notre sabre est ceint. Puisse Dieu aux Cieux promouvoir la vertu ! Que sa volonté soit faite ! Pour le reste, interrogez votre ambassadeur, et soyez informé. […]. Du reste, en interrogeant votre susdit agent sur les affaires et les nouvelles, vous en serez informé […] », E. Charrière, Négociations de la France …, op. cit., traduction p. 116-118, texte original p. 118-119.

33 J. Ursu, La politique orientale …, op. cit., p. 39.

34 L’archiduc Ferdinand avait épousé Anne Jagellon, sœur de Louis II. En effet, le roi de Bohême et Hongrie, Vladislas Jagellon, suite à un accord conclu avec l’empereur Maximilien Ier, fit unir en mariage ses enfants – Anne et Louis – à des membres de la maison de Habsbourg, rendant ainsi le trône de Hongrie accessible à cette famille. Si les factions qui gouvernaient sur la partie nord et ouest du royaume avaient donc choisi Ferdinand comme roi, la majorité des nobles qui occupaient le centre et l’est hongrois forma un « parti national ». Ce dernier choisit comme représentant Zapolya et s’opposa à l’élection du frère de l’empereur.

35 Antonio Rincón, transfuge castillan, est, à cette époque, le pilier de la politique française avec le Levant. Vouant une haine féroce et personnelle à Charles Quint, il fait tout pour que l’opposition à la maison de Habsbourg perdure et que l’amitié avec Soliman se renforce, face aux hésitations du roi français lui-même. Les perplexités sur les circonstances de sa mort sont érigées en casus belli par François Ier : il accuse les impériaux d’avoir orchestré l’assassinat de Rincón et du diplomate qui l’accompagnait, Cesare Fregoso. Voir sur ce point E  Garnier, L’alliance impie …, op. cit., p. 15, et J. Ursu, La politique orientale …, op. cit., p. 6 et p. 44-45. Pour un aperçu du personnage, voir aussi M. Escamilla, « Antonio Rincón : transfuge, espion, ambassadeur et casus belli au temps de Charles Quint », B. Perez (éd.), Ambassadeurs, apprentis espions et maîtres comploteurs. Les systèmes de renseignement en Espagne à l’époque moderne, Paris, Presses de l’Université Paris-Sorbonne, 2010, p. 87-160.

36 M. J. Rodríguez Salgado, « Carolus Africanus ? el Emperador y el turco », Carlos V y la quiebra del humanismo …, op. cit., p. 500-501.

37 Signée le 3 août 1529, aussi connue comme la « Paix des Dames ».

38 Au mois de février 1530, le lieutenant général des galères royales, le baron Saint Blancard, dut consigner ses quatorze galères à l’Amiral Andrea Doria qui se préparait à attaquer Barberousse à Alger. Doria tombera dans un guet-apens et subira une grande défaite. E. Garnier, L’alliance impie …, op. cit., p. 29-31.

39 Allégations portées par les représentants de l’empereur, comme les propos tenus par le cardinal Farnèse devant le pape et les autres représentants des potentats et les ambassadeurs. E. Charrière, Négociations de la France …, op. cit., Lettres à l’évêque d’Auxerre et au sacré collège, p. 184-190.

40 Sur l’importance « diplomatique » des présents offerts au sultan et à ses représentants, interprétés comme une admission, de la part des souverains européens, de la primauté de l’Empire ottoman, voir G. Poumarède, « L’Europe de la Renaissance … », art. cit., p. 89-92.

41 J. Ursu, La politique orientale …, op. cit., p. 70. L’accueil spectaculaire, les coups de canons, les tentes illuminées, visaient surtout à troubler les agents des Habsbourg présents. G. Veinstein, « Histoire turque et ottomane », L’annuaire du Collège de France, 108e année, 2008, URL : http://annuaire-cdf.revues.org/172.

42 Charles Quint n’est jamais appelé empereur par les Osmanlis.

43 J. Ursu, La politique orientale…, op. cit., p. 71.

44 M. J. Rodríguez Salgado, « Carolus Africanus… », art. cit., p. 514.

45 Une fois proclamé bey d’Alger après la mort de son frère, Kheir-ed-Din, plus connu sous le nom de Barberousse, fait acte d’allégeance au sultan Selim Ier. Plus tard, il est nommé Grand Amiral de la flotte ottomane et investi du titre de Pacha par Soliman. V. Scarpello le considère comme le père fondateur de l’Algérie, de la Tunisie et de la Lybie. Voir V. Scarpello, Storia e strategia della Pirateria Barbaresca (Secc. xvixix), www.culturasalentina.it, 2010, p. 18. Pour une présentation du personnage, voir J. L. Belachemi, Nous, les frères Barberousse, corsaires et rois d’Alger, Fayard, Paris, 1984, et R. Panetta, Pirati e Corsari, turchi e barbareschi nel Mare Nostrum, Milano, Mursia, 1981.

46 « Il Re di Francia non essendo ricercato ha scritto una lettera al Papa e al Collegio escusandosi de la imputazione che gli se dava da questi Principi per ritenere presso a sua Maestà gli Ambasciatori del Turco. Tassando le imbasciarie mandate in gli anni passati dal Re Ferdinando al prefato Turco, e da quello a lo Imperatore, e al Re d’Ongaria, agiognendovi anco la setta Luterana in mezzo dell’imperio, e non esser stato avvertito né biasimato l’uno né l’altro. Accennando che gli ritiene in sua Corte per benefizio de la republica Cristiana, e forsi serà il vero che un dì s’intenderà gli miracoli che fanno questi preti con le lor Signore, il Turco se fa cristiano […] ». P. Aretino, Lettere scritte a Pietro Aretino, P. Procaccioli (dir.), Roma, Salerno editrice, 1997-2002, Liv.1, p. 212-213.

47 Nous rappelons aussi qu’avec la mort de Francesco II Sforza, le duché de Milan fut directement annexé aux domaines de l’empereur et cela causera la reprise des hostilités entre Habsbourg et Valois en 1536.

48 Le Pape essaya de réunir les deux souverains contre l’infidèle et le refus du roi français ne manqua pas de mettre l’empereur en colère : « […] percioche Cesare era molto in colera col Re per le cose che andava trattando col Turco à danni di Christiani », A. de Ulloa, Vita dell’invittissimo e sacratissimo imperator Carlo V, Venise, Valgrisio, 1580, p. 162.

49 « […] cauoo ben novello et contra rasson de veser venir Turs et Moros aysi quomo si anavon en lur maysson », Honorat de Valbelle, Histoire Journalière d’Honorat de Valbelle (1498-1539). Journal d’un bourgeois de Marseille au temps de Louis XII et de François Ier, V. L. Bourrilly (éd.), CIEL d’Oc, 2007, p. 127.

50 E. Garnier, L’alliance…, op. cit., p. 230.

51 Le roi, malade, espérait encore reproduire les actions de Marignan et il choisit Nice comme cible. Secondée par un Barberousse très agressif avec ses alliés eux-mêmes, l’armée française avait réussi à prendre la ville, mais pas la citadelle. À la nouvelle de l’arrivée de l’Amiral Doria, Kheir-ed-Din réunit le conseil et décida le départ. Le 8 septembre 1543, la flotte ottomane se repliait à Toulon. En échange d’une exonération d’impôts pour plusieurs années, la ville fut désertée par ses habitants, travailleurs et marchands. La propagande royale décrivit des hommes de la flotte ottomane animés par un profond respect à l’égard des lieux, mais la vérité fut tout autre : les arbres furent abattus pour en faire des mâts, les églises furent transformées en mosquées, les maisons pillées.

52 Ainsi fut appelé l’empereur par les Italiens, après la victoire de Tunis. M. J. Rodríguez Salgado, « Carolus Africanus… », art. cit., p. 488.

53 À Giustiniano, l’ambassadeur vénitien présent à la cour de France en 1535, le roi confie : « Oratore, non posso negar ch’io desideri che il Turco esca fuora potente; non già per sua utilità, perché egli è infedele e noi siamo cristiani, ma per tenere Cesare in spesa, e con nemico sì grande fare lui minore, e dare securità maggiore ad ogni potentato », Relations des ambassadeurs vénitiens sur les affaires de France au xvie siècle, recueillies et traduites par M. N. Tommaseo, Paris, Imprimerie royale, 1838, p. 66.

54 Ibid., p. 69.

55 G. Poumarède, « »Négocier prés la Sublime Porte. Jalons pour une nouvelle histoire des capitulations franco-ottomanes », L. Bély (éd.), L’invention de la diplomatie. Moyen Age-Temps modernes, Paris, PUF, 1998, p. 71-85. Voir aussi G. Veinstein, « Histoire turque et ottomane », op. cit.

56 Voir à ce propos les cours de G. Veinstein, Histoire turque et ottomane, Paris, Fayard/Annuaire du collège de France, 108e année, 2008, p. 741.

57 Une des raisons pour lesquelles le traité resta inachevé pourrait être décelée dans l’exécution du grand-vizir Ibrahim pacha, l’interlocuteur principal de l’ambassadeur français.

58 Il s’agissait d’arrangements commerciaux qui reprenaient des accords déjà conclus avec les républiques de Gênes et Venise. Voir à propos de ces dernières J. Flori, Le crociate …, op. cit., p. 98.

59 G. Veinstein, Histoire turque…, op. cit., et G. Poumarède, « Négocier prés la Sublime Porte… », art. cit., p. 73.

60 G. Veinstein, Histoire turque …, op. cit., p. 748.

61 J.-L. Bacqué-Grammont, « Une lettre d’İbrahim Paşa à Charles-Quint », Comité International d’études pré-ottomanes et Ottomanes. VIe Symposium, J.-L. Bacqué-Grammont et E. van Donzel (éd.), Varia Turcica IV, Istanbul-Paris-Leyde, 1986, p. 65-88.

62 Les agissements de ces espions furent ensuite découverts, le réseau démantelé, les coupables mis à mort ou bannis. La ville créa le Conseil des Trois, qui allait s’occuper dorénavant de veiller à empêcher toute fuite d’informations.

63 E. Garnier, L’alliance impie…, op. cit., p. 186-192. Voir aussi M. A. de Bunes Ibarra, « Carlos V, Venecia y la Sublime Puerta : la embajada de Diego Hurtado de Mendoza en Venecia », Carlos V y la quiebra del humanismo…, op. cit., vol. I, p. 599. Diego Hurtado de Mendoza, ambassadeur de Charles Quint à Venise, qui avait pour mission de maintenir la Seigneurie dans la Ligue Sainte, s’étonne que la ville soit disposée à payer des sommes colossales pour indemniser Soliman des pertes subies pendant le conflit. La Serenissima aurait pu, effectivement, compter sur l’aide de l’empereur. Cependant l’ambassadeur impérial ne tient pas en considération le fait que la ville ne peut pas se permettre de renoncer à son commerce avec le Levant.

64 L’Arétin est considéré comme le fondateur du genre « livres de lettres » en Italie. C. Asso, I libri di epistole italiani. Uno schema di lettura, G. Belloni, R. Drusi (a cura di), Umanesimo ed Educazione, Treviso, Colla Ed., 2007, vol. II, p. 228. Pour Paul Larivaille, la publication des Lettres de l’Arétin est sa découverte stylistique la plus complète, son invention culturelle la plus authentique. P. Larivaille, Pietro Aretino, Roma, Salerno, Editrice, 1997, p. 220. Sur la biographie de l’Arétin, voir G. Innamorati, Pietro Aretino, Roma, DBI, Istituto dell’Enciclopedia Italiana, vol. 4, 1962.

65 Les Pasquinades étaient des pièces en latin ou en langue vulgaire qu’on avait pris l’habitude d’afficher sur le buste de la statue de Pasquino à Rome, et qui s’adressaient aux personnages les plus importants de la ville, seigneurs, cardinaux et même le pape. En général satiriques et licencieuses, elles pouvaient aussi être des textes de propagande. G. Ferroni, Storia della letteratura italiana. Dal Cinquecento al Settecento, Milano, Einaudi, 2000, p. 132.

66 C’est ainsi qu’il se présente dans un bref poème d’accompagnement qu’il joint à son portrait, réalisé par Titien et offert au marquis de Mantoue : « Togli il lauro per te, Cesare e Omero, / Che imperator non son, non son poeta, / Et lo stil diemmi in sorte il mio pianeta / Per finger no, ma per predire il vero. / Son FAretin, censor del mondo altero, / Et de la verità nuncio e propheta, / Chi ama la virtù con faccia lieta, / Di Titian contempli il magistero. / Et quel ch'idol s'ha fatto il vicio borrendo / Chiuda per non vedermi gli occhi suoi, / Che anchor ch'io sia dipinto io parlo e intendo […] ». Publié par A. Luzio, Pietro Aretino nei suoi primi anni a Venezia. La corte dei Gonzaga, Torino, Loescher, 1888, p. 13.

67 « […] voici le fléau des princes, le divin Pierre Arétin », L. Ariosto, Orlando furioso, op. cit., vol. II, 46, XIV, 3-4, p. 1385.

68 « […] Quando l'imperator dei Turchi Rhodi / Servo si fece et di Jesù il fratello / Dell'antica sbandì saneta magione, / Libero questo se n'andava et quello / (Famose al vincitor perpetue lodi) / Et reverì l'altrui religione. / Et tante de le sue morir persone / Che per la sanguinosa aspra vittoria / Li era lecito usar gran crudeltade […] ». La chanson est entièrement publiée par A. Luzio, Pietro Aretino …, op. cit., p. 69-70.

69 Sur le modèle des prédictions astrologiques très en vogue dans les cours, l’Arétin écrit des pronostics satiriques à l’intention des puissants de son temps.

70 L’Arétin salue la libéralité, la magnanimité et les vertus du roi Très Chrétien, si généreux – quelques mois auparavant le souverain lui avait envoyé la fameuse chaîne en or – face à la misère, à l’avarice et à l’ingratitude des seigneurs d’Italie et d’Europe. P. Aretino, Cortigiana, Pronostico, Farza, Opera Nova, Testamento dell’Elefante, A. Romano (a cura di) Milano, Rizzoli, 1989, p. 283-315. Aussi, dans une lettre adressée à Pietro Paolo Vergerio, qui vante les qualités de Ferdinand, frère de l’empereur, l’Arétin parle de la libéralité de François Ier et de son rôle de mécène : « […] E per cotale strada ascende il Re Francesco, senza la cortesia del quale ogni spezie di vertú sarebbe una spezie di generazion divina sbandita del cielo. E perché non paia che io lodi sua Maestà per il dono de la collana, veggasi il bene che ha fatto al divino Luigi Alamanni, al solo Giulio Camillo, al mio Alberto [da Ripa, musicien], e a tanti altri belli spirti. Egli intratiene pittori, premia scultori, contenta musici. E caso che nostro Signor [Clément VII] vada a Nizza ad abboccarsi seco, vedrete il piú strano miracolo che si udisse mai. Né 'l dice il Gaurico, profeta doppo il fatto, ma fino a le lingue de la mia catena. Dicesi che la liberalità di Francia è tale che solamente a guardare il Pontefice gli convertirà quella sua innata miseria, e incomprensibile avarizia de l’anima, in prodigalità ». Lettre datée de janvier 1534, P. Aretino, Lettere…, p. 93.

71 P. Aretino, Cortigiana, Pronostico, op. cit., p. 290-291.

72 Ibid., p. 293-294.

73 D’ailleurs, l’écrivain, à cause d’une histoire d’arriérés, n’hésitera pas à menacer les hommes de Charles Quint de retourner au service de François Ier. J. C. D’Amico, « L’Arétin, poète et polémiste au service de la rhétorique impériale », e-Spania, 2012. URL : http//e-spania.revues.org/21191. Les lettres à Ferrante Gonzaga et Luis de Ávila y Zúñiga sont publiées par B. Soldati, « Pietro Aretino a Carlo V », Studi dedicati a Francesco Torraca, Napoli, Perrella, 1912, p. 31 et 33.

74 J. C. D’Amico, La Renaissance du mythe impérial en Italie à l’époque de Charles Quint, Thèse de doctorat, Paris, Sorbonne nouvelle, 1996, vol. II, p. 177-179.

75 P. Aretino, Lettere…, op. cit., vol. I, p. 120.

76 Les deux missives sont entièrement publiées par P. Larivaille, L’Arétin entre Renaissance et maniérisme 1492-1537, Service de reproduction des thèses de l’université de Lille III, 1972, vol. I, appendice V, p. 759-791.

77 P. Larivaille, L’Arétin entre..., op. cit., p. 765-768.

78 Ibid., p. 769-771.

79 « […] che poi non sarà sempre facile levare l’odio nato nelli animi de’soi amici e servitori per la mala openione. […] pregando nostro Signor Iddio che facci ad ognuno conoscere che Vostra Maestà è suo vero Capitano, degno per sé di essere insignito del nome Christianissimo quando l’altri soi antichi non lo havesse hereditato », ibid.

80 Ibid., p. 775

81 Ibid., p. 776

82 Ibid., p. 776-777.

83 E. Charrière, Négociations de la France…, op. cit., p. 33, n. 1.

84 « […] et Dieu sçait si là-dessus les impériaux espargnent leurs calumnies envers le roy, cryant partout qu’il a confédération avec le dit Turcq, duquel toute cette cour est en merveilleuse peur, et mesmes nostre sainct-père », ibid., p. 331.

85 Le marquis del Vasto, chef de l’armée impériale en Italie, s’était opposé en 1537 à l’armée française en Piémont, lui interdisant tout mouvement. Dans la lettre, on fait référence aussi à l’île de Corfou, attaquée par Soliman.

86 Il s’agit de la syphilis, appelée mal français partout en Europe. Le médecin véronais Gerolamo Fracastoro écrivit à ce propos, en 1530, un poème plutôt original, Syphilis sive morbo gallico. En France la maladie prend le nom de mal napolitain. Elle arriva en Italie suite au siège de Naples en 1494 : Charles VIII et son armée étaient accompagnés par des prostituées qui répandirent la maladie parmi la population. On proclamait alors les vertus curatrices du bois d’Inde. « […] Ma se voi […] non rivoltavate indietro il furor de i Francesi, in che modo poteva la catena de la nostra fede legar la mente Ecclesiastica, il cor Cesareo, e l’animo Veneziano? Certamente il proceder che avete fatto […] è la chiave che apre le porte di Costantinopoli a le navi e a i cavalli del popol di Dio, il qual temeva il suo scampo, se la Francia, spuntando fuor de le vostre armi, avesse potuto unirsi con quei Turchi che strascinati da la bestialità loro e da la pazzia d’altri, col sangue e con l’ossa faranno Corfù più eterna che Roma. […] Né mi par da tacere di messer Angelo Contarino, non meno dotto che buono, il qual disse in un cerchio di Senatori. “Il Marchese del Vasto è il legno d’India che guarirà l’Italia del mal Francese” […] », P. Aretino, Lettere…, op. cit., vol. I, p. 286-287.

87 P. Aretino, Lettere…, op. cit., Al Re Francesco Primo, 195, p. 280-282.

88 Ibid., p. 282.

89 Ibid., p. 320-321.

90 Ibid., p. 320-321.

91 P. Aretino, Lettere scritte a…, op. cit., p. 474.

92 « Négociations de la paix et de la ligue entre l’empereur Charles V et François Ier, roi de France. Conditions proposées par M. Ardinghello, nonce du pape Paul III auprès dudit roi, et par d’autres », dans M. N. Tommaseo, Relations des ambassadeurs…, op. cit., p. 114 et passim.

93 Ibid., p. 119-121.

94 Ibid., Relation de Nicola Tiepolo, p. 231-235.

95 Protégé du pape Farnèse, Ardinghelli sera envoyé ensuite, en 1541 comme nonce à la cour de France, avec la mission de négocier la paix entre François Ier et Charles Quint.

96 Mais à la fin de l’année déjà, l’empereur communiquait à sa sœur qu’il abandonnait le projet.

97 C. Duvauchelle, François Ier & Soliman…, op. cit., p. 30.

98 Charles Quint en visite en France, voulant obtenir un droit de passage pour se rendre à Gand et réprimer une révolte, fit croire à François Ier qu’il serait prêt à céder le Milanais, mais il s’agissait juste d’une illusion et le roi demanda et obtint confirmation de l’amitié avec la Porte.

99 C. Duvauchelle, François Ier & Soliman…, op. cit., p. 33.

100 Parmi ces biographies, nous citons Ludovico Dolce, Vita di Carlo V, publié en 1561 par Giolito en réponse à celle d’Ulloa, Vita dell’invittissimo…, op. cit. Voir M. J. Rodríguez Salgado, « Carolus Africanus… », art. cit., p. 514. Selon C. Isom-Verhaaren, « […] Charles V and his supporters condemned François I’s diplomacy as exceeding the limits of accepted diplomatic practice by whit a ruler could seek to find support against his enemies, by forming an alliance with a ruler who practiced a different religion » (C. Isom-Verhaaren Allies whit the Infidel : The Ottoman and French Alliance in the Sixteenth Century, London, Tarius & Co. Ltd, 2011, p. 2).

101 Nous rappelons, par exemple, les consignes envoyées en 1543, et réitérées en 1544, par un roi français à juste titre soupçonneux, au capitaine Polin. Il fallait que ce dernier découvre les machinations du corsaire avec Giannettino Doria, cousin d’Andrea et son successeur au commandement de l’escadre génoise à Toulon. En effet, les Turcs communiquaient avec les Génois, par le biais de tirs de canons, des messages codés suivis des rencontres secrètes. E. Garnier, L’alliance impie…, op. cit., p. 232-235. D’autre part, par le passé, d’autres infidèles avaient appelé l’empereur à l’aide et ils avaient obtenu son soutien : comme en 1534 le sultan hafside Moulay el-Hassen, détrôné, demanda l’intervention de Charles Quint qui le restaura sur le trône de Tunis.

102 Les relations entre États européens et États islamiques existaient depuis longtemps : voir G. Poumarède, « L’Europe de la Renaissance … », art. cit., p. 65-73. Voir aussi M. Figeac, Les affrontements religieux en Europe : Du début du xvie siècle au milieu du xviie siècle, Paris, éditions Sedes/CNED, 2008.

103 Les récits de voyage consacrés aux territoires ottomans, entre 1480 et 1609, sont au moins deux fois plus nombreux que ceux consacrés aux Amériques. Voir par exemple G. Postel, De la République des Turcs, Poitiers, Marnef, 1560, et Voyage au Levant (1553). Les Observations de Pierre Belon du Mans, établi et présenté par A. Merle, Paris, Chandeigne, collection « Magellane », 2001. Ou encore, F. Tinguely, L’écriture du Levant à la Renaissance : enquête sur les voyageurs français dans l’empire de Soliman le Magnifique, Genève, Droz, 2000, qui analyse sept de ces récits de voyage.

104 L. Petris, Correspondance du cardinal Jean du Bellay, Volumes 1537 à 1547, Paris, Société de l’Histoire de France, 2008, vol. III, lettre 484 [1537], 24 mars. – Strasbourg. [Ulrich Geider et Jean Sturm à Jean du Bellay], p. 15 sq.

105 F. De Sagon, Apologye en défense pour le Roy, fondée su[r] les texte[s] d’evangile, contre les ennemys & caluniateurs, par Françoys de Sagon, Paris, De l’imprimerie de Denys Janot, imprimeur du Roy en langue Françoyse & libraire iuré de l’université de Paris, 1544.

106 M. J. Rodríguez Salgado, « Carolus Africanus … », art. cit., p. 500.

107 Et, pourrait-on ajouter, ses envies d’expansion au détriment du Saint Empire romain : François Ier, au-delà des inquiétudes d’un royaume encerclé, n’abandonne pas, tout au long de son règne, l’espoir de reproduire la gloire de Marignan et de récupérer le duché de Milan. Soliman voit en Charles Quint un obstacle réel à sa domination en Méditerranée et en Europe.

108 Le souverain fut « longuement hésitant, d’abord et, après, dans la suite, si souvent remis en question », G. Turbet Delof, L’Afrique Barbaresque dans la littérature française aux xvie et xviie siècles, Paris-Genève, Droz, 1973, p. 34.

Pour citer ce document

Valeria Allaire, «Le roi Très Chrétien et le Grand Turc : la mala openione de François Ier dans la correspondance de Pierre Arétin», Histoire culturelle de l'Europe [En ligne], Revue d'histoire culturelle de l'Europe, Légendes noires et identités nationales en Europe, Tyrans, libertins et crétins : de la mauvaise réputation à la légende noire,mis à jour le : 30/06/2016,URL : http://kmrsh.unicaen.fr/mrsh/hce/index.php?id=168.

Quelques mots à propos de : Valeria Allaire

Normandie Univ., Unicaen, ERLIS

Valeria Caldarella Allaire est doctorante. Membre de l’équipe de recherche ERLIS, elle rédige une thèse sous la direction du Pr. J. C. D’Amico, sous le titre François Ier dans les lettres et la littérature italiennes de la Renaissance. Sa recherche se concentre sur la figure du roi François Ier, la manière dont elle se dessine à travers le regard des diplomates, des écrivains, des ambassadeurs et des nonces italiens du XVIe siècle. Elle a participé aux colloques La Renaissance en Europe dans sa diversité (Nancy, juin 2013), François Ier et la vie littéraire de son temps (1515-1547) (Queen’s University, Kingston, Canada, septembre 2015) et François Ier et l’espace politique italien : territoires, Etats, domaines (Ecole Française de Rome, mars 2016).