| 12 novembre 2002 Télécharger la version PDF de cet article
La genèse architecturale de l’église de la
Trinité de Fécamp
Architectural genesis of the church of Holy
Trinity in Fécamp
Katrin BROCKHAUS
Doctorante à l’Université de Paris
IV
katrinbrockhaus@web.de
Résumé: L’église de la Trinité de Fécamp,
construite en trois grandes étapes entre le XIe et le XIVe siècle, s’élève à l’emplacement de la
collégiale érigée par Richard Ier en 990.
Cette première église est mentionnée par plusieurs sources qui ne
permettent qu’une reconstitution sommaire de l’édifice, mais font
supposer qu’elle était dotée d’un massif occidental à deux tours
plutôt que d’un véritable Westwerk.
L’abside, seul élément connu par des fouilles, s’avère être le noyau
autour duquel le bâtiment actuel s’est développé par une succession de
reconstructions partielles, qui intégrèrent chaque fois des parties de
l’édifice antérieur.
Mots-clés: Sainte-Trinité de Fécamp, architecture,
Westwerk, 990, Richard 1er.
Abstract: The Church of the Holy Trinity in
Fécamp, constructed in three major phases between the eleventh and the
fourteenth century, stands where Richard I built a collegiate church
in 990. This first church is mentioned in several sources, which only
allow for a rough reconstruction of the building. They suggest that
its western part was a twin-tower west front rather than a genuine
Westwerk. The only section known from excavations, the apse appears to
be the kernel around which the present building has developped in a
sequence of partial reconstructions, each integrating parts of the
previous building phase.
Keywords: Holy Trinity of Fécamp, architecture,
Westwerk, 990, Richard I.
L’abbaye de Fécamp, l’un des principaux établissements monastiques
de la Normandie au Moyen Âge, fut fondé en 1001 par le duc Richard II
au sein de sa résidence en faisant appel à l’abbé de Saint-Bénigne de
Dijon, Guillaume de Volpiano [1].
L’église de la Trinité est le seul vestige médiéval du monastère qui
nous soit parvenu. Si l’on peut être frappé par l’homogénéité
apparente du bâtiment, l’analyse révèle que l’église actuelle est
principalement le résultat de trois grandes phases de construction
étalées sur plus de deux siècles [2]; l’une à la fin du XIe siècle, la suivante à la fin du XIIe et au début du XIIIe siècle, la dernière vers 1300 (voir annexe
2). Nous nous proposons de montrer et de comprendre l’enchevêtrement
de ces phases dans le chœur de l’église à l’aide des sources et par
l’étude du bâtiment. Nous verrons aussi que, si la première église du
monastère, érigée par Richard Ier,
n’existe plus en élévation, son héritage est pourtant encore décelable
dans l’église d’aujourd’hui.
L’église actuelle se dresse dans les vestiges du château ducal. De
dimensions imposantes, elle illustre bien l’importance du monastère
auquel elle appartenait. Derrière une façade reconstruite au milieu du
XVIIIe siècle s’étend la nef longue de
dix travées, érigée à la fin du XIIe et au
début du XIIIe siècle (fig. 1). Le
vaisseau central, bordé de part et d’autre de bas-côtés et entièrement
voûté d’ogives, est suivi d’un transept saillant sans bas-côté et dont
la croisée est surmontée d’une tour-lanterne. L’élévation à trois
niveaux de la nef se prolonge dans les bras du transept, où les
tribunes sont remplacées par des coursières dans l’épaisseur du mur
(fig. 2). Le vaisseau central du chœur, long de trois travées
droites et flanqué de bas-côtés sur lesquels s’ouvrent des chapelles
rectangulaires [3], se termine en rond-point
contourné d’un déambulatoire pourvu de cinq chapelles rayonnantes
alternant dans leur forme (voir annexe 1). Au côté nord du
vaisseau central, on retrouve l’élévation à trois niveaux de la nef
(fig. 3). La troisième travée est différente des deux premières
pour ses niveaux inférieurs: l’arcade et l’ouverture de la tribune y
sont moins hautes et en plein-cintre. Le tracé des arcs, la forme des
piliers ainsi que la modénature indiquent que ces deux niveaux datent
de l’époque romane, alors que le niveau des fenêtres hautes, comme les
deux premières travées, est de la fin du XIIe siècle. Avec une élévation à deux niveaux
uniquement, le côté sud du chœur et le rond-point sont différents du
côté nord; sous les fenêtres hautes du XIIe siècle, des arcades très élancées occupent
par leur moitié supérieure la place des tribunes (fig. 4).
Figure 1 : Fécamp, abbatiale, vue de la nef vers
l'ouest. |
Figure 2 : Fécamp, abbatiale, vue du transept vers le
sud. |
Piliers et arcades, profilés par une multitude de tores minces
pourvus de chapiteaux à crochets vigoureux ou à deux rangs superposés
de feuilles, sont caractéristiques des années de la fin du XIIIe et du début du XIVe siècle. La différence se retrouve aussi
dans les chapelles rayonnantes. Au nord du chœur, elles datent de
l’époque romane, alors qu’au sud, elles font partie des
reconstructions de la fin du XIIIe et du
début du XIVe siècle.
Figure 3 : Fécamp, abbatiale, choeur, travées droites, côté nord.
La première et la deuxième travée ainsi que le niveau des
fenêtres hautes et les voûtes datent du XIIe siècle, les deux niveaux inférieurs de
la troisième travée de l'époque romane. |
Figure 4 : Fécamp, abbatiale, choeur, travées droites, côté sud.
Les arcades sont le produit du remaniement au début du
XIVe siècle, le niveau des
fenêtres hautes et les voûtes datent du XIIe siècle. |
Aucune élévation ne subsiste de la première église, construite en
990 par Richard Ier au sein de son château
pour remplacer un petit oratoire installé par son père, et desservie
par des chanoines jusqu’à leur remplacement par les moines bénédictins
en 1001 [4]. Elle nous est connue néanmoins par des sources
écrites et par les résultats de fouilles entreprises dans le
chœur.
Le récit de la construction de la première église donné par Dudon
de Saint-Quentin est incontestablement la source la plus connue. Le
chanoine relate le déroulement du chantier sous la direction de
Richard Ier avant de donner une description
assez sommaire de l’édifice: il s’agit d’une église à plusieurs tours,
faite en pierres et briques, voûtée ou pourvue d’arcs en deux
endroits, blanchie à l’extérieur et peinte à l’intérieur [5]. D’autres sources fournissent des indications
sur l’emplacement des autels dans l’église. Le récit d’un miracle
survenu à l’époque de l’abbé Jean de Fécamp (1028-1078) indique
clairement qu’un autel dédié au Sauveur se trouvait derrière le
maître-autel dédié à la Trinité [6]. La Chronique de
Saint-Bénigne, écrite entre1058 et 1066, situe le tombeau de Guillaume
de Volpiano devant l’autel Saint-Taurin [7], tandis que la Vita
Willelmi place le tombeau au milieu de l’église, à un endroit
où les frères pouvaient le voir en entrant et sortant de l’église [8].
D’après un autre miracle, le tombeau de Guillaume aurait été situé
dans un lieu de l’église désigné comme «crypte» [9].
Aux sources s’ajoutent les résultats des fouilles menées en 1925,
malheureusement assez mal documentées [10]. Ces fouilles furent entreprises dans les
deuxième et troisième travées du chœur dans le but de retrouver la
crypte mentionnée dans le miracle cité ci-dessus. Un pan de mur
arrondi en blocs de tuf local fut découvert sous la troisième travée
du vaisseau central (voir annexe 1). Ce mur fut également
retrouvé lors d’un sondage dans le bas-côté nord de la deuxième
travée, où il est situé sous le pilier supportant les arcades de la
deuxième et de la troisième travée du chœur actuel. Lors d’un
troisième sondage côté sud, il fut découvert sous le pilier en
vis-à-vis. Les sondages furent conduits sur une profondeur de quatre
mètres sans que la base du mur ait été atteinte. Les remblais étaient
meublés de fragments d’enduit peint dans lesquels les fouilleurs
virent la confirmation de l’existence des peintures murales
mentionnées par Dudon.
Ces différentes informations sur la collégiale ont donné lieu à
plusieurs essais de reconstitution, focalisés sur la partie ouest de
l’église. En 1933, un article de Hans Reinhardt et Etienne Fels sur
les églises-porches et leur survivance dans l’art roman aborde
exclusivement le massif occidental de l’église. Le texte de Dudon,
seule source utilisée, y est interprété comme description de cette
partie et non de l’église dans son ensemble. Les auteurs arrivent à la
conclusion que l’église de 990 aurait été précédée d’une église-porche
(Westwerk) munie d’un narthex voûté, d’un
étage supérieur également voûté et surmontée de trois tours [11]. Dès lors, ce Westwerk à trois tours semble généralement
accepté dans la littérature relative à Fécamp [12]. Dans son livre sur le palais ducal de Fécamp,
Annie Renoux réexamine le dossier en tenant compte de toutes les
sources accessibles [13]. Elle arrive aux mêmes conclusions que
Reinhardtet Fels, mais par un raisonnement plus global. L’existence du
Westwerk serait moins prouvée par la
description de Dudon que par les mentions des autels. L’autel
Saint-Sauveur aurait été situé, comme dans beaucoup d’églises-porches,
à l’étage de la construction. Le niveau inférieur correspondrait à la
crypte mentionnée dans le miracle et aurait donc contenu l’autel
Saint-Taurin et le tombeau de Guillaume de Volpiano [14]. L’existence d’un Westwerk pleinement développé s’accorde bien,
d’après elle, avec une idéologie du pouvoir fortement calquée sur les
traditions carolingiennes.
Ces reconstitutions incitent à faire quelques remarques. Comme l’a
montré Pierre Bouet dans un article récent [15], le texte de Dudon ne permet à lui seul en
aucune façon d’assurer l’existence d’un Westwerk à trois tours. Si des tours sont
mentionnées, on ne connaît ni leur nombre, ni leur localisation [16]. L’emplacement des autels reconstitué par Annie
Renoux est également très hypothétique. La première mention de l’autel
Saint-Sauveur place en fait celui-ci derrière le maître-autel dédié à
la Sainte Trinité, et cela dès l’époque de Jean de Fécamp, donc avant
la réorganisation attestée de l’espace liturgique entreprise par
l’abbé Guillaume de Rots à la fin du XIe siècle [17]. Quant à l’autel Saint-Taurin, il se trouvait
à partir du XIIIe siècle dans le
transept nord de l’église actuelle [18]. Sa première mention date du milieu du
XIe siècle; il est à cette date proche
du tombeau de Guillaume de Volpiano. Rien ne prouve qu’il existait
déjà en 990; il est même vraisemblable que son installation ait été
liée au don du monastère de Saint-Taurin d’Evreux par le duc Robert
aux moines de Fécamp en 1034-1035 [19], à la suite duquel les reliques du saint ont
pu être acheminées à la Trinité [20]. Il apparaît donc que, l’autel Saint-Sauveur
ayant pu être situé dans le chœur et l’autel Saint-Taurin pouvant être
postérieur à 990, les informations sur les autels ne rendent pas
nécessaire l’hypothèse d’un Westwerk. Reste
le problème de l’emplacement du tombeau de Guillaume de Volpiano [21]. Si Annie Renoux le
place à l’étage inférieur d’un Westwerk,
qu’on pourrait assimiler à une crypte, on peut tout aussi bien
supposer qu’il se trouvait dans un autre espace voûté de l’église,que
le même mot crypta peut également désigner.
Là encore, la présence d’un Westwerk n’est
donc pas nécessaire.
Il est plus probable que le massif occidental présentait une forme
dérivée du Westwerk qui, à partir du Xe siècle, supplante le Westwerk pleinement développé. La «crypte» avec
autel en est absente, le groupement de trois tours est remplacé par
une ou deux tours [22] et, surtout, la construction perd son
indépendance liturgique [23]. En Normandie,
cette forme se trouve à Saint-Pierre de Jumièges [24] et à Notre-Dame de Jumièges [25]. L’église de la Trinité constituerait ainsi
non pas une survivance isolée d’un modèle dépassé, mais un point de
départ pour l’élaboration des façades normandes [26].
Les vestiges fouillés de la partie est de l’église, négligés dans
les reconstitutions citées ci-dessus, méritent plus d’attention. Dans
son article sur les fouilles, Philippe Lauer souligne que l’aspect
très soigné des pans de mur découverts semble indiquer qu’il s’agit de
maçonneries destinées à être vues et non de fondations [27]. Du fait de la situation et de la forme de ces
vestiges, il les attribue à l’abside de l’église de Richard Ier, dont le sol aurait été situé plusieurs mètres
plus bas qu’aujourd’hui. L’analyse du texte de Dudon permet d’avancer
une hypothèse légèrement différente: il y est spécifié que Richard
Ier était amené à la construction d’une
nouvelle collégiale par le fait que l’oratoire existant était beaucoup
moins élevé que son palais [28]. Le but recherché était
donc l’érection d’un sanctuaire égalant le palais ducal en hauteur.
Or, comme cette église était située sur le flanc de la colline
descendant vers la vallée, au nord-ouest du palais, la présence d’une
substruction sous l’abside nous semble nécessaire pour arriver à la
hauteur requise [29]. C’est une
partie des murs de cette substruction qui pourrait avoir été
découverte dans les fouilles. Mais ce qui est le plus significatif,
comme nous le verrons par la suite, c’est la localisation de la
substruction de l’abside de 990 dans le chœur de l’église actuelle, et
la coïncidence de sa largeur et de celle du vaisseau central.
À la fin du XIe siècle, Guillaume de
Rots, troisième abbé de Fécamp (1079-1107), fit reconstruire le chœur
de l’abbatiale, qui fut consacrée en 1099 [30]. Un passage du recueil de miracles nous
apprend que ces constructions ne furent pas uniquement guidées par la
volonté d’embellir l’église, mais également par la nécessité de
disposer de plus de place pour accueillir les foules de pèlerins qui
venaient à Fécamp [31]. Orderic
Vital précise que l’abbé fit détruire le chœur et le rebâtit en plus
long et plus large, et que, par contre, la nef fut seulement
modifiée [32]. Le chœur de Guillaume de Rots existe encore
en grande partie, non dans sa forme d’origine, mais imbriqué dans les
constructions du XIIe siècle. Les deux
chapelles qui s’ouvrent sur le déambulatoire nord du rond-point ainsi
que les deux niveaux inférieurs au nord de la troisième travée droite
du chœur en sont des vestiges manifestes. Mais d’autres éléments
existent ailleurs: les quatre piliers de la troisième travée du chœur
contiennent chacun au moins une demi-colonne montante de l’époque
romane, prouvant ainsi que les dimensions de cette travée étaient
alors exactement les mêmes. Derrière les deux piliers délimitant cette
travée vers l’est, à la jonction des travées droites avec le
rond-point du chœur, se trouvent aussi deux escaliers tronqués
appartenant au chœur roman, qui devaient desservir à l’origine une
coursière devant les fenêtres hautes. Il est notable que, tandis que
de nombreux vestiges du chœur de Guillaume de Rots subsistent dans ces
parties, on n’en trouve en revanche aucune trace à l’ouest de la
troisième travée du chœur actuel.
On peut dès lors reconstituer le projet de Guillaume de Rots: il
fit bâtir un chœur plus spacieux, à déambulatoire et chapelles
rayonnantes, englobant l’ancienne abside. La place nécessaire pour la
construction fut trouvée par le décalage du nouveau chœur vers l’est
par rapport au chœur de 990. L’élévation était à trois niveaux, dont
les deux niveaux inférieurs existent encore partiellement dans la
troisième travée nord du chœur actuel, et dont le troisième niveau
peut être reconstitué par l’emplacement des entrées des escaliers.
L’architecture de ce chœur s’insère bien dans le courant architectural
de la fin du XIe siècle en Normandie,
en montrant une architecture très proche de Saint-Etienne de Caen ou
Saint-Vigor de Cerisy-la-Forêt. Quant à la nef, la mention d’Orderic
Vital et l’absence totale de vestiges romans plus à l’ouest de la
troisième travée droite du chœur concordent pour affirmer que cette
partie ne fut pas reconstruite. Ainsi s’explique que la largeur et
l’orientation de l’abside de 990 furent reprises dans le vaisseau
central du chœur: il devait s’accorder à l’ancienne nef de 990
intégrée à la nouvelle construction.
L’hypothèse selon laquelle la nef de 990 existait encore au
XIIe siècle est étayée par une source
plus tardive: en 1157, l’abbé Henri de Sully (1139-1187) écrivit une
lettre sollicitant la générosité des fidèles envers ses moines envoyés
pour recueillir des fonds nécessaires à la reconstruction des toits,
des murs et des tours de l’église abbatiale [33]. Comme il est peu probable que Henri de Sully
ait envisagé la reconstruction d’une église érigée à peine soixante
ans plus tôt, dont les vestiges sont en bon état encore aujourd’hui,
cette source fut toujours interprétée comme se référant soit aux
bâtiments claustraux, soit au logis abbatial, soit aux fortifications
de l’abbaye [34]. Mais si on admet que la nef
était encore celle de 990, la nécessité de travaux à l’église même
devient beaucoup plus naturelle.
La reconstruction devint indispensable après qu’un incendie eut
ravagé l’église en 1168 [35]. Henri de Sully la fit reconstruire d’est en
ouest, en commençant par les travées droites du chœur. La nouvelle
construction s’inspira clairement du chevet roman, qui avait survécu à
l’incendie: on garda l’élévation à trois niveaux, avec tribune comme
niveau intermédiaire, les piliers composés, les demi-colonnes
montantes sans interruption du sol à la naissance de la voûte. La
réalisation intégra néanmoins les dernières évolutions stylistiques:
les arcs sont en tiers-point, des chapiteaux à feuilles d’eau ont
remplacé ceux à rinceaux, les espaces sont voûtés sous ogives. La
construction dura une cinquantaine d’années, elle fut terminée par les
soins de l’abbé Raoul d’Argences (1190-1219) avec la façade ouest de
la nef [36]. Ces travaux firent complètement
disparaître la nef de l’église de 990 et son massif occidental.
Le chœur de Guillaume de Rots n’échappa que de justesse à la
disparition totale;au milieu du XIIIe siècle, une transformation du chœur fut
entreprise. Les tribunes du côté sud et du rond-point furent démolies
pour laisser la place à la partie haute des arcades très élancées. La
chapelle d’axe ainsi que les chapelles sud du chœur furent
reconstruites avec la même hauteur sous voûte que les travées du
déambulatoire et du bas-côté sud, les chapelles sud reprenant le plan
ancien. Ces travaux furent exécutés en sous-œuvre, de sorte que le
vaisseau central garda ses voûtes et ses fenêtres hautes de la fin du
XIIe siècle.
Aucune source ne nous renseigne sur les raisons de ces travaux ou
sur la date de leur commencement. On peut néanmoins supposer qu’ils
furent entrepris parce que le chevet roman, avec ses tribunes,
occultait trop le rond-point. Des éléments stylistiques suggèrent
qu’ils débutèrent dans la chapelle d’axe au milieu du XIIIe siècle pour se poursuivre au sud. La
première mention de ces travaux dans les sources n’apparaît qu’au
début du XIVe siècle. L’Historia abbatum indique que l’abbé Thomas de Saint-Benoît
(1297-1307) fit achever les chapelles donnant sur le bas-côté sud du
chœur et qu’il aurait voulu continuer les travaux de l’autre côté du
chœur, mais que la mort l’en empêcha [37].
Les résultats de l’analyse archéologique sont en accord avec cette
mention: les travaux plus tardifs dans le déambulatoire nord servirent
uniquement à unifier l’aspect du rond-point en supprimant la tribune,
sans toucher aux chapelles romanes.
Après le milieu du XIVe siècle,
l’église ne changea plus de forme. Les travaux des siècles suivants se
contentèrent de remplacer des parties en mauvais état, comme la
chapelle axiale, reconstruite en grande partie vers 1500, ou la façade
ouest, qui date du milieu du XVIIIe siècle.
Ainsi, l’étude des différentes étapes de la construction de la
Trinité permet de comprendre le développement de l’église, de 990 à
aujourd’hui (voir annexe 2). La première église s’avère être le noyau
autour duquel le bâtiment actuel s’est développé, par une succession
de reconstructions partielles dans lesquelles les différentes parties
furent remplacées tour à tour, sans qu’il ne fût jamais procédé à une
reconstruction totale. Les reconstructions partielles s’étant à chaque
fois adaptées aux éléments conservés du bâtiment antérieur,
l’emplacement de l’abbatiale, son orientation et la largeur de son
vaisseau central sont encore aujourd’hui ceux de l’église de 990.
L’élévation à trois niveaux, introduite dans le bâtiment roman, a été
reprise à l’époque gothique, de sorte que les différences se
retrouvent plus dans les détails que dans l’ordonnance des volumes.
C’est cette évolution graduelle du bâtiment, comparable à celle de
nombreuses autres grandes églises normandes, comme par exemple les
cathédrales de Bayeux ou Coutances, qui explique la relative
homogénéité d’une église comprenant des éléments de différentes
époques.
Annexes
Annexe 1
Fécamp, plan du chœur de l'abbatiale |
Annexe 2
Schéma évolutif de l'église: À gauche, le
bâtiment de 990 (seuls l'emplacement et la forme de
l'abside sont établis, le tracé de la nef et du transept
est purement hypothétique). Au milieu, l'église vers
1099, après la reconstruction du choeur par Guillaume de
Rots. À droite, l'église actuelle. Le choeur est
composite (voir plan du choeur), le transept et la nef ont
été érigés entre 1168 et 1219. |
1 | Sur
l’histoire de la fondation du monastère, voir Jean-François Lemarignier, Étude sur les
privilèges d’exemption et de juridiction ecclésiastiques des abbayes
normandes depuis les origines jusqu’à 1140, Picard, Paris,
1937, p. 29-43; Bulst, Neithard,
Untersuchungen zu den Klosterreformen
Wilhelmsvon Dijon (962 – 1031),
Bonn, L. Rohrscheid, 1973, p. 147-161; Renoux, Annie, Fécamp, du
palais ducal au palais de Dieu,
Paris, CNRS, 1991, p. 241-244 et p. 251-252. | 2 | Vallery-Radot, Jean,
L’église de la Trinité de Fécamp, Paris,
H. Laurens, 1928, 101 p. | 3 | Comme le
gros-oeuvre ne comprenait pas de cloisons entre les chapelles, les
deux rangées de chapelles sont souvent désignées comme doubles
bas-côtés. Néanmoins, elles sont mentionnées dès le début du XIVe siècle comme chapelles. Nous adoptons ici
la dénomination du Moyen Âge. | 4 | L’église ayant été
consacrée onze ans avant l’arrivée de Guillaume de Volpiano et ses
moines, il est improbable que ce dernier fit faire des
travaux. | 5 | « …miri schematis
forma construxit in honore sanctae Trinitatis delubrum, turribus hinc
inde et altrin secus praebalteatum dupliciterque arcuatum mirabiliter
et de concatenatis artificiose lateribus coopertum. Hinc forinsecus
dealbavit illud, intrinsecus autem depinxit historialiter… »,
Dudon de Saint-Quentin, De moribus et actis primorum Normanniae ducum,
éd. Jules Lair, M.S.A.N., t. XXIII (1865),
p. 291. | 6 | De miraculis quae in Ecclesia
Fiscannensi contigerunt (copie d’Arthur
Du Monstier, BnF, lat. 10051,fol. 165-169), éd. Arthur Langfors, Annales
Academiae Scientiarum Fennicae, B, XXV, 1, 1930, p. 8. Ce
recueil comprend des miracles survenus aux XIe et XIIe siècles. | 7 | Chronicon S. Benigni
Divionensis, éd. Emile Bougaud et
Joseph Garnier, Analecta Divionensia, Dijon, 1875,
p. 178. | 8 | Raoul
Glaber, Vita domni Willelmi abbatis,
éd. Neithard Bulst, Deutsches Archiv, 30 (1974), p. 486: « Sepultum nanque est sacrum
illius corpus honorifice in gremio eiusdem sancte Trinitatis aecclesie
in conspectu euntium ac redeuntium fratrum ». | 9 | Langfors, De miraculis…, p. 9. Le terme crypta ne se réfère pas forcément à une crypte au
sens moderne du mot, il peut aussi indiquer un endroit caché ou
voûté. | 10 | Malandain, Jerôme,
«Compte rendu sur les premières fouilles faites à l’abbaye de Fécamp
pour rechercher la crypte souterraine», Bulletin
de l’Association des Amis du Vieux-Fécamp, 16 (1925),
p. 95-116 et 19 (1928), p. 1-13, et Lauer, Philippe, « Les fouilles de l’abbaye de
Fécamp », Comptes rendus de l’Académie des
Inscriptions et Belles-Lettres, 1927,
p. 220-229. | 11 | Reinhardt, Hans et Fels, Etienne, «Étude sur les églises-porches
carolingiennes et leur survivance dans l’art roman», Bulletin Monumental, 92 (1933),
p. 354-355. | 12 | Baylé, Maylis, «Les
relations entre massif de façade et vaisseau de nef en Normandie avant
1080»,Cahiers de Civilisation médiévale, 34
(1991), p. 226; et, récemment, Bottineau-Fuchs, Yves, Haute-Normandie gothique, Picard, Paris, 2001,
p. 197. | 13 | Renoux, Fécamp…,
p. 453-462. | 14 | Renoux, Fécamp…, p. 461. Le mot crypta fut effectivement utilisé pour désigner
les rez-de-chaussée des Westwerke. | 15 | Bouet, Pierre, «Dudon de
Saint-Quentin. Construction de la nouvelle collégiale de Fécamp
(990)», in La Normandie vers l’an mil,
Société de l’histoire de Normandie, Rouen, 2000,
p. 123-129. | 16 | Un point de vue très proche est
adopté par Reinhard Liess dans sa thèse sur l’architecture en
Normandie au XIe siècle (Liess, Reinhard, Der
frühromanische Kirchenbau der Normandie, München 1967,
p. 270), qui conteste la reconstitution avancée par Reinhardt et
Fels. | 17 | Voir infra pour les
constructions de Guillaume de Rots. On sait qu’il fit déplacer des
autels, mais il n’est nullement mentionné que ces autels venaient de
l’antéglise. | 18 | L’Historia abbatum fiscannensium
ab anno 1001 (BnF lat. 12778, fol. 101v˚) relate que l’abbé
Raoul d’Argences fut enseveli en 1219 devant l’autel
Saint-Taurin. | 19 | Fauroux, Marie, Recueil des actes des ducs de Normandie, M.S.A.N., t. XXXVI, Caen, 1961, n˚ 87,
p. 228. | 20 | Delaporte, Yves,
«L’office fécampois de saint Taurin», L’Abbaye
bénédictine de Fécamp, Ouvrage scientifique du XIIIe centenaire, vol. II, Fécamp, 1960,
p. 172. | 21 | Aujourd’hui, le tombeau de Guillaume
de Volpiano se trouve dans la deuxième chapelle nord du chœur. La date
de la translation n’est pas connue. | 22 | L’Allemagne,
en revanche, reste fidèle au massif occidental à trois tours jusqu’à
l’époque romane. Voir Carol Heitz, Recherches sur les rapports entre architecture et
liturgie à l’époque carolingienne, Paris, S.E.V.P.E.N., 1963,
p. 61. | 23 | | 24 | Pour la datation vers l’an mil, voir Maylis
Baylé, Les origines
et les premiers développements de la sculpture romane en Normandie,
Art de Basse Normandie, n˚ 100 bis, Caen, 1992,
p. 54. | 25 | Datation de la façade avant 1050 : voir Baylé, «Les relations…», 1991, p. 228 et
Baylé, Les
origines…, 1992, p. 74. Datation entre 1055 et 1066/67:
Morganstern, James, «Le massif
occidental de Notre-Dame de Jumièges: recherches récentes», dans Sapin, Christian (dir.), Avant-nefs et espaces d’accueil dans l’église entre le
IVe et le XIIe siècle, Actes du colloque tenu à
Auxerre du 17 au 20 juin 1999, Paris, CTHS, 2002,
p. 299. | 26 | Pour le développement ultérieur des façades, voir
Baylé, 1991,
p. 225-235. | 27 | | 28 | Dudon de Saint-Quentin,
1865, p. 290: «Domum Dei et orationis
superlativo specialis pulchritudinis decoraeque altitudinis culmine,
supereminentiorem universis moenibus civitatis decet et oportet
esse», et un peu plus loin: «… quia altiore
amplioris culminis schemate, domum Dei domui nostrae habitationis
praecellere condecet,…». | 29 | Quand les
moines, au XIIIe siècle, décidèrent
d’allonger la chapelle axiale, ils se retrouvèrent confrontés aux
mêmes problèmes de niveau. La chapelle fut construite sur une salle
voûtée, sans utilisation liturgique attestée. | 30 | Bréhier, Louis,
«L’église abbatiale de Fécamp», Journal des
savants, juin/juillet 1930, p. 252, montre que c’est
la date de 1099 et non de 1106 qui est à retenir pour la consécration
de l’église. | 31 | «Praeterea, ad innumerabilem hominum multitudinem qui ad
eam de toto mundo conveniunt capiendam undequaque angustior
erat.» Langfors, De miraculis…, p. 20-21. | 32 | «Nam cancellum veteris ecclesie quam Ricardus dux
construxerat, dejecit, et eximiae pulchritudinis opere in melius
renovavit, atque in longitudine ac latitudine decenter augmentavit,
navem quoque basilicae, ubi oratorium Sancti Frodmundi habetur,
eleganter auxit», The Ecclesiastical
History of Orderic Vitalis, éd. Marjorie Chibnall, vol. VI, Oxford 1978,
p. 138. | 33 | «… nostrae tamen Fiscannensis
ecclesiae turres, tecturas et macerias renovare pariter ac meliorari
vestro cupientes auxilio, presentes istos fratres et legatos ad vestre
fraternitatis pietatem direximus, ut nobis in hac necessitate vestri
oblationibus et elemosinis opem ferre dignemini.» éd. Jean
Laporte, «Epistulae
fiscannenses, lettres d’amitié, de gouvernement et d’affaires
(XIe-XIIe
siècles)», Revue Mabillon, 43 (1953),
p. 27. | 34 | Renoux, Fécamp…,
p. 505. La reconstruction du logis abbatial par Henri de Sully
est attestée par l’Historia abbatum
fiscannensium (BnF lat. 12778, fol. 101v˚), mais la date
précise n’est pas indiquée. | 35 | «Fiscannense monasterium combustum est.», Robert de Torigni,
Chronique, éd. Léopold Delisle,
Société de l’Histoire de Normandie, Rouen,
1875, vol. II, p. 3. Une autre source, le
Poème français, composé au XIIIe siècle, précise que c’est l’église qui a
brûlé. Voir Arthur Langfors, «Histoire
de l’abbaye de Fécamp en vers français du XIIIe siècle», Annales
Academiae Scientiarum Fennicae,B, XXII, 1, 1928,
p. 230. | 36 | Historia abbatum Fiscannensium ab anno 1001, BnF
lat. 12778, fol. 101v˚: «Nam medietatem navis
ecclesie vel encirca cum duabus turribus anterioribus decenter
complevit». | 37 | Historia abbatum Fiscannensium ab
anno 1001, BnF lat. 12778, fol. 102v˚: «in
dextro latere ecclesie capellas opere decenti complevit et in alia
parte operari magnopere si vixisset intendebat». |
|