| 14 février 2003 Télécharger la version PDF de cet article
Le pays normand. Paysages et peuplement
(IXe-XIIIe
siècles)
The Norman region.
Landscapes and Population (9th-13th centuries)
Mathieu ARNOUX
Université Paris-7, Denis
Diderot/EHESS
Arnoux@ccr.jussieu.fr
et
Christophe MANEUVRIER
Crahm-UMR 6577, Université de Caen
Basse-Normandie
ch.maneuvrier@wanadoo.fr
Résumé: La dévastation et le dépeuplement des
campagnes normandes au moment où Rollon s’installe à Rouen relève
vraisemblablement d’un mythe historiographique créé par Dudon de
Saint-Quentin pour servir l’histoire de la jeune dynastie normande.
Tout, au contraire, laisse croire que les structures rurales n’ont pas
été profondément transformées par les changements politiques des
IXe et Xe siècles. La présence de fortes densités de
population, le maintien du réseau urbain plaident par exemple en
faveur d’une certaine continuité du peuplement ce qui n’interdit pas
l’existence de fortes nuances régionales. C’est aussi à cette
continuité du peuplement que l’on doit d’étranges survivances en
matière d’administration et de fiscalité publique héritées de la
période carolingienne, le groupe des homines
liberi ayant réussi à se défendre contre la progressive
édification des institutions féodales comme l’indique l’épisode fameux
de la grande révolte de 996.
Mots-clés: Campagnes, structures agraires,
agriculture, élevage, paysage, sociétés rurales, peuplement, réseau
urbain, villes.
Abstract: The devastation and depopulation of
the Norman countryside taking place when Rollo settled in Rouen
probably originate from a historiographic myth created by Dudo of
Saint-Quentin to servethe history of the recent Norman dynasty.
Everything, on the contrary, leads us to believe that rural structures
were by no means deeply altered by the political changes of the 9th and 10th centuries.
The presence of strong densities of population and the conservation of
the urban network testify for example to a certain continuity of
population, which does not rule out strong regional variations. It is
also to this continuous population that one owes strange survivals in
terms of administration and public tax system inherited from the
Carolingian period, the homines liberi group having succeeded in
defending itself against the gradual establishment of feudal
institutions, as indicated by the famous episode of the great revolt
of 996.
Keywords: Campaigns, agrarian structures,
agriculture, breeding, rural societies, population, urban network,
towns.
Le millénaire de l’arrivée à Fécamp de Guillaume de
Volpiano coïncide, en matière d’histoire rurale, avec le 150e anniversaire de la parution des Études sur la condition de la classe agricole et l’état
de l’agriculture en Normandie au Moyen Age, de Léopold Delisle,
ouvrage à l’origine de la tradition d’histoire rurale normande. Malgré
l’ampleur du travail accompli par Delisle et ses successeurs, de
nombreuses zones d’ombres subsistent, dont plusieurs ont été signalées
par Lucien Musset dans un article de 1992 [1]. Elles portent en particulier sur les formes de
l’habitat rural – en premier lieu sur celles de l’habitat dispersé –,
sur les activités des campagnes (principalement agricoles) ainsi que
sur les formes des paysages ruraux.
La documentation disponible pour étudier ces phénomènes est
abondante mais d’usage difficile. Pour les IXe et Xe siècles, les
sources diplomatiques sont quasiment inexistantes et l’on doit
recourir à des sources narratives, dont l’intérêt pour l’historien des
campagnes n’a été que récemment perçu. Pour la période suivante, en
particulier, à partir du milieu du XIe
siècle, les chartes apportent beaucoup d’informations sur des domaines
auparavant plongés dans l’obscurité, en particulier sur les statuts
sociaux. Elles deviennent extrêmement abondantes à partir des années
1170/1180, où c’est la prise en compte de la masse des informations
qui fait difficulté. Les données archéologiques, qui posent quant à
elles des problèmes spécifiques de datation, se plient malaisément à
une telle périodisation; elles sont pourtant nécessaires pour donner
un sens concret aux sources écrites, dont l’aspect descriptif est
quasiment inexistant. Si l’on veut aborder l’histoire des campagnes
dans une perspective large,une chronologie ouverte est donc nécessaire
qui permette d’identifier les moments de rupture, d’autant que le
rattachement de la Normandie à la couronne, en 1204, fréquemment
choisi comme terme chronologique par de nombreuses études sur la
Normandie médiévale, a certainement gêné la compréhension des
phénomènes économiques et culturels de long terme. Sans prétendre
apporter une solution à l’ensemble des questions qui se posent, on
tentera dans les pages qui suivent de replacer la population des
campagnes normandes dans son paysage et dans ses structures.
1. Du mythe à l’histoire: Rollon et la Neustrie
désertée
L’histoire du duché de Normandie s’organise autour d’un récit
initial, les Gesta Normannorum, composé
par le chanoine Dudon de Saint-Quentin à la demande des ducs Richard
Ier et
Richard II à partir de 990, sans doute
dans les dernières années du millénaire. L’abondante tradition
manuscrite de l’ouvrage ne laisse guère de doute sur l’accueil
favorable qu’il reçut à la cour ducale [2]. Sa
structure narrative se signale par sa simplicité et sa clarté: c’est
l’un des premiers exemples de littérature généalogique et, à travers
la succession des personnages, Dudon y affirme la continuité
lignagère qui fonde la puissance du duché de Normandie. La
succession des personnages qui donnent leurs noms aux diverses
périodes du récit, fonde aussi une interprétation de l’ensemble de
l’événement. Selon les mots de Georges Duby, il s’agit de décrire
«les étapes successives d’une entreprise de civilisation» [3], du sauvage Hastings, instrument
terrifiant du courroux divin, jusqu’à l’excellent Richard II, protecteur de Dudon, parangon des vertus
humaines. Les échos bibliques sont évidemment nombreux dans
l’ouvrage, plus attentif, comme on le lui reproche trop souvent, à
dire le sens des faits qu’à établir leur réalité [4]. C’est dans le cas de Rollon que ces effets sont
les plus visibles: son cheminement vers Rouen et vers le baptême est
jalonné de songes soumis à l’interprétation de captifs chrétiens,
qui l’orientent ainsi, de bataille en bataille, vers la paix et la
conversion [5]. Lorsque
lui est enfin concédée la terre qu’il devra gouverner, c’est à une
véritable création qu’il s’emploie, nouvel Adam doté d’un mandat
divin. Pour recréer l’Eglise du duché, au cours d’une semaine de
générosité bienfaisante, il comble de richesses sept établissements
religieux [6].
Le cadre de cette œuvre démiurgique est donc bien évidemment un
désert, lieu de tous les commencements possibles. La solitude est un
lieu commun constant de l’historiographie normande. Dudon l’utilise
à plusieurs reprises: lors de la négociation préparatoire à l’accord
de Saint-Clair-sur-Epte, les envoyés de Rollon se plaignent ainsi
que la terre qui leur est proposée est inculta
uomere, pecudum et pecorum grege omnino priuata hominumque presentia
frustrata [7]. Plus tard, lorsque
Rollon enfin baptisé commence à gouverner le lieu soumis à son
pouvoir, c’est une colonie de peuplement qu’il crée: illam terram suis fidelibus funiculo diuisit,
uniuersamque diu desertam reedificauit atque de suis militibus
aduenisque gentibus refertam restruxit [8]. Lethème de la terre désertée se retrouve
dans d’autres textes normands du XIe siècle: lesMiracles
de saint Vulfran, rédigés à Saint-Wandrille vers 1054,
évoquant les ravages des Vikings, décrivent la région comme in desertum atque solitudinem tandem
redacta [9]. La chronique de l’évêché de Coutances, rédigée au
début du XIIe siècle reprend le même
stéréotype [10]. Un autre texte hagiographique, la Translation des reliquesde saint Sever, se
montre plus détaillé: après avoir conté la fuite des habitants du
diocèse de Coutances devant les massacres commis par les Normands,
il déplore que cette terre de délices, autrefois peuplée, soit
désormais abandonnée aux bêtes et aux oiseaux [11]. Le cliché est essentiel, on s’en
doute, pour établir la légitimité de l’action des ducs. Cette terre
dévastée, retournée à l’état de nature, est la page blanche sur
laquelle pourra s’écrire l’épopée de Rollon et de ses descendants.
L’absence de tout témoin d’un état antérieur de la société est une
garantie de la nouveauté absolue du régime établi par les Normands.
L’argument tient donc une place importante dans le récit officiel
des origines du duché. Il est pourtant totalement démenti par les
faits,archéologiques, religieux ou institutionnels, qui excluent
formellement que la Normandie ait pu connaître au Xe siècle une phase de désertion étendue et
prolongée.
Il n’y a désormais guère de doute sur l’effet limité des
invasions normandes sur les structures matérielles de la société. Le
peuplement n’en paraît guère affecté: dédicaces de paroisses
inchangées, même dans les régions de forte colonisation scandinave,
rareté des désertions, malgré l’abondance des bouleversements dans
la toponymie, stabilité dans les divisions du territoire de part et
d’autre de la conquête, rien ne paraît avoir véritablement changé
dans le paysage [12]. Indice plus
important, mis en lumière par Annie Renoux pour le site clé de
Fécamp, la culture matérielle semble indifférente à l’établissement
des conquérants: mêmes types de céramiques, mêmes objets, mêmes
ateliers, mêmes courants commerciaux, l’économie paraît peu
atteinte, même dans le Pays de Caux dont la toponymie est si
profondément marquée par l’influence scandinave [13]. L’étude de la circulation monétaire
aboutit à une conclusion similaire: une monnaie de tradition
carolingienne a continué à être émise par l’atelier rouennais durant
la même période, et à circuler tant en Normandie que dans les
régions voisines [14]. Tout milite
donc à opposer à la version officielle, catastrophiste, un récit
plus nuancé.
2. Une population dense, mais inégalement répartie
Une fois donné ce démenti aux sources narratives, l’importance et
l’évolution du peuplement de la Normandie demeurent difficiles à
appréhender. Une démarche régressive, à partir des plus anciennes
sources démographiques disponibles, permet de poser le problème. Les
études conduites en ce domaine montrent toutes que la Normandie est,
aux XIIIe et XIVe siècles, l’une des provinces les plus peuplées
du royaume puisqu’en 1328, la densité y est légèrement supérieure à
12 feux par km2. En 1221, on y comptait
déjà 307689 foyers fiscaux soit une densité de 10,77 feux par
km2. Même si la croissance entre ces deux
dates reste élevée – entre 11 et 12 % –, ces chiffres suggèrent
que la mise en place du peuplement est plus ancienne. Les données
statistiques pour les époques antérieures sont cependant beaucoup
plus rares et plus difficiles à utiliser. Lucien Musset estime à
136000 le nombre de feux assujettis au fouage en 1184, ce qui
correspondrait à un total de 160000 à 180000 feux réels pour
une densité moyenne de 5 et 6 feux par km2. Il faudrait alors envisager un doublement de
la population entre 1184 et 1221 ce qui, de son aveu même,
paraît exagéré. Mieux vaut considérer que les rôles de fouage de
1184 n’enregistrent pas la totalité de la population normande [15].
Les travaux menés par Henri Dubois à partir du compte de la
«débite» pour le diocèse de Bayeux nous livrent une image très
précise de la répartition de la population du diocèse de Bayeux à
une époque qu’il est malheureusement difficile de préciser puisqu’il
peut s’agir du début du XIIIe ou de la fin
XIe siècle [16]. Quelle que soit la période retenue, le document
montre combien cette densité pouvait varier d’une région à l’autre
du diocèse. Au début du XIIIe siècle, la
moyenne kilométrique se situerait alors aux alentours de 14 feux
fiscaux dans les diocèses de Rouen (14 feux/km2) et de Coutances (13 feux/km2), soit moins que dans le Pays de Caux (15 à 19
feux/km2) et dans le diocèse de Bayeux
(17 feux/km2 en moyenne, avec des
pointes à plus de 25 feux/km2 sur le
littoral du Bessin) mais nettement plus que dans le Bocage virois où
les densités kilométriques seraient souvent inférieures à 10 feux
par km2 [17]. Il reste à savoir si ces disparités correspondent
ou non à des formes différentes de l’exploitation du sol et donc à
des paysages et des systèmes agraires également différents.
Une autre approche de la population normande consiste à tenter de
restituer une carte du réseau des bourgs et des villes. La
difficulté majeure de ce type d’entreprise vient d’une part de la
difficulté qu’il y a à hiérarchiser les agglomérations urbaines
autrement que par leur statut juridique. Il n’est pourtant plus
possible de s’en tenir à la distinction traditionnelle qui est faite
entre les cités épiscopales, qualifiées – de plus en plus rarement –
de civitas, et les bourgs, certains ayant
acquis depuis longtemps un véritable statut urbain comme à Caen [18]. De
plus, on sait maintenant que la création d’un burgus – souvent réalisée à partir d’une
agglomération préexistante – a pour principal objectif de servir au
regroupement et au développement des activités marchandes,
artisanales voire «industrielles» (sidérurgiques, textiles),
regroupées dans des bourgs. Plusieurs travaux récents l’ont montré,
l’opposition classique entre bourgs ruraux et bourgs castraux
empêche de saisir la réalité économique et sociale de ces
agglomérations. Ce qui importe, en définitive, c’est d’arriver à
estimer l’importance des fonctions urbaines de chaque agglomération
ainsi que la nature des relations qu’elle entretient avec les
villages voisins et avec les autres centres urbains [19].
On doit d’abord se souvenir de la forte densité de ces bourgs,
systématiquement dotés d’un marché et d’un lieu de foire: dans le
Pays d’Auge, un dépouillement systématique a permis de recenser 38
burgi, soit un pour 5 à 6 communes
actuelles [20]. La restitution
de ce réseau se heurte malheureusement au fait que les sources
normandes ne permettent jamais de hiérarchiser ces centres urbains
en fonction de critères démographiques, économiques et politiques.
Beaucoup de ces agglomérations, qualifiées généralement de «bourgs
ruraux», sont en réalité de petits centres spécialisés dans les
activités de transformation et d’échanges, dotés de fonctions de
commandement. S’il est impossible de contester aux plus puissantes
d’entre elles leur caractère urbain, il faut aussi considérer que
beaucoup d’autres, au rayonnement plus limité,font figure de petits
centres urbains ou «proto-urbains». C’est du moins ce que révèle
l’œuvre d’un célèbre géographe arabe bien renseigné sur la Normandie
de son époque.
3. Le réseau urbain de la Normandie du XIIe siècle d’après Idrîsî
Né à Ceuta vers 1100, Abu Abdullah Ibn Idrîsî est l’auteur d’un
très célèbre ouvrage de géographie destiné à accompagner un grand
planisphère d’argent offert à Roger II de Sicile (1097-1154) [21],
habituellement connu sous le nom de KitâbRujâr(«Le Livre de Roger») ou de L’agrément de celui qui désire traverser les
pays [22]. Il est possible
qu’Idrîsî ait lui-même beaucoup voyagé, non seulement en Orient mais
aussi en Espagne, en Afrique du Nord, en France et en Angleterre. La
partie normande desa géographie mérite que l’on s’y attarde, car
l’auteur écrit pour un public constitué en partie de Normands fort
bien au fait des lieux qu’il dépeint. Ceci explique pourquoi Idrîsî
situe, à deux reprises, Pontoise en Normandie et Sées en
Touraine [23]. Loin
d’être des erreurs grossières dues à l’ignorance de ses
informateurs, ces affirmations s’expliquent parfaitement si on prend
soin de se replacer dans le contexte géopolitique du début du règne
de Henri Ier Beauclerc. À cette époque, en effet, la ville et
l’évêché de Sées sont entre les mains de Robert ii de Bellême, ce
qui les place davantage dans la zone d’influence royale que dans
celle de la famille ducale, et l’on se souvient que l’évêque Serlon
d’Orgères (1091-1123), trop favorable au duc, fut contraint de
quitter sa cité, tout comme l’abbé de Saint-Martin de Sées [24]. Quant à la ville de
Pontoise, dont Idrîsî affirme qu’elle est située à «la fin de la
Normandie», on sait qu’elle se trouve alors dans le diocèse de Rouen
et que Guillaume le Roux a revendiqué sur elle – comme sur
l’ensemble du Vexin «français» – l’extension de son autorité
politique. Certains détails donnés par Idrîsî montrent même que ce
grand géographe arabe disposait sur la Normandie d’une documentation
très précise. Il donne ainsi des détails surprenants sur la ville de
Dieppe où il signale d’importantes constructions navales, sur celle
de Caen «placée sur une rivière navigable» ainsi que sur le
Mont-Saint-Michel «où il existe une église très fréquentée et très
riche» qui est,écrit-il, «entourée de vignobles et de vergers».
Cette précision pourrait surprendre si l’on ne connaissait par
ailleurs l’importance des nombreux vignobles de l’Avranchin étudiés
naguère par Léopold Delisle [25]. La description de la Normandie faite
par Idrîsî, même si elle doit être maniée avec précaution, ne peut
donc pas être considérée comme une description fantaisiste.
Parmi les quinze agglomérations énumérées par Idrîsî, sept sont
des cités épiscopales. Toutes sont partagées en deux catégories,
celles des «villes principales» et des «villes secondaires». Parmi
les premières, au nombre de huit, figurent les agglomérations de
Bayeux, Evreux, Pontoise, Rouen, Dieppe, Caen, Coutances et Sées.
Cette dernière est au passage qualifiée de «grande ville qui fait
partie de la France dont elle est une des villes les plus
importantes, prospère, entourée d’un territoire fertile, luxuriant,
très productif, bénéficiant de toutes sortes de bienfaits et
couverts de vergers, de cultures et de vignobles contigus».
Les sept villes «secondaires» sont celles du Mont-Saint-Michel,
«ville célèbre, moyenne, qui a tous les attributs d’une ville […]
entourée de vignobles et de vergers et où il existe une église très
fréquentée et très riche», de Lisieux «située en bord de mer, près
de l’embouchure du fleuve de Rouen», d’Avranches, de Honfleur,
«sur la côte», de Touques – elle aussi «sur la côte» –, de Bernay
qualifiée de «petite ville» [26] et de Gisors, «jolie petite ville», située
«en France» par Idrîsî [27].
Plusieurs villes importantes de Normandie ne figurent pas dans cette
énumération, en particulier celles d’Alençon et d’Argentan – dont le
développement semble surtout dater du XIIe
siècle – de Pont-Audemer, Cherbourg, Falaise, Valognes, Saint-Lô et
Fécamp. On ne saurait dire s’il s’agit ici d’oublis de la part
d’Idrîsî ou bien si ces agglomérations ont encore un niveau de
développement inférieur aux précédentes.
La carte des centres urbains signalés par Idrîsî (carte 1),
révèle une plus grande densité de villes au sein d’un espace central
regroupant le Bessin, la plaine de Caen, les plaines de l’Eure ainsi
que l’axe de la Seine, depuis Gisors jusqu’à Honfleur. Le Cotentin,
l’Avranchin, le Pays de Caux, ainsi que la plus grande partie de
l’actuel département de l’Orne font en revanche figure de régions
périphériques au sein desquelles les centres urbains apparaissent
nettement plus espacés. On ne peut qu’être frappé par les
similitudes qui existent entre cette carte et celle établie par
Véronique Gazeau à propos des monastères bénédictins normands des
XIe et XIIe
siècles qui montre une plus forte densité de fondations
monastiques en Normandie «centrale». On remarque également que les
plus anciennes fondations d’établissements de chanoines réguliers,
celles effectuées avant 1150, sont plus nombreuses dans le Bessin,
les plaines de Caen et de Falaise, sur la frange orientale du massif
armoricain ainsi que dans la vallée de la Seine alors que les
créations de la seconde moitié du XIIe
siècle, souvent de moindre ampleur, ont principalement pour cadre
les zones périphériques [28]. On sait
aujourd’hui qu’il ne faut plus trop faire confiance aux innombrables
récits de fondations faites dans des lieux désertiques et
inhospitaliers, comme le montre l’histoire singulièrement
mouvementée de l’installation de moines cisterciens au Val-Richer,
vers 1146 [29].
Carte 1 : Les villes de Normandie dans le Kitâb Rujâr d’Idrîsî
(XIIe s.). |
4. La diversité des formes de l’habitat rural
Cette inégale dispersion du peuplement s’accompagne certainement
d’une grande diversité des systèmes agraires, des paysages et des
formes de l’habitat. Idrîsî signale, par exemple, que les environs
de Bayeux constituent un «territoire fertile et prospère» et que «la
Normandie comprend en outre de nombreux villages et beaucoup de
cultures contiguës». Malheureusement, le laconisme des sources
écrites ne permet guère de saisir la réalité du peuplement avant les
dernières années du XIIe siècle.
Seules la multiplication des actes et la généralisation du recours à
l’écrit dans des couches de la société qui y étaient jusque là peu
sensibles permettent d’entrevoir la diversité des formes de
peuplement pour le XIIIe siècle. Notons
toutefois que cet extraordinaire gonflement du stock documentaire,
qui s’accompagne de l’apparition de nouvelles formes de validation
et d’authentification (actes passés «coram
parochia » [30]; diffusion du sceau
jusque dans la société rurale non aristocratique, etc.), n’explique
peut-être pas à lui seul le besoin nouveau de décrire les propriétés
avec plus de détails. D’autres facteurs ont pu encourager cette
évolution: on pense en particulier à une amplification rapide du
marché foncier, au développement de l’économie monétaire, à l’essor
du crédit, mais aussi à une modification de la notion même de
propriété. Loin de pouvoir encore brosser un «tableau» général pour
l’ensemble de la Normandie, on se limitera dans les lignes qui vont
suivre à comparer deux sous-ensembles régionaux bien individualisés,
le Pays d’Auge et la plaine de Caen.
Dans le Pays d’Auge: un habitat dispersé ancien
Les formes de l’habitat dispersé ont encore été peu étudiées en
Normandie, puisque seul Lucien Musset a consacré quelques courtes
notes à ce sujet [31]. De ce fait, on
continue généralement à considérer que la mise en place de ces
habitats «interstitiels», installés sur les marges du finage
villageois, s’est effectuée de manière progressive, principalement
au cours des XIIe et XIIIe siècles. Dans le Pays d’Auge, la dispersion
du peuplement semble être toutefois en partie héritée d’un état
plus ancien. Les prospections de surface menées depuis plus de dix
ans par une poignée de bénévoles passionnés ont progressivement
révélé l’existence dans cette région d’un important potentiel
archéologique: alors même qu’une majeure partie de la surface
agricole utile constamment en herbe n’est pas prospectable, plus
d’une commune sur trois a livré des vestiges d’un ou plusieurs
sites à tegulae [32]. Beaucoup de ces sites, aujourd’hui en plein
champ, ont été désertés à une époque impossible à préciser mais
qu’il faut rechercher dans la basse Antiquité ou le haut Moyen
Age. Il faut cependant souligner le fait que l’on a découvert dans
un grand nombre de centres villageois les indices d’une occupation
antique ou alto-médiévale même si les conditions particulièrement
difficiles dans lesquelles ont été menées ces observations rendent
illusoires tout comptage statistique. Parallèlement à cela, un
inventaire microtoponymique mené à partir des sources anciennes et
du cadastre napoléonien a permis de repérer 226 toponymes en villa dispersés dans 140 paroisses, soit dans
plus de 53 % des anciennes paroisses de l’actuel
arrondissement de Lisieux. Dans plus de la moitié des cas, ces
noms de lieux ne désignent pas une paroisse mais un centre
d’habitat secondaire, parfois une terre noble ou un petit fief. La
grande dispersion de l’habitat, facilement observable à partir de
la fin du XIIe siècle à travers une
multitude de tenures qualifiées de mesnagium, manerium, herbergamentum, mesnillum ou simplement de tenementum, parfois localisées dans un
«hamel» ou hamellum, pourrait bien être
en partie héritée du haut Moyen Âge, d’autant que les «centres»
villageois paraissent souvent se limiter à quelques masures plus
ou moins groupées autour de l’église, des champs et des jardins
jouxtant parfois le cimetière. Le récit de la translation de saint
Regnobert rapporte ainsi la fondation, vers 848/849, d’une église
dédiée au saint Sauveur destinée à accueillir les reliques de
saint Regnobert et de saint Zénon dans un lieu appelé Suiacum, que l’on peut identifier à l’église
Saint-Sauveur de Manerbe ou de «Suilly» [33]. La
cartographie des localités d’origine des individus qui fréquentent
alors ce sanctuaire – du moins ceux qui obtinrent une guérison
miraculeuse – met en lumière l’existence dans ce secteur d’un
habitat dispersé dont la quasi totalité des unités sont alors
qualifiées de villae et dont on
retrouve les noms presque inchangés sur les cadastres du début du
XIXe siècle [34]. Même si cet éclairage est trop
isolé pour permettre une extrapolation, la question d’une
continuité de l’habitat dispersé entre l’époque carolingienne et
le Moyen Âge central mérite, dans le cas du Pays d’Auge, d’être
posée.
Ces travaux montrent par ailleurs que le Pays d’Auge n’est pas
resté, comme on l’a longtemps cru, un vaste espace boisé peu
peuplé et mal maîtrisé. La forte densité des fortifications de
terre mise en évidence par Marc Daliphard [35] ne doit pas forcément être liée à la volonté de
l’aristocratie locale de s’approprier et de mettre en valeur un
espace resté sauvage. Bien au contraire, on doit se demander si la
multiplication de ces ouvrages de terre ne correspond pas à une
volonté de mieux encadrer des populations dispersées dotées
souvent d’une large indépendance économique, peu enclines à
accepter sans sourciller les exigences de leurs maîtres. Ainsi
pourrait-on s’expliquer la très forte densité, dans cet espace, de
résidences fossoyées, faiblement défendues par un fossé en eau
dont beaucoup ne correspondent qu’à de simples centres de
vavassories ou à de minuscules démembrements de fiefs de haubert.
Faute de fouilles, la datation de ces ouvrages, que l’on situe
généralement vers l’extrême fin du XIIe
et surtout le XIIIe siècle, reste mal
calée et il n’est pas impossible que nombre d’entre eux soient
plus anciens.
Une région de forte concentration de l’habitat: la plaine de
Caen
Dans la plaine de Caen, l’habitat prend généralement une forme
groupée même lorsque les habitations ne sont pas rassemblées au
sein d’un centre unique. Bien au contraire, l’habitat y est
souvent éclaté en deux ou trois pôles, souvent dotés chacun d’un
lieu de culte. Ainsi, le finage de Rots [36]
semble avoir été très tôt partagé entre deux villages, l’un situé
autour de l’église Saint-Ouen qui relevait de l’abbaye de
Saint-Ouen de Rouen en vertu d’une donation de Richard ii connue
par un diplôme original daté de 1017-1024 qui reprend peut-être un
acte perdu de Richard Ier daté de
989 [37]. La villa de Rots – exception faite de l’église –
fut ensuite cédée par Guillaume le Conquérant à l’abbaye de
Saint-Etienne de Caen, entre 1063 et 1077 [38]. Cet établissement possédait donc un
autre village au «Bourgel» autour d’une
église dédiée à saint Germain et près de laquelle on découvrit
plusieurs sarcophages en pierre que l’on peut certainement
attribuer au haut Moyen Âge. Enfin, un troisième habitat, plus
marginal, devait exister autour d’une léproserie signalée pour la
première fois en 1291 [39].
Cette situation est également celle que l’on observe à
Vieux-Fumé [40]. Ici encoreun important
dossier de sources – la villa de
Vieux-Fumé fut cédée à la fin du Xe
siècle à l’abbaye de Jumièges et les moines y firent plusieurs
autres acquisitions avant la mort de Richard Ier [41] – révèle l’existence, à l’intérieur du
finage, de trois centres d’habitats. Le premier, situé autour de
l’église paroissiale, a été en partie fouillé en 1999, livrant une
série d’habitations et de dépendances agricoles des XIe-XIVe siècles
regroupées autour d’un vaste édifice servant probablement de
grange [42]. Un autre habitat est localisé au
«Mesnil» – attesté vers 1172/1178 dans un acte de Henri II
Plantagenêt [43] – près duquel on signale encore au XVIe siècle une chapelle Notre-Dame dont
dépendaient des dîmes stockées dans une grange dîmière [44]. Peut-être s’agit-il de la terre de cet alleutier
acquise par l’abbaye à l’époque de Richard ii «avec toutes les
coutumes comtales sur les terres du lieu» [45] et qui fut confirmée par Guillaume le
Conquérant, vers 1080 [46].
Le troisième habitat, installé au nord du finage, correspond ici
encore à une léproserie mentionnée tardivement, en 1315 [47].
Plus intéressant encore, le hasard documentaire fait que les
centres paroissiaux voisins de celui de Vieux-Fumé sont presque
tous attestés avant le milieu du XIe
siècle. La villa d’Ouezy [48] fut ainsi cédée à Jumièges avec
celle de Vieux-Fumé à la fin du Xe
siècle, celle de Condé [49] est signalée
avant 1025 [50], celle de Quatre-Puits vers
1080 [51] tandis qu’une ancienne notice,
autrefois insérée dans un cartulaire perdu de l’abbaye de
Saint-Pierre-sur-Dives, rappelle les prophéties faites vers
1010/1015 par une femme originaire «de villa
quae Vallis vocatur», localité qui ne peut être que celle
de Vaux, aujourd’hui rattachée à Magny-la-Campagne [52]. Il est donc clair que
dans ce secteur particulièrement riche de la plaine de Caen, la
géographie villageoise est solidement établie depuis au moins le
premier tiers du XIe siècle. Ce fait est
d’autant plus remarquable qu’il s’agit souvent de paroisses
minuscules, souvent contraintes à fusionner pour pouvoir survivre
au début du XIXe siècle: c’est ainsi que
Vaux-la-Campagne fut rattaché à Magny-la-Campagne [53], que Quatre-Puits fut absorbé
par Vieux-Fumé tandis que Condé-sur-Laizon et Ifs-sur-Laizon
fusionnaient.
Le village de Mathieu [54], au nord
de Caen, constitue un autre exemple explicite d’habitat groupé
particulièrement bien documenté puisque l’on dispose sur ce
village d’une trentaine d’actes des XIIe
et XIIIe siècles émanant des abbayes de
Barbery,d’Ardenne, de la Trinité de Caen et du chapitre de
Bayeux. Tous ces actes montrent que l’habitat y était alors groupé
en un pôle unique, situé approximativement au centre du terroir
(terrour), autour de l’église dédiée à
Notre-Dame, sans pour autant constituer un bloc compact. Comme à
Vieux-Fumé, le village semble au contraire organisé autour de
plusieurs noyaux, faiblement distants les uns des autres, dont
l’un dispose de sa propre chapelle, signalée à travers le nom
d’une rue en 1220. Les maisons, que l’on devine non jointives et
séparées par des espaces non bâtis probablement à usage de jardin,
s’égrainent le long de plusieurs chemins rayonnants qui portent le
plus souvent le nom du village vers lequel ils se dirigent: chemin
de Beuville, de Plumetot, de Périers, du Mesnil, d’Anisy [55], etc. L’opposition entre le village et
l’espace agraire dépourvu d’habitat est clairement exprimée dans
un acte de 1274 par lequel le seigneur du lieu donne à l’abbaye de
Barbery des terres situées «tam in villa quam in campis » [56]. Les parcelles y sont généralement bordées
par un chemin et portent des agronymes qui évoquent un paysage
d’openfield du type les «Longuesraies», la «Delle» (dès la fin du
XIIe siècle), ou les «Courtes coutures».
Aucun bois n’est signalé au sein du « terrour ». Le seul véritable habitat situé à
l’écart du village est constitué ici, comme à Vieux-Fumé, par un
«mesnil» (maneriumdemesnil en 1274)
appelé Estornemaisnil à la fin du
XIIe siècle. Il s’agit en fait d’un
modeste fief noble tenu par une famille «de Mathieu», vassale de
la puissante famille de Creully, et dont les plus anciens membres
sont signalés vers le milieu du XIe
siècle [57].
Les exemples du Pays d’Auge et de la campagne de Caen suffisent
à montrer la diversité des situations et l’existence, depuis le
XIIIe siècle au moins, de véritables
«pays» normands aux identités géographiques nettement affirmées.
On peut en tout cas déjà constater que la problématique de
l’habitat ne se réduit pas à un schéma simpliste qui ferait se
succéder une phase de regroupement de la population aux XIeet XIIe siècles –
caractérisée entre autres par un développement des habitats en
franchise, c’est-à-dire ici des bourgs – puis une phase de
dispersion marquée principalement par une multiplication des
habitats intercalaires.
5. Une mosaïque de paysages et de systèmes agraires
La diversité des formes de l’habitat va-t-elle de pair avec celle
des paysages et des systèmes agraires? Rares sont les chroniqueurs
qui évoquent cette diversité, et l’on sait combien, par exemple, la
célèbre phrase de Wace sur «ceux des plaines et ceux du bocage» a
été interprétée de manière différente par les auteurs de ces
cinquante dernières années [58]. Il est vrai
qu’au XIIIe siècle, le terme de «bocage»
est encore utilisé pour désigner un espace boisé ou cerné de bois,
encore peu aménagé. C’est dans ce sens que le mot est utilisé vers
1260 dans la grande enquête sur le domaine royal: «sus le castel du
Pont Audemer, IX acres et demie de bois de la Soulleite lesqueles
deivent remaneir en boscage» [59]. Toutefois, le fait que le terme «bocage»
désigne au Moyen Âge une réalité géographique et paysagère
différente de celle à laquelle ils’applique aujourd’hui ne suffit
pas à affirmer que le bocage – dans le sens où nous l’entendons
actuellement – n’existe pas au XIIIe
siècle. Pourtant, la plupart des historiens français n’admettent
pas, pour l’Ouest de la France, l’existence de paysages bocagers
avant la fin du Moyen Âge. C’est le cas en particulier de
Pierre-Roland Giot [60],
d’Élisabeth Zadora-Rio [61] et de Daniel Pichot [62] qui voient en eux des créations de l’époque moderne
(XVIe–XIXe
siècle). Seul Lucien Musset semble admettre l’existence dans la
Normandie des XIIe et XIIIe siècles d’espaces ayant «un aspect
bocager» [63]. Encore une
fois, il ne saurait être question de tracer ici, en quelques
lignes,une géographie des paysages de la Normandie médiévale. Nous
nous contenterons donc de trois exemples, ceux de la plaine de Caen,
du Pays d’Auge et du Houlme pour montrer combien cette géographie
était complexe.
L’ancien openfield du Bessin et de la plaine de Caen
Force est de reconnaître que les phénomènes ayant conduit à la
mise en place de l’openfield de la plaine de Caen n’ont, jusqu’à
présent, guère été recherchés. À l’époque moderne, cette
organisation agraire peut être qualifiée d’«openfieldsystem »
puisqu’elle repose à la fois sur une morphologie agraire
constituée de groupes de parcelles laniérées non
encloses ainsi que sur un système céréalier qui s’appuie sur
une rotation régulière, de type triennal. On a montré ailleurs que
certains indices semblent indiquer que cette rotation triennale
était largement connue – sans être exclusive – dès le XIIIe siècle, la spécificité de ce système étant
qu’il ignore l’«assole-ment» au sens strict puisqu’il n’y a ni
division du finage en soles ni contraintes communautaires de type
vaine pâture [64]. Au XIIIe siècle, on rencontre encore quelques
mauvaises terres associant pâtures et labours qui échappent à ce
type de rotation. Ainsi, à Saint-Martin du Bosc [65], les moines
de Saint-Ouen de Rouen possédaient vers 1291 une couture
«contenante 6 acres de terre en campaigne, bone a pasturageet poi
gaagnable» valant «poi de chose» mais qui était «gaignié aucunne
fois de 3 ans en 3 ans». Le censier précise qu’elle est alors
louée contre une rente d’une rasière d’avoine – il s’agit de la
céréale la plus fréquemment attestée sur les terres les plus
pauvres – mais que lorsqu’elle git «le pasturage en est
commun» [66].
Cette longue description consignée dans le Livre des jurés de Saint-Ouen de Rouen [67]
révèle en tout cas la surprise de l’enquêteur face à ce type de
mise en valeur et du même coup la rareté de cette technique
agraire au sein de la Normandie sédimentaire.
Les milliers d’actes provenant des nombreux fonds monastiques
normands fourmillent d’indices qui attestent un paysage très
largement découvert dès la fin du XIIeet
au XIIIe siècle. Quelques-unes de ces
expressions les plus significatives ont déjà été relevées par
Lucien Musset, tels ces «Longs boels», ou ces «Longuerayes», si
fréquents dans la plaine de Caen, qui révèlent l’existence d’un
parcellaire allongé et laniéré, tout comme ces «laminaterre»,
mentionnées au début du XIIIe siècle à
Pertheville-Ners [68]. Une autre piste, ouverte naguère par
Lucien Musset, mérite d’être poussée plus loin qu’elle ne l’a été
jusqu’à présent. Il s’agit de l’utilisation du vocabulaire
microtoponymique «d’ascendance anglo-scandinave» que l’on
rencontre en Bessin, plaine de Caen et dans quelques cantons du
Cotentin, et qui se caractérise principalement par un groupe de
quatre termes – wendinc, forlenc, hoveland, delle – auxquels il
faut probablement ajouter ceux de croute, gare (ou guerre) et
estrac [69]. Tous ces
microtoponymes – ainsi que les termes plus connus d’acre, de
mansloth et peut-être de marc – trahissent la présence sur le sol
normand d’individus – vraisemblablement des paysans – originaires
des régions d’Angleterre occupées par despopulations
scandinaves [70]. La carte
de diffusion schématique de ces microtoponymes fut d’abord mise en
relation avec un phénomène de colonisation, Lucien Musset
proposant d’y voir les apports d’une «armée» danoise distincte de
celle de Rollon à Rouen qui serait venue se fixer autour de Bayeux
au début du Xe siècle après un séjour
prolongé en Angleterre – peut-être celle de ce Thorketil parti en
916 des Midlands vers la Gaule [71] – et qui aurait amené avec elle une main-d’œuvre
agricole anglaise en nombre suffisant pour influencer massivement
la microtoponymie [72].
Quelles que soient les conditions qui présidèrent à
l’introduction de ce vocabulaire en Normandie, force est de
constater que la plupart de ces termes se rapportent à un paysage
d’openfield [73]. Un seul,
peut-être (non relevé par Lucien Musset), pourrait s’appliquer à
un paysage de clos: il s’agit de celui de «banque» qui désigne en
Pays d’Auge – et probablement ailleurs, l’enquête n’a pas été
conduite de manière systématique – un talus de terre associé à un
fossé, équivalent à l’anglais bank [74] . L’idée d’un remplacement d’une
population autochtone par une autre originaire des îles
britanniques semble exclue. L’adoption de ces termes par les
populations locales n’aurait-elle pas été favorisée, alors, par le
fait que ces mots d’origine étrangère s’appliquaient à une réalité
paysagère nouvelle encore mal décrite par la langue populaire
locale? Plusieurs historiens anglais ont affirmé que la diffusion
des paysages d’openfield datait, en Angleterre, du Xe siècle [75], période qui semble être aussi celle de
l’apparition du vocabulaire anglo-scandinave en Normandie [76]. Quoi qu’il en soit, ce vocabulaire fut
rapidement adopté par les populations locales installées dans le
Bessin, la plaine de Caen et une partie du Cotentin. Nous nous
sommes donc intéressés à l’un des termes les plus connus et les
plus utilisés, celui de «delle» qui désigne une sorte de champ
bloc généralement limité par des chemins dont la taille peut
atteindre plusieurs hectares et qui conserve, même lorsqu’il est
divisé en une série de parcelles laniérées partagées entre de
nombreux propriétaires, une unité topographique, toponymique et
certainement culturale; tous les exploitants de la delle étant
tenus de faire leurs labours à la même saison. Le test, effectué à
partir des fonds d’archives des abbayes d’Ardenne, de
la Trinité de Caen, de Saint-Pierre-sur-Dives et du prieuré
de Sainte-Barbe-en-Auge, met en évidence une aire d’utilisation du
mot «delle», aux XIIIe et XIVe siècles – les plus anciennes attestations du
terme ne sont guère antérieures au gonflement documentaire de la
fin du XIIe siècle – qui s’étend en gros
entre la Dives et la limite occidentale de la Normandie
armoricaine (carte 2). Dans le Pays d’Auge, en revanche, le terme
est inconnu en dehors de la vallée de l’Ancre, un modeste affluent
de la Dives. On ne saurait mettre en relation cet espace avec un
quelconque phénomène de colonisation scandinave puisqu’au
XIIe siècle, le mot delle est devenu un
terme courant de la langue normande [77]. En revanche, son aire de
diffusion correspond à celle de l’openfield associé à un certain
type de système agraire qui se caractérise par la petitesse des
propriétés et des exploitations, par l’importance de l’orge comme
céréale de printemps [78] et par
l’aspect groupé de l’habitat. L’examen d’un échantillon
représentatif d’environ 20 % des 5000 plans cadastraux du
début du XIXe siècle [79] montre que l’aire
d’utilisation du mot delle est alors à peu près identique à la
précédente avec quelques extensions autour d’Aunay-sur-Odon [80] et d’Orbec [81]
(carte 2), dans des secteurs qui conservent les traces d’anciens
paysages découverts.
Carte 2 : Les «delles» dans la toponymie normande. |
Le paysage bocager ou «prébocager» du Pays d’Auge
D’autres régions devaient offrir au regard un tout autre
aspect. C’est le cas en particulier du Pays d’Auge pour lequel les
actes de la pratique et les plus anciens censiers signalent de
très nombreux clos et jardins (pièces closes vouées en partie à la
culture du pommier), limités par des «fossés», terme qui désigne à
la fois le creux et le talus planté d’arbres. L’enquête effectuée
vers 1261-1266 pour connaître la nature des biens du domaine royal
du bailliage de Rouen [82] permet de
comparer cet espace avec ceux de l’actuelle
Haute-Normandie où les parcelles sont souvent plus grandes,
moins souvent closes de haies ou de fossés et surtout beaucoup
plus tournées vers la céréaliculture. Il est vrai que nous sommes
ici en présence de systèmes agraires différents, le Pays d’Auge
apparaissant davantage, au XIIe siècle,
comme une région de polyculture associant des productions
céréalières (froment, «gros blés» et surtout avoine), des
légumineuses et des productions cidricoles (pommes et poires) à un
élevage bovin et ovin relativement important, effectué pour partie
dans les nombreuses landes et bruyères communes [83]. Par certains aspects, le système agraire du Pays
d’Auge se rapproche donc de ceux du bocage armoricain, et plus
particulièrement de celui du Houlme sur lequel on a la chance
d’être assez bien renseigné.
Une région d’élevage: le Houlme
Le Houlme semble en effet s’être très tôt spécialisé dans
l’élevage. Il s’agit d’abord de celui du porc élevé en forêt.
Ainsi, un peu avant 1080, Guillaume de Briouze céda aux moines de
Saint-Florent de Saumur [84] la dîme de son domaine de Briouze [85], excepté celles des moulins et du panage, sans
doute les plus lucratives après celle sur les gerbes [86]. Pour une période plus tardive (vers
1402), le coutumier d’Hector de Chartres rapporte que les
habitants d’une vingtaine de paroisses autour de Briouze, ainsi
que de nombreux «francs usagers» bénéficiaient d’importants droits
de panage dans la forêt du Mont-d’Hère, aujourd’hui disparue [87]. Mais d’autres animaux étaient élevés en
grand nombre dans la région de Briouze comme en témoigne un
curieux droit de cornage [88].
Une enquête effectuée par ordre du roi en 1306 signale qu’il
s’agit d’une «droiture que le roy prend deux
ans en deux ans en la baronnie de Breouze et est la droiture telle
que chacun homme qui a bestes aumailles, bestes a laine, porcs et
chevres payent par chacune beste aumaille, 16 d., pour
chacune beste a laine 2 d., pour chacun porc 2 d., pour
chacune chèvre 2d., et ont toutes ces bestes paturage par toutes
les terres le roy, gisantes et friches » [89]. Un rendu au roi
par Jean du Merle le 5 mai 1402 pour ses terres de Briouze
précise que le cornage devait être payé le mardi des foires de
Guibray.Les «nobles francs tenans residens et demeurans en leurs
franchises antiennes, les prebtres,
curés deglize et le prevost et moulniers des francs tenans et
plusieurs autres comme sont bourgoys,
monniers ou vavasseurs demeurans en leurs dictes francizes» étaient quant à eux quittes de
cornage [90]. Ceci
était également le cas de l’abbaye d’Ardenne, qui possédait un
petit prieuré à Saint-Hilaire-de-Briouze [91], en vertu
d’une exemption accordée par Foulques du Merle à la fin du
XIIIe ou au début du XIVe siècle, comme en témoigne une confirmation
datée de 1325 [92]. Tous
ces troupeaux étaient nourris dans les communaux et les marais de
Briouze ainsi que sur des terres pauvres, vouées alternativement à
la pâture et à la culture. Dans le prieuré voisin de
Ségrie-Fontaine [93], fondé en 1219, on pratiquait
l’élevage forestier des porcs et des bovins, pour lesquels on
utilisait aussi les pâturages collectifs de la vallée de
l’Orne [94]. L’enquête de 1306 rapporte ainsi de
curieuses pratiques: après avoir été laissées en pâture pendant
une quinzaine d’années, les terres étaient «écorchées» avec un
«outil en fer». Les herbes retirées étaient brûlées sur place, les
cendres servant à enrichir les sols. On pouvait alors y effectuer
deux ou trois récoltes d’avoine en échange d’une redevance à part
de fruit perçue à la onzième gerbe, puis la terre retournait à la
pâture commune.
«le domaine de Breouze contient 104 acres et sont
terres gâtées, point n'y vient de labour, et toutefois qu'ils
gisent en friche, elles sont communes es hommes de la baronnie, et
aucune fois en baille l'en a gagner a l'onziesme gerbe, et ne se
peuvent gaigner en 18 ans ou en 20 que deux ans ou trois a tout le
plus et sont gaignées en cette manière, c'il qui les gaignent,
l'écorche avec un engin de fer, et quand l'eschorche en est sèche,
l'en en fait fourneaux qui sont épandus par le champ, et puis la
tourne arrière et y fait l'en bled, et la peut l'en gaigner telle
composture 2 ans ou 3, et après demeure bien a venir en état que
l'en la puisse gagner 18 ans ou 20 et toutes fois qu'elle gist, le
roy n'y prend rien; et estiment, les jurez, les proufits que le
roy peut prendre, ramenez les terres gaignables et non gaignables,
l'une parmi l'autre 3 d. par an, somme 26 secondes Et dient que
l'on ne doit pas tenir a merveille, car moult en a au pays de
pauvres» [95]
Ces curieuses pratiques agraires sont encore attestées dans
«l’Ouest profond» du département de l’Orne à l’époque
révolutionnaire. L’enquête effectuée par le préfet du département
en l’an IX rapporte en effet que la terre, après plusieurs
années de culture, se repose pendant trois à sept ans. Durant
cette période, l’herbe et les genêts qui y croissent servent à la
nourriture des «bêtes à cornes et à laine». Après cette longue
période de pâture, la terre est à nouveau «pelée» et brûlée [96].
Enfin, on peut signaler non loin de là, dans le Domfrontais,
l’existence de troupeaux considérables: durant le printemps ou le
début de l’été 1300, le comte d’Artois fit acheminer de
Domfront [97] à Hesdin [98]
72 bœufs et 99 moutons valant ensemble 296 livres [99]! En septembre, ce furent à nouveau 100
bœufs et 96 porcs qui firent le voyage de Domfront à Hesdin [100]. De tels convois nécessitaient une
véritable organisation et des capitaux considérables: les 196
bêtes convoyées en septembre furent achetées 299 livres 8
sous et 8 deniers tandis que les frais engendrés pour les conduire
jusqu’à Hesdin avoisinaient les 227 livres. Au total, les
sommes engagées furent de 526 livres 16 sous et 3 deniers. On
aimerait savoir combien pouvait rapporter une telle opération…
Sans doute était-elle lucrative puisque durant l’automne suivant,
le comte d’Artois fit acheter pour son compte des bœufs, moutons
et «châtris» à 55 fournisseurs, sans doute en vue d’un autre
convoi [101]. L’importance de cet élevage est
certainement pour partie à l’origine du développement d’un
artisanat textile que l’on ne peut guère saisir qu’à travers la
multiplication précoce des mentions de moulins à foulon autour de
Briouze. Ainsi peut-on mentionner – sans aucun souci
d’exhaustivité – ceux de Briouze et de Bellou [102] (1402), celui de Cramenil [103]
(attesté en 1306) et surtout celui d’Asnebec [104] (1087), ce qui en fait le plus ancien moulin
de ce type signalé au nord des Alpes [105].
6. Les paysans, vecteurs de la continuité d’une culture
Riches et densément peuplées, les campagnes normandes se
caractérisent par l’importance sociale et économique du groupe des
paysans. Les sources des Xe et XIe siècles laissent à ces derniers peu de
place dans leur récit des origines du duché. Il n’en va pas de même
pour les chartes, plus abondantes à partir du milieu du XIe siècle,qui témoignent de la présence dans
le duché pourtant déserté [106] peu de temps
auparavant par son aristocratie, d’une paysannerie nombreuse et bien
structurée. La conquête semble ne pas avoir détruit ni même subverti
sa hiérarchie, dont les actes des XIe-XIIIe siècles
révèlent les traits hérités du haut Moyen Âge. Sa caractéristique la
plus frappante est le maintien au sommet de l’organisation du groupe
des homines liberi, appellation plus tard remplacée par celle de
«vavasseurs». Élite assez nombreuse, nettement distinguée d’un
groupe de statut inférieur que les textes appellent selon les cas
rustici, villani ou, de plus en plus souvent au XIIe siècle, bordarii. Traditionnellement en charge
de la fiscalité publique, de l’administration de la justice et de la
gestion des ressources des paroisses (c’est aussi parmi eux que sont
choisis les curés), le groupe des vavasseurs est sûrement
responsable au premier chef de la survie dans le monde rural d’un
certain nombre d’usages et d’institutions héritées de la période
carolingienne et qui, de manière significative, sont désignés dans
les chartes du XIe siècle par des mots de
langue vulgaire, pas ou à peine latinisés: graverenc, costumas. Il
ne fait guère de doute que, partout dans le duché, ce groupe a su se
défendre contre la progressive édification des institutions féodales
et acquérir un statut privilégié par un usage approprié de leur
fonction militaire (les vavasseurs sont spécifiquement redevables à
leur seigneur d’un service équestre) et judiciaire. C’est l’un des
sens possibles de l’épisode fameux de la grande révolte de 996. Dans
un passage de Dudon de Saint-Quentin évoquant un soulèvement paysan
contre les Vikings, figurent en effet parmi les combattants
d’occasion «des piétons et des cavaliers», terme qui évoque
davantage les homines liberi que les rustici, tout comme la mention
par Guillaume de Jumièges de ces assemblées (conventicula) tenues
par les révoltés [107]. Le châtiment
infligé par la suite aux meneurs, la mutilation, est celui que l’on
réserve par tradition aux esclaves fugitifs ou révoltés. Il révèle
la volonté du groupe seigneurial d’en finir avec les prétentions des
vavasseurs en les associant, d’une manière brutalement symbolique,
aux non-libres.
On connaît par d’autres sources le rôle joué par ce groupe dans
la perception des dîmes ainsi que dans les niveaux subalternes de
l’armée et de la justice. Sans doute sont-ils également
responsables, pour partie, de la stabilité des cadres paroissiaux
qui semblent avoir connu peu de modifications depuis l’époque
carolingienne. Ces francihomines sont probablement aussi à l’origine de
la survie d’un certain nombre d’impôts publics dont l’archaïsme et
la singularité surprenaient Lucien Musset dès les années 50. Il en
va ainsi du bernage, mais aussi probablement du brebiage, perçu
de trois ans en trois ans, qui est peut-être le lointain héritier
d’une taxe publique bien connue à l’époque carolingienne, l’hostilitium, perçu sur les paysans libres
sous la forme de paiements en porcs et en brebis selon le même
rythme triennal [108]. À
Athis-de-l’Orne, ce brebiage qui s’acquittait normalement durant le
mois de février était payé par les seuls vavasseurs et les tenants
de petits fiefs nobles comptant seulement pour une fraction de fief
de haubert [109]. Certaines
régions apparaissent comme de véritables «conservatoires» fiscaux.
C’est le cas, en particulier, du Houlme, qui avant d’être intégré
dans la vicomté d’Exmes et la vicomté de Falaise constitua
certainement une centena dont le
chef-lieu est attesté par quelques mentions du IXe siècle [110].On y rencontre des mentions
de brebiage, de vicomtage – sans doute identique à la graverie – et
de poudrage [111], un impôt très rare levé à
l’occasion d’une foire pour l’entretien d’une chaussée, qui est
peut-être l’héritier du pulveraticum
franc. Des vavasseurs siégeaient dans les juridictions qui
présidaient à la fois à la tenue de ces foires et à l’assiette du
poudrage [112]. Il
est curieux de constater que cette fiscalité, presque insignifiante
d’un point de vue économique, fut maintenue par les contribuables
eux-mêmes, sans doute en partie parce qu’ils étaient chargés de sa
perception mais surtout parce que, dans une province où la liberté
juridique était devenue la règle pour tous,elle permettait à la fois
de les distinguer des simples rustici
tout en empêchant les classes dominantes d’exercer, aux yeux du
prince, la totalité des prérogatives publiques.
La survivance de ces ressorts de perception du haut Moyen Âge est
surprenante: celui, par exemple, de la graverie de Saint-Pair, au
XVIIIe siècle, était encore identique à
celui défini à l’époque de Richard ii et certainement à celui fixé
au VIe siècle, au temps de l’évêque saint
Pair lui-même [113]. La
même permanence s’observe dans un certain nombre de circonscriptions
religieuses, comme dans le cas de l’exemption de Cambremer dont la
délimitation, connue par une enquête au XIIe siècle, a de grandes chances de reprendre
celle d’une très ancienne circonscription fixée elle aussi au début
du VIe siècle [114]. Il est certain
que la plupart des limites paroissiales – en dehors de quelques
créations tardives, effectuées jusqu’au début du XIIe siècle – remontent au haut Moyen Âge [115].
Il serait pourtant erroné de voir dans ces permanences la preuve
d’une immobilité des rapports sociaux, bien paradoxale dans une
province à l’histoire volontiers bouleversée. Le fait est cependant,
que le maintien de certains équilibres anciens à l’intérieur de la
société rurale normande permit la constitution d’un modèle politique
tout à fait original, caractérisé par un pouvoir ducal fort sur
l’ensemble du duché, et une résistance constante des communautés
paysannes face aux prétentions du groupe seigneurial. Cette
situation triangulaire, où la fidélité des paysans au duc constitue
un frein aux progrès de la seigneurie et contraint les seigneurs à
s’orienter vers une dimension économique plutôt que châtelaine ou
justicière de la seigneurie, explique peut-être l’instabilité
profonde qui marque le groupe seigneurial, et l’exil en 1204 de sa
partie la plus puissante. C’est à l’église, dont la hiérarchie se
remit en place à la fin du Xe siècle, que
l’on doit l’impulsion qui transforma partiellement la structure des
communautés et la hiérarchie du groupe paysan. Trop souvent étudiée
sous l’angle de la lutte entre le Trône et l’Autel, en particulier à
la lumière du destin de Thomas Becket, la réforme ecclésiastique fut
un moment essentiel de transformation des communautés paysannes.
Désormais soumis à l’autorité de l’ordinaire et nommé par lui, le
curé cessa d’être l’un des hommes libres de la paroisse, sans
famille,séparé d’un groupe désormais indistinct de parrochiani, dont les statuts sociaux
différents ne fondaient plus de distinction de dignité ou de
fonction religieuse [116].
Conclusion
Un survol à si haute altitude de la Normandie rurale ne peut être
que frustrant. Malgré un siècle et demi de recherches, le travail
sur les paysages et les sociétés rurales normandes est loin d’être
achevé, et les questions résolues ouvrent sur de nouveaux problèmes
à affronter. La mise en place du bocage et de l’openfield reste
encore à décrire et à expliquer, de même que la typologie des
paysages du haut Moyen Âge, époque dont on pressent toujours plus
nettement le rôle clé dans la mise en valeur des sols. Le phénomène
des défrichements, si mal documenté dans les archives normandes,
mérite lui aussi d’être réexaminé et réévalué, région par région,
période par période. Il faudrait enfin décrire avec beaucoup plus de
précision le développement des activités de transformations –
artisanales ou industrielles – ainsi que celui des échanges, qu’on
ne saurait limiter à la circulation monétaire. Une telle recherche
met en cause les structures spatiales de l’économie du duché, encore
mal connues: certains centres urbains, non signalés par Idrîsî,
comme ceux de Falaise, d’Argentan, de Saint-Pierre-sur-Dives ou
d’Alençon doivent peut-être leur développement, au XIIe et XIIIe siècles, à
leur situation de carrefour, au point de contact entre une Normandie
sédimentaire essentiellement céréalière et une Normandie occidentale
davantage tournée vers d’autres productions.
Les structures de la société rurale doivent elles aussi faire
l’objet de recherches nouvelles qui mettront en lumière ses
caractères originaux: les liens entre la seigneurie et la communauté
restent mal connus, de même que le fonctionnement de celle-ci. Les
dîmes, l’assistance, la gestion des ressources paroissiales, ont
laissé des sources nombreuses, dès le XIIe
siècle, qui n’ont pas encore été rassemblées et étudiées. Elles
mettraient sans doute en lumière une assez grande variété de
situation, du Pays de Bray aux confins de la Bretagne ou des pays
manceaux. Rendue possible par l’abondance et la très grande
homogénéité des sources, une telle enquête ne s’inscrirait plus dans
le cadre d’une histoire régionale: mettant en cause plus d’un quart
de la population du royaume de France, ou de l’État Plantagenêt,
elle constitue un élément important d’une histoire européenne des
paysages et des sociétés rurales.
Bibliographie
Arnoux, Mathieu, «Perception et
exploitation d’un espace forestier: la forêt de Breteuil (XIe-XVe siècles)», Médiévales, n° 18, printemps 1990,
p. 17-32.
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1 | | 2 | Dudon de
Saint-Quentin, De moribus et actis
primorum Normanniae ducum, II, 31-32, éd. Jules Lair, Mémoires de la
Société des Antiquaires de Normandie (ci-après MSAN),
t. 23, Caen, 1865; G. Huisman a recensé au moins quinze
manuscrits conservés de l’œuvre: Huisman, 1984, p. 123. | 3 | | 4 | On ne dira jamais assez de mal de l’ouvrage
d’Henri Prentout, Étude critique sur Dudon de Saint-Quentin et son histoire des premiers ducs
normands, Paris, Picard, 1916, 490 p., exemple achevé de
passion hypercritique aggravée par une incompréhension totale de son
sujet. | 5 | Dudon de Saint-Quentin, éd. Jules Lair, p. 144-147. | 6 | Dudon de Saint-Quentin, éd. Jules Lair, p. 171: Itaque Robertus, primo die baptisterii, Deo et
Sancte Marie Rotomagensis ecclesie
terram premaximam canonicis in perpetuum possidendam, secundo die,
Sancte Marie Baiocensis ecclesie, tertio
die Sancte Marie Ebroicensis ecclesie, quarto Archangeli Michaelis
ecclesie, uicibus inundatione procellarum maris circumsepte,
secundum cursum incrementati septenarii numeri dispositione, quinto
Sancti Petri Sanctique Audoeni ecclesie, sexto Sancti Petri
Sanctique Aichadri Gemeticensis ecclesie, septimo renneval, cum
omnibus appendiciis Sancto Dionysio dedit. | 7 | | 8 | | 9 | Inuentio et miracula sancti Vulfranni, éd. Jean
Laporte, Mélanges
de la société d’histoire de la Normandie, 14, Rouen, 1938,
p. 9-83, à la p. 26; sur ce texte, cf. van Houts,
1990. | 10 | Gallia christiana, t. xi, Instrumenta,
col. 217-224. | 11 | Sancti Seueri ep. Abrincensis
Translatio Rotomagum anno 1089, BHL 7669, éd. Emile Auber
Pigeon, Vies des
saints du diocèse de Coutances et Avranches, t. 2,
Avranches, 1898, p. 56-64, à la p. 56: Quo terrore perterriti, sua omnia secum deferentes,
fugam numquam redituri arripuerunt, adeo ut loca prius delectabilia
suisque populus plena, feris tantum et auibus relinquerentur
habitanda. | 12 | | 13 | Renoux, 1991,
p. 199-203. | 14 | Dumas et Pilet-Lemière, 1989. | 15 | | 16 | | 17 | | 18 | Sur Caen: Jean-Marie, 1999 et 2000. | 19 | Arnoux, 1999;
Bois, 2000,
p. 21-25. | 20 | | 21 | | 22 | Idrîsî, La première
géographie de l’Occident, Présentation, notes, index et
bibliographie par Henri Bresc et
Annliese Nef. Traduction du chevalier
Jaubert, revue par Annliese Nef, GF
Flammarion, Paris, 1999, 511 p. | 23 | | 24 | Orderic
Vital, éd. Marjorie Chibnall,
vol. VI, 1978, p. 46-48. | 25 | Delisle, 1851,
p. 442-449. | 26 | On ne sait pourquoi Idrîsî place Bernay «en France».
Idrîsî, 1999, p. 423
et 426. | 27 | | 28 | Cartes publiées dans Arnoux, 2000. | 29 | Dép. Calvados,
cant. Cambremer, com. Saint-Ouen-le-Pin. Arnoux et Maneuvrier, 2000. | 30 | | 31 | | 32 | | 33 | Dép. Calvados, cant. Blangy-le-Château. Sur ce
dossier voir Arnoux et Maneuvrier, 2000. | 34 | Voir la carte publiée par Arnoux et Maneuvrier,
2000, p. 100. | 35 | | 36 | Dép. Calvados, cant. Tilly-sur-Seulles. | 37 | Fauroux, 1961, n° 44 et n° 11,
p. 22. Sur cette donation, voir en dernier lieu Bauduin, 2000. | 38 | Musset, 1967, p. 14 et n° 4,
p. 59-65. | 39 | | 40 | Dép. Calvados,
cant. Bretteville-sur-Laize. | 41 | En
août 1025, Richard II confirme à Jumièges les donations
faites par son père Richard Ier ou avec
son consentement: « Dederunt etiam Euvrardus,
Albuinus et Theothmarus Oisiacum villam et Vadum Fulmerii, eam
videlicet partem quam habebant in utrisque in pratis et silvis,
aquis, molendinis et piscariis ; et Hugonis partem emerunt ipsi
monachi. Dedit quoque predictus Albuinuis, in villa que dicitur
Condeth terram arabilem quantum sufficit ad unam carrucam
». Fauroux, 1961, n° 36,
p. 139. | 42 | Hincker, Maneuvrier et San
Juan, 2002. | 43 | « Oysiacum et Vadum Fulmerii cum ecclesiis illarum et
aliis appendiciis, et mesnillum quod est juxta villas illas apud
Conde unam carrucatam terre ; ». Vernier, 1916, tome II,
p. 20. | 44 | Arch. dép. Calvados, H 6272 et H
6279. | 45 | In Vado Fulmerii unum
alodarium et omnes consuetudines quas ex jure comitatus in omnibus
terris loci ipsius tenebam. Fauroux, 1961, n° 36,
p. 140. | 46 | | 47 | Arch. dép. Calvados, H 6277;
cadastre 1822, parcelles A 128-131; B 3 «La
maladrerie». | 48 | Dép. Calvados, cant.
Cesny-aux-Vignes-Ouezy. | 49 | Dép.
Calvados, cant. Bretteville-sur-Laize. | 50 | Acte de
confirmation de Richard II daté d’août 1025: Dedit quoque predictus Albuinuis, in villa que
dicitur Condeth terram arabilem quantum sufficit ad unam
carrucam. Fauroux, 1961,
n° 36, p. 139. | 51 | « in villa que dicitur Quattuor Putei ». Musset, 1967, n° 8, p. 87.
Toutefois, ces terres ne restèrent pas longtemps entre les mains
des moniales puisqu’une pancarte signale que peu après la mort du
Conquérant, Robert d’Uz (sans doute Ifs-sur-Laizon) avait saisi
les terres de Quatre-Puits et de Cesny. Walmsley, 1994,
p. 125-128. | 52 | Gallia
christiana, XI, col. 154. | 53 | Dép. Calvados, cant.
Bretteville-sur-Laize. | 54 | Dép. Calvados, cant. Douvres. | 55 | Beuville, Plumetot, Périers
(Périers-sur-le-Dan):dép. Calvados, cant. Douvres. Anisy: dép.
Calvados, cant. Creully. Le Mesnil: dép. Calvados, cant. Douvres,
com. de Mathieu. | 56 | Copie du XVIIIe siècle d’une série d’actes des XIIe-XIVe siècles
conservée dans une collection particulière (photocopies chez les
auteurs). | 57 | Une pancarte pour
la Trinité de Caen des années 1109-1113 rappelle que Robert
de Mathieu (deMatonio) avait donné à l’abbaye une rente
annuelle de 20 setiers de grains (annona) pour sa mère devenue religieuse à
la Trinité. Par la suite, Hamelin de Mathieu (deMatun) est
témoin d’un acte de Guillaume le Bâtard pour Fécamp de 1046-1060
(Fauroux, 1961, n° 145) tandis
qu’un certain Fulchelinus fils de HunfredusdeMathun figure parmi les témoins d’un acte
pour la Trinité-du-Mont de Rouen des années 1051-1066 (Fauroux, 1961, n° 202,
p. 390). | 58 | | 59 | | 60 | Giot, Batt et
Morzadec, 1982. | 61 | Zadora-Rio,
1991 et 1998. | 62 | | 63 | | 64 | Arnoux, 1997, Maneuvrier, 2000. | 65 | Saint-Martin-des-Bois, dép. Calvados, cant.
Bretteville-sur-Laize, com. Saint-Sylvain. | 66 | | 67 | | 68 | Musset, 1994. Dép. Calvados; cant.
Falaise-sud. | 69 | Navel, 1937 ; Musset, 1995, 1997. | 70 | | 71 | | 72 | | 73 | | 74 | La plus ancienne mention du mot
banque a été relevée par Ducange dans un acte de 1226. Le terme
est surtout attesté à l’époque moderne. Maneuvrier, 2000,
p. 149-150. | 75 | | 76 | Ce vocabulaire est attesté dès
le premier quart du XIe siècle,
bien avant 1066. Toutefois rien n’interdit de penser que
l’introduction de certains termes peut être beaucoup plus
ancienne. | 77 | Les plus anciennes attestations de «delle» ne
remontent guère au-delà de la fin du XIIe siècle. L’apparition de ce mot dans les
chartes est avant tout la conséquence d’une généralisation de
l’écrit pour des transactions de plus en plus modestes concernant
des parcelles très petites qui sont mieux localisées et mieux
décrites. On a d’ailleurs créé des delles jusqu’à l’époque
révolutionnaire comme en témoigne le cadastre de Démouville (cant.
Douvres-la-Délivrande, dép. Calvados) de 1826 avec ces «delle de
l’Egalité», «delle de la Liberté», «delle du Partage», «delle de
la Fraternité», «delle du civisme», «delle du patriotisme», «delle
des Sans-Culottes», «delle de la Gironde» et «delle de la
Montagne» taillées dans les anciens communaux (Arch. dép.
Calvados, 3 P 1877). | 78 | | 79 | Ont été dépouillés les plans de 176
communes ou anciennes communes du Calvados commençant par les
lettres A, B, D, I, J, N et U. Cet examen a été facilité par
la récente numérisation des cadastres par les Archives
départementales du Calvados. | 80 | Dép. Calvados, chef-lieu de
cant. | 81 | Dép. Calvados, chef-lieu de cant. | 82 | | 83 | Pour plus de détails sur ce système
agraire, voir: Maneuvrier,
2000. | 84 | Saint-Hilaire-Saint-Florent, dép.
Maine-et-Loire. | 85 | Dép. Orne, chef-lieu de
cant. | 86 | Marchegay, 1879, p. 23-25; Bates, 1998, n° 266,
p. 797-799. | 87 | Roquelet
et Beaurepaire, 1995,
p. 39-59. | 88 | Signalé seulement par Léopold Delisle. Delisle, 1851, p. 64-65. | 89 | Le texte de cette enquête est connu à
travers une copie partielle du XVIIe siècle (Arch. dép. Orne, 2E 20/18) ainsi que par une autre copie de 1700
autrefois conservée dans le chartrier de Mesnil-Jean, elle-même
copiée par Auguste Surville vers 1885 (Bibl. Mun. Flers, Man. 160,
p. 19-31). | 90 | Bibl. mun. Flers,
s.d. (vers 1885), Man. 160, p. 123-131. | 91 | Dép. Orne, cant. Briouze. | 92 | Bibl. mun.
Flers, s.d. (vers 1885), Man. 160, p. 109. | 93 | Dép. Orne,
cant. Athis-de-l’Orne. | 94 | Arnoux et Maneuvrier, 2000,
p. 97-99. | 95 | Bibl. mun. Flers, Man. 160, p.
19-31. | 96 | | 97 | Dép. Orne;
chef-lieu de cant. | 98 | Dép. Pas-de-Calais; chef-lieu de cant. | 99 | Louise, 1990, n° 148,
p. 89. | 100 | Louise, 1990, n° 120,
p. 81. | 101 | Louise, 1990, n° 119,
p. 81. | 102 | Bellou-en-Houlme: dép. Orne; cant.
Messei. | 103 | Dép. Orne; cant. Briouze. | 104 | Saint-Georges d’Asnebec, cant. de
Briouze. | 105 | Lot, 1913, p. 96-97,
n° 42. | 106 | Arnoux, 1992, Arnoux, 1997. | 107 | | 108 | | 109 | | 110 | Louise, 1992,
t. I, p. 146-147. | 111 | Aux quelques
mentions tardives relevées par Lucien Musset en Pays de Caux, en
Bessin et en Cotentin, on peut ajouter celle relevée à
Bellou-en-Houlme – la seule pour le département de l’Orne – où, en
1401, une taxe dénommée poudrage était levée pendant trois jours
avant et trois jours après la foire de la Saint-Michel sur le bétail
et les charrettes passant «par la paroisse» «gens passant par
icelleparroisse». Aveu rendu au roi par Jean du Merle pour ses
terres de Briouze et de Bellou, 5 mai 1402, Bibl. mun. Flers,
Man. 160, p. 123-131. | 112 | | 113 | | 114 | Sur cette exemption, voir Arnoux et Maneuvrier, 2000. | 115 | C’est en particulier le cas du
Pays d’Auge. Maneuvrier,
2000. | 116 | |
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