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Une étape décisive dans l’éveil des activités
historiographiques au service du siège de Rouen :
l’épiscopat de Maurille, moine de Fécamp
A decisive step in the
awakening of historiographic activities in the service of the
Episcopal see of Rouen: the Episcopate of Maurille, a monk in
Fécamp
Louis VIOLETTE
Lycée Jeanne d’Arc, Rouen
louis_violette@hotmail.com
Résumé: Le siècle de Guillaume de Volpiano est
celui où s’éveillent à Rouen les activités historiographiques au
service du siège épiscopal. Celles-ci se développent à partir de
l’arrivée sur le siège de Rouen de Maurille, auparavant moine de
Fécamp. Nous examinerons d’abord la situation de l’Église de Rouen au
XIe siècle, pour souligner ensuite les liens
étroits qui existent entre l’entreprise de réforme commencée par
Guillaume de Volpiano à Fécamp et qui s’est étendue à l’ensemble du
duché dans la seconde moitié du XIe siècle,
et la rédaction de textes consacrés à l’histoire des archevêques à la
cathédrale de Rouen, qui a commencé sous l’épiscopat de Maurille.
Mots-clés: Acta archiepiscoporum
Rothomagensium, Annales de Rouen,
Chronique métrique des archevêques de
Rouen, historiographie, Maurille, Réforme grégorienne.
Abstract: The century of William of Volpiano
coincides with the emergence in Rouen of historiographic activities in
the service of the Episcopal see, which developed after the arrival at
the Episcopal see of Maurille, who used to be a monk in Fécamp. We
shall first examine the situation of the Church of Rouen in the 11th
century, then dwell on the close links between the reform initiated by
William of Volpiano in Fécamp and which then spread to the whole Duchy
in the second half of the 11th century, and finally the writing of
texts dedicated to the history of archbishops in the Cathedral of
Rouen, which began under the Episcopate of Maurille.
Keywords: «Acta archiepiscoporum Rothomagensium»,
«Annals of Rouen», «Metrical Chronicle of archbishops of Rouen»,
historiography, Maurille, Gregorian Reform.
Le siècle de Guillaume de Volpiano est celui où s’éveillent les
activités historiographiques au service du siège de Rouen. Celles-ci,
qui ne se développent qu’à partir de la seconde moitié du XIe siècle (nous ne possédons aucun texte antérieur
à cette époque sur les archevêques de Rouen), c’est-à-dire un bon
demi-siècle après l’arrivée de Guillaume de Volpiano à Fécamp, sont
pourtant assez directement liées au courant de réforme qu’il a impulsé
en Normandie, puisque c’est avec l’arrivée de Maurille qu’elles
débutent. Nous verrons dans un premier temps quelle est la situation
de l’Église de Rouen au début du XIe siècle,
puis dans quelles conditions se sont développées les activités
historiographiques au service du siège de Rouen, pour souligner enfin
l’importance des liens entre l’entreprise de réforme commencée par
Guillaume à Fécamp puis développée par les grégoriens et ces activités
historiographiques.
Situation de l’Église de Rouen au début du XIe siècle
Lorsque Guillaume de Volpiano prend en mains les destinées de
Fécamp, en 1001, comment caractériser l’état de l’Église de Rouen?
Cette Église, qui est une des plus anciennes de la France du nord
(son existence est attestée dès 314, année où l’évêque Avitianus
assiste au concile d’Arles en compagnie de son diacre Nicetius), est
aussi celle des Églises de Normandie qui a le moins souffert des
invasions scandinaves: alors qu’il y a eu interruption de la
présence des évêques sur les sièges épiscopaux de la Normandie
occidentale, il n’y a pratiquement pas eu à Rouen de vacance du
siège épiscopal. Et l’archevêque de Rouen est à nouveau, à la fin du
Xe siècle, à la tête d’une province
ecclésiastique dont les structures ont été peu à peu reconstituées
comme en témoigne la charte de Richard Ier
donnée pour Fécamp vers 990 [1]. Cette charte concédée
par le duc est octroyée en présence de sept évêques: l’archevêque de
Rouen, Robert, et ses six suffragants: Raoul de Bayeux, Hugues de
Coutances, Gérald d’Evreux, Roger de Lisieux, Atso de Sées, et
Norgod d’Avranches. Comme l’avait souligné Lucien Musset [2], ce document est le premier
qui atteste à nouveau la présence d’un titulaire sur chacun des 6
sièges suffragants que compte la province de Rouen. Le christianisme
a donc repris pied partout en Normandie, puisque l’Église ne dote
d’évêques que les cités possédant une communauté chrétienne
importante. L’archevêque se trouve donc à la tête d’une province
ecclésiastique à nouveau en état de marche. Mais que dire à la même
époque de la situation de l’Église métropolitaine?
Cette Église est dans un état difficile. Son patrimoine apparaît
très réduit au Xe siècle et encore au
début du XIe siècle: ce n’est qu’entre
1028 et 1033 que, grâce à une grande charte octroyée par le duc
Robert le Magnifique (1027-1035) à son oncle, l’archevêque Robert
(990-1037) [3], le
patrimoine atteint à nouveau les proportions qu’il avait à l’époque
carolingienne. Cependant, après cette charte, et grâce à ce
patrimoine retrouvé, le même archevêque Robert a pu mettre en
chantier une nouvelle cathédrale, la cathédrale romane, dont la
construction s’étale de l’époque de la charte de restitution à 1063.
Son œuvre en ce domaine est poursuivie par Maurille, qui devient en
1054/1055 archevêque de Rouen, en remplacement du neveu de Robert,
Mauger, qui a été déposé par un concile provincial [4].
Par Maurille, archevêque de 1054/1055 à 1067, le vent de réforme
qui a soufflé dans un certain nombre de monastères normands dans la
première moitié du XIe siècle, s’impose
enfin à la tête de l’Église de Rouen. Si l’œuvre des réformateurs
grégoriens en faveur d’une plus grande rigueur des mœurs du clergé
nous est familière, leur œuvre en faveur des activités
historiographiques est moins connue. C’est pourtant lorsque s’impose
à Rouen la réforme grégorienne que s’y développent pour la première
fois des activités historiographiques au service de l’Église de
Rouen.
L’éveil des activités historiographiques au service de
l’Église de Rouen au XIe siècle
Trois textes d’histoire rédigés par les chanoines de
Rouen
Les premiers travaux historiographiques dont nous disposons sur
l’Église de Rouen sont deux textes écrits par les chanoines de la
cathédrale dans la seconde moitié du XIe
siècle: une histoire des archevêques de Rouen, les Actes des Archevêques de Rouen [5]et les Annales de Rouen [6]. Ces deux textes
appartiennent à des genres différents:
– les Actes des Archevêques de
Rouen appartiennent à un genre qui a fleuri surtout à
l’époque carolingienne, les gesta
episcoporum [7]
ou gestes d’évêques, textes qui se composent d’une série de
notices sur les évêques d’un siège, en ordre chronologique,en
commençant à la fondation du siège et en allant jusqu’au temps de
la narration. C’est le second texte de ce genre en Normandie,
puisqu’il y a eu à l’époque carolingienne un texte de gesta rédigé dans cette province: les Gesta abbatum Fontanellensium [8], mais on ne relèvera guère de
trace d’une influence d’un texte sur l’autre.
–les Annales de Rouen appartiennent
à un autre genre, encore plus ancien, qui consiste à relever année
après année des événements jugés importants et à les intégrer dans
une chronologie. Ces textes d’Annales
comportent de nombreux éléments de comput, et se présentent au
départ comme des tables de concordance entre des événements
considérés comme ayant valeur de repère, les règnes des rois, des
empereurs, des papes, des ducs et pour un certain nombre d’années
s’ajoutent de très brèves notations d’événements jugés comme
importants.
À ces travaux appartenant à des genres historiques bien
identifiés, il faut joindre un autre travail appartenant à un
genre qu’on peut également qualifier d’historique,quoique son
contenu factuel soit très maigre, et bien qu’il s’agisse d’un
poème: uneChronique métrique des
archevêques, c’est-à-dire un poème qui consacre deux vers à
chacun des archevêques ayant occupé le siège depuis sa fondation
et que l’on trouve à la suite du texte des Acta dans le Livre
d’Ivoire de la cathédrale et dans le Livre Noir de Saint-Ouen [9].
Des diffusions différentes
Ces textes auront en Normandie des diffusions diverses: les
Actes des Archevêques de Rouen qui
forment un texte beaucoup plus développé, susceptible d’intéresser
plus facilement un lecteur moderne qu’un texte d’annales, dont les
notations sont très brèves, ont en fait eu à l’époque un
rayonnement beaucoup plus faible. En effet,le texte des Acta n’a été recopié qu’à Saint-Ouen, abbaye
voisine et rivale de la cathédrale en prestige, alors que le texte
des Annales de Rouen se retrouve dans
tous les établissements de la province ecclésiastique. Pourquoi ce
contraste? Les textes d’annales sont beaucoup plus souples
d’utilisation: dans chaque établissement où il est recopié, un tel
texte est enrichi de notations nouvelles qui donnent aux annales
de l’établissement cette touche d’originalité qui permet de
l’attribuer à tel ou tel monastère. Chacun peut en fait réutiliser
un texte d’annales pour son propre usage. Ainsi dérivent des Annales de Rouen toute une série d’annales
normandes des XIe, XIIe et XIIIe siècles :
Annales de Saint-Évroult [10], Annales de Robert de
Torigni [11], Annales de
Jumièges [12]… Un texte d’annales est donc par nature
fait pour être réutilisé: il fournit des cadres chronologiques,
des listes de synchronismes entre les dates de règnes des rois,
des empereurs et des papes que l’on peut réemployer dans chaque
établissement pour se doter d’annales locales.
La diffusion des Acta
Un texte de gesta episcoporum au
contraire est moins facilement réutilisable: il ne concerne en
fait que l’établissement qui l’a produit. Ce qui est étonnant, ce
n’est pas que les Acta n’aient pas été
davantage diffusés, mais bien qu’ils aient été recopiés à l’abbaye
de Saint-Ouen, puisque nous trouvons deux versions du texte, l’une
dans le Livre d’Ivoire de la
cathédrale, l’autre dans le Livre Noir
de Saint-Ouen. Pourquoi les moines de Saint-Ouen ont-ils donc
recopié les Actes des archevêques en
tête d’un lectionnaire – qui est par ailleurs un ouvrage d’une
grande unité – et qui ne contient hors cela que des textes
hagiographiques?
Si les moines ont pu s’intéresser à cette histoire des évêques,
c’est d’abord parce que l’abbaye de Saint-Ouen et la cathédrale
étaient deux établissements dont l’histoire était largement liée:
jusqu’à la fin de l’époque carolingienne, comme en témoigne une
charte d’invention de reliques donnée par Riculfe en 872 et dont
l’original nous est parvenu [13], l’évêque de Rouen est en même temps l’abbé de
Saint-Ouen. Pourtant, depuis le début de la période normande, les
deux établissements sont séparés: les moines semblent alors avoir
leur propre maître, un abbé. L’histoire des archevêques leur
était-elle à la fin du XIe siècle encore
nécessaire pour écrire leur propre histoire? Nous ne le croyons
pas: il n’y a pas trace d’aménagement du texte dans ce sens. La
raison de cette duplication du texte réside dans les ajouts que
les moines ont pu y faire. Les moines de Saint-Ouen en recopiant
le texte des Actes des archevêques
l’ont augmenté à ses deux extrémités: ils inscrivent au début du
texte comme premier évêque de Rouen le martyr Nicaise dont ils ont
récupéré le corps en 1032, et ils relatent à la fin du texte la
violente altercation qu’ils ont eue avec l’archevêque Jean
d’Avranches, en reportant tous les torts de l’affrontement sur
l’archevêque, après quoi ils ajoutent une notice sur son
successeur, Guillaume Bonne-Âme. Si le récit de l’altercation
entre l’archevêque et les moines est très développé et haut en
couleurs, il ne me paraît cependant pas central: l’essentiel du
projet est de faire reconnaître Nicaise pour le premier évêque de
Rouen. Nous en avons deux signes:
– les moines ont recopié à la suite du texte desActa la Chronique métrique des archevêques, comme
dans le Livre d’Ivoire de la
cathédrale, et ont augmenté cette chronique métrique de 32 vers
sur Nicaise,
– les moines ont placé ces deux textes en tête d’un dossier sur
Nicaise: on trouve à leur suite deux versions de la Passio Nicasii, l’une en prose
(B.H.L. 6082) et l’autre en vers (B.H.L. 6083), et un récit
de la translation des reliques de Nicaise à Rouen en 1032 (B.H.L.
6084). Ce qui les intéresse donc dans ces textes d’histoire des
évêques, c’est surtout d’y intégrer le nom de Nicaise, martyr du
Vexin, dont ils ont recueilli les reliques. Les moines de
Saint-Ouen, pour valoriser les reliques de Nicaise, et pour
susciter la piété des fidèles rouennais à son égard, le présentent
en effet comme un évêque envoyé du pape saint Clément auprès des
Rouennais [14]. Sur ce point, ils ont su se montrer
convaincants, puisqu’au XIIe siècle le
nom de Nicaise sera ajouté en tête de la liste des évêques de
Rouen dans le Livre d’Ivoire. Pour
charpenter leur argumentation, ils ont construit un dossier
solide, composé de 5 pièces différentes qui se suivent au début du
Livre Noir de Saint-Ouen: le texte des
Acta archiepiscoporumRothomagensium augmenté d’un passage sur
Nicaise, la Chronique métrique des
archevêques augmentée en son début de 32 vers sur Nicaise, et
trois textes hagiographiques: une passion en prose, une passion en
vers et le texte de la translation à Rouen des reliques de
Nicaise. La raison de la reprise par les moines de Saint-Ouen du
texte desActa et de la Chronique métrique apparaît alors clairement:
elle vise à faire connaître Nicaise comme un proto-évêque de
Rouen, et les moines recopient les deux ouvrages écrits par les
chanoines de la cathédrale sur l’histoire de leurs évêques pour
les intégrer dans un dossier hagiographique, dont ils contribuent
à renforcer la cohésion.
Le texte de la Chronique métrique a,
lui, connu une diffusion un peu plus large que celle des Acta, mais nettement moins importante que
celle des Annales. La chronique a en
effet été recopiée par les moines de Saint-Ouen comme les Acta, mais elle l’a été aussi dans d’autres
établissements normands: elle a d’abord été intégrée par Orderic
Vital dans le chapitre de son Histoire
Écclésiastique qu’il a consacrée aux archevêques (livre 5,
chap. 9) [15] ce qui assure à
ce poème la diffusion qui a été celle de l’œuvre d’Orderic, et
elle a également été recopiée et continuée à Mortemer au XIIIe siècle (BnF, ms lat. 4863, fol. 112). Si
cette diffusion est donc plus modeste que celle des Annales, il faut tout de même remarquer que,
dans chacun des établissements cités, ce poème a été continué:
c’est une œuvre qui a eu, dans les trois établissements concernés
(la cathédrale, Saint-Ouen, Mortemer) une trentaine de
continuateurs, indice d’un intérêt qui s’est maintenu pendant
environ deux siècles (c’est au XIIIe
siècle que s’arrêtent les continuations).
Les raisons de l’éveil d’une historiographie pontificale à
Rouen
Mais si nous nous interrogeons sur les raisons qui poussent à
recopier tel ou tel texte, il faudrait aussi se poser la question de
savoir pourquoi ont été rédigés ces textes par leurs auteurs
initiaux.
La datation de ces textes
Ces auteurs sont inconnus, mais nous pouvons dater assez
précisément ces trois textes: la première écriture des Acta du Livre d’Ivoire
se termine par une notice sur Jean d’Avranches qui ne
mentionne pas sa mort. Jean ayant été archevêque de 1067à 1079, la
fourchette se situe dans la période 1067-1079 pour les Acta. La Chronique
métrique des archevêques, dont la première main s’arrête
dans le Livre d’Ivoire de la cathédrale
sur la notice de Maurille, et qui a été copiée à la suite du texte
des Acta peut être datée de la même
époque que ceux-ci.
Pour les Annales de Rouen, nous
sommes un peu plus gênés, car nous ne possédons plus de manuscrit
d’époque de ce texte. Ce qui servira alors de point de
repère,c’est la dernière notice commune à ces Annales et aux suivantes: il s’agit de celle
de la mort de Guillaume le Conquérant en 1087. Les Annales seraient donc un texte postérieur aux
Acta d’une dizaine d’années. Mais il y
a probablement eu plusieurs étapes dans la rédaction ainsi que le
suggère l’examen d’un texte des Annales de
Fontenelle dans un manuscrit de La Haye (le ms 124 E 28 fol
1 à 11) [16]. Des Annales de Fontenelle, qu’il ne faut pas confondre
avec celles qui ont été rédigées à l’époque carolingienne, sont
dérivées des Annales de Rouen, mais
elles n’offrent qu’une chronologie incomplète des évêques de Rouen
et elles ne suivent les Annales de
Rouen que jusqu’à l’année 1066, après quoi elles divergent.
On peut donc penser que les Annales de
Rouenont été élaborées avant 1066, date à laquelle on a
commencé à les recopier, ce qui n’a pas empêché de continuer à les
travailler à Rouen, comme en témoigne la version plus développée
qui circule à partir de 1087.
Des textes rédigés au temps du triomphe des
grégoriens
Les travaux historiographiques sur les évêques ont donc débuté
dans la seconde moitié du XIe siècle,
avant 1066 pour les Annales, entre 1067
et 1079 pour les Actes des archevêques et la Chronique métrique des archevêques, soit sous
les épiscopats de Maurille (1055-1067) et de Jean d’Avranches
(1067-1079). Cette période d’intense effort historiographique
coïncide donc avec le triomphe du parti grégorien à Rouen.
Maurille, qui devient archevêque en 1054/1055 à la suite de la
déposition de l’archevêque Mauger jugé indigne, est le premier
réformateur grégorien à occuper le siège de Rouen. Cet homme a eu
un parcours qui ne saurait nous laisser indifférent: originaire de
Lorraine, il a d’abord été moine à Fécamp avant de monter sur le
siège épiscopal. C’est donc par Fécamp que la réforme, qui s’est
développée au XIe siècle dans le monde
monastique, gagne vers le milieu du siècle le clergé séculier, et
c’est sous l’autorité d’un homme qui a été moine à Fécamp que sont
rédigées les premières Annales de
Rouen. Et c’est sous son successeur, autre réformateur
énergique, qu’ont été rédigés les Actes des
archevêques.
Des textes militants
C’est donc aux grégoriens que nous devons les premières
tentatives pour écrire l’histoire des évêques de Rouen: ces
réformateurs sont des hommes exigeants en tous domaines, aussi
bien dans celui de la discipline des clercs, auxquels ils
entendent imposer le célibat, que dans celui de la culture, et
nous ne nous en plaindrons pas. La notice la plus développée du
texte des Acta, et de loin, est celle
qui est consacrée à Maurille qui est présenté comme un modèle de
vertu en tous domaines. C’est d’ailleurs la seule notice du texte
qui constitue une véritable fiche biographique, présentant les
origines et les étapes de la carrière du prélat, élève à Reims,
puis à Liège, écolâtre à Halberstadt, puis moine à Fécamp, d’où il
part pour tenter une expérience de vie érémitique en Italie, où il
est sollicité pour prendre la direction d’un monastère florentin,
direction à laquelle il renonce devant les résistances que
rencontrent ses projets de réforme. Après quoi, il rentre à
Fécamp, d’où le tirera le duc pour le placer sur le siège de
Rouen. Ce texte juge l’œuvre des archevêques qui se sont succédé
sur le siège avec des critères grégoriens, ainsi insiste-t-il
particulièrement sur l’œuvre de Maurille en faveur de la réforme,
présentée comme un retour aux sources: «il
célébra un concile dans l’église de Rouen pour que la chasteté
soit observée et que les autres institutions des saints Pères,
reléguées négligemment au second plan par l’incurie des pasteurs,
soient fermement rétablies », et plus loin: «il fit de nombreux bienfaits pour le rétablissement
de la loi chrétienne et de pratiques religieuses de
l’Église. »
Mais cet engagement en faveur de la réforme a une contrepartie.
Le texte dresse pour les prélats de la période normande des
portraits contrastés: certains, sont encensés (le cas le plus
voyant est celui de Maurille) alors que d’autres sont condamnés,
ainsi les archevêques Hugues (942-989) ou Mauger (1037-1055). Et
ces jugements négatifs portés sur certains prélats se retrouvent
dans les notations pourtant brèves des Annales: Hugues est dit «monachus habitu, non opere» («moine par
l’habit etnon par les œuvres»), et à l’année 1036: Obiit Rotbertus arch. Succedit (sic) Malginusqui culpa sua exigente depositus est.
Au contraire, pour les prélats des périodes anciennes, dont on
sait en fait peu de choses, les louanges sont assez généralement
distribuées, comme il est habituel dans ce type d’ouvrage, qui a
pour finalité de couvrir de gloire la lignée des évêques, gloire
qui forme comme un capital que l’évêque titulaire du siège peut
utiliser pour affirmer son autorité.
Des jugements que l’on peut nuancer
En fait, à un certain nombre de signes, on peut deviner que ces
jugements doivent être nuancés pour se faire une image plus exacte
de l’histoire du siège de Rouen pendant la période normande: si
Maurille a joué un rôle important en relançant l’activité
conciliaire ou en achevant la cathédrale nouvelle qu’il dédicace
en 1063, l’œuvre accomplie par ses prédécesseurs ne doit pas être
méconnue: l’archevêque Robert, que les Acta traitent avec indulgence mais
rapidement, a eu un rôle considérable dans le renforcement de la
puissance de l’Église de Rouen: c’est lui qui obtient du duc
Robert vers 1028-1033 une grande charte qui permet à l’Église de
Rouen de retrouver un patrimoine comparable à celui qu’elle avait
à l’époque carolingienne et c’est lui qui commence la
reconstruction de la cathédrale. Et des cas comme ceux des
archevêques Hugues (942-989) et Mauger (1037-1055) vaudraient
d’être réexaminés: en fait, si Robert a eu un rôle capital pour la
renaissance temporelle de l’Église de Rouen, le rôle joué par
Hugues a sans doute été lui aussi important, malgré ce que laisse
entendre l’histoire officielle rouennaise. Il est probable, comme
l’a suggéré Félice Lifshitz, qu’il a joué un rôle politique
important, en particulier au moment des troubles liés à la
minorité de Richard Ier. Dans ce
contexte, il a, selon elle, pu jouer le rôle de chef d’un parti
favorable à l’intégration de la principauté normande dans
l’ensemble franc, du fait de ses liens avec l’abbaye de
Saint-Denis dont il avait été tiré par Guillaume Longue-Épée. Mais
il joue aussi à Rouen un rôle important pour la renaissance des
activités intellectuelles et pour la reconstitution de la
puissance spirituelle de cette Église: c’est à lui qu’il faut
attribuer l’initiative de la promotion du culte de saint Romain,
personnage pour lequel il commande une vita
à un certain Gérard de Soissons que Felice Lifshitz propose
d’identifier à Gérard de Brogne, ce qui sera à l’origine d’une
promotion systématique de la réputation de saint Romain qui
n’apparaissait pas encore dans le haut Moyen Âge comme un grand
saint rouennais [17].
Il faut donc nuancer l’image négative de l’archevêque Hugues et
admettre que cet homme qui a été condamné de façon abrupte par les
grégoriens pour avoir distrait quelques biens d’Église en faveur
de sa famille (le texte des Acta
mentionne l’aliénation du domaine de Tosny au profit d’un membre
de sa famille) [18], a par ailleurs joué un rôle dans le
redressement de son Église.
Et on peut même se demander si l’indigne Mauger, déposé par le
duc qui a fait alliance avec les grégoriens, n’a pas eu comme
principal crime de continuer à vivre à l’ancienne mode, dans le
faste, comme son oncle Robert, au lieu d’être sensible aux
exigences nouvelles que formulaient les réformateurs au milieu du
XIe siècle…
Des textes rédigés dans un contexte de renforcement du
pouvoir archiépiscopal
Quoi qu’il en soit, la seconde moitié du XIe siècle a vu fleurir à Rouen une
historiographie épiscopale, en particulier sous les épiscopats de
Maurille et Jean d’Avranches. Ces textes rédigés à une époque de
réforme témoignent à la fois du renforcement de l’autorité de
l’archevêque et des difficultés à la faire admettre. Autorité sur
une province ecclésiastique qui, avec la conquête normande, a
progressivement trouvé une cohésion nouvelle: la province
ecclésiastique s’identifie depuis la seconde moitié du Xe siècle avec la nouvelle Normandie, à
quelques exceptions près (à l’est, le diocèse de Rouen englobe la
totalité du Vexin, alors que la frontière du duché s’arrête plus à
l’ouest, sur le cours de l’Epte). Et dans cette principauté
normande bien tenue en main par ses ducs, le pouvoir de
l’archevêque est d’autant mieux affermi que la nomination des
évêques dépend désormais dans toute la province ecclésiastique du
même homme: le duc. Cette cohésion nouvelle de la province de
Rouen est affirmée par le texte des Acta qui commence par une mention de la Notitia provinciarum qui énumère les Églises
suffragantes de celle de Rouen [19]. Cette cohésion nouvelle de la
province ecclésiastique se lit également dans le renouveau de
l’activité conciliaire: c’est avec Maurille l’époque des premiers
conciles normands, comme celui que mentionne le texte des Acta et qui réunit à Rouen en 1063 l’ensemble
des évêques de la province [20]
.
Nos textes historiographiques, rédigés pour exalter l’histoire
du siège de Rouen, participent donc de cette conjoncture de
renforcement de l’autorité métropolitaine des évêques, mais ne
nous y laissons pas prendre: cette entreprise rencontre des
résistances, qui provoquent même des conflits ouverts dès le
pontificat de Jean d’Avranches: il a été en conflit pour des
problèmes de préséance avec les moines de Saint-Ouen qui ne l’ont
pas attendu pour célébrer la fête de leur saint patron en 1073,ce
qui a provoqué une bagarre généralisée entre les moines et les
gens de l’archevêque dans l’abbatiale à la suite de laquelle il a
fallu solliciter l’arbitrage du duc [21].
Et le programme de réforme que le même archevêque a tenté de faire
accepter lors d’un synode réuni en 1076 a de même provoqué la
révolte des clercs qui, d’après Orderic, l’auraient chassé de
l’église en lui jetant des pierres [22]…
L’émergence d’une historiographie épiscopale à Rouen est donc
en même temps liée au fait que les archevêques prétendent à un
meilleur contrôle de leur province et qu’ils s’appuient pour cela
sur des prétentions historiques (la deuxième Lyonnaise remonte à
l’époque romaine), et en même temps que cette montée en puissance
de l’autorité du chef de la province ecclésiastique, qui ne va pas
sans rencontrer de résistances, doit s’accompagner, pour surmonter
ces résistances, d’un effort de justification idéologique qui
passe par l’historiographie.
1 | Fauroux, Marie, Recueil des Actes des ducs de Normandie,
Mémoires de la Société des Antiquaires de Normandie, t. XXXVI, Caen,
1961, n˚ 4, p. 72-74 [ci-après, Fauroux, Recueil…]. | 2 | Musset, Lucien,«Un millénaire
oublié: la remise en place de la hiérarchie épiscopale en Normandie
autour de 990», in Mélanges Marcel
Pacaut, Pierre Guichard, Marie-Thérèse Lorcin, Jean-Michel
Poisson et M. Rubellin (éd.), Lyon, Presses universitaires
de Lyon, 1994, p. 563-573. | 3 | Nous possédons deux
versions de ce texte dans le cartulaire de la cathédrale de Rouen
(Bibl. mun. Rouen, ms Y 44, Omont 1193) qui ont été éditées par
Marie Fauroux,Recueil…, n˚ 66 et 67. | 4 | Olivier Guillot a discuté les raisons et les
modalités du renversement de Mauger ainsi que la datation
traditionnelle de celui-ci dans «La libération de l’Église par le
duc avant la conquête», in Histoire religieuse de la Normandie, Chambray, CLD,
1981, p. 71-86. | 5 | Ce texte nous est parvenu dans deux versions manuscrites, l’une
dans le Livre d’Ivoire de la Cathédrale de Rouen (Bibl. mun.
Rouen, ms Y 27, Omont 1405, p 26-36) et l’autre dans le Livre Noir
de Saint-Ouen (Bibl. mun. Rouen, ms Y 41, Omont 1406, fol 1-12).
Ce texte a été édité deux fois d’après la version, plus longue, du
Livre Noir par dom Edmond Martene, Veterum scriptorum collectio
nova, 1707, pars II, p. 233-248, et par dom Jean Mabillon, Vetera
analecta, 1723, p. 222-226. Nous en avons donné une traduction
française dans La Cathédrale de Rouen, seize
siècles d’Histoire, Jean-Pierre Chaline (dir.), Rouen, Société d’Histoire
de Normandie, 1996, p. 49-60. | 6 | Nous ne possédons plus de manuscrit d’époque des
Annales de Rouen, dont le texte a été édité par Labbé, Philippe,
Novae bibliothecae manuscriptorum librorum, Paris, Sebastien
Cramoisy, 1657, t. 1, p. 364-390. | 7 | Sur le
genre des gesta, voir Michel Sot,
Gesta episcoporum, gesta abbatum,
Turnhout, Brepols, (coll. Typologie des
sources du Moyen Âge occidental, fasc. 37), 1981, 57 p. | 8 | Texte édité par dom Fernand Lohier et dom Jean Laporte,Gesta sanctum
patrum Fontanellensis coenobii, Rouen-Paris, Société de
l’Histoire de Normandie, A. Lestringant et A. Picard, 1936,
XLI-143 p., récemment traduit sous le titre Chronique des
abbés de Fontenelle (Saint-Wandrille), éd. Pascal Pradié, Paris,
Les Belles-Lettres («Les classiques de l’Histoire de France au
Moyen Âge»), 1999, 283 p. | 9 | Bibl.
mun. Rouen, ms 1405, p 36-40 et Bibl. mun. Rouen, ms 1406, fol
12-16. Le texte de la Chronique métrique des
archevêques a été éditée à la suite des Acta archiepiscoporum rothomagensium par dom
Edmond Martene, à partir de la
version du Livre Noir (Martene, 1707). | 10 | Annales de
Saint-Evroult, éd. Auguste Leprévost, in Historiae ecclesiasticae libri tredecim,
Paris, Société de l’Histoire de France, J. Renouard,
1838-1855. | 11 | Chronique de Robert de Torigni, éd. Léopold
Delisle, Rouen, Société de
l’Histoire de Normandie, t. 1, 1872, p. 2-90 et
119-369. | 12 | Annales de
Saint-Pierre de Jumièges, chronique universelle des origines au
XIIIe siècle, édition et traduction par
dom Jean Laporte, Rouen, Lecerf,
1954, 128 p. | 13 | Rouen, Arch. dép. Seine-Maritime, 14 H
156. | 14 | Sur
l’argumentation développée par les moines en direction des
habitants de Rouen pour leur faire adopter le culte de saint
Nicaise comme celui d’un saint local, voir Violette, Louis, «Nicaise, du martyr du
Vexin au saint rouennais, valorisation de reliques par
l’hagiographie» in Autour des morts, Mémoire
et identité, Actes du Ve colloque
international sur la Sociabilité, 19-21 novembre 1998,
Publications de l’Université de Rouen n° 296, 2001, p.
377-386. | 15 | The Ecclesiastical History of Orderic
Vitalis, éd. Marjorie Chibnall, Oxford (Oxford University
Press), 1969, vol. 3, p. 48-96 [ci-après, Orderic Vital]. | 16 | Ce manuscrit a été
présenté par Gumbert, Joan-Peter, «Un manuscrit des Annales de
Saint-Wandrille retrouvé», Bibliothèque de
l’École des Chartes, 136, 1978, p. 74-75. Nous en avons
donné une transcription dans L’Église
métropolitaine de Rouen pendant la première période
normande, Thèse de doctorat, Paris X-Nanterre, 1994, p.
455-461. | 17 | Lifshitz, Felice, The
Power of discours. The Normann conquest of Pious Neustria. A
regional Case Study in Religious Historiography, Florida
International University, Miami, 1994 (dacyl.). | 18 | Le texte de
la notice des Acta sur Hugues: filios enim quamplures procreavit, ecclesiam et res
ecclesiae destruxit. Todiniacum enim qui in dominicatu
archiepiscopi erat, cum omnibus appendiciis suis fratri suo
Radulfo, potentissimo viro, filio Hugo de Calvacamp, dedit, et ita
a dominicatu archiepiscopatus usque in praesens
alienavit. | 19 | L’extrait de la Notitia
provinciarum cité par les Acta:
Galliae provinciae sunt decem et octo, quarum
una exsistit Lugdunensis, quae vocatur secunda, in qua est nobilis
et ampla civitas, quae vocatur Rodomus vel Rothomagus, super
fluvium Sequanae sita. Hujus civitatis ecclesia in honore beatae
et gloriosae Dei genetricis semper virginis Mariae est consecrata.
Haec vero est metropolis. Sex enim sub se civitates episcopales
continet, scilicet primam civitatem Baiocatarum, secundum
civitatem Abrincatarum, tertiam civitatem Evatinorum, quae dicitur
Ebroicas, quartam civitatem Salanum, quae vocatur Sagium, quintam
civitatem Lexoviorum, sextam civitatem
Constantinorum. | 20 | Il faut tout de même signaler que l’activité
conciliaire avait recommencé dans la province de Rouen dès le
pontificat de Mauger: nous avons conservé les actes d’un concile
réuni par lui, qui ont été recopiés au XVIIe siècle par Sirmond sur un manuscrit en
provenance du Mont-Saint-Michel et qui ont ensuite été publiés par
Dom Guillaume Bessin, Concilia Rotomagensis
Ecclesiae, Rouen, Vaultier, 1717, p. 40-45. | 21 | Les Annales de Rouen à
l’année 1073 attribuent la responsabilité de l’affrontement aux
moines et signalent que trois d’entre eux ont été envoyés dans
d’autres monastères, à Fécamp, à Fontenelle et à Jumièges, mais
les Acta du «Livre
Noir», interpolés par les moines, indiquent que le roi
Guillaume,lassé par l’intransigeance de l’archevêque, a finalement
autorisé les moines à regagner leur abbaye et a condamné en
conseil l’archevêque Jean à une amende de 300 livres. | 22 | «… Multumque contra impudicos
presbyteros pro auferendis pelicibus concubinas eis sub
anathemate prohiberet lapidibus
percussus aufugit…» in Orderic
Vital…, t. 2, p. 200. |
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