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Une reconstitution hypothétique du cheminement
des Annales de Flodoard, depuis Reims
jusqu’à Fécamp
From Reims to Fécamp, an
hypothetical reconstruction of the route of the Annals of
Flodoard
Stéphane LECOUTEUX
37, av. du Grand Châtelet
38100 Grenoble
lecouteux.stephmanue@wanadoo.fr
Résumé : Il est aujourd’hui admis que Dudon de
Saint-Quentin eut recours aux Annales de
Flodoard pour rédiger son histoire des premiers ducs de Normandie.
Leur introduction à Fécamp est généralement attribuée au réformateur
clunisien, Guillaume de Volpiano, peu après l’An mil. Cependant, cette
dernière hypothèse est en réalité peu probable pour diverses raisons,
notamment chronologiques. Le cheminement des Annales depuis Reims, où Flodoard rédigea son
manuscrit original, jusqu’à Fécamp, où elles firent souche pour
constituer «la branche normande» de cette œuvre, demeure donc
relativement obscur. Afin de tenter sa reconstitution, un réexamen de
plusieurs manuscrits décrits par Philippe Lauer dans son édition des
Annales s’impose. Au cours de cette étude,
une identification du copiste ayant introduit le premier manuscrit en
Normandie sera envisagée et une hypothèse sera émise au sujet «du
continuateur» de ces Annales sur la période
966-978, jusqu’ici resté anonyme. Certaines constatations ouvrent de
nouvelles perspectives pour la localisation des lieux d’éducation et
de formation de Dudon.
Mots-clés: Annales de
Flodoard, Fécamp, Dudon de Saint-Quentin, Guillaume de Volpiano,
Philippe Lauer, Richard de Normandie, Adalbéron, Roricon, Laon,
Reims.
Abstract: It is well known that Dudo of
Saint-Quentin used the Annals of Flodoard to write his story of the
first dukes of Normandy. The Annals' presence in Fécamp is generally
attributed to the reformer of Cluny, William of Volpiano, just after
year 1000. However, for reasons of chronology this assumption cannot
be sustained. Flodoard wrote the original manuscript of the annals at
Reims, and the route by which his Annals came to Fécamp, to become
«the Norman branch» of this work, remains relatively obscure. In order
to reconstruct this route, a closer study of the manuscripts, first
analyzed by the Annals' editor Philippe Lauer, will be presented here.
This analysis will suggest an identification of the copyist who may
have introduced the first manuscript of Flodoard’s Annals in Normandy.
It will also make new suggestions as to the identity of the anonymous
continuator for the period 966-978. New leads are suggested, too, with
regard to Dudo’s education and the schools where he may have been
taught.
Keywords: annals of Flodoard, Fécamp, Dudo of
Saint-Quentin, William of Volpiano, Philippe Lauer, Richard I of
Normandy, Richard II of Normandy, Adalbero, Rorico, Laon, Reims.
Dans son édition de Dudon de Saint-Quentin, Jules Lair [1] affirmait – sans véritable preuve – que le
chanoine de Saint-Quentin n’avait pu utiliser comme source les Annales de Flodoard. Paradoxalement, il mettait
en évidence de nombreux faits pouvant être rapprochés entre ces deux
œuvres. Par la suite, Philippe Lauer [2] indiqua au contraire la
forte probabilité d’une connaissance par Dudon d’une copie desAnnales présente en Normandie dès le début du
XIe siècle. Enfin, Henri Prentout, dans
son étude critique [3], démontra l’utilisation par le chanoine des Annales de Flodoard sur l’ensemble de la période
couverte par celles-ci (919-966). Ce fait est aujourd’hui reconnu de
façon unanime et la version des Annales
utilisée par Dudon est généralement identifiée comme celle introduite
à Fécamp par Guillaume de Volpiano.
Les Annales de Flodoard ont-elles
été amenées en Normandie par Guillaume de Volpiano?
Philippe Lauer a émis l’hypothèse selon laquelle «la branche
normande» des Annales de Flodoard aurait
pour source un manuscrit apporté par le réformateur clunisien,
Guillaume de Volpiano, connu également sous le nom de Guillaume de
Dijon [4]. Ce dernier, sollicité par le duc Richard II pour
réformer l’abbaye de Fécamp vers 1001, aurait introduit les Annales en Normandie à cette occasion. Du fait
de découvertes plus ou moins récentes, cette hypothèse n’est pas
sans cacher plusieurs zones d’ombre, ni soulever quelques
interrogations.
Connu pour l’efficacité de ses techniques de réforme et de
rétablissement de l’ordre selon les méthodes clunisiennes, c’est
dans cette unique optique que Guillaume de Volpiano fut
vraisemblablement appelé à Fécamp par le duc de Normandie [5].
Nous savons en particulier que ce grand réformateur instruisait ses
élèves en insistant sur trois aspects: le respect de la règle de
Saint-Benoît (prioritaire), l’apprentissage de la lecture et, enfin,
la formation au chant (objectif ultime une fois les deux autres
acquis) [6]. Les Annales
de Flodoard ne semblent pas, a priori, l’outil de travail
idéal pour atteindre l’un de ces objectifs. Le genre annalistique
est même en total décalage avec l’enseignement visé, ainsi qu’avec
les manuels d’étude et d’apprentissage communément utilisés à cet
effet. De plus, pourquoi les avoir amenées précisément à Fécamp, et
non dans les nombreux autres monastères réformés par ses soins? Ce
serait en effet, à notre connaissance, la seule abbaye où Guillaume
de Volpiano aurait apporté une copie des Annales. Flodoard relate pourtant des
événements sur la plupart des régions où Guillaume fit ses
réformes [7], et on devine assez mal pourquoi seule la Normandie
– et Fécamp – aurait eu le privilège de recevoir une copie de cette
œuvre: en effet, l’abbé de Dijon n’avait apparemment pas plus de
raisons d’apporter ce manuscrit à l’abbaye de Fécamp que dans l’un
des nombreux autres monastères réformés par ses soins…
L’analyse chronologique des faits suscite une autre
interrogation. On pense aujourd’hui que l’œuvre de Dudon était déjà
bien avancée lorsque survint la mort de Richard Ier de Normandie en 996. En effet, une première
version était certainement terminée peu de temps après l’accès au
pouvoir de Richard II, c’est-à-dire à la fin du premier
millénaire [8]. À cette époque, le chanoine de
Saint-Quentin avait donc déjà eu recours aux Annales depuis au moins quelques années. Si,
selon l’hypothèse de Philippe Lauer, celle-ci n’était parvenue en
Normandie qu’avec Guillaume de Volpiano, c’est-à-dire en 1001 au
plus tôt, comment Dudon aurait-il pu utiliser la première copie
normande des Annales de Flodoard comme
source pour son œuvre dans ces conditions?
Un dernier fait pour le moins singulier ne joue pas en faveur de
cette hypothèse. Guillaume de Volpiano sollicita le moine Raoul
Glaber pour qu’il rédige une histoire des événements survenus en
Occident autour de l’an mil [9]. Or ce
dernier n’eût manifestement aucun recours aux Annales de Flodoard dans son ouvrage. Son
objectif était de faire débuter son récit vers 900 [10] et les Annales –
couvrant les années 919 à 966 – auraient été une source précieuse
pour lui: en plus des événements historiques,les miracles et
phénomènes météorologiques relatés par Flodoard auraient
certainement eu une place de choix dans son récit. Il en ressort que
Raoul Glaber n’a visiblement jamais eu connaissance de cette
œuvre [11]. Si Guillaume de Volpiano l’avait lui-même
connue, il n’aurait pas manqué de la mettre entre les mains de son
élève afin qu’il accomplisse au mieux la tâche demandée. Ce qui
laisse supposer qu’entre 1026et 1028, alors que Raoul
Glaber accompagnait l’abbé de Dijon en Italie, aucun d’eux ne
connaissait encore l’existence des Annales [12]. À cette époque, l’œuvre de Dudon était déjà
achevée depuis longtemps, et il restait à Guillaume de Volpiano
moins de trois années à vivre.
Tout ceci laisse suspecter une introduction du premier manuscrit
des Annales de Flodoard en Normandie par
une autre personne que Guillaume de Volpiano. À moins que Dudon ait
lui-même utilisé un autre manuscrit ailleurs que dans cette région
pour constituer son œuvre. La question de l’identification du
manuscrit des Annales employé par Dudon
se pose alors.
Analyse et étude des manuscrits de «la branche
normande»
Cette constatation nous conduit à analyser en détail les
différents manuscrits décrits par Philippe Lauer [13]. Ce dernier les répartit en deux
principaux groupes: le premier ne contient que le manuscrit de Dijon
(ms A [14]), marginal par rapport à tous les autres [15]. Le second groupe (ms B [16], C, D, E, F et G) contient des manuscrits issus d’un
ancêtre commun disparu, dû à un continuateur des Annales (appelons-le a): les manuscrits de ce
groupe comportent à la fin une rubrique Hucusque
Cronica Flodoardi Presbiteri
précédant des additions postérieures à la mort de Flodoard survenue
en 966. En poussant son analyse plus loin, Philippe Lauer définit
dans son second groupe, un sous-groupe constitué uniquement de C, D,
et E [17]: ces trois manuscrits
dérivent tous d’un ancêtre commun lui aussi disparu (appelons-le b),
et forment «la branche normande» des Annales
de Flodoard. Ce sont eux que nous allons étudier ici:
C. – Manuscrit 6332 Reg. (fonds de la reine Christine) de la
Bibliothèque Vaticane [18]: ms de
Fécamp.
Écrit au début du XIe siècle, son
folio 80r renferme des notes du XIIe siècle sur Saint-Taurin d’Evreux,
indiquant sa présence en Normandie à cette époque. Il s’y trouvait
encore au XVe siècle: une note montre
qu’alors il était à Fécamp. Il porte en titre la rubrique Incipit Gesta Francorum, mais Philippe Lauer a
constaté que le texte avait été gratté. Par une brillante
démonstration, il a prouvé que la rubrique initiale était Incipit Gesta Normannorum et que le grattage
avait probablement eu lieu vers le XIIe siècle, lorsque les Annalesde Fulda
furent mises en tête de celles de Flodoard [19]. Ce titre initial
renforce l’idée d’une origine normande de ce manuscrit. Au-dessus,
une main plus récente a ajouté les mots Chronica
Flodoardi Presbyteri [20].
D. – Manuscrit lat. 5354 de la Bibliothèque nationale [21]: ms de Bonneval.
Ce manuscrit date du XIe siècle,
probablement de la première moitié. Les notes du folio 139v prouvent
sa présence au monastère de Bonneval – diocèse de Chartres – au
XIIIe siècle. Il porte le titre Incipit cronica Frodoardi, presbiteri, de gestis
Normannorum, ce qui laisse là aussi envisager une origine
normande.
E. – Manuscrit 130 de la Bibliothèque d’Avranches [22]: ms du Mont-Saint-Michel.
Ce manuscrit a été écrit dans la seconde moitié du XIIIe siècle, probablement au Mont-Saint-Michel
où il semble être resté jusqu’au XVe siècle (comme le suggère une note du
folio 1: Ex libris S. Michaelis in
periculo maris). Son titre est le suivant:Gesta Francorum a morte Caroli Calvi, id est ab anno
dominice incarnacionis optingentesimo septuagesimo septimo usque ad
annum nongentesimum sexagesimum sextum annum ejusdem dominice
incarnationis.
Philippe Lauer indique que ces trois manuscrits dérivent d’un
ancêtre commun,sans eux-mêmes dériver les uns des autres. Toutefois,
E pourrait avoir été constitué à partir de deux manuscrits, dont C,
ou d’un manuscrit intermédiaire disparu. À présent que nous
connaissons mieux les manuscrits de «la branche normande», voyons ce
que nous pouvons en tirer.
Reconstitution du manuscrit primitif de la branche
normande
Le but est d’arriver à caractériser le manuscrit b, ancêtre de la
branche normande, en fonction de ses descendants C, D et E.
Essayons tout d’abord de le dater. Comme son ancêtre a, son
cousin B et ses descendants, il se termine obligatoirement par des
notes relatives aux années 966-978: il ne peut donc pas être
antérieur à cette dernière date. D’autre part, le plus ancien
manuscrit descendant de b est C et a été écrit au début du XIe siècle. Nous pouvons ainsi dater
approximativement le manuscrit b entre la fin du Xe et le début du XIe siècle.
Analysons à présent les titres. Le point commun entre les deux
plus anciens manuscrits C et D (XIe siècle) est le titre initial Gesta Normannorum.
Comme information supplémentaire, D ajoute cronica Frodoardi, presbiteri. Le même texte se
retrouve, nous l’avons vu, à la fin des manuscrits, à l’année 966.
Il est fort probable que le copiste se soit inspiré de ce texte pour
compléter son titre en indiquant le nom de l’auteur de l’œuvre. On
notera qu’une personne a eu le même comportement sur le manuscrit C,
mais bien plus tard: le texte Chronica Flodoardi
Presbyteri a été ajouté ultérieurement au-dessus du titre
pour le compléter dans un objectif similaire [23].
Le titre de E, plus récent de 200 ans, signale des Gesta Francorum et non pas Normannorum. Il précise la période couverte par
ces gesta, en indiquant qu’elles débutent
au décès de Charles le Chauve, en 877, et qu’elles s’achèvent en
966. Cette fois, le copiste a complété son titre grâce à des
informations récoltées au début et à la fin des Annales. Le manuscrit E a dû être copié, du
moins en partie, sur un autre dont le titre avait été corrigé:
remplacement de Normannorum par Francorum comme sur C. À moins que la
correction ait été effectuée par le copiste lui-même, qui désirait
apporter à son manuscrit un titre correspondant davantage à son
contenu.
Le titre de b nous est donc donné par les deux plus anciens
manuscrits dérivant directement de celui-ci et était probablement
Gesta Normannorum. Ainsi, le titre
initial du manuscrit C semble avoir été repris tel quel par son
copiste.
Maintenant que b a été plus précisément défini, voyons s’il est
possible d’émettre une hypothèse sur l’identification de son
auteur.
Hypothèse d’identification du copiste du manuscrit
primitif de «la branche normande»
Le titre est particulièrement intéressant, surtout en le
combinant avec la date de composition du manuscrit: celle-ci
correspond précisément à la période où Dudon de Saint-Quentin a
réalisé son histoire des premiers ducs de Normandie. Le titre de son
œuvre De moribus et actis primorum Normanniae
ducum a été imposé par André Duchesne puis repris par Jules
Lair, les deux premiers éditeurs de Dudon [24]. Or, comme l’a
souligné Gerda Huisman [25]
et comme l’a rappelé récemment Pierre Bouet [26], «il conviendrait mieux de retenir l’intitulé
Gesta Normannorum, voire Historia Normannorum, puisque ce sont ces
dénominations que l’on rencontre sur de nombreux manuscrits».
Il est intéressant de constater un titre similaire entre le
manuscrit b et certains manuscrits de Dudon, ce qui n’est
probablement pas une coïncidence. Celui-ci aurait-il pu amener
lui-même le premier manuscrit des Annales
de Flodoard en Normandie? Ce titre était visiblement présent sur le
plus ancien manuscrit de «la branche normande» des Annales (ms b), alors que les autres manuscrits
anciens n’appartenant pas à cette branche (ms A et B, XIe siècle) ne comportent pas de titre [27]. Qu’un
auteur,chargé d’écrire une histoire de Normandie, ait apporté à
Fécamp une copie des Annales de Flodoard, sous le titre de Gesta Normannorum, afin de l’utiliser comme
source pour constituer son œuvre, semble une hypothèse fort
plausible. Davantage, en tous les cas, que de voir Guillaume de
Volpiano arriver au même endroit, avec cette même copie, sous ce
même titre, dans le but de réformer l’abbaye de Fécamp comme nous
l’avons vu précédemment [28]. Dudon, contrairement à l’abbé de Dijon, avait
un mobile pour agir de la sorte: il était chargé par le duc de
Normandie d’écrire des Gesta Normannorum [29], et ces Annales tiennent une place importante dans la
rédaction de son œuvre.
On peut toutefois s’interroger sur les motifs ayant poussé Dudon
à choisir ce titre pour sa copie des Annales: cet ouvrage est en effet tout sauf un
traité d’histoire normande [30]! Une telle rubrique,
qui ne correspond pas à son contenu, est étonnante, mais n’a sans
doute rien d’anodin. Parmi les hypothèses imaginables pour justifier
ce choix, nous en retiendrons trois, très différentes:
Première hypothèse: il est possible que Dudon ait d’abord récolté
un certain nombre de documents avant de se lancer dans la rédaction
de son ouvrage; ne connaissant ni la Normandie, ni l’histoire de son
peuple, il lui aurait été difficile de commencer aussitôt sa
rédaction sans disposer d’un minimum de sources à leur sujet. Il
aurait alors pu les regrouper ensemble, afin de les exploiter plus
aisément par la suite. Le dossier [31] ainsi constitué pouvait très
bien avoir reçu en tête les Annales de
Flodoard, puisque ces dernières lui permirent de constituer l’épine
dorsale de son œuvre [32].
Si Dudon voulait donner un titre à ce dossier pour le caractériser,
Gesta Normannorum
semblerait tout à fait adéquat: le point commun des
différents manuscrits le constituant serait précisément de rapporter
des faits relatifs aux actes des Normands [33]. Que l’ensemble des sources soit regroupé ainsi
sous le nom du futur titre de l’œuvre de Dudon semble une théorie
envisageable, bien qu’elle soit en réalité assez peu probable. En
effet, elle suppose l’existence assez surprenante d’un manuscrit
hétérogène ayant un titre général.
Seconde hypothèse: régulièrement présent à la cour fécampoise de
Richard Ier à partir de 987, Dudon aurait
très bien pu entendre parler du dessein de ce dernier,soucieux de
disposer d’une œuvre sur ses ancêtres, depuis leur établissement en
Normandie. S’il connaissait les Annales
de Flodoard à cette époque, notre chanoine savait pertinemment
qu’elles relataient nombre d’événements et de faits relatifs aux
Normands. Désirant attirer l’attention du duc, il aurait très bien
pu lui offrir une copie de cette œuvre sous le titre abusif de Gesta Normannorum [34]. Le duc, ravi,
aurait alors sollicité Dudon pour la rédaction d’une historiographie
répondant à l’image politique voulue par les Normands à la fin du
Xe siècle. Si cette hypothèse n’a
rien d’impossible, elle reste malgré tout relativement improbable,
puisque Dudon ne présente pas les choses ainsi dans sa préface
dédicatoire.
Troisième hypothèse: le chanoine de Saint-Quentin aurait-il pu
inscrire la note «Gesta Normannorum » en
tête du ms b des Annales, afin de
caractériser son manuscrit en fonction de l’intérêt qu’il lui
portait? Cette annotation serait donc ni une glose marginale ou
interlinéaire destinée à informer les lecteurs ultérieurs, ni un
titre destiné à indiquer le contenu exact de l’œuvre, mais une
simple note personnelle permettant à notre auteur de visualiser
rapidement le rôle que devrait jouer ces Annalesdans la constitution de son histoire. En
consultant ses différents manuscrits, Dudon pouvait instantanément
identifier celui-ci comme devant lui fournir les informations
relatives aux hauts faits des Normands. Cette note serait devenue
accidentellement un titre dans les copies ultérieures: les scribes
des manuscrits C et D auraient mal interprété cette phrase précédant
le début des Annales – qui ne leur était
pas destinée – et en aurait fait le titre de leur copie, créant un
décalage avec le contenu réel de l’œuvre.
Il est en réalité difficile de privilégier l’une ou l’autre de
ces hypothèses: toutes semblent concevables et pourraient justifier
du choix d’un tel titre. Mais aucune ne semble totalement
satisfaisante, à l’exception peut-être de la dernière. En fait,
l’explication est peut-être toute autre, et la question sur le sujet
reste totalement ouverte…
Mais dans l’hypothèse où Dudon a bien introduit les Annales de Flodoard en Normandie, où a-t-il pu
copier ce manuscrit? Nous savons que b, tout comme B, est issu d’a,
ancêtre du second groupe défini par Philippe Lauer. Or ce manuscrit
est l’œuvre du continuateur de Flodoard. C’est ce manuscrit disparu
qu’il va désormais falloir étudier au travers de ses différents
descendants connus.
Étude des notes «du continuateur» des Annales de Flodoard
Les manuscrits B, C, D, E, F et G ont tous la particularité
d’appartenir au groupe issu d’une copie des Annales de Flodoard ayant reçu les additions
d’un continuateur. En effet, des notes postérieures à la mort de
Flodoard ont été ajoutées sur les années966, 976, 977 et 978. Ces
additions ne figurent pas sur le manuscrit A, qui traite uniquement
de la période 919 à 966 [35].
Ainsi, les notes portant sur l’année 877 – absentes sur le ms A,
mais ajoutées en tête des autres manuscrits – sont probablement
elles aussi des ajouts de ce continuateur. Ce sont ces additions,
portant sur ces cinq années, que nous allons à présent étudier.
Elles peuvent être résumées et analysées ainsi [36]:
- Année 877: il s’agit d’un obit sur l’empereur Charles – mort
le 7 octobre – fils de l’auguste empereur Louis et petit-fils
de l’empereur Charles le Grand, digne représentant de César. Il
est aussi question de l’abbesse Bertrade, sa noble parente, qui
prie pour lui et a fait rédiger un abrégé de sa vie à sa mémoire.
Philippe Lauer pense que ces informations ont été tirées
d’un obituaire de l’abbaye royale de Faremoutiers, où Bertrade,
nièce de Charles le Chauve, fut abbesse [37]. On remarque que les rois
carolingiens mentionnés (Charles II le Chauve, Louis Ier le Pieux et Charlemagne) sont uniquement
des rois ayant porté le titre impérial sur tout ou partie des
territoires francs constitués par Charlemagne. Charles le Chauve
fut d’ailleurs l’unique roi carolingien «originaire» de Francie
occidentale à porter ce titre. Il n’y a aucune mention sur les
autres rois qui se sont succédé à leur suite entre 877 et 919, à
savoir Louis II le Bègue, Louis III, Carloman, Charles le Gros,
Eudes et Charles III le Simple. C’est donc le titre d’empereur qui
intéresse ici le continuateur des Annales: ces derniers, carolingiens, sont
rapprochés des empereurs romains Auguste et César.
- Année 966: il s’agit d’un obit sur Flodoard, prêtre de
l’Église de Reims et auteur de ces Annales, mort le 28 avril. Le
continuateur fait également allusion aux autres œuvres littéraires
de Flodoard, dont il vante les qualités. Suit la mention d’un
énorme orage qui est à l’origine d’une gigantesque inondation le
23 juillet. Le continuateur donne simplement ici des
informations sur l’auteur des Annales.
Il tire probablement une partie de ses renseignements du nécrologe
de l’Église de Reims, mais il connaît suffisamment Flodoard pour
mentionner l’existence de ses autres œuvres, auxquelles il fait
allusion ici.
Quant au phénomène météorologique décrit avec
ses conséquences, il est daté avec précision et sous-entend la
présence du continuateur des Annales à
Reims à cette époque, ainsi que la rédaction de cette addition peu
de temps après les faits.
- Suit une succession d’années sans commentaire de 967 à
975.
- Année 976: il est question des travaux effectués par
l’archevêque Adalbéron de Reims dans l’église Sainte-Marie, qui ne
sont visiblement pas du goût du continuateur des Annales: il indique qu’Adalbéron est
archevêque plus de nom que de mérite! On voit ici clairement la
colère du continuateur, qui assiste à ce qu’il considère comme un
véritable sacrilège: détruire ainsi d’anciens édifices religieux,
même pour en reconstruire de nouveaux, n’est pas une action digne
d’un archevêque, selon lui. On apprend cette même année (le
19 avril) une bataille opposant Charles aux comtes lorrains
Godefroi et Arnoul. Les pertes sont importantes de part et
d’autre. Godefroi lui-même tombe à terre percé d’une lance et
gravement blessé: retrouvé par les siens au soir de la bataille,
il survit à ses blessures, mais ne recouvre pas totalement la
santé. Quant à Arnoul, il semble qu’il se soit enfui jusque dans
ses domaines.
La bataille, dont il est question ici, oppose
Charles de Lorraine – fils de Louis IV d’Outremer et frère du roi
Lothaire – à Godefroi le Captif, comte de Methingau, de Hainaut et
de Verdun, et à Arnoul, fils du comte de Cambrai et de
Valenciennes. Charles avait rejoint le parti de Rénier et de
Lambert, fils du comte Rénier III de Hainaut. Ceux-ci assiégèrent
la ville de Mons, dans l’espoir de reprendre possession du
Hainaut, dont Rénier III avait été dépossédé par l’empereur Otton
Ier et son frère l’archevêque Brunon de
Cologne en 957. Ces comtés avaient été confiés en 974 à Arnoul et
à Godefroi [38]. Le sort de ce
dernier est décrit en détail et semble intéresser particulièrement
le continuateur des Annales. Le fait
qu’il est renseigné sur sa santé longtemps après le siège de Mons
laisse supposer une certaine proximité avec celui-ci, mais
également que ces lignes ont été rédigées quelque temps après les
faits. La fuite d’Arnoul et sa passivité suite à son retour dans
ses terres semblent plus ou moins directement critiquées. On
notera que Rénier et Lambert, principaux protagonistes, ne sont
pas mentionnés par le continuateur: ces personnages ne
l’intéressent visiblement pas. Enfin, il est question du
décès de l’évêque de Laon, Roricon (949 – 976), à la suite d’une
longue paralysie. Cette information, concernant l’évêché de
Laon, est en fait à relier directement à toutes celles données au
sujet de son successeur, l’année suivante.
- Année 977: il s’agit d’une description très détaillée de
l’accession d’Adalbéron le jeune à l’évêché de Laon (sont décrits:
le don de l’évêché par le roi carolingien Lothaire le
16 janvier à Laon; l’ordination comme prêtre le 24 mars
par l’archevêque de Reims Adalbéron; le sacrement à Reims le
1er avril; la consécration de
l’évêque à Laon et l’établissement sur le siège épiscopal le jour
de Pâques, c’est-à-dire le 8 avril).
Il est aussi
question du décès de l’évêque Hadulfe de Noyon à la suite d’une
longue paralysie. Ce sont les informations concernant
Adalbéron de Laon [39],
qui prédominent sur l’ensemble des événements de l’année.
Adalbéron se voit attribuer le terme juvenis
probablement dans le but d’être distingué de son homonyme
l’archevêque de Reims, dont il a été fait mention précédemment, et
qui appartient comme lui à la «Maison d’Ardenne». Il était
chancelier du roi Lothaire depuis974 et, par conséquent, était
«jeune» mais sans doute déjà adulte à cette époque [40]. L’auteur aurait pu désigner le nouvel
évêque de Laon par Ascelin, le second nom sous lequel il est
également connu, pour lever l’ambiguïté entre l’oncle et le neveu
homonyme. On peut supposer soit qu’il n’a pas voulu l’employer,
soit que le nom d’Ascelin ne lui était pas encore attribué alors.
Quoi qu’il en soit, Adalbéron intéresse incontestablement le
continuateur des Anna- les: toutes les étapes de son accession au
siège épiscopal sont décrites dans les moindres détails, alors que
cela tient généralement dans les annales classiques en une simple
ligne. On notera aussi le fait qu’il s’agit du seul évêque pour
lequel l’accession est mentionnée entre 976 et 978: on sait
pourtant qu’il y en eut plusieurs autres sur cette période [41]. D’ailleurs, le continuateur mentionne le décès
de l’évêque de Noyon cette même année, sans parler de son
successeur par la suite. Cet évêque de Noyon, Hadulfe (955 – 977)
avait participé aux côtés de Roricon de Laon à la consécration de
l’archevêque de Reims Odelric – parent de la famille d’Ardenne –
en 962.
- Année 978: la note porte uniquement sur le décès de l’abbé
Mac Allan de Saint-Michel-Archange (Saint-Michel-en-Tiérache),le
jour de la saint Vincent (22 janvier ou 9 juin).
Originaire d’Irlande, il avait été choisi par l’évêque de
Laon Roricon comme abbé du monastère Saint-Vincent-de-Laon lors de
la réforme de 961, au cours de laquelle douze moines de
Saint-Benoît-sur-Loire (Fleury) vinrent remplacer les
chanoines.
Après nous être intéressé au fond, attardons-nous un instant sur
la forme, afin de vérifier l’homogénéité du style du continuateur.
En fait, deux années se démarquent nettement des autres: il s’agit
des années 877 et 966, qui comportent un certain nombre de
similitudes présentes ni chez Flodoard, ni dans les autres
additions. En effet, ces deux paragraphes, comportant les obits de
Charles le Chauve et de Flodoard, sont construits de façon
identique: ce sont des éloges, un peu pompeux, où l’auteur emploie
de nombreux superlatifs pour évoquer les abondantes qualités des
défunts, dans un style littéraire relativement travaillé. Ce style
tranche nettement avec celui plus sobre et plus neutre utilisé par
Flodoard et même par le continuateur dans les autres additions [42]. D’autre part, la formulation de
la phrase indiquant l’espoir de l’accès des défunts au Royaume des
Cieux est particulièrement intéressante: dans les deux cas, on
retrouve la proposition caractéristique «ut
credimus », que l’on ne retrouve nulle part ailleurs dans
l’ensemble des Annales. Nous avons donc
probablement affaire à deux continuateurs distincts: un premier pour
les années 877 et 966; un second pour les années 976 à 978.
Cette constatation se confirme lors de l’analyse détaillée des
dates. La précision de la datation des événements mentionnés dans
ces additions est remarquable: presque tous les faits décrits entre
966 et 978 sont datés au jour près, de la mort de Flodoard à celle
de l’abbé Mac Allan, en passant par les inondations, la bataille de
Mons, les différents événements intervenant dans la succession des
évêques de Laon et le jour du décès d’Hadulfe de Noyon [43]. Il
semble donc évident que les faits ont été rapportés très peu de
temps après qu’ils se soient produits. La mention du prix du muid de
vin pour les années 976 et 977 va également dans ce sens. Or, il
existe une longue interruption de près de dix années entre 966 et
976. A priori, on pourrait penser qu’un continuateur a pu rédiger
ses additions à partir de cette dernière date, et ajouter des
informations sur les années 877 et 966 à cette époque. Mais la
datation extrêmement précise des inondations survenues en 966 exclut
cette hypothèse: comment un auteur pourrait restituer aussi
fidèlement la date du 23 juillet en écrivant une dizaine
d’années après les faits? On s’attendrait davantage à une
information un peu plus vague, comme «durant l’été 966» ou, s’il a
un excellent souvenir du phénomène, «courant juillet 966». Avec une
telle mémoire, il aurait très certainement été capable de mentionner
d’autres événements advenus entre 967 et 975, comme par exemple ceux
survenus dans le Hainaut en 973-974, ce qu’il n’a pas fait. Les
événements rapportés en 966 sont donc contemporains de leur
rédaction, qui a vraisemblablement eu lieu cette même année.
Ainsi, l’analyse de la forme et la datation des événements nous
permettent d’établir une intervention de deux continuateurs
distincts pour rédiger ces cinq paragraphes. Le premier copie les
Annales vers 966, peu après la mort de
Flodoard et probablement au moment des inondations survenues en
juillet. Il en profite pour ajouter deux paragraphes contenant
essentiellement des obits dans un style littéraire travaillé: celui
concernant l’année 877 est ajouté en tête des Annales; le second, concernant l’année 966, est
ajouté à la fin. Le copiste réalise donc plutôt des additions qu’une
véritable continuation de l’œuvre de Flodoard. Un second scribe
prend la plume entre 976 et 978 pour rapporter des informations sur
ces trois années en fin d’Annales: la
démarche est bien ici celle d’un continuateur, qui respecte le style
de l’œuvre en rapportant différents événements contemporains dans
l’ordre chronologique.
Les événements mentionnés par les deux continuateurs des Annales nous renseignent sur l’espace, le temps
et les individus connus d’eux. Il est possible de caractériser ces
informations (voir tableau p 15-16) [44].
| |
|
Rémois (pagus
Remensis) Archevêché de Reims Province de
Reims France (royaume carolingien) |
Hainaut (pagus
Hainaus) Évêché de Cambrai Province de Reims
Lotharingie (Empire ottonien) |
Laonnois (pagus
Laudunensis) Évêché de Laon Province de
Reims France (royaume carolingien) |
Noyonnais (pagus
Noviomensis) Évêché de Noyon Province de
Reims France (royaume carolingien) |
Lieu non précisé (information
générale) |
| Continuateur 1 |
| 877 |
Obit sur l’empereur |
Mort de
Charles (7 octobre) |
|
|
|
|
8,5 lignes |
Abbesse Bertrade |
|
|
|
|
3 lignes |
|
| 966 |
| Obitsur
l’auteur |
Mort de
Flodoard (28 mars) |
7,5 lignes |
|
|
|
|
Inondations (23 juillet) |
2 lignes |
|
|
|
|
|
|
| |
|
|
9,5 lignes (soit
45,2 %) |
|
|
|
11,5 lignes (soit
54,8 %) |
| |
|
|
|
Rémois (pagus
Remensis) Archevêché de Reims Province de
Reims France (royaume carolingien) |
Hainaut (pagus
Hainaus) Évêché de Cambrai Province de Reims
Lotharingie (Empire ottonien) |
Laonnois (pagus
Laudunensis) Évêché de Laon Province de
Reims France (royaume carolingien) |
Noyonnais (pagus
Noviomensis) Évêché de Noyon Province de
Reims France (royaume carolingien) |
Lieu non précisé (information
générale) |
| Continuateur 2 |
| 976 |
Adalbéron de
Reims (travaux cathédrale) |
4,5 lignes |
|
|
|
|
| Bataille de Mons (19 avril) |
Charles de Basse- Lorraine |
|
2 lignes |
|
|
|
Godefroi le Captif |
|
1 + 4,5 lignes |
|
|
|
| Arnoul |
|
1 + 2 lignes |
|
|
|
Vassaux de Charles et
Hugues |
|
2,5 lignes |
|
|
|
|
| |
Mort de
Roricon (20 décembre) |
|
|
5 lignes |
|
|
|
| 977 |
|
Adalbéron de Laon (du 16/01 au
08/04) |
|
|
9,5 lignes |
|
|
|
Adalbéron de Reims (24 mars) |
1 ligne |
|
|
|
|
Mort d’Hadulfe de
Noyon (24 juin) |
|
|
|
4 lignes |
|
|
| 978 |
Abbé Mac Allan (22 janvier ou
9 juin) |
|
|
7,5 lignes |
|
|
| |
Autre (prix du vin en 976 et 977) |
|
|
|
|
1 + 3 lignes |
|
| |
|
5,5 lignes soit
11,3 % |
13 lignes soit
26,8 % |
22 lignes soit
45,4 % |
4 lignes soit
8,2 % |
4 lignes soit
8,2 % |
Nous observons que la totalité des événements localisés sont
situés dans quatre pagi de la province de
Reims, c’est-à-dire qu’ils concernent des évêchés et des territoires
relevant de cet archevêché [45]. À l’exception de
la bataille de Mons, qui a lieu dans le Hainaut, tous sont situés en
France, dans le royaume de Lothaire. Ils se déroulent en fait dans
trois pagi voisins: le Rémois, le
Laonnois et le Noyonnais. Mais on remarque surtout un glissement des
lieux mentionnés au cours du temps: si les informations localisées
concernent exclusivement Reims en 966 (soit 100 % des
informations sur cette période), ce sont celles relatives à l’Église
de Laon qui prédominent ensuite à partir de 976 (45,4 % des
informations de la période 976-978, contre seulement 11,3 %
pour Reims). À partir du 20 décembre 976, cet intérêt pour
l’Église de Laon s’impose d’avantage (71 % des informations de
cette période, contre 3,2 %seulement pour Reims). Le premier
continuateur se trouvait donc vraisemblablement à Reims lorsqu’il
copia les Annales en 966, ce qui semble
assez logique, puisque l’original de Flodoard s’y trouvait. Mais le
second continuateur était très certainement à Laon lorsqu’il fit les
additions postérieures au 20 décembre 976: ce scribe est sans
doute un clerc de cette église.
En fait, il n’est pas surprenant de trouver trois des manuscrits
les plus anciens des Annales de Flodoard
à Reims (ms original), à Laon (ms a) et à Soissons (ms B): ces trois
villes voisines étaient étroitement liées au Xe et XIe siècles [46]. En revanche, il est plus étonnant d’en trouver
d’autres à Fécamp et en Normandie à cette même époque (ms b, C et
D): les liens géographiques et historiques de Reims avec cette ville
et cette région sont, a priori, moins évidents à définir.
Figure 1: Parenté des maisons d’Ardenne et
carolingienne (généalogie simplifiée). |
Étude des additions du second continuateur (années 976 à
978)
Dans ces additions, la prédominance des informations concernant
l’Église de Laon n’est pas la seule remarquable: celle relative aux
membres de la «Maison d’Ardenne», famille se rattachant à la branche
carolingienne de Lotharingie (voir figure 1 [47]),
est elle aussi significative. Le patrimoine de cette puissante
famille s’étendait sur une région comprise entre la Meuse à l´ouest,
les Ardennes au nord, Trèves à l´est et les trois diocèses de
Verdun, Toul et Metz au sud [48]. Les évêques de cette dernière ville, qui
était alors la cité la plus puissante de Lorraine, furent d’ailleurs
pour la plupart issus de cette famille du Xe au XIe siècle [49]. Dans la seconde
moitié du Xe siècle, leurs
possessions s’étendirent dans le diocèse de Cambrai – entre Meuse et
Escaut, avec le Hainaut et le Brabant – et avec deux évêchés en
France, à Reims et à Laon [50].
Toutefois, c’est à une branche bien spécifique de cette Maison,
divisée en plusieurs clans très liés, que le continuateur des Annales semble s’intéresser: seuls des
descendants du comte Gozlin et de sa femme Uda sont mentionnés [51]: Adalbéron de Reims [52] (en 976 et
en 977), Godefroi le Captif (en 976) et Adalbéron de Laon (en 977).
Ajoutons également Charles de Basse-Lorraine, qui épousa une fille
de Godefroi le Captif, et qui est lui aussi nommé en 976, lors de la
bataille de Mons. À eux seuls, les deux oncles, leur(s) neveu (x)
et/ou leur gendre occupent près de la moitié des informations
relatives aux personnes citées sur cette époque (46,4 %). Le
continuateur n’indique d’ailleurs aucun membre d’une autre branche
de cette famille dans sa narration [53].
Ainsi, en excluant les faits concernant directement le
Laonnois(succession à l’évêché et mort de Mac Allan), deux des trois
autres événements mentionnés (travaux dans la cathédrale de Reims et
bataille de Mons) concernent des membres de cette famille (Adalbéron
de Reims, Godefroi le Captif et Charles de Basse-Lorraine). Outre le
fait d’être proche de l’Église de Laon, on peut donc penser que le
continuateur des Annales sur la période
976-978 appartient à cette branche de la «Maison d’Ardenne» ou, du
moins, entretient des rapports très étroits avec celle-ci.
Il est possible d’exclure immédiatement l’archevêque de Reims
Adalbéron de la liste des continuateurs potentiels: il est vivement
critiqué en 976 pour ses travaux de rénovation dans l’église
cathédrale Sainte-Marie. On notera d’ailleurs au passage que le
continuateur assiste lui-même à ces travaux, et donc qu’il se trouve
à Reims à cette époque. Ensuite, à partir de décembre 976, les
événements concernent avant tout le Laonnois: le décès de l’évêque
Roricon, l’accession de son successeur Adalbéron et le décès de
l’abbé Mac Allan, dont les monastères dépendaient de l’Église de
Laon. La seule information ne concernant pas directement cette
église sur cette période est relative à un évêché voisin, celui de
Noyon.
À présent, voyons s’il est possible d’identifier l’auteur de ces
additions à partir des renseignements à notre disposition.
Proposition d’identification du continuateur des Annales de Flodoard sur la période 976-978
Il existe au moins un représentant de la «Maison d’Ardenne» se
trouvant à Reims avant 977 et à Laon ensuite: il s’agit de l’évêque
Adalbéron de Laon, dont l’accession au siège épiscopal est
mentionnée avec de très nombreux détails sur l’année 977. De fortes
présomptions existent donc à son sujet pour le voir comme le
continuateur de la période 976-978. Dans ce cas, il se donnerait une
bonne place dans sa continuation des Annales, puisqu’une dizaine de lignes le
concernerait personnellement. Or, cette caractéristique se retrouve
dans deux des œuvres majeures d’Adalbéron: il apparaît nommément
dans son De Summa Fidei, un dialogue le
confrontant avec la Foi;de même, il s’identifie dans son Carmen ad Rotbertum regem, un autre dialogue
l’opposant en personne au roi Robert le Pieux. L’évêque de Laon
n’hésitait donc pas à se mettre en avant dans ses écrits [54]. On remarquera qu’il
s’identifie lui-même par Adalbéron et non par Ascelin dans ces deux
œuvres, de la même façon que le fait ici le continuateur des Annales [55].
Mais Laon était déjà un centre scolaire réputé à cette époque, et
Adalbéron fut loin d’être le seul érudit à s’y trouver aux alentours
de 977. On peut donc se demander s’il fut directement le
continuateur des Annales sur cette
période ou si la rédaction de ces notices ne fut pas le fruit de
l’un de ses élèves. Cette dernière hypothèse sous-entendrait la
présence de ce disciple aux côtés d’Adalbéron à Reims en 976, puis à
Laon à partir de 977. En effet, nous avons vu que le continuateur
avait personnellement assisté aux travaux ordonnés par l’archevêque
de Reims dans l’église Sainte-Marie; de même, le continuateur aurait
suivi l’évêque lors des différentes étapes l’ayant conduit au siège
épiscopal, bien que celles-ci eurent lieu alternativement entredeux
endroits: Reims et Laon. Il s’agirait donc d’un disciple
particulièrement proche,accompagnant le jeune Adalbéron en toutes
circonstances dès 976, alors que ce dernier n’était qu’un simple
clerc. Un attachement aussi précoce semble assez surprenant. Cela
sous-entendrait également un attrait tout particulier de ce disciple
pour les faits et gestes des membres de la famille d’Ardenne proches
d’Adalbéron, ainsi qu’une grande audace pour oser critiquer
ouvertement les travaux architecturaux de l’archevêque, oncle de son
maître. Ces deux derniers points paraissent pour le moins étonnants,
à moins qu’Adalbéron de Laon lui-même ait guidé son élève dans la
rédaction de ces quelques lignes [56]…
A priori, notre évêque de Laon semble l’individu le mieux placé
pour avoir rédigé ces additions: sa proximité avec les personnages
et les lieux, ainsi que la concordance des dates mentionnées
concourent à le désigner comme tel. Mais nous ne pouvons pas
totalement écarter la possibilité que ce soit l’un de ses très
proches disciples, clerc de l’Église de Laon, qui ait pu en être le
rédacteur.
L’identification d’Adalbéron comme continuateur des Annales est d’autant plus séduisante qu’il
existe de nombreux liens entre l’évêque de Laon et Dudon de
Saint-Quentin. Nous savons que le chanoine lui dédia son œuvre dans
une préface élogieuse, qu’Adalbéron fut le correcteur de cette
œuvre, et qu’il tint probablement une part déterminante dans la
nomination de Dudon comme doyen de la collégiale de
Saint-Quentin [57]. Nous avons déjà
défini le mobile de Dudon pour l’apport d’une copie des Annales de Flodoard en Normandie et nous
connaissons désormais le moyen à sa disposition pour y parvenir: son
étroite relation avec l’évêque de Laon,continuateur probable des
Annales de Flodoard. C’est en tout cas
visiblement à Laon que Dudon put copier son manuscrit des Annales, qui devint par la suite le manuscrit
primitif de «la branche normande» à Fécamp. L’origine laonnoise de
ce manuscrit semble infirmer définitivement l’hypothèse de son
introduction en Normandie par Guillaume de Volpiano: cette région ne
fut nullement touchée par les réformes clunisiennes de l’abbé de
Dijon qui, à notre connaissance, ne fut jamais en relation directe
avec l’Église de Laon. De même, l’hypothèse de Philippe Lauer
faisant de Brunon de Roucy, chanoine de Reims puis évêque de Langres
(981-1015), l’auteur éventuel de ces additions semble elle aussi peu
probable.
Reste à savoir comment Adalbéron de Laon ou son disciple s’est
procuré cette version des Annales de
Flodoard ayant déjà reçu des additions sur les années 877 et 966.
L’a-t-il trouvée sur place à Laon lorsqu’il est devenu évêque, ou
bien l’a-t-il apportée à cet endroit lui-même, alors qu’elle était
auparavant à Reims? Dans le premier cas, cela sous-entendrait une
rédaction de l’année 976 postérieure d’un anaux événements, alors
que le second cas pourrait indiquer une rédaction au fur et à mesure
de 976 à 978. La narration des suites de la bataille de Mons indique
clairement que l’écriture n’a pas eu lieu immédiatement après les
faits: l’état de santé de Godefroi le Captif est mentionné longtemps
après cette bataille, puisqu’il est indiqué que le comte survécut à
ses blessures, mais ne recouvra jamais totalement sa première santé.
Au moins plusieurs mois se sont donc écoulés entre les faits et la
rédaction de ceux-ci. D’autre part, sur cette même année, la
chronologie n’est pas totalement respectée: le décès de Roricon,
survenu le 20 décembre, est mentionné avant les informations
sur le prix du muid de vin au mois d’août. On peut donc privilégier
la première hypothèse, à savoir une présence de cette copie des
Annales à Laon avant l’arrivée
d’Adalbéron en 977, et une rédaction de l’année précédente de façon
rétrospective.
Suivant cette hypothèse, il convient à présent d’étudier les
additions faites par le premier continuateur.
Étude des additions du premier continuateur (années 877 et
966)
Ce continuateur est avant tout un copiste des Annales de Flodoard, qui ajoute quelques
informations complémentaires l’intéressant particulièrement. Ces
dernières portent essentiellement sur les empereurs carolingiens et
sur l’auteur des Annales. Dans le premier
cas, l’ajout est fait au début de l’œuvre et dans le second cas, à
la fin: on peut ainsi parler davantage d’additions que de véritables
continuations.
Flodoard a eu recours à des copistes pour rédiger son Histoire de L’Église de Reims [58]. En fut-il de même pour la rédaction de ses
Annales, en particulier sur la fin de sa
vie, où il était visiblement diminué au point de renoncer aux
charges de son ministère [59]?
Ainsi, l’un des copistes ayant travaillé pour Flodoard pourrait être
l’auteur des additions portant sur les années 877 et 966.
L’hypothèse, si elle est séduisante, laisse cependant planer
quelques doutes: pourquoi ne pas avoir fait ces additions
directement sur l’œuvre originale de Flodoard? En effet,
puisqu’elles n’apparaissent pas sur le manuscrit A de Dijon,
pourtant complet sur la période 919-966, on peut en déduire que
c’est bien sur une copie et non sur l’original qu’elles ont été
apportées. Quel intérêt aurait eu ce continuateur de copier les
Annales si son intention était de les
laisser à Reims? L’église disposait déjà de la version originale, et
on avait peu coutume, à l’époque, de conserver des œuvres en
plusieurs exemplaires dans les archives et les bibliothèques. La
copie d’un manuscrit se traduisait généralement par le désir de le
diffuser en un autre lieu. À moins que la motivation du copiste a
été de mettre au propre l’original des Annales, considéré comme un brouillon, nous ne
comprendrions pas une telle démarche. Mais dans ce cas, les
informations relatives aux années 877 et 966 paraissent plutôt
suspectes si elles émanent d’un simple copiste; en effet, le scribe
ne s’est pas contenté de reproduire exactement l’original, mais il a
ajouté des informations très précises. Où trouva-t-il ces
informations, notamment au sujet de Charles le Chauve et de sa nièce
Bertrade, et dans quel but les ajouta-t-il en tête des Annales? Par ailleurs, l’emploi d’un style
littéraire travaillé va là encore à l’encontre de l’hypothèse du
scribe simple copiste.
En fait, Flodoard semble avoir eu recours à des scribes, non pas
pour rédiger ses manuscrits originaux, mais plutôt pour les copier
afin de les transmettre à d’autres personnes: ce fut le cas du
manuscrit de son Histoire de l’Église de
Reims, envoyé «au prélat R.», à qui l’œuvre fut dédiée.
D’ailleurs, une lecture attentive des Annalespermet de constater la diminution des
facultés du chanoine dans ses dernières années: les paragraphes
deviennent plus courts, les informations sont plus concises, et
parfois même redondantes. Flodoard a donc bien rédigé lui-même ses
Annales jusqu’au bout,sans avoir recours
au moindre scribe, malgré les infirmités causées par sa
vieillesse [60].
L’auteur de ces additions nous donne cependant indirectement des
renseignements intéressants à son sujet. Il connaissait visiblement
bien l’œuvre de Flodoard: son allusion à la qualité de ses autres
livres le montre suffisamment, et ce n’est pas dans le nécrologe de
Reims qu’il put trouver ces informations. Nous n’avons donc pas
affaire à un simple copiste, mais à un érudit connaissant les autres
œuvres majeures du chanoine de Reims, à savoir De triumphis Christi et Historia Remensis Ecclesiae [61], au point de pouvoir émettre une critique à leur
sujet. Il en connaissait même peut-être d’autres, qui ne sont point
parvenues jusqu’à nous. Ce même souci littéraire transparaît dans le
paragraphe sur Charles le Chauve: l’auteur profite de l’occasion
pour mentionner un abrégé de la vie de cet empereur, qu’avait fait
rédiger sa nièce Bertrade. Visiblement, nous avons affaire à un
individu ayant des connaissances littéraires assez étendues, bien
plus qu’en aurait un simple copiste. Chacun des deux paragraphes
ajoutés fait allusion à des œuvres de styles différents, composées à
des endroits relativement éloignés: Reims et Faremoutiers, au
sud-est de Meaux. S’il était uniquement un copiste de Reims, il
pouvait éventuellement connaître les œuvres de Flodoard, chanoine de
cette église, mais beaucoup plus difficilement celle due à Bertrade.
Par ailleurs, le style travaillé des obits de Charles le Chauve et
de Flodoard dénote d’aptitudes littéraires particulières.
Ce copiste érudit avait donc probablement l’intention d’emmener
la copie de cette œuvre dans sa communauté. Il ne donne
malheureusement aucune indication sur ce lieu. Cependant, cette
copie était à Laon au plus tard en 977: le continuateur a donc pu
copier les Annales à Reims vers le mois
de juillet 966 pour les amener ensuite dans cette ville. Suivant
cette hypothèse, voyons s’il est possible d’identifier un éventuel
copiste auteur de ces additions.
Hypothèse d’identification de l’auteur des additions
portant sur les années 877 et 966
Face au manque d’informations à notre disposition, attribuer un
nom à ce copiste n’est pas tâche aisée. En 966, l’archevêque de
Reims était Odelric (962-969), et à Laon, l’évêque était Roricon
(949-976). Ce dernier, fils naturel de Charles le Simple, s’opposa
au rétablissement d’Hugues de Vermandois sur le siège de Reims après
la mort de l’archevêque Artaud en 962 [62]. Il
soutint ouvertement la candidature d’Odelric, qui fut consacré cette
même année: des liens étroits existaient donc vraisemblablement
entre les deux hommes. Roricon fut également chancelier de son
demi-frère le roi Louis IV d’Outre-Mer entre 943 et 949, avant de
devenir évêque [63].Grâce à ce poste, il fut probablement présent aux
côtés de Louis IV lors des différents synodes relatifs à
l’archevêché de Reims en 947 et 948, notamment celui d’Ingelheim où
fut également présent Flodoard [64]. Il put aussi bien être auditeur de
l’événement en tant que diacre accompagnant son évêque, puisqu’il
occupait aussi cette fonction à cette époque [65]. Ainsi, Roricon connaissait
vraisemblablement Flodoard, chanoine réputé et incontournable de
l’Église de Reims, au moins dès 948 [66].
Nous savons par ailleurs que ce prélat disposait d’un vaste
savoir et de grandes connaissances littéraires grâce aux témoignages
d’Adson de Montier-en-Der et de Richer de Reims [67]. À tel point que
Philippe Lauer [68], et après lui Michel
Sot [69], voient
en lui l’un des personnages possibles à qui Flodoard aurait pu
dédier son Histoire de l’Église de Reims derrière l’énigmatique
phrase rhétorique «à Monseigneur le vénérable, tout à fait aimable
par la charité du Christ et illustre prélat R.». Certes,
l’archevêque Robert de Trèves lui est généralement préféré, mais
cette hypothèse n’est pas dénuée de fondement. En effet, l’Histoire de l’Église de Reims était présente à
Laon dès le début des années 960 comme l’a démontré Heinz Löwe en
étudiant un Dialogus
de statu sanctae ecclesiae composé par un irlandais sous
l’autorité de Roricon [70]. L’évêque de
Laon faisait ainsi partie du nombre restreint de privilégiés à
connaître cette œuvre peu de temps après la fin de sa rédaction vers
952. S’il n’est pas très surprenant de trouver une copie de
l’ouvrage à Laon de façon aussi précoce du fait de la proximité des
deux villes, on notera toutefois l’intérêt particulier de ce prélat
pour cette œuvre de Flodoard. À la vue de cette attention portée sur
l’Histoire de l’Église de Reims, son
attrait pour les autres œuvres de Flodoard, afin d’en doter la
bibliothèque de son Église de Laon, ne semble pas inconcevable. Son
désir d’obtenir une copie des Annales peu
après la mort de Flodoard paraîtrait dans la logique d’une telle
démarche, surtout s’il avait eu connaissance de son existence
auparavant. Érudit, carolingien et chancelier du roi, Roricon
connaissait vraisemblablement également l’abrégé de la vie de son
arrière-grand-père, Charles le Chauve, que fit rédiger sa parente
Bertrade, abbesse de l’abbaye royale de Faremoutiers [71].
Quant aux additions, soulignons l’intérêt que Roricon aurait pu
leur accorder.L’année 877 concerne ses ancêtres empereurs, dont son
arrière-grand-père Charles le Chauve et les père et grand-père de
celui-ci (voir figure 1). Dans l’hypothèse où Roricon en fut
l’auteur, il aurait alors fait preuve d’une mémoire familiale
sélective coutumière à cette époque [72]. Sa connaissance des œuvres de Flodoard le
prédisposait
également à rédiger pour l’année 966 un obit à son sujet en ces
termes. Enfin, l’intérêt qu’aurait pu porter Roricon aux Annales semble évident lorsque l’on examine les
informations qu’elles renferment sur ses proches – son père Charles
le Simple, son demi-frère Louis IV et son neveu Lothaire – ou sur
lui-même: son accession à Laon en 949, sa présence lors de la
consécration de l’évêque Hadulfe de Noyon en 956;sa participation au
siège de La Fère en 958; son opposition à Hugues de Vermandois et
son soutien à Odelric pour l’archevêché de Reims en 962; ou encore
son intervention auprès des grands de Flandre en faveur de Lothaire
en 965.
Enfin, son statut de carolingien, ex-chancelier de son demi-frère
le roi Louis IV, devait lui permettre d’ouvrir certaines portes que
d’autres n’auraient pu franchir à sa place: l’accès aux archives de
l’Église de Reims et à l’abbaye royale de Faremoutiers ne devait pas
poser trop de problème pour lui. On le voit, Roricon avait bien
toutes les qualités requises pour être le copiste et l’auteur des
additions portant sur les années 877 et 966.
Cependant, nous ne pouvons affirmer avec certitude que les Annales ont bien été copiées par Roricon
lui-même, et que les additions sont également de sa main: trop peu
d’informations portent sur les années 877 et 966 pour pouvoir
identifier ce continuateur de façon certaine. D’autant que la
proximité des villes de Reims et de Laon, l’importance des relations
entre ces deux cités et le prestige de leurs écoles respectives
entre 966 et 976 ne permettent pas de véritablement isoler un érudit
particulier, même si peu d’entre eux semblent disposer de toutes les
qualités requises exposées ici. Il s’agit donc simplement d’une
hypothèse séduisante, guidée par quelques indices allant dans ce
sens.
Essayons maintenant de reconstituer comment les Annales parvinrent de Reims– où Flodoard les a
écrites – jusqu’à Fécamp par l’intermédiaire de la ville et de
l’Église de Laon.
Reconstitution hypothétique du cheminement des Annales de Flodoard de Reims à Fécamp
Flodoard rédige ses Annales à Reims de
919 jusqu’à sa mort le 28 mars 966 [73]. À cette date, son œuvre, ainsi que ses autres
manuscrits originaux – De triumphis
Christi et Historia Remensis
Ecclesiae – sont vraisemblablement gardés dans les archives
de l’Église de Reims, dont Flodoard avait lui-même eu la charge.
C’est dans ce contexte que les Annales
sont probablement copiées autour du 23 juillet 966. Le copiste
ne se contente pas de recopier simplement l’ensemble du texte de
Flodoard: il apporte deux additions non négligeables. Au début, il
insère un obit sur Charles le Chauve dans un paragraphe consacré à
l’année 877 et mentionne l’œuvre que fit rédiger à son sujet sa
nièce Bertrade. À la fin, il ajoute, après l’année 966, la rubrique
Hucusque Cronica Flodoardi Presbiteri
pour finaliser la partie écrite par Flodoard et il complète cette
année d’un obit sur l’auteur, où il fait allusion à ses autres
œuvres. Il mentionne également les importantes inondations survenues
probablement durant la période où il copiait ces Annales. Une fois l’œuvre reproduite et les
additions effectuées, le manuscrit est vraisemblablement emmené
aussitôt après à Laon: ce copiste est donc probablement un clerc de
l’église de cette ville.
Bien que nous n’en ayons pas la certitude, il semble que l’auteur
de cette copie et de ces additions puisse être l’évêque Roricon de
Laon. Il a pu dupliquer lui-même l’œuvre originale, à moins qu’il
ait chargé un scribe de l’Église de Reims – ou de Laon – de ce
travail fastidieux. Il était surtout bien placé pour rédiger les
deux additions portant sur les années 877 et 966, puis pour emmener
ce manuscrit de Reims à Laon.
À la mort de l’évêque Roricon, Adalbéron est nommé par Lothaire,
pour lui succéder sur le siège épiscopal de Laon. Il avait
auparavant été formé par son oncle homonyme dans l’école cathédrale
de Reims, qui jouissait alors d’une excellente réputation, grâce
notamment aux cours dispensés par l’archidiacre Gerannus [74], et l’écolâtre
Gerbert d’Aurillac [75]. Fort de cette formation et aidé par ses
origines, Adalbéron est ensuite appuyé par son oncle, archevêque de
Reims et archichancelier du roi Lothaire, pour devenir lui-même
chancelier du roi de France vers 974 [76]. Une fois
devenu évêque de Laon en 977, il prend connaissance de la copie des
Annales présente dans la bibliothèque de
cette église. Ce manuscrit est intéressant pour lui à plusieurs
titres. En tant que chancelier du roi Lothaire, il trouve nombre
d’informations sur les événements survenus dans le royaume depuis le
début de son siècle,et en particulier sur la province de Reims, dont
dépend son évêché de Laon. Mieux,il l’intéresse surtout
personnellement: tous les faits marquants touchant à sa région
d’origine, en Lotharingie, sont relatés sur la période couverte par
les Annales. Enfin, il est question de
ses ancêtres carolingiens – dans l’addition faite par le premier
continuateur en 877 – et de plusieurs membres de sa famille
d’Ardenne, dont les évêques Wigeric et Adalbéron de Metz [77], le duc Frédéric (Ferry) de Haute-Lorraine [78], ou encore l’archevêque de Reims
Odelric [79]
(voir figure 1).
C’est probablement lui qui entreprend de poursuivre ces Annales à cette époque (à moins qu’il s’agisse
de l’un de ses proches disciples). Il note une succession d’années
sans mention de 967 à 975, puis commence par plusieurs événements
qui se sont déroulés l’année précédente, en 976. Toutes ses notes
concernent soit directement ses proches parents de la «Maison
d’Ardenne», soit son évêché de Laon: la première désapprouve
vigoureusement les travaux entrepris dans l’Église Sainte-Marie par
son oncle l’archevêque de Reims; la seconde relate la bataille
survenue en Lorraine pendant le carême, impliquant son oncle
Godefroi le Captif et son cousin par alliance Charles (voir
figure 1). Puis, arrivant à l’année en cours, il relate les
différentes étapes de son accession à l’évêché de Laon dans tous
leurs détails, après avoir rappelé le décès de l’évêque Roricon à la
fin de l’année précédente. Il indique également une information sur
un évêché voisin de celui de Laon en relatant le décès de l’évêque
Hadulfe de Noyon [80].
En mentionnant la mort de Mac Allan survenue en 978, il rapporte une
information intéressante pour son Église de Laon, puisque les
monastères de cet abbé dépendent de cet évêché.
Soudain, la continuation des Annales
s’interrompt. Pourquoi avoir stoppé aussi brusquement cette
rédaction? En 977, peu après la nomination d’Adalbéron à l’évêché de
Laon, un scandale secoua la cour du roi: le propre frère de
Lothaire, Charles, accusa ouvertement sa belle-sœur, la reine Emma,
d’adultère avec l’évêque Adalbéron de Laon, son cousin par
alliance [81].
Devant le manque de preuves du dénonciateur, le concile de
Saint-Macre, dirigé par l’archevêque de Reims, disculpa les accusés
et Lothaire bannit son frère du royaume: ce dernier se réfugia en
Lorraine [82].
C’est dans ce contexte qu’Otton II nomma Charles duc de
Basse-Lorraine et en fit son vassal. Lothaire, furieux [83], fit une
expédition contre l’empereur, dans le but de s’en emparer à
Aix-la-Chapelle. Ainsi, l’ost royal lança un raid éclair contre le
palais impérial au début du mois d’août 978, et faillit réussir dans
cette audacieuse entreprise: Otton II, surpris, fut contraint de
fuir précipitamment vers Cologne. N’étant pas parvenu à ses fins,
Lothaire rentra en France, où de terribles représailles ne tardèrent
pas à suivre: Otton II rassembla une armée considérable dès
septembre 978 et commença à envahir les terres du roi de France
début octobre. Il ravagea le Laonnois, le Soissonnais et le Rémois,
tandis que les palais royaux de Compiègne et d’Attigny étaient
pillés et détruits. Lothaire fut contraint de fuir lorsque la ville
de Laon fut prise et Charles proclamé roi dans cette cité par
l’évêque Thierry de Metz, sur ordre d’Otton II [84]. Ce
dernier marcha ensuite jusqu’à Paris où Lothaire s’était réfugié
auprès du duc de France, Hugues Capet. Le roi carolingien, à cet
endroit, reçut alors le soutien d’une puissante armée venue d’Anjou,
de Bourgogne et de Francie: arrêtés devant Paris, l’empereur et son
armée furent contraints de faire demi-tour. Poursuivis par l’armée
des Francs, ils rentrèrent précipitamment jusqu’en Lorraine,
emmenant avec eux Charles, obligé de quitter Laon [85]. Les différends entre le roi de
France et l’empereur se prolongèrent pendant près de deux ans, avant
qu’une paix fragile ne soit conclue en 980 [86].
On remarquera tout d’abord que les événements compromettants
concernant l’évêque de Laon ne sont pas mentionnés dans la
continuation des Annales en 977: un tel
silence ne peut s’expliquer que chez un scribe partisan de l’évêque.
De plus, on comprend aisément qu’Adalbéron ait dû fuir
précipitamment de sa ville en 978 sans emporter les Annales avec lui: il était chancelier de
Lothaire et il accompagnait très certainement le roi dans son repli
sur Paris. Il n’avait probablement pas encore embrassé les partis
robertien ou ottonien comme il le fit plus tard [87]. Cette période marque cependant un tournant
décisif dans les relations entre les Carolingiens, les Robertiens et
les Ottoniens. Et la «Maison d’Ardenne» se trouva dès lors très
impliquée dans les enjeux politiques la liant à ces trois
familles [88]
(voir figure 2 [89])
Figure 2: Liens des Ottoniens avec les
Carolingiens, les Robertiens et la Maison
d’Ardenne. |
. Si des tensions existaient déjà depuis longtemps au sujet de la
Lotharingie, l’action de Lothaire contre l’empereur Otton II
réduisit à néant le fragile équilibre qui subsistait encore entre
les deux pays depuis la mort d’Otton Ier
(973): par cet acte, le roi de France venait d’affirmer clairement
sa décision de s’affranchir de la tutelle de l’Empire. C’est,
semble-t-il, vers cette époque que les derniers membres de la
«Maison d’Ardenne» se sont irrémédiablement détournés de Lothaire
pour aller vers les Robertiens et les Ottoniens de Germanie, s’ils
ne l’avaient déjà fait [90]. Nous ne discuterons
pas ici des détails complexes de cette période particulièrement
troublée [91]. Nous
indiquerons simplement qu’Adalbéron de Laon lui-même joua un rôle
essentiel dans la chute des derniers Carolingiens aux côtés de son
oncle homonyme archevêque de Reims et de Gerbert d’Aurillac [92]. Ces
conflits et cette activité politique intense permettent toutefois
d’expliquer certains silences dans la continuation des Annales, ainsi que leur interruption. Le
scandale de l’adultère entre la reine Emma et l’évêque Adalbéron
resurgit à plusieurs reprises par la suite [93] et la ville de Laon, qui s’était
imposée comme capitale-forteresse des rois carolingiens Louis IV
d’Outre-Mer et Lothaire [94], fut exposée aux convoitises de Charles de
Basse-Lorraine dans les années qui suivirent [95]. Politiquement très impliqué, il
devenait sans doute risqué d’exprimer ouvertement ses idées et ses
actions dans la continuation des Annales!
Il semble toutefois qu’Adalbéron ait réussi à maintenir
l’enseignement dans son école cathédrale très réputée durant la
majeure partie de cette période troublée [96].
Serait-ce là que Dudon aurait reçu sa formation? Les avis sur la
question divergent. Sil’origine de Dudon, issu de la petite noblesse
du Vermandois, et le contenu de sa formation fortement marquée par
la culture carolingienne ne sont que rarement mises en cause, en
revanche, le lieu où il reçut cette formation continue à poser
problème. La préface dédicatoire de l’œuvre de Dudon semble
sous-entendre qu’Adalbéron de Laon fut son maître et nombre
d’historiens se sont ralliés à cette hypothèse [97]. Certains
préfèrent simplement indiquer une influence intellectuelle des
écoles de Laonet de Reims [98], tandis que d’autres
vont jusqu’à émettre l’hypothèse d’une formation dans la métropole
par Gerbert d’Aurillac [99]. Leah Shopkow a mis en avant plusieurs raisons
mettant fortement en doute cette dernière hypothèse et préfère
envisager une formation de Dudon dans un centre carolingien
traditionnel tel que Liège [100]. Nous ne
discuterons pas ici plus en détail du lieu de formation de Dudon, ce
qui serait hors de propos, mais nous ferons simplement remarquer
que, par ce manuscrit, Dudon se retrouve une fois encore rattaché à
la ville et à l’Église de Laon.
Serait-ce au cours d’une éducation et d’une formation reçue à
Laon, à une date difficile à déterminer, située entre 972 et
987 [101],
que Dudon aurait pris connaissance de l’existence des Annales de Flodoard? Est-ce simplement grâce à
des liens d’amitié entretenus avec l’évêque Adalbéron de Laon qu’il
put acquérir cette œuvre? Dans l’état actuel de nos connaissances,
nous ne pouvons nous prononcer. Ce qui est sûr,en revanche, c’est
que Dudon a entretenu une relation privilégiée avec la ville de
Laon, son église et son évêque.
Après sa formation, Dudon devient chanoine de la collégiale de
Saint-Quentin, sous l’autorité de l’abbé laïque Albert, comte de
Vermandois [102]. Au moment du couronnement d’Hugues Capet,
probablement durant l’été 987, Dudon est envoyé en ambassade auprès
du duc Richard Ier de Normandie (943-996)
par ce même comte, quelques mois avant sa mort [103].
Cette mission lui permet d’entretenir dès lors des rapports
privilégiés avec les ducs normands, leur famille et leur cour située
à Fécamp. Vers 994, Richard Ier émet la
volonté de disposer d’une histoire des ducs de Normandie et
sollicite Dudon pour cette raison [104].
Cette œuvre politique doit entre autres légitimer le lignage des
ducs [105] et la possession de
la Normandie, en montrant que l’engagement initial, notamment
religieux, conclu entre l’ancêtre Rollon et le roi carolingien
Charles le Simple a toujours été respecté. C’est dans ce contexte
que Dudon se rend à Laon, proche de Saint-Quentin, afin de copier
les Annales de Flodoard et qu’il ramène
cette copie en Normandie sous le titre de Gesta
Normannorum [106]. Et c’est à partir de Fécamp
que cette copie des Annales apportée par
Dudon fait souche par la suite: au moins quatre copies en sont
issues plus ou moins directement et constituent ce que l’on appelle
«la branche normande» des Annales de
Flodoard.
Conclusion
Le manuscrit primitif de «la branche normande» des Annales de Flodoard fut vraisemblablement copié
à Laon et amené à Fécamp par le chanoine Dudon de Saint-Quentin vers
la fin du Xe siècle, probablement aux
alentours de l’année 994. Une reconstitution hypothétique du
cheminement de ces Annales depuis Reims
jusqu’en Normandie a pu être établie: elle a permis d’envisager la
possibilité de voir en Roricon le copiste du manuscrit apporté à
Laon, et surtout l’auteur des additions sur les années 877 et 966;
elle a également défini Adalbéron de Laon comme le continuateur
vraisemblable des Annales pour les années
976 à 978 (voir figure 3 [107]).
Figure 3: Stemma des manuscrits des Annales de
Flodoard (hypothétique et simplifié). |
Philippe Lauer achève l’introduction de son édition des Annales de Flodoard en désignant la réforme
clunisienne comme responsable de la diffusion de celles-ci [108]. En
fait, cette étude montre au contraire qu’une bonne partie des
manuscrits des Annales n’a pas été copiée
par des moines de Cluny. Il est même probable que les Annales de Flodoard étaient encore totalement
inconnues de cet ordre dans la première moitié du XIe siècle: Raoul Glaber, présent à Cluny
vers 1031 après avoir séjourné dans de nombreux monastères réformés
de Bourgogne, ne les connaissait visiblement pas lorsqu’il rédigea
ses Histoires [109]. Six des sept manuscrits ayant atteint notre
époque comportent les additions des continuateurs de Flodoard: sans
eux, nous ne disposerions que d’un seul manuscrit (ms A). En fait,
l’un des plus virulents opposants aux moines de Cluny fut même
probablement l’auteur d’une partie des continuations des Annales. En effet, Adalbéron de Laon désigna
clairement ces derniers comme principaux perturbateurs de l’ordre du
royaume dans son fameux Poème au roi Robert [110].
Les Annales de Flodoard sont reconnues
comme une des sources primordiales pour la connaissance de
l’histoire de France du Xe siècle [111]. Ironie du sort, c’est probablement par
l’intermédiaire de deux des personnages les plus critiqués des
historiens positivistes [112] qu’elles nous sont
parvenues: d’une part, Adalbéron de Laon, à qui l’on doit
vraisemblablement une partie des continuations présentes sur six de
nos manuscrits, porte une réputation sulfureuse de traître pour
avoir, entre autres, capturé lâchement le dernier Carolingien
susceptible de monter sur le trône et pour avoir pactisé avec
l’empire ottonien. D’autre part, Dudon, à qui l’on doit
indirectement au moins quatre des sept manuscrits (C, D, E et G),
fut tellement critiqué pour son style littéraire et ses «fables»
qu’il fut ignoré et méprisé par de nombreux historiens [113].
La mise en évidence de ce nouveau lien unissant Dudon à Laon, et
probablement à Adalbéron, nous invite sérieusement à réétudier
l’influence de cet évêque sur le doyen de Saint-Quentin. Le fait que
la bibliothèque de l’Église de Laon ait fourni à Dudon les Annales, alors que l’évêque de cette même ville
est désigné comme le correcteur de son histoire – à qui elle fut
dédiée – renforce considérablement l’idée d’une relation
maître-élève entre les deux hommes. Face aux différentes connexions
reliant le chanoine de Saint-Quentin à la ville et à l’Église de
Laon [114], une analyse minutieuse visant à
approfondir la possibilité de son éducation et de sa formation à cet
endroit semble plus que jamais s’imposer.
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1 | Jules Lair (Dudon de Saint-Quentin, p. 115-314)
prétend que Dudon ne pouvait connaître les annales majeures
carolingiennes, dont celles de Flodoard. Dudon connaissait pourtant
visiblement cette œuvre (voir l’allusion à la bataille de Soissons,
p. 173). | 2 | Lauer, 1898,
p. 521-523; Flodoard,
p. XXXVIII-XLII. On notera que dans l’introduction de son édition
des Annales de Flodoard, Philippe Lauer se
réfère à son étude détaillée du manuscrit 633 du Vatican, et apporte
quelques corrections à celle-ci. | 3 | Prentout, 1916, p. 26-27. Si cette étude
de l’œuvre de Dudon est critiquable sur de nombreux points – à cause
notamment du jugement draconien porté sur le chanoine de Saint-Quentin
– reconnaissons cependant à Henri Prentout le mérite d’avoir identifié
une partie des sources utilisées par Dudon pour constituer son œuvre.
L’utilisation des Annales de Flodoard par
Dudon fait partie des démonstrations importantes faites par cet
auteur. | 4 | Flodoard, p. XLVII-XLIX et
XLII. | 5 | | 6 | «Le B. Guillaume,
abbé de S. Bénigne de Dijon», in Histoire
Littéraire de la France, t. VII,
p. 318-325. | 7 | Gazeau, Véronique,
«Guillaume de Volpiano», in Dictionnaire du
Moyen-Âge, p. 643. Raoul Glaber, trad. Arnoux, p. 9. «Le B. Guillaume,
abbé de S. Bénigne de Dijon», in Histoire
Littéraire de la France, t. VII, p. 318-325. Depuis
la réforme de l’abbaye Saint-Bénigne de Dijon jusqu’à sa mort en
1031, Guillaume de Volpiano réformera, plus ou moins directement, de
trente à quarante monastères en Bourgogne, Lotharingie, Normandie et
Italie. Or, Flodoard relate dans ses Annales de nombreux faits sur ces régions et
pays. | 8 | Bouet, 2002
(p. 58-59 et 66) et Arnoux, 1999, p. 41, estiment que la
plus grande partie du travail de Dudon a déjà été exécutée au
commencement du règne de Richard II. Le ms de Berne, qui ne contient
que le texte en prose sans la préface dédicatoire et les poèmes en
vers, est probablement le manuscrit le plus proche de cette première
version. Le ms disparu de Saint-Évroult était lui aussi dépourvu de
ces pièces de vers (Prentout, 1916, p. 25). L’ajout des poèmes
semble avoir eu lieu progressivement par la suite, si bien que
certains manuscrits en comptent davantage que d’autres: c’est le cas
notamment du ms de Berlin, qui comporte un poème final sur Fécamp et
Jean de Ravenne. Dudon semble donc avoir apporté régulièrement des
additions à sa version initiale, même après 1015, à l’époque où il
devint doyen de Saint-Quentin et rédigea sa préface dédicatoire
(Shopkow, 1989, p. 36,
n° 27). | 9 | Raoul Glaber, trad.
Mathieu Arnoux, p. 10, 36 n°
1 et 175; Raoul Glaber, éd. Prou, p. V-VII. | 10 | Même si Raoul Glaber se montre plus prolixe
sur les événements contemporains concernant les années 1010-1040
(trad. Arnoux, p. 17), il indique
rapporter des faits survenus entre 900 et son époque (ibid. I, 4, p. 45). La rédaction de ses
cinq livres eut lieu entre 1016 – livre II – et 1047 –
livre V (ibid.,
p. 13). | 11 | Plusieurs détails
montrent que Raoul Glaber ne connaissait probablement pas les Annales et eut recours à d’autres sources pour
rédiger ses Histoires: il mentionne
l’exil de Louis IV outre-Rhin et non outre-mer (trad. Arnoux, I, 5, p. 51; Flodoard, a. 936, p. 63),
l’annexion de la Lotharingie par Otton Ier, alors que son père Henri avait rallié les
Lorrains au royaume de Germanie dès 925 (trad. Arnoux, I, 7,
p. 53; Flodoard, a. 925, p. 32) et il indique que le
roi Robert fut tué à Soissons par les Saxons et leur roi Otton
Ier plutôt que par l’armée de Charles le
Simple jointe aux Lorrains (ibid., I, 6,
p. 51 et III, 39, p. 215-217; Flodoard, a. 923, p. 13). Par
ailleurs, il rapporte de façon différente la capture de Charles le
Simple par Herbert de Vermandois (ibid.,
I, 5, p. 49; Flodoard, a. 923, p. 15), la mort de ce
dernier (ibid., I, 7, p. 53; Flodoard, a. 943, p. 86), le choix
de Raoul comme roi par Hugues le Grand (ibid., I, 6, p. 51; Flodoard, a. 923,
p. 14), ou encore l’assassinat de Guillaume Longue-Épée, imputé
surtout à Thibaut le Tricheur (ibid.,
III, 39, p. 215-216; Flodoard, a. 943,
p. 86). | 12 | Raoul Glaber, trad. Arnoux, p. 9 et 11;
Raoul Glaber, éd. Prou, p. VI. Le fait que Guillaume de
Volpiano n’ait pas eu connaissance de cette œuvre malgré les très
nombreuses abbayes qu’il réforma à travers la France entre 989 et
1031 peut paraître étrange. Il en va de même pour Raoul Glaber, qui
parcourut de nombreux monastères de Bourgogne dépendants de Cluny
entre 1000 et 1047 (éd. Mathieu Arnoux, p. 8 et 10-11). Il semble
en effet que cette œuvre de Flodoard soit arrivée tardivement dans
les monastères dépendants de cet ordre: le fait que l’œuvre soit
issue de Reims, dont l’école forma autour de l’an mil quelques-uns
des plus vifs opposants aux clunisiens (notamment Adalbéron de Laon
et probablement Gérard de Cambrai) en fut peut-être l’une des
causes… | 13 | Pour identifier ces manuscrits, je reprends
ici les lettres latines majuscules utilisées pour leur description
par Philippe Lauer dans son édition des Annales (Flodoard, p. XXXII-XLV). J’utilise en
revanche des lettres grecques pour identifier les manuscrits
aujourd’hui disparus. | 14 | Flodoard, p. XXXII-XXXV (ms
A). | 15 | Pour l’examen des différents
manuscrits, cf. Flodoard,
p. XLV-XLVII. | 16 | Flodoard, p. XXXV-XXXVIII (ms
B). | 17 | Philippe Lauer exclut de
son étude les manuscrits F et G, jugés peu intéressants car copiés
respectivement sur B, et sur C, D ou E à partir du XVe siècle. N’ayant pas toutes les
informations à leur sujet, nous devons nous résigner à les écarter
nous aussi de notre étude, bien que G dérive lui aussi de la
«branche normande». Voyez Flodoard,
p. XLIV – XLV (ms F et G). | 18 | Flodoard, p. XXXVIII-XLII (ms C). Lauer, Philippe, «Le manuscrit des Annales
de Flodoard, reg. lat. 633 du Vatican», p. 491 et suiv. Ce ms
porte aujourd’hui la référence Vat. Reg. lat. 994 (Sot, Michel, p. 74). | 19 | Flodoard, p. L et
LXX (fac-similé C). Lauer, 1898,
p. 503-504 et planche XIII (fac-similé). Pour expliquer
les notes du folio 80r, Philippe Lauer pense que ce manuscrit a été
apporté au monastère de Saint-Taurin d’Evreux par Guillaume de
Volpiano, qui s’y serait retiré en 1028, puis y aurait été enterré
en 1031. Tout d’abord, c’est à Fécamp que Guillaume est décédé
(Gazeau, 2002, p. 37) etfut enterré en 1031 (Brockhaus, 2002,
p. 73-74). Ensuite, c’est seulement sous Robert le Magnifique
et l’abbé Jean de Ravenne, en 1034, que le monastère de Saint-Taurin
fut rattaché à l’abbaye de Fécamp (Gazeau, 2002, p. 40; Brockhaus, 2002, p. 76). Enfin, un
office dédié à Saint-Taurin fut composé à Fécamp, après la mort de
Guillaume (Gazeau, 2002, p. 41):
les notes du XIIe siècle du folio 80r
semblent tirées de cet office. On notera également qu’une Vita sancti Taurini figure dans le plus ancien
catalogue de l’abbaye de Fécamp. Le manuscrit C a donc probablement
été copié à Fécamp et n’a jamais quitté cette ville avant le XVe siècle, comme le suggère les notes du
folio 80v d’une main de cette époque. | 20 | Flodoard, p. LXX
(fac-similé C). Lauer, 1898,
planche XIII (fac-similé). | 21 | Flodoard, p. XLII-XLIII (ms
D). | 22 | Flodoard,
p. XLIII-XLIV (ms E). Les Annales
étaient visiblement inconnues du chroniqueur Robert de Torigni, abbé
du Mont-Saint-Michel dans la seconde moitié du XIIe siècle. La première copie est donc
probablement arrivée au Mont au plus tôt au XIIIe siècle et il s’agit très certainement de
ce ms E. | 23 | Flodoard, p. LXX
(fac-similé C). Lauer, 1898,
planche XIII (fac-similé). | 24 | Duchesne, 1619, p. 49. Dudon de Saint-Quentin,
p. 115. On notera qu’André Duschesne et Jules Lair ont
peut-être repris le titre du manuscrit de Saint-Évroult, sur lequel
ils se sont probablement basés en partie pour leur étude, et qui a
aujourd’hui disparu: c’est peut-être le copiste de Saint-Évroult –
et non le premier de ces deux éditeurs – qui s’inspira de la préface
dédicatoire de l’œuvre pour donner un titre à son manuscrit ou pour
compléter celui-ci jugé incomplet. | 25 | Huisman, 1983, p. 122-135. | 26 | | 27 | Le manuscrit original de Flodoard
ne devait pas porter de titre, comme c’était souvent l’usage à
l’époque. Richer (tome I, Prologue, p. 4-5), qui utilise
les Annales pour rédiger son œuvre, les
désigne dans sa préface dédicatoire simplement sous le terme Libellus (« Flodardi
Presbyteri Remensis Libello »), ce qui reste plutôt vague, et
conforte cette opinion. Le ms B n’ayant pas de titre, il y a de
fortes probabilités pour que son ancêtre a n’en comporte pas non
plus. Le ms b fut donc vraisemblablement la plus ancienne copie des
Annales de Flodoard portant un titre, et
celui-ci – Gesta Normannorum – est loin
d’être celui qui décrit le mieux son contenu. | 28 | Ce
titre peut expliquer le fait que Guillaume de Volpiano, chargé de la
réforme du monastère de Fécamp, ne prêta jamais attention à cette
œuvre pourtant présente dans cette abbaye dès la fin du Xe siècle: il ne se douta probablement
jamais que derrière ces «actes des normands» se cachait en réalité
des annales loin d’être restreintes à cette région. De plus, il
connaissait sûrement sous ce même titre l’œuvre de Dudon, dont le
style rhétorique, en tant que clunisien, devait le
rebuter! | 29 | Dudon de Saint-Quentin,
p. 119 et suiv.; Lifshitz,
Felice, préface, chap. 1. | 30 | C’est malgré tout une source capitale pour connaître
certains événements de l’histoire de Normandie au Xe siècle. | 31 | Les recueils de manuscrits regroupant un même thème
n’étaient pas rares aux Xe et XIe siècles. Les deux plus anciens manuscrits
des Annales de Saint-Bertin nous sont
précisément parvenus dans des recueils de textes historiques
constitués à ces époques. | 32 | Henri
Prentout (1916, p. 26-27) indique que les Annales constituent la base principale de
l’œuvre de Dudon pour la narration des événements de la période
919-966 relatifs à Rollon (livre II), Guillaume Longue-Épée et
Richard Ier (livre III). | 33 | Parmi les autres œuvres mentionnant des actes des
Normands utilisées par Dudon, Henri Prentout (1916, p. 27)
indique certaines annales carolingiennes et germaniques pour la
constitution du premier livre: les Annales de
Saint-Bertin, les Annales de
Saint-Vaast, la Chronique de
Réginon de Prüm, les Annales de
Fulda, etc. Toutefois, seule l’utilisation des Annales de Saint-Bertin semble relativement
évidente. La division géographique du monde s’inspire du Getica ou De Getorum sive
Gothorum origine et rebus gestis de Jordanès (p. 34-35)
et des Histoires contre les païens de
Paul Orose (p. 34). L’Historia
Langobardorum de Paul Diacre (p. 39) sert à Dudon pour
justifier les invasions scandinaves. Pour les autres livres, Henri
Prentout mentionne également La Complainte
Latine relative à l’assassinat de Guillaume Longue-Épée
(p. 31). Si l’on suit l’hypothèse de Jacques Le Maho (2001,
p. 32) concernant l’existence d’une Vita
Guillemi disparue d’où fut tirée cette fameuse complainte,
nous pouvons suggérer que Dudon a également pu l’utiliser pour
rédiger son texte relatif à Guillaume Longue-Épée. Leah Shopkow
(1989, p. 34, n. 1) envisage également la possibilité de
la connaissance par Dudon de l’Historia
Francorum Senonensis, mais émet quelques
réserves. | 34 | Albert de Vermandois étant mort en 987, Dudon
n’avait dès lors plus de protecteur: cette démarche aurait pu viser
à obtenir la protection du duc Richard. | 35 | Le ms
A comporte deux additions que l’on ne retrouve pas dans les autres:
un texte hagiographique relatant les Visions de
Flothilde figure avant les Annales
(Flodoard, p. 168-176). Une
lettre d’un comte Renaud adressée à un duc G. d’Aquitaine, a
été recopiée à la suite de l’année 966. Elle contient une généalogie
des descendants de Gerberge de Saxe, sœur d’Otton Ier, qui épousa Gilbert de Lorraine (mort en
939), puis se maria avec le roi de France Louis IV d’Outremer en
secondes noces (Flodoard, p. XXXIV et p. 159). | 36 | Pour ces cinq paragraphes et leur analyse,
voyez surtout Flodoard,
p. 160-164 et 167; Lot, 1891,
p. 72-73 et 78-90. | 37 | Lauer, 1900,
p. 259-260; Flodoard,
p. 167. On peut aussi supposer que le continuateur
connaissait l’abrégé de la vie de Charles le Chauve que fit
rédiger Bertrade. | 38 | Sur les
événements relatifs au Hainaut entre 957 et 977, voyez Sassier,
1987, p. 142, 160-161 et 162. | 39 | Sur
l’évêque Adalbéron de Laon, voyez Adalbéron de Laon,
p. IX-XVIII et Coolidge, 1965, p. 1 et suiv. | 40 | Voyez le terme juventus, étymologiquement proche de juvenis (Lett,
Didier, «Âges de la vie», in Dictionnaire du
Moyen-Âge, p. 16). Ce terme désigne généralement, à
l’époque, des hommes âgés de 21 à 35 ans. On notera qu’un siècle
plus tôt l’évêque Hincmar de Laon était appelé «le jeune» pour le
distinguer de son oncle l’archevêque Hincmar de Reims: le procédé
est ici probablement identique. Par ailleurs, le terme juvenis peut également prendre le sens de
«célibataire», et donc être indépendant de l’âge de
l’individu. | 41 | Sur les successions d’évêques
entre 975 et 978, voyez Lot,
Ferdinand, 1891, p. 89-90. En plus de Laon, Ferdinand Lot
mentionne cinq autres évêchés: Amiens, Sens, Autun, Soissons et
Noyon. | 42 | Flodoard et le continuateur des
Annales sur la période 976-978
mentionnent des décès d’hommes importants sans avoir recours une
seule fois à la rédaction de tels obits, en total décalage avec le
style habituel employé dans des annales. Le continuateur des années
976-978 préfère narrer l’état physique ou psychologique des défunts
peu avant leur mort, plutôt que de se lancer dans un panégyrique ou
une succession d’éloges. | 43 | Flodoard ne s’est malheureusement
pas montré aussi précis pour la plupart des événements décrits sur
la période 919-966: des dates précises sont fournies pour les
phénomènes météorologiques et les miracles, alors que leur absence
se fait souvent cruellement ressentir pour les faits historiques,
tels que les batailles ou les traités (Flodoard, p. XVII). | 44 | Le nombre de lignes indiqué correspond à celui
comptabilisé dans l’édition des Annales
de Philippe Lauer. | 45 | Sur ces quatre pagi,
voyez Sot, Michel, p. 30-32, et
en particulier la carte 5, p. 30. | 46 | Géographiquement proches, la communication entre les
villes de Reims, Laon et Soissons se faisait d’autant plus
facilement que des voies romaines reliaient ces trois villes (Sot,
Michel, carte 6, p. 40).On notera également la facilité de
communication avec la ville de Saint-Quentin, elle aussi voisine:
Laon était située à proximité de la voie romaine
Reims/Saint-Quentin. Historiquement, le triangle Reims-Laon-Soissons
apparaît à l’époque de saint Rémi, qui crée vers la fin du Ve siècle un siège épiscopal à Laon pour son
neveu, dont le frère occupait déjà celui de Soissons (Sot, Michel,
p. 699). Ce triangle relationnel fort apparaît de nouveau après
925, sous les épiscopats des archevêques Hugues de Vermandois et
Artaud (Sot, Michel, p. 346,
706). | 47 | Cette reconstitution généalogique simplifiée
a été faite à partir des sources suivantes: Parisse, 1976, p. 19-22 et 844-849
(Annexe E); Parisse, 1993, p. 89;
Poull, 1991, p. 14; Poull, 1994, p. 7-16 et p. 66;
Adalbéron de Laon, 1979,
p. IX-XI; Parisot, 1909,
p. 6 et suiv. (notamment p. 6-20); Parisot, 1919, p. 189-191; Histoire du Luxembourg,
2002, p. 90-92; Le Jan, Régine, 1995, p. 37, 184,
190, 294-295, 321, 323, 407, 417-419, 456; Flodoard, 1906, an. 951 (p. 130-131),
954 (p. 139), 959 (p. 147) et an. 962 à 966
(p. 154-158); Lot, 1891,
p. 13, p. 40 n° 2, p. 50 n° 1, p. 55
n° 2, p. 63-64, p. 68 n° 2, p. 80,
p. 141, p. 149-150, p. 158 n° 1, p. 245
n° 4, p. 287 n° 1 et addition p. 409; Gerbert, 1889, p. 26-28. | 48 | Voyez Parisse, 1976, carte
p. 22 bis; Histoire du Luxembourg,
2002, p. 93 + carte p. 86. Cette puissante famille
regroupait de hauts dignitaires laïcs et ecclésiastiques: comtes,
ducs, abbés laïcs, évêques et archevêques (Le
Jan, 1995, p. 417-419). Les Adalbéron étaient
généralement destinés à des fonctions cléricales (Ibidem, p. 216-217; Histoire du Luxembourg, 2002,
p. 92). | 49 | Parmi les évêques de Metz des Xe et XIe siècles
appartenant à la famille d’Ardenne, notons: Wigeric?(919-927),
Adalbéron Ier (929-962), Adalbéron II
(984-1005), Thierry II (1006-1047), Adalbéron III (1047-1072).
Seules les périodes 927-929 et 962-984 semblent leur avoir échappé
entre 919 et 1072! Metz était alors une ville symbole, où la mémoire
et la tradition carolingienne étaient fortement implantée (Histoire du Luxembourg, 2002, p. 80
et 82) : Saint-Arnoul, ancêtre de la dynastie, fut évêque de
cette ville au début du VIIe siècle. | 50 | Le
premier archevêque de Reims apparenté à cette famille fut Odelric
(962-969), à qui succéda Adalbéron (969-989). Le neveu homonyme de
ce dernier devint évêque de Laon de 977 à 1031. Au cours des Xe et XIe siècles,
la zone d’action de la «Maison d’Ardenne» s’étend de la frontière de
l’Empire à l’Est, jusqu’au-delà de la Meuse à l’ouest et à la
Flandre au nord. Ses membres occupent les évêchés de Metz, Reims,
Laon et Verdun, et convoitent celui de Trèves; ils dirigent de
nombreuses abbayes, dont celles de Gorze, Saint-Mihiel,
Saint-Hubert, Stavelot-Malmédy, Echternachet Saint-Maximin de
Trèves; leurs charges comtales s’exercent entre la Meuse et la
Moselle, et ils se succèdent quasiment systématiquement à la tête
des duchés de Basse et de Haute-Lorraine (Histoire du
Luxembourg, p. 93 et carte p. 92). | 51 | C’est de cette branche que sont
issus les comtes de Verdun (voyez Parisse, 1993, p. 89; Parisse, 1976, p. 846-847). Gozlin
était carolingien par sa mère Cunégonde et sa grand-mère Ermentrude,
fille de Louis II le Bègue. Uda était ottonienne par sa mère Uda de
Saxe, fille d’Otton le Borgne et sœur d’Henri Ier l’Oiseleur (figure 1 et 2): leurs
enfants eurent donc une ascendance doublement royale (et pour ainsi
dire doublement impériale). | 52 | Sur ce personnage, voyez Sassier, 1987, p. 152-227 et 273-276;
Lot, 1891, p. 64-65; «Adalbéron,
archevêque de Reims», in Histoire Littéraire de
la France, t. VI, p. 444-450. | 53 | Il est remarquable de constater que le continuateur
ne s’intéresse qu’à cette branche de la «Maison d’Ardenne». Aucune
référence n’est faite à la branche des ducs de Lorraine et des
comtes de Bar, issus du duc Frédéric Ier
(au moins trois enfants: voyez Poull,
1994, p. 7-66; Parisse, 1976,
p. 844-845) ou à celle des comtes du Luxembourg, issue du comte
Sigefroid (au moins dix enfants: voyez Histoire
du Luxembourg, p. 98-103; Parisse, 1976, p. 848-849). Ces deux
branches sont pourtant au moins aussi prestigieuses! | 54 | Faut-il y voir un certain
égocentrisme chez cet évêque? | 55 | Adalbéron de Laon, p. XVIII-XXI. Certes, le
style de la continuation des Annales est très différent de ceux
employés dans les œuvres connues d’Adalbéron. Cependant, l’évêque de
Laon a montré une grande aptitude à maîtriser tous les genres
littéraires (Adalbéron de Laon,
p. XXXVI-XXXVIII). D’autre part, il ne serait pas le premier
auteur à avoir su varier les genres et les styles: rien qu’à Reims,
Hincmar et Flodoard surent le faire avant lui, en réalisant des
annales, des œuvres hagiographiques et des œuvres historiques, soit
en vers, soit en prose, tout en sachant adapter leur style suivant
le type d’ouvrage réalisé (Shopkow,
1989, p. 24, col. 2). | 56 | Voir Adalbéron critiquer son oncle, l’archevêque de
Reims, de la sorte ne semble pas surprenant. L’évêque de Laon est
célèbre pour ses confrontations avec les hommes de pouvoir de son
époque, ainsi que ses prises de position vives: le comte Landri de
Nevers (Rythmus satiricus), le roi Robert
le Pieux et l’abbé Odilon de Cluny (Carmen ad
Rotbertum regem) furent des cibles de choix dans ses œuvres.
Il s’opposera ouvertement à plusieurs reprises à son ancien maître,
Gerbert d’Aurillac, juste avant l’An mil (Gerbert, p. XXXII-XXXIII et
appendice V p. 241). Ses confrontations avec son propre
petit-cousin, Gérard, évêque de Cambrai (1012-1051) – petit-fils de
Godefroi le Captif par sa fille Ermentrude – furent elles aussi
virulentes (Adalbéron de Laon,
p. X-XI). | 57 | Dudon de Saint-Quentin, Préface dédicatoire,
p. 119 et suiv. Version électronique de Dudon par Felice
Lifshitz, préface dédicatoire, chap. 1. | 58 | | 59 | Flodoard, an. 963
(p. 154). Flodoard renonce à son ministère et à ses charges en
963, soit trois ans avant son décès (« ministerium abdicavi pralaturae »). | 60 | Les dernières
années des Annales sont plus sèches,
comportent des erreurs et redondances inhabituelles auparavant, si
bien que Philippe Lauer observe un affaiblissement des «facultés
intellectuelles de l’annaliste», qui s’avoue lui-même vieillissant
et touché d’infirmités (Flodoard,
p. XVIII-XIX). | 61 | Sur les Triomphes du Christ et l’Histoire de
l’Église de Reims, voyez Sot, 1993, p. 87-101 et
101-107. | 62 | Sassier, 1987,
p. 152. L’argument de défense avancé par Roricon laisse
supposer sa présence au concile d’Ingelheim de 948. | 63 | Recueil des actes de Louis IV roi de France
(936-954), p. XV. Recueil des actes
de Lothaire et de Louis V, rois de France (954-987),
p. VII, n° 43 et acte n° XIII, p. 29. Roricon
(Rorgon) fut notaire et chancelier de son demi-frère le roi Louis IV
d’Outre-Mer sous plusieurs archichanceliers différents: l’archevêque
de Reims Hugues de Vermandois (actes du 10 août 943 et du
11 février 945), l’archevêque de Bourges Géronce (actes du
4 mars 944, 10 juillet 944 et du 29 septembre 948) et
l’archevêque de Reims Artaud (acte du 26 juin 945). Il est
également mentionné dans un acte du 1er juillet 946 (on ne sait si
l’archichancelier était alors l’archevêque de Reims Artaud ou
l’évêque de Langres Achard). L’acte du 29 septembre 948 est le
dernier où il apparaît sous ce titre, et il était évêque de Laon dès
le début de l’année suivante: il est probable qu’il a abandonné sa
charge de chancelier en montant sur son siège épiscopal. Toutefois,
Roricon apparaît sous le règne de Lothaire à la place de
l’archichancelier Artaud dans un acte du 10 décembre 960, sans
toutefois porter ce titre: le remplacement exceptionnel de
l’archevêque de Reims par l’évêque de Laon s’explique probablement
par l’incapacité du premier à pouvoir exercer cette tâche. Artaud
devait d’ailleurs mourir moins d’un an après, le 5 septembre
961. | 64 | Sur ce concile d’Ingelheim, réunissant en 948 de
nombreux évêques en présence des rois Otton Ier et Louis IV, voyez Flodoard, an. 948 (p. 109 et suiv.) et
Sassier, 1987,
p. 117. | 65 | Roricon fut diacre, vraisemblablement de l’église de
Laon, avant de devenir évêque de cette même ville en 949, après le
décès de Raoul de Laon (Flodoard, an.
949 p. 121). | 66 | L’existence des Annales
de Flodoard fut probablement révélée lors du concile d’Ingelheim de
948. L’archevêque Artaud s’appuya fortement sur elles pour rédiger
son «libelle», discours qu’il prononça pour sa défense lors de ce
concile (sur ce texte, voyez Sot, 1993, p. 266-267, 275-276 et
287-289). Il est probable que Roricon a connu cette œuvre de
Flodoard à cette occasion, et c’est à la suite de ce concile que
Flodoard fut sollicité par un certain «prélat R.» pour rédiger
l’Histoire de l’Église de
Reims. | 67 | Sot, 1993,
p. 102; «Roricon, historien et autres écrivains», in Histoire Littéraire de la France, t. VII,
p. 186: «totius scientiae lumen».
Richer (II, 82, p. 268-269) écrit: «Rorico,
omni rerum scientia inclitus». | 68 | Flodoard, p. XIV-XV; Recueil des actes de Louis IV roi de France
(936-954), p. X et suiv. | 69 | | 70 | | 71 | Roricon apparaît en 962 (Flodoard, an. 962,
p. 151; Sassier, 1987, p. 152) dans un synode de treize
évêques des diocèses de Reims et de Sens tenu dans le Meldois, sur
les bords de la Marne: il n’était donc pas très loin de Meaux et de
l’abbaye royale de Faremoutiers. Serait-ce vers cette époque qu’il
aurait pu prendre connaissance de l’obituaire de cette abbaye ou/et
de l’abrégé de la vie de Charles le Chauve? | 72 | Régine Le Jan (1995, p. 35, 43-44 et 57)
indique qu’à l’époque carolingienne, sous l’influence du
christianisme, «la prière pour les morts, la memoria, s’imposa comme le principal devoir des
vivants à l’égard de leurs parents défunts»: «la conscience
généalogique pouvait atteindre la génération des
arrière-arrière-grands-parents, voire au-delà, dépassant ainsi
largement la mémoire biologique. Mais elle était sélective, elle
résultait d’un choix opéré au sein de la parenté. […] La mémoire se
cristallisait sur la ligne de parenté «la plus noble», et d’abord
sur la parenté royale. […] Elle remontait dans le passé généalogique
pour se fixer sur les ancêtres les plus «utiles», ceux qui
légitimaient le pouvoir et la noblesse de leurs
descendants». | 73 | Flodoard,
p. XV-XX et XXIV; Sot, Michel,
p. 86-87. Si les additions faites par le copiste ont bien eu
lieu en 966, l’ambiguïté du nécrologe de Reims au sujet de la date
de décès de Flodoard n’existait pas alors. En effet, l’auteur des
Annales était bien mort à cette époque,
mais son neveu homonyme était, lui, probablement toujours en vie.
Une seule date concernant «un Flodoard» devait ainsi exister dans le
nécrologe en 966: le continuateur a donc bien reporté la date exacte
de la mort de l’auteur des Annales dans
sa continuation, c’est-à-dire le 28 mars. Celle du 17 mai
correspond probablement à celle de son neveu, décédé plus
tard. | 74 | Sur Gerannus, voyez Lot,
1891p. 76-77; Adalbéron de Laon, p. XIV. Gerannus était
archidiacre et écolâtre de l’école de Reims vers 970 où il
enseignait la logique (philosophie). | 75 | Sur
Gerbert, voyez Gerbert, p. I-XXXVIII; Lot, 1891, p. 76-77;
Parisse, «Gerbert d’Aurillac», in Dictionnaire
du Moyen-Âge, p. 585; «Sylvestre II, pape», in Histoire Littéraire de la France, t. VI,
p. 559-614. D’origine modeste, Gerbert connut un destin unique
pour son époque et gravit grâce à son savoir et ses connaissances,
les différents échelons de l’Église, commençant simple oblat et
finissant premier pape français sous le nom de Sylveste II
(999-1003), après avoir été respectivement écolâtre de l’école de
Reims (972-982) – où il professa un enseignement très réputé tout en
étant secrétaire de l’archevêque Adalbéron –, abbé laïc de Bobbio
(v. 982/983), archevêque de Reims (991-998) puis de Ravenne
(998-999). | 76 | Recueil des actes de Lothaire et
de Louis V, rois de France (954-987), p. VII-IX et actes
n° XXXIV-XLII p. 83-100; Adalbéron de
Laon, p. XI; Coolidge,
1965, p. II; Sassier, 1987,
p. 161. Les actes datés, où Adalbéron de Laon apparaît comme
notaire et chancelier royal de Lothaire, sont de 974 et 975; les
autres actes non datés ont probablement été rédigés entre 972 et
979, sans que l’on puisse préciser davantage. | 77 | Sur Wigeric: Flodoard, an. 923
(p. 17 et 18) et an. 927 (p. 37). Sur Adalbéron:
Flodoard, an. 929 (p. 44), an. 943 (p. 89), an. 948
(p. 107, 110, 115), an. 950 (p. 127) et an. 951
(p. 130). Wigeric, évêque de Metz de 919 à 927, était
probablement un parent de la «Maison d’Ardenne», comme le suggère
son nom peu répandu (voir Parisse,
1976, p. 21). Le duc Frédéric Ier
indique la générosité de ce parent probable dans un acte de 959
(Parisse, 1993, p. 55).
Initialement vivement opposé d’Otton Ier,
Adalbéron de Metz (929-962) fut parmi les derniers évêques de
Lotharingie à accepter ce roi de Germanie (Parisot, 1919,
p. 187). Mais lorsque cela fut fait, son attachement pour Otton
se révéla sans faille. Il intervint dans les affaires de l’Église de
Reims en 948 lors de synodes débattant de la légitimité des
archevêques Hugues de Vermandois et Artaud, puis dans ceux opposant
le roi de France Louis IV d’Outremer au duc de France Hugues en
950-951. | 78 | Flodoard, an. 951 (p. 131),
an. 954 (p. 139), an. 959 (p. 147), an. 960 (p. 148)
et an. 965 (p. 157, n°2). Frédéric (Ferry) épousa Béatrice
(Béatrix), une fille d’Hugues le Grand en 954 et devint duc de
Haute-Lorraine en 959. | 79 | Flodoard, an. 962
(p. 151), an. 964 (p. 155), an. 965 (p. 156) et an.
966 (p. 158). Odelric fut élevé à Metz par Adalbéron, évêque de
cette ville, où il devint chanoine avant de devenir abbé laïc en
942. Il succède à Artaud à la tête de l’archevêché de Reims en 962.
Ferdinand Lot (1891, p. 50, note 1) indique que la mère
d’Odelric, Eva, était consanguinae avec
l’évêque Adalbéron de Metz, ce qui signifie probablement «cousine».
Il nous est malheureusement impossible de déterminer à quel niveau
ce lien de parenté était établi. Il est fort probable qu’Odelric
soit lié aux carolingiens par son père Hugues – descendant de
Saint-Arnoul, évêque de Metz – et à la «Maison d’Ardenne»par sa mère
Eva (nièce de Wigeric?). Sur le terme consanguineus, voyez Le Jan, 1995, p. 166,
173-174et 176. On notera que les informations des Annales sur Ricuin (an. 921, p. 6, an.
923, p. 13), second époux de Cunégonde, et sur son fils Otton
(an. 922, p. 7, an. 923, p. 18, an. 942, p. 85, an.
943, p. 89, an. 944, p. 91), proches de la «Maison
d’Ardenne», pouvaient elles aussi intéresser Adalbéron. | 80 | Hadulfe,
évêque de Noyon, avait soutenu et consacré Odelric archevêque de
Reims en 962: celui-ci fut le premier archevêque lié à la famille
d’Ardenne. Cette famille accédait ainsi à un nouveau rang
ecclésiastique et accroissait son prestige au-delà de la Meuse, hors
de la Lotharingie, où elle n’avait pas encore d’évêché. | 81 | À cette époque,
Charles avait épousé Bonne d’Ardenne, fille du comte Godefroi (voir
figure 1 et 2). Celle-ci mourut avant 979. C’est
probablement aussi du fait de ce mariage qu’Otton II donna le duché
de Basse-Lorraine à Charles. On notera que le premier enfant issu de
cette union fut prénommé Otton. Au sujet des choix de nom à cette
époque, voyez Le Jan, 1995,
p. 179-223, et en particulier p. 221-222. | 82 | Sassier, 1987, p. 162; Gerbert, p. XX. Voyez aussi la version
du synode de Saint-Macre faite par Richer (III, 66, p. 80-81). | 83 | Reprenons ici les termes d’Yves
Sassier (1987, p. 162) commentant le don du duché de
Basse-Lorraine à Charles par Otton II: «Honorer ainsi celui qui a
voulu jeter opprobre et déshonneur sur l’épouse du roi des Francs,
c’est faire offense au roi des Francs lui-même». | 84 | L’évêque Thierry de Metz (965-984) était
cousin germain de l’archevêque Brunon de Cologne et de l’empereur
Otton Ier (Parisse, p. 84). Il était le fils du
comte Eberhard et d’Amalrade, sœur de la femme d’Henri Ier l’Oiseleur, Mathilde (Gerbert, p. 25 n. 2; Le Jan, 1995, p. 44-45, 83-84). Bien
que couronnant Charles à Laon en 978, il aura à l’égard de celui-ci
des propos très durs dans une lettre rédigée six ans plus tard
(Sassier, 1987, p. 197), notamment sur son comportement à
l’égard de la reine Emma et d’Adalbéron de Laon. | 85 | Sur ces événements survenus en 977-978, voyez
Sassier, 1987, p. 161-165; Le Jan, Régine, Histoire de la France, p. 152. Voyez
également Lot, 1891, p. 91-103 et
106-108; Poull, 1994, p. 7-16.
Voir aussi la version de Richer (III,
68-77, p. 82-97). | 86 | Lothaire se rapprocha d’Otton II en juillet 980, par
le traité de Margut-sur-Chiers (Sassier, 1987, p. 167). Après
la mort de celui-ci en 983, les hostilités reprendront, d’abord pour
la tutelle du jeune Otton III en 984 (Ibidem, p. 173-175), puis par la prise de
Verdun en 985 au cours de laquelle plusieurs membres de la «Maison
d’Ardenne» furent faits prisonniers par Lothaire (Ibidem, Yves, p. 179-180). | 87 | À ce sujet, voyez Ibidem, p. 231-235 et 251-255; Richer, IV, 97-98, p. 307-313 et IV,
41-49, p. 204-225; Gerbert,
p. XXIV. | 88 | Le Jan, 1995, p. 291, 294-295, 302,
324. La famille d’Ardenne descendait des carolingiens par Cunégonde,
fille d’Ermentrude et petite-fille de Louis le Bègue. En 954,
Frédéric, comte de Verdun, épouse Béatrice, fille de Hugues le
Grand, duc de France et abbé laïc de Saint-Denis. Ce mariage le fait
entrer dans la famille des Robertiens – il devient beau-frère
d’Hugues Capet et oncle de Robert le Pieux, futurs rois de France –
mais également dans celle des Ottoniens: la mère de Béatrice est
Hadwige (Hathui/Judith) de Saxe, fille d’Henri Ier l’Oiseleur, et sœur d’Otton I. Cette
situation lui vaudra d’obtenir le duché de Haute-Lorraine en 959, de
la part de Brunon de Cologne, frère d’Otton Ier. Liée aux Carolingiens par naissance, cette
famille issue d’une région au cœur des convoitises (la Lotharingie),
se retrouve par mariage plus proche des Robertiens et des Ottoniens
que des rois carolingiens: en 959, Hugues Capet est le beau-frère de
Frédéric, l’Empereur Otton Ier est son
oncle par alliance, alors que Lothaire n’est qu’un cousin très
éloigné! D’autre part, le frère de Frédéric, Gozlin, épousa Uda de
Metz, dont la mère Uda de Saxe était une sœur d’Henri Ier l’Oiseleur. Leurs enfants, Adalbéron de Reims
et Godefroi le Captif, se retrouvaient ainsi rattachés aux
Carolingiens par leur grand-mère paternelle Cunégonde, et aux
Ottoniens par leur grand-mère maternelle, Uda de Saxe: ils étaient
ainsi petits-cousins d’Otton Ier. En se
mariant avec Bonne, fille du comte Godefroi le Captif, Charles
deviendra lui-même plus proche de la famille d’Ardenne que son
propre frère le roi Lothaire. On comprend les enjeux politiques
complexes tournant autour de cette famille lors des oppositions
entre ces trois dynasties (voir figure 1 et 2). | 89 | Le Jan, 1996, p. 240; Le Jan, 1995, p. 221
et 414-416. | 90 | Yves
Sassier (p. 167) souligne que «le métropolitain de Reims et son
neveu de Laon […] n’ont guère apprécié l’incartade lorraine de 978»
menée par Lothaire. De même, un peu plus loin (p. 180): «Un
Adalbéron ne peut concevoir la survie de la royauté carolingienne
qu’à condition que celle-ci accepte le second rôle qui lui revient
dans le cadre d’un empire chrétien dont le gouvernement appartient
désormais à la dynastie saxonne». | 91 | Pour en savoir plus
à ce sujet, voyez Sassier, 1987,
p. 165 et suiv. Voyez également Lot, 1891, p. 80-282; Lot, 1903, p. 28-90; Gerbert, p. I-XXXVIII; Adalbéron de Laon, p. IX-XI. Pour une
étude sociologique de l’époque, voyez Le Jan, 1995. | 92 | La correspondance de Gerbert
d’Aurillac montre le rôle politique joué par ces trois hommes dans
l’avènement de Hugues Capet et la fin du Xe siècle. En sacrant Hugues, l’archevêque
Adalbéron de Reims apporta la caution religieuse au nouveau roi et à
la nouvelle dynastie naissante. En livrant à Hugues Capet le dernier
carolingien prétendant au trône, son neveu l’évêque Adalbéron de
Laon mit irrémédiablement fin aux prétentions de cette dynastie à la
couronne de France. Voyez Sassier,
1987, p. 181. Reprenons ici les termes de Michel Parisse (1976,
p. VI): «De 978 à 987, les dernières années des rois
carolingiens de France, la fin d´Otton II et le début du règne
d´Otton III permettent de ressentir mieux qu’à toute autre période
la position originale de la Lorraine. Ce pays est alors un enjeu
entre le Royaume et l’Empire. Le roi français Lothaire entend
reprendre la Francia media à son cousin
germain, qui est aussi son beau-frère. C’est à Metz et à Verdun que
s’organise la défense au profit de l’Empire; c’est avec les évêques,
une duchesse d’origine française [Béatrice, fille d’Hugues le Grand]
qui la conduit. À côté d’eux, il faut aussi compter Adalbéron,
l’archevêque de Reims et le savant Gerbert.» | 93 | Lot, 1891, p. 70
et suiv.; Sassier, 1987,
p. 188-189; Gerbert, lettre
n° 97 p. 89; Richer, IV,
16-17, p. 168-175. | 94 | Saint-Denis, «Laon», in Dictionnaire du Moyen-Âge,
p. 816. | 95 | Sassier, 1987,
p. 212-221; Richer, IV, 18-23,
p. 174-181; Gerbert, 121
p. 110, 124-125 p. 113, 131 p. 118, 135 p. 122
et 137 p. 123. | 96 | Sur cette école de Laon, voyez Sot, 1993, p. 58-60. | 97 | Henri Prentout (1916, p. 17-19) déduit
implicitement de la préface dédicatoire du De
moribus qu’Adalbéron de Laon fut sans doute le protecteur et
maître de Dudon, sans véritable démonstration;nombre d’historiens
l’ont suivi depuis. Mathieu Arnoux (Raoul Glaber, p. 16)
souligne que Dudon n’a gardé de son maître, l’évêque Adalbéron de
Laon, qu’une langue d’une infinie préciosité. | 98 | Pierre Bouet («Dudon de Saint-Quentin», in Dictionnaire du Moyen-Âge, p. 452-453)
indique qu’il fut formé en pays Vermandois sous l’influence
intellectuelle de ces deux écoles. | 99 | Partant du principe que Dudon ne put recevoir
l’étendue de ses connaissances uniquement à Saint-Quentin,
B. Vopelius-Holtzmann a supposé que Dudon aurait étudié à Reims
lorsque Gerbert d’Aurillac fut écolâtre de l’école cathédrale (voyez
Shopkow, 1989, p. 21, col.
2). | 100 | Ibidem, p. 22-27.
Pour plus d’informations sur Liège à cette époque, voyez Histoire de la principauté
de Liège (p.17-23; 63-64) et surtout Kupper, 1981. | 101 | Dudon devait avoir
entre vingt et vingt-cinq ans lorsqu’il fut envoyé en Normandie par
Albert de Vermandois en 987 (Shopkow,
1989, p. 36 n° 24): il avait donc entre dix et quinze ans
en 977. Dans l’hypothèse d’une éducation et d’une formation à
l’école cathédrale de Laon, celles-ci lui auraient donc été
inculquées sous Adalbéron de Laon (977-1031) peu de temps après son
accession,et peut-être même initialement sous Roricon (949-976). À
l’époque de ce dernier, Laon était encore un centre carolingien
traditionnel proche de la cour royale. L’enseignement fut ensuite
peu à peu réformé sous l’influence d’Adalbéron, qui avait été formé
par Gerbert d’Aurillac à Reims suivant de nouvelles méthodes d’étude
(Ibidem, p. 21, col. 2 p. 22,
col. 2). Or on retrouve chez Dudon cette double influence: la
première, classique, au travers des œuvres utilisées mises en avant
par Leah Shopkow; la seconde, où l’usage de la rhétorique était de
rigueur, apparaît en permanence tout au long du récit, par l’emploi
d’un langage très travaillé, souvent pompeux, où la recherche
d’effets de style et les hyperboles sont omniprésentes. | 102 | Lot, 1891,
p. 215-216; Dudon de Saint-Quentin, p. 295; Sassier, 1987,
p. 208. Version électronique de Dudon par Felice Lifshitz,
chap. 59. | 103 | Dudon de
Saint-Quentin, p. 119 et suiv. Version électronique de
Dudon par Felice Lifshitz, préface dédicatoire, chap. 1. | 104 | Dudon de
Saint-Quentin, p. 119 et suiv. Version électronique de
Dudon par Felice Lifshitz, préface dédicatoire, chap. 1. | 105 | Bouet, 2002, p. 63-65; Sassier, 1987, p. 208-209. Régine Le
Jan (1995, p. 41) souligne le fait que Dudon a rédigé son œuvre
dans le contexte de crise qui suivit la mort de Richard Ier, et que son histoire – l’une des premières
histoires généalogiques princières – avait pour but de légitimer et
conforter le pouvoir de Richard II. | 106 | Le manuscrit a est-il différent de celui
apporté en Normandie par Dudon (ms b)? Il peut s’agir en effet du
même manuscrit si l’on considère que Dudon a pu amener en Normandie
le manuscrit de Laon sans en faire une copie préalable. Il aurait
alors simplement ajouté le titre Gesta
Normannorum sur celui-ci. En effet, il s’agit de la seule
différence certaine existant entre ces deux manuscrits dans l’état
actuel de nos connaissances: nous sommes dans l’incapacité de
pouvoir affirmer qu’il s’agit de deux manuscrits distincts ou d’un
manuscrit unique. Pour trancher, un réexamen du manuscrit B, issu
d’a s’avérerait nécessaire. | 107 | Ce graphe s’inspire de celui réalisé par Philippe
Lauer à la suite de son analyse (Flodoard,
p. XLV-XLVII). | 108 | Flodoard, p. LVII; Lauer, 1898, p. 522-523. | 109 | Raoul Glaber, trad.
Arnoux, p. 8-11 et 13-14. Raoul Glaber acheva son œuvre vers
1047 après être passé dans plusieurs abbayes dont Saint-Léger de
Champaux, Saint-Germain d’Auxerre (v. 1002?, puis entre 1036
et 1047), La Réôme (entre 1003 et 1010?),
Saint-Bénigne de Dijon (entre 1016 et 1030?), Cluny (v.
1031-1033), Saint-Pierre de Bèze (v. 1035-1036): malgré tous ces
déplacements dans des monastères réformés pour la plupart selon
l’ordre de Cluny, aucun fait présent dans son récit ne semble tiré
directement des Annales de
Flodoard. | 110 | Dans son Carmen ad Rotbertum
regem, Adalbéron met nommément en cause le «roi» Odilon, qui
n’est autre que l’abbé de Cluny, et présente une tripartition de
l’église et de la société nettement différente de celle exposée par
les clunisiens ou le défenseur du monachisme qu’est l’abbé Abbon
deFleury (Apologeticus). Sur ce sujet, voir: Adalbéron de Laon,
p. CXIX-CXXXV; Morelle, Laurent,«Abbon de Fleury», in
Dictionnaire du Moyen-Âge, p. 1; Barthélemy, Dominique, «Trois
ordres (Théorie des)»,in Dictionnaire du Moyen-Âge,
p. 1411-1412; Sassier, 1987, p. 203, 251
et 268-276. | 111 | Sassier, 1987,
p. 12 et 157; Flodoard,
p. XVIII. | 112 | Sur
cette vision de l’école positiviste: «Adalbéron, évêque de Laon»,
Histoire Littéraire de la France, 1865,
T. 7, p 290-297; Lot, 1891,
p. 237-242, 272-277 et 281-282; Lot, 1903, p. 28-30 et 89-90; Prentout, 1916, p. 2-4 et 17-20. Dudon
n’est pas mentionné dans leur Recueil des
Historiens de la France. | 113 | De l’œuvre de Dudon, nous ne
disposons que des deux éditions d’André Duchesne et de Jules Lair,
ainsi que d’une étude critique faite par Henri Prentout: de nombreux
points seraient à revoir dans ces éditions (qui ne portent que sur
un nombre réduit de manuscrits, alors que Gerda Huismanen a
comptabilisé quinze) et dans cette étude (la vision d’Henri Prentout
est très partiale) aujourd’hui dépassées du fait de recherches et
découvertes apportées dans divers domaines, notamment en
archéologie. Pierre Bouet travaille actuellement sur une nouvelle
édition critique qui devrait permettre de faire le point sur l’état
de nos connaissances, dont l’intérêt pour l’histoire de la Normandie
est primordiale. | 114 | Pour plus
d’information sur la ville de Laon et son église, voyez Saint-Denis, 1987,
p. 63-135. |
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