La diffusion de la toponymie scandinave
dans la Normandie ducale
Scandinavian place-names in
norman duchy
François de BEAUREPAIRE
Société de l’Histoire de
Normandie
128, rue Jeanne d’Arc, 76000 Rouen
Résumé:
En marge des relevés de noms de lieux
d’origine scandinave présentés par les historiens et les linguistes,
quelques réflexions méritent d’être formulées. On peut d’abord
remarquer que certains appellatifs scandinaves se sont perpétués plus
ou moins longtemps dans l’ancien parler régional (ainsi la londe, le
londel, le thuit, le becquet, les hogues) et que les noms de lieux qui
en sont dérivés peuvent être sensiblement postérieurs à
l’établissement des Vikings; il en est de même des noms de personnes
scandinaves inclus dans les noms de lieux et qui demeurèrent en usage
pendant plusieurs générations. En ce qui concerne la diffusion
géographique des noms de lieux scandinaves, on constate qu’ils
s’appliquèrent de façon assez impérative aux paroisses ou aux domaines
ruraux, qui perdirent leurs dénominations carolingiennes, tandis que
certains noms mineurs, ceux des cours d’eau et de hameaux secondaires,
ont mieux survécu. Enfin la grande question en suspens est celle du
contraste entre l’abondance du legs toponymique des Vikings et le
petit nombre de témoins qu’ils ont laissé dans le vocabulaire
régional.
Mots-clés: Vikings, Danelaw, toponymie, domaines
ruraux, paroisses, dialecte normand.
Abstract :
Behind scandinavian
place names known by historians and linguists, some observations have
to be formulated. Scandinavian appellatives can be seen in the ancient
regional dialect (so, la londe, le londel, le thuit, le becquet, les
hogues) and place names issued from it, may be noticeably later than
viking settlement ; it is the case for scandinavian person names included
in places names and which have been used for several generations.
Concerning the question of geographic diffusion of scandinavian place
names, we observe they have been generally given to parishes or rural
estates, which lost their Carolingian designations, whereas some minor
names (rivers, hamlets) better survived. Last but not least, the
question is the contrast between the affluence of viking place names
and the small number of the evidences which have survived in the
regional vocabulary.
Keywords : Vikings, Danelaw,
toponymy, rural estates, parishes, Norman dialect.
L’arrivée des Vikings en Normandie fut à l’aube du Xe siècle l’évènement majeur des origines de
cette province. Mais une grande imprécision règne sur les conditions
dans lesquelles ils s’y établirent; les textes de cette époque
n’apportent que des informations bien indigentes et les traces
archéologiques de leur implantation sont très rares. Heureusement la
toponymie régionale, riche d’éléments scandinaves, nous apporte des
données irremplaçables; les historiens [1] y ont en effet noté la présence
fréquente d’éléments d’origine scandinave tels que tot « domaine rural », comme dans Yvetot, beuf « maison, agglomération », comme dans
Elbeuf, bec « cours d’eau », comme dans
Caudebec et Bolbec, fleur « estuaire, port
» qui est présent dans Honfleur et Harfleur, et de plusieurs autres
éléments que sont dalle "vallée", londe "bois", tuit
"essart", torp "village", gatte "chemin", homme
et hou, qui l’un et l’autre
signifient une île ou un site au bord de l’eau. Leur répartition est
en vérité fort inégale, car de fortes
densités règnent dans le pays de Caux, la vallée de la Seine et les
côtes du Cotentin, tandis qu’on ne trouve que des exemples dispersés
dans le pays de Bray et qu’ils sont presque inexistants dans le sud de
l’Eure et du Calvados et dans presque tout le département de
l’Orne.
Les limites de notre propos ne nous permettent pas de présenter un
inventaire détaillé du legs toponymique des Vikings en Normandie, même
si nous restreignons notre investigation à l’ouest du pays de Caux,
dont Fécamp est l’une des principales agglomérations. Nous nous
limiterons à quelques observations générales que nous inspire le
contraste manifeste entre la densité des noms de lieux d’origine
scandinave et la pauvreté du legs linguistique de cette origine. Cette
pauvreté découle des conclusions de l’investigation de Jean
Renaud [2],
qui à la suite d’un large examen propose environ cent cinquante mots
d’origine scandinave, qui relèvent d’ailleurs souvent de la pêche et
de la navigation. Comment se fait-il donc que ces envahisseurs qui ont
parrainé tant de noms de lieux en Normandie – n’y a-t-il pas plus de
trois cents noms en -tot ? – aient laissé si peu de témoins dans le
parler régional? Sans prétendre donner de réponse satisfaisante à
cette interrogation, nous chercherons du moins à proposer quelques
réflexions qui orienteront les investigations des chercheurs
futurs.
Nous tenterons d’abord de donner un aperçu de la toponymie du pays
de Caux, telle qu’elle se présentait au Xe siècle, lorsque les Vikings s’y établirent,
et nous examinerons comment les noms de lieux de type scandinave y
prirent place. Le paysage toponymique y était alors constitué de
plusieurs familles de noms de lieux plus ou moins largement
représentées, issues de modèles prélatins, gallo-romains, germaniques
et romans.
Les noms de lieux scandinaves en
Normandie. On note leur forte densité dans les
régions côtières à l’exception de réserves correspondant aux
massifs forestiers (notamment dans la Basse-Seine) ou à des
points de résistance à l’implantation des Vikings. Dans
l’arrière-pays leur présence se limite à quelques sites
dispersés. |
Les noms que nous présumons d’origine prélatine se rapportent soit
à la langue gauloise, soit aux parlers qui l’ont précédée, sans qu’il
soit possible de faire la distinction avec certitude, car il est
probable que la langue gauloise avait elle-même intégré de notables
éléments de langages plus anciens. On peut, comme ailleurs en France,
considérer comme prélatins de nombreux noms de cours d’eau; la Seine
représente, comme chacun sait, un primitif Sequana, témoin d’un passé très reculé; peut-être
aussi anciens sont les noms des rivières du littoral cauchois, le Dun
(Dunus), la Scie (Seda) la Saâne (Sedana) et son affluent la Vienne (Vigenna). En ce qui concerne les noms de lieux
habités d’origine prélatine nous ne relevons que de rares exemples,
Jumièges (Gemeticum), Rançon (Rosontio), Gravenchon (Craventio), Gueures (Gora) et L’eure (Lodurum), ancienne paroisse médiévale,
aujourd’hui intégrée dans la ville du Havre. Lillebonne, ancien
Juliobona, date, quant à lui, des premiers
temps de la présence romaine, puisque l’appellatif gaulois bona « fondation » y est associé au nom d’homme
bien latin Julius (Jules).
Mais le legs toponymique gallo-romain comprend surtout, comme
ailleurs en France les héritiers de noms de domaine en acum ou iacum, dont le
premier élément est le plus souvent un nom d’homme; ainsi Sabiniacum ou Pauliacum étaient les domaines de Sabinus et de Paulus
avant de devenir les nombreux Savigny et Pouilly que nous connaissons.
Or, les noms de lieux de ce modèle sont particulièrement peu nombreux
dans le pays de Caux au regard de leur densité dans le reste de la
France: on n’y compte que de rares noms de paroisse, bien que la
structure paroissiale fût bien établie dans cette région à l’époque
mérovingienne, ainsi que l’atteste le grand nombre d’églises dédiées
de façon bien caractéristique aux saints alors en honneur, saint Rémi,
saint Denis, saint Médard ou saint Martin [3] : du type de
formation toponymique en acum il ne
subsiste guère dans le pays de Caux que les noms de paroisses de
Drosay, le domaine de Drusus, de Luneray,
le domaine de Lunaris, d’Autigny, formé
avec le nom d’homme Altinus, Cany dérivant
quant à lui d’un archétype indéterminé, ces noms étant par ailleurs
groupés entre Saint-Valery-en-Caux et Dieppe. La survie des formations
en acum fut plus fréquemment assurée dans
les noms de hameaux: nous en relevons au moins une vingtaine, les noms
d’hommes avec lesquels ils sont construits appartenant en général à la
basse latinité ou à l’anthroponymie germanique diffusée en Gaule à
partir des Ve/VIe siècles, comme le montrent les quelques
exemples qui suivent:
Noms de hameaux formés avec des noms
d’hommes de basse latinité |
| Bailly, à Yvetot |
Ballius |
| Brilly à Vattetot-sous-Beaumont |
? |
| Clémencé à Manneville-ès-Plains |
Clemens |
| Clercy à Bornambusc |
Claricus |
| Gruchy à Montivilliers et Veulettes |
Crucius |
| Reffigny à Yvetot |
Rufinus |
| Tessy à Offranville |
Tassius |
| Torcy à Ourville-en-Caux |
Tauricius |
Noms formés avec des noms d’homme
germaniques |
| Etupigny à Octeville |
Stuppo |
| Gogny à Ecretteville-les-Baons |
Godo |
| Picagny à Bec-de-Mortagne |
Piccho |
| Roquigny à Avremesnil |
Rocco |
| Vinchigny à St-Martin-aux-Buneaux |
Witso |
| Les trois Glatigny d’Auberville-la-Renault, |
|
| Fontaine-la-Mallet et Sainte-Marguerite-sur-Duclair |
Glatto |
A la même époque, alors que les formations en acum/iacum cessaient de se multiplier, apparut en
Gaule une éclosion de noms de lieux empruntés aux langues germaniques.
Bien que les migrations barbares aient surtout affecté le nord et le
nord-est de la Gaule, leur pénétration a touché tout le pays, comme le
montre un semis de toponymes de cette origine, dont les exemples
régionaux s’appliquent à quelques lieux notables, Flers (Orne),
Falaise (Calvados), Rebets, Meulers et Darnétal (Seine-Maritime), et
notamment la ville de Fécamp. En effet, malgré la légende qui voit
dans Fécamp un ancien Fici campus "le champ
du figuier", comme le consacre le blason de la ville meublé d’un
superbe figuier, il semble bien qu’il s’agit d’un nom d’origine
germanique; en effet les formes anciennes contredisent formellement
l’interprétation « champ du figuier », notamment un diplôme de Charles
le Chauve de 875 en faveur de la cathédrale de Rouen [4] qui mentionne le lieu
désigné Fontanas super fluvium Fiscannum :
il s’agit visiblement de la rivière de Valmont qui traverse
aujourd’hui la ville. Or Fiscannum est de
toute évidence apparenté à la Fischa, affluent du Danube, et aux
nombreux Fischach et Fischbach allemands, issus de la base européenne
fisk « poisson »; par ailleurs un petit
affluent de l’Aude, le Fresquel, est désigné en 835 sous la forme
Fiscanum, bien proche de l’ancien nom de
Fécamp, sa présence dans le sud de la France étant un témoin de la
colonisation du Languedoc par les Wisigoths. En tout état de cause, il
n’y a pas lieu de rechercher pour Fécamp une origine prélatine,
puisque la lettre F est absente de la
langue gauloise.
En dehors de ces rares formations germaniques, la toponymie
gallo-romaine céda surtout la place à partir du VIe siècle aux formations romanes caractérisées
par l’emploi d’une gamme d’appellatifs de valeur géographique, tels
que val, mont,bosc ou bois, ou
représentatifs de l’habitat humain, comme cour,
ville, villiers et mesnil, les noms
en ville le plus anciennement attestés en Normandie étant Bourville en
Seine-Maritime (Bodardi villa 715) et
Bazenville dans le Calvados (Basonni villa
875); les noms de lieux relevant de ce type de formation se
sont dès lors multipliés jusqu’au XIIe siècle, si bien qu’il est souvent difficile
de savoir s’ils sont antérieurs à l’arrivée des Vikings, contemporains
ou postérieurs.
* * *
Après avoir recensé les modèles toponymiques qui préexistaient à la
conquête des Vikings, nous avons à examiner comment et sous quelle
forme se sont implantées les désignations scandinaves: celles-ci sont
de différents modèles qu’il convient de présenter.
Parmi les formations scandinaves présentes en Normandie, les plus
caractéristiques sont celles qui ont leurs équivalents dans les sites
d’origine des Vikings, dans le Jutland ou dans le Danelaw, cette
région du nord-est de l’Angleterre où ils s’étaient établis dès la
seconde moitié du IXe siècle. Tel est
le cas des Hautot, semblables aux Hottoft anglais, de Dieppedalle
apparenté au Dibendal danois, des Bouquelon et Iclon, décalques des
Bogelund et Egelund du Danemark, désignations de hêtraies et de
chênaies; de même les Houlbec normands évoquent les innombrables
Holbaek danois, tandis qu’Auppegard et Houlgate sont cousins germains
des Applegarth et des Holgate du Danelaw.
A côté des composés toponymiques scandinaves qui ont pris place
tels quels en Normandie sous réserve de quelques mutations
phonétiques, certains autres ont été affectés par différentes formes
de romanisation. Dans un premier cas de figure, ils ont subi la
flexion du féminin pluriel roman, ainsi pour Boos (ancien Bothes), Tôtes, Veules, Ecalles (Scalæ) ou Etigue à Vattetot-sur-mer (Stigæ). Un autre formule fut celle de
l’association d’un appellatif scandinave et d’un adjectif roman, ainsi
dans Bonnetot, Maltot et Franquetot et aussi dans Belbeuf, près de
Rouen, ancien Bellebeuf, ou dans Cléronde à
Blay (Calvados) qui est un ancien Clairlonde.
La romanisation s’est aussi manifestée par la conjugaison
d’appellatifs scandinaves avec des noms d’hommes romans ou avec des
noms d’hommes d’origine germanique en usage en Gaule dans la seconde
moitié du premier millénaire. Dans le premier cas on peut citer
l’exemple de Mictot, hameau d’Angerville-la-Martel, proche de Fécamp,
anciennement « Mikieltot » « le domaine de
Michel » ou de Barbetot à Epretot, où l’on identifie le nom d’homme
roman Barbé ou Barbet. Les exemples de la seconde formule sont encore
plus nombreux: citons seulement Robertot, Gratot, Raimbertot et
Thiboutot, dans lesquels on reconnaît les noms d’homme Robert,
Guérard, Raimbert et Thibout.
Enfin la dernière forme de romanisation fut celle de l’intégration
des appellatifs toponymiques scandinaves dans la langue romane,
impliquant l’emploi de l’article et parfois une suffixation. On les
trouve surtout dans la microtoponymie; qu’il nous suffise d’évoquer
tous les le bec, le becquet, la hogue, la hoguette, la londe, le
londel, la londette, le homme, le hommet; ces formations se sont
multipliées jusqu’à une date assez tardive, parfois jusqu’à la fin du
Moyen Age et leur aire de diffusion a largement débordé celle de la
première occupation scandinave, puisque nous retrouvons des lieux dits
la Hogue dans le Maine et un Becquet près de Beauvais. De tels noms
n’ont pas lieu d’être pris en considération pour définir les premiers
secteurs d’établissement des Vikings.
Il n’y a pas lieu non plus de tirer un argument trop décisif de la
présence de noms d’homme scandinaves dans les noms de lieu; en effet,
parmi les noms d’homme portés par les Vikings [5], les uns demeurèrent apparemment
sans postérité et ne nous sont attestés qu’en construction
toponymique, notamment dans des noms en tot
ou en ville; mais certains autres
bénéficièrent d’un vogue durable: on trouve des Asketillus, des Osmundus, des Turstingus, des Osulfus dans des chartes du XIIe siècle et le succès des noms de famille
Anquetil, Osmond, Toutain et Auzou témoigne de leur longue
utilisation: les noms de lieux dans lesquels sont inclus,
Ancretteville, Osmonville, Toutainville et Auzouville, ne sont donc
pas totalement significatifs de la géographie des établissements des
Vikings.
Dans la recension des noms de lieux scandinaves, il y a donc lieu
de tenir compte de ce qu’un grand nombre de formations tardives
correspondent à la longue survie de certains éléments toponymiques ou
anthroponymiques scandinaves. Seuls les noms que l’on peut rapporter à
la première heure de l’établissement des Vikings nous intéressent. En
ne retenant que l’ouest du pays de Caux, on constate qu’ils y ont
largement pris place pour la désignation de nombreux centres
d’habitat, qu’il s’agît de simples paroisses comme Daubeuf et
Criquebeuf, Yvetot, Sassetot ou Raffetot, ou même d’agglomérations
plus importantes telles que Caudebec, Elbeuf ou Harfleur. Seuls
échappèrent à de nouvelles désignations, comme nous l’avons vu,
quelques noms de cours d’eau et d’agglomérations notables, Fécamp,
l’Eure ou Lillebonne, ainsi qu’un petit groupe de paroisses entre
Saint-Valery et Dieppe, mais aussi un semis de petits hameaux, dotés
de noms gallo-romains en acum, comme si les
Vikings s’étaient employés à donner de nouvelles désignations aux
centres paroissiaux et aux sièges des grands domaines fonciers qu’ils
s’étaient appropriés en domestiquant plus ou moins la population
locale, avaient négligé de procéder de même pour les centres d’habitat
secondaires, peuplés de paysans, qui purent conserver leurs toponymes
traditionnels.
Ces remarques s’appliquent-elles aux autres régions de Normandie
occupées par les Vikings? Nous pouvons répondre affirmativement pour
le Cotentin qui fut très densément occupé par les Vikings. Nous
constatons en particulier que dans les deux cantons de Beaumont-Hague
et des Pieux nous ne retrouvons qu’un seul nom de lieu issu d’un nom
gallo-romain en acum, le hameau de Gruchy à
Gréville, tandis que tous les noms de paroisses sont contemporains de
la conquête scandinave ou postérieurs à celle-ci.
Ces remarques n’ont cependant pas lieu d’être généralisées à tout
le littoral normand, car le Bessin, entre la Vire et la Seulles,
demeure peuplé d’un nombre appréciable de noms de lieux d’origine
prélatine ou gallo-romaine, tels que Vienne, Ryes, Tracy, Sully ou
Maisy; le Bessin contient même avec l’Avranchin une des plus fortes
densités de noms de lieux antiques de Normandie. En revanche le
vocabulaire agraire de cette région est curieusement enrichi d’un
certain nombre de désignations de terroirs anglo-saxonnes, tels que
delle, forlenc, hovelland, wendinc ou verlinc [6], et l’on peut se demander si elles n’ont
pas été diffusées par une main d’oeuvre venue de Grande-Bretagne à
l’époque de l’établissement des Vikings. Ce schéma historique, bien
différent de celui du pays de Caux et du Cotentin, montre combien
l’établissement des Vikings en Normandie a pu connaître des aspects
différenciés.
* * * *
Et nous en venons à cette contradiction que nous avons déjà
soulignée entre la pauvreté du legs dialectologique des Vikings et la
richesse de leur héritage toponymique. Pour apprécier ce phénomène, il
paraît intéressant d’examiner ce que furent dans ces deux domaines les
effets des diverses migrations qui affectèrent le nord-ouest de
l’Europe au cours du premier millénaire.
Nous pouvons en premier lieu porter notre regard sur les peuples
issus de l’ancienne Germanie, qui s’établirent en Gaule au Ve siècle. Nous leur devons la généralisation
de parlers germaniques au nord-est d’une courbe rejoignant la Flandre
à la Suisse romande; la toponymie au delà de cette ligne est devenue
dans son ensemble de type germanique, mais de notables témoins de la
toponymie gallo-romaine y ont subsisté, principalement dans la vallée
de la Moselle [7]. Dans tout le reste de la Gaule ces
migrations ont donné naissance à des noms de lieux germaniques qui ne
furent parfois qu’un saupoudrage, mais présentent en certaines régions
une appréciable densité, ainsi en Bourgogne, où l’on recense de
quelque deux cents noms construits avec le suffixe ans (issu du suffixe germanique ing), comme Ornans, Louhans ou Rémondans, et dans
une moindre mesure dans le Languedoc où un groupe de noms en ens, tels que Rabastens, Badens ou Tonneins,
évoquent l’ancienne colonisation wisigothe. Mais malgré le succès
régional de ces formations, elles n’ont pas été accompagnées d’une
survie des parlers germaniques en dehors de quelques éléments
lexicaux.
Bien différentes furent les conséquences des migrations qui
affectèrent la Grande-Bretagne. Les Anglo-Saxons, venus du Jutland,
après avoir traversé la mer du Nord, y imposèrent à la fois leur
langue et leurs désignations toponymiques, balayant presque toute la
toponymie celtique préexistante à l’exception des noms de cours d’eau.
A leur tour les Bretons pourchassés allèrent s’installer massivement
en Armorique, notre actuelle Bretagne, et là aussi imposèrent leur
langue aux populations locales (ce qui fut peut-être facilité par le
fait qu’elles utilisaient peut-être encore un dialecte gaulois) et
parallèlement diffusèrent dans cette province une toponymie
spécifique, en éliminant presque toute la toponymie antérieure.
Tout autres furent les conséquences de l’installation des Vikings
dans le nord-est de l’Angleterre à la fin du IXe siècle, peu avant leur descente en
Normandie. Ils ont peuplé tout ce secteur géographique d’une abondante
toponymie scandinave apparentée à celle de la Normandie; en revanche
la langue des Vikings n’a guère laissé plus de traces dans la langue
anglaise que dans le langage régional normand.
Et pour compléter notre tour d’horizon, il nous intéresse de porter
notre regard sur les conséquences de l’établissement des compagnons de
Guillaume le Conquérant en Angleterre en 1066, dans les deux domaines
de la linguistique et de la toponymie. Il eût été normal que les
Normands, à la faveur de leur position dominante, apportassent au
paysage toponymique de l’Angleterre de nombreuses nouvelles
désignations nouvelles empruntées à la langue romane: or, sauf
quelques exceptions (ainsi Montacute, Richmond ou Freemantle) [8], ils s’en abstinrent, bien que leurs
descendants n’aient cessé d’employer jusqu’au XVe siècle un parler dérivé du langage régional
normand, dont l’apport à la langue anglaise demeure considérable.
* * *
On peut s’interroger sur les raisons qui ont dicté la présence ou
l’absence de corrélation entre les créations toponymiques et les
conséquences linguistiques des invasions du premier millénaire? Dans
certains cas les envahisseurs ont imposé la diffusion de leur langue,
mais respecté la toponymie locale; ailleurs, ainsi en Normandie, le
langage régional s’est maintenu, alors que les noms de lieux
préexistants étaient largement éliminés au profit d’appellations
nouvelles. Des facteurs d’ordre politique, démographique ou
sociologique expliquent sans doute ce paradoxe; puissent les
historiens futurs réussir à les mettre en lumière avec prudence et
perspicacité.