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Dossier : Jumièges, foyer de production documentaire

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A propos de l'article : Les chartes originales de l’abbaye de Jumièges...

Une hypothèse sur l’identification de Willelmus notarius comme l’historien Guillaume de Jumièges

Elisabeth M. C. Van Houts

Emmanuel College, Cambridge
CB2 3AP, UK

emcv2@cam.ac.uk

Dans l’acte original du comte Richard d‘Evreux pour Jumièges (Rouen, Archives départementales de la Seine-Maritime, 9 H 29), souscrit par le duc Guillaume, alors âgé de 10 ans et datant de l’année 1038, se trouve la souscription d’un certain Guillaume, « notaire ». [1] Malheureusement le document a disparu et pour son aspect matériel on fera confiance à l’analyse des caractères externes proposée par Jules Vernier et Marie Fauroux, les éditeurs les plus récents. L’identification de Guillaume notaire n’est pas connue, en dépit d’une allusion moderne à sa fonction de clerc d’une chancellerie ducale, à moins qu’il soit un moine scribe de Jumièges : en effet, sans identifier explicitement ce Guillaume comme un clerc ducal, Robert Allen Brown ne le considère pas comme un moine de Jumièges [2] . La majorité des historiens modernes n’a pas émis d’opinion sur ce point ; par exemple Marie Fauroux ne se prononce pas dans sa présentation sur les scribes des actes des ducs de Normandie [3] . Et plus récemment, Benoît-Michel Tock s’abstient également d’identifier Guillaume [4] . En l’absence d’indications convaincantes concernant l’existence d’une chancellerie ducale, d’une organisation centralisée de scribes chargés de composer les documents monastiques [5] ou de chancelleries locales au service des comtes de second plan (par exemple du comte d’Evreux) il nous reste à admettre que les scribes nommés dans les actes étaient des moines des abbayes bénéficiaires.

Si Guillaume le notaire fut un moine de Jumièges, peut-on le trouver au nombre des moines de cet établissement? La fréquence de ce nom retient Benoît-Michel Tock de proposer une identification, cependant son article formule quelques observations très importantes qui peuvent nous conduire à identifier notre notaire avec l’historien Guillaume de Jumièges, l’auteur des Gesta Normannorum Ducum. Il faut examiner trois observations de Benoît-Michel Tock.

Premièrement, il remarque que l’acte du comte Richard d’Evreux de 1038 et deux autres actes de Jumièges plus ou moins contemporains, ceux du comte Galeran de Meulan (ADSM 9 H 29, v. 1031-35) et de Roger II de Montgommery (ADSM 9 H 30, v. 1043-48) utilisent le mot rare monarchia : deux fois pour désigner le gouvernement du duché (les actes de Richard d‘Evreux et de Roger de Montgommery) et une troisième fois pour celui du royaume de France (l’acte de Galeran de Meulan) [6] . On peut ajouter un quatrième exemple pour les chartes de Jumièges dans un acte datant de l’année 1066/67 qui n’est pas conservé en original mais nous est parvenu par une copie du XVe siècle et qui contient le mot monarchia pour évoquer la monarchie du monde. Cet acte concerne l’une des donations de possessions anglaises du Conquérant à un monastère normandpeu de temps après la conquête d’Angleterre [7] . En considérant le fait que le mot est rarement utilisé par les autres historiens normands, et jamais pour le gouvernement de la Normandie [8] , il est sans doute significatif de trouver le mot dans les Gesta Normannorum Ducum de Guillaume de Jumièges, appliqué deux fois au duché (livre III, c. 1 et VI, c. 3) et une fois à l’Angleterre (livre VII, c. 21) [9] . Dans l’emploi du mot « monarchia » Guillaume se place sans doute dans la tradition de Dudon de Saint-Quentin qui l’utilisait une fois pour l’Empire romain, le royaume de Dacie et la France [10] , mais sept fois pour la Normandie sous Guillaume Longue Epée et Richard Ier [11] . En ce qui concerne l’emploi du mot monarchia dans le contexte normand, on doit souligner la coïncidence entre l’acte de Roger II de Montgommery (ADSM, 9 H 30) et deux passages des Gesta Normannorum ducum (livre VI, cc. 2-3) qui traitent du même sujet, en l’occurence de la succession de Robert le Magnifique à son frère le duc Richard III, en utilisant un vocabulaire très proche :

On lit ainsi dans l’acte de Roger II de Montgommery [12] :

« Monarchiam regni Normannorum, auxiliatrice Christi clementia, viriliter magno duce Richardo moderante, non modo pace, seculares rerum etiam gloria et rerum temporalium incremento sublimature Dei ecclesia. Eo denique celestia, ut credimus, scandente regna, principatum ejusdem nominis Richardusfilius illius obtimuit. Sed cita morte preventus jure hereditario fratris suo Rodberto eundem reliquit, qui perversorum consiliis illectus, non eo amore quo pater suus eccelsiam Dei cepit colere »,

qu’il faut comparer aux Gesta Normannorum ducum :

GND VI, c. 2 [13] :

« Porro dux [sc. Richardus III] post haec dimisso exercitu Rotomagum regressus millesimo uicesimo octauo anno ab incarnatione Domini cum suorum nonullis, ut retulerunt plurimi, ueneo mortem obiit, fratrem suum Robertum heredem relinquens sui ducatus... ».

GND VI, c. 3 [14] :

« Decedente ergo duce a mundani principatus culmine et regna, ut credimus, uranica scandente, frater eius Robertus totius monarchie [AB Normannie] comitatus ab omnibus subrogatur ».

Il y a quelques années, dans l’introduction de mon édition des Gesta Normannorum ducum, je n’ai évoqué cette coïncidence que pour proposer l'hypothèse selon laquelle Guillaume de Jumièges avait utilisé l’acte de Roger de Montgommery, dans les archives de Jumièges, comme une source pour l’histoire de Robert le Magnifique. Aujourd’hui je voudrais proposer que cette coïncidence peut révéler une corrélation entre l’auteur de l’acte et celui de l’histoire, qui sont, à mon avis, la même personne.

Parmi les rapprochements signalés par Benoît-Michel Tock entre les chartes de Jumièges figurent d’autres similitudes de vocabulaire ; par exemple dans une clause comminatoire placée dans les actes de Roger de Montgommery et de Galeran de Meulan, déjà évoqués, et dans une charte de l’évêque Hugues de Bayeux datant de 1020-30 [15] . On peut signaler que Guillaume de Jumièges (Livre VI, c. 5), à propos de la « révolte d’Hugues de Bayeux » se réfère à l’évêque en des termes identiques [16] . Le préambule de la charte d’Hugues de Bayeux et celui de l’acte d’un certain Robert, fidelis de Richard d’Evreux, datant de 1037-43, sont proches [17] . Dans un même ordre d’idées, l’acte du fidelis Robert contient le mot rare arcanus, qui est utilisé à la fois dans l’acte de Richard d’Evreux souscrit par Guillaume le notaire et par Guillaume de Jumièges dans les Gesta (Livre IV c. 2) [18] .

Enfin, Benoît-Michel Tock signale des ressemblances d‘écriture entre les mains qui ont tracé les actes de l’évêque Hugues et du fidelis Robert, ceux de Guillaume d’Arques, datant de 1035-43, [19] et d’Hugues de Montfort rédigé vers 1020-45 [20] . De son côté, Marie Fauroux rapproche les actes de Roger de Montgommery, de Guillaume d’Arques et de Richard d’Evreux. [21] Tous ces documents sont écrits par des mains semblables, reconnaissables par les ligatures entre « s/c » et « t », un « g » ouvert, et des « s » similaires. Malheureusement, comme nous l’avons signalé ci-dessus, la perte de l’acte de Richard d’Evreux et notre méconnaissance de sa graphie (aucune photographie n’est connue) rendent impossible la possibilité de vérifier si la main du notaire Guillaume est la même que les mains des actes cités.On peut ajouter que la charte de Richard d’Evreux, selon les observations de Marie Fauroux, avait une première ligne en lettres allongées, une caractéristique observable pour trois des six autres actes (ceux d’Hugues de Bayeux, du fidelis Robert et de Guillaume d’Arques).

Il reste d’autres voies pour explorer la validité de mon hypothèse concernant l’identification de Guillaume le notaire avec Guillaume de Jumièges. En ce qui concerne le vocabulaire, on peut noter que Guillaume le notaire et Guillaume de Jumièges font référence au traître Judas dans les mêmes termes, en l’occurrence Judasproditor [22] , bien que cette similitude ne soit pas très surprenante. Mais la coïncidence verbale la plus instructive apparaît lorsque Guillaume le notaire et Guillaume de Jumièges font référence à eux-mêmes. A la fin de la charte de Richard d’Evreux, Guillaume le notaire dit qu’il est le scribe – et sans doute l’auteur – de l’acte (ego Willelmus hujus cartule notarius). Il précise aussi qu’il est un témoin de la transaction (horum testis existens) et qu’il laisse son oeuvre pour la postérité (posteris conscripta reliquo) [23] . La fin du Livre IV des GestaNormannorum ducum concorde avec la fin du récit dérivé de la chronique de Dudon de Saint-Quentin, où ce dernier rapporte qu’il avait reçu lui-même son information du comte Raoul d’Ivry. C’est à cet endroit que l’historien Guillaume se met en scène, expliquant qu’il a rassemblé les faits tels qu’ils furent narrés par le comte Raoul d’Ivry, le frère du comte [Richard I], un homme grand et honnête (Hucusque digesta, prout a Rodulfo comite huius ducis fratre magno et honesto uiro, narrata sunt, collegi) et qu’il les laisse pour la postérité (conscripta relinquo posteris). L’identification de deux auteurs, la référence à lui-même et à son audience future sont presque identiques dans l’acte et dans les Gesta.

L’acte souscrit par le notaire Guillaume concerne une donation d’un moulin sis à Evreux, sur l’Iton, faite par le comte Richard d’Evreux (mort en 1067), fils de Robert, archevêque de Rouen (989/90-1037). Pourquoi l’auteur se dévoile-t-il dans cet acte, alors qu’il s’agit d’un geste très rare dans les actes normands du onzième siècle? Peut-être Guillaume le notaire a-t-il été un clerc du comte d’Evreux avant de devenir moine, et plus tard historien, à Jumièges. En 1038 Guillaume le notaire, moine de Jumièges, aurait peut-être été sollicité pour écrire cet acte, parce que durant son existence dans le monde il avait travaillé pour le comte Richard ou son père l’archevêque Robert. La chronologie de la carrière de l’historien Guillaume s’accorde avec cette hypothèse. Au commencement du livre VI, Guillaume de Jumièges dit qu’il fut un témoin des faits au temps des deux frères, les ducs Richard III (1026-7) et Robert le Magnifique (1027-35), mais il ne précise pas quel était alors son état, laïc, clerc ou moine. En outre, un lien précoce avec le comte d’Evreux peut expliquer que l’historien Guillaume ait eu une connaissance très intime de l’Evrecin et le caractère unique de l’information apportée par les Gesta Normannorum ducum sur la défense d’Evreux par l’archévêque Robert, le père de Richard, contre Robert le Magnifique [24] .


1

Artem 4744 = Vernier, Jules-J., Chartes de l’abbaye de Jumièges (v. 825 à 1204), 2 vol., Rouen-Paris, A. Lestringant – A. Picard, 1916, n° 19, p. 60-63; Fauroux, Marie, Recueil des actes de ducs de Normandie (911-1066), Caen, (Mémoires de la Société des Antiquaires de Normandie, 36), 1961, n° 92, p. 242-244.

2

Brown, Robert Allen, «Some observations on Norman and Anglo-Norman charters», Tradition and Change. Essays in honour of Marjorie Chibnall, Diana Greenway,Christopher Holdsworth et Jane Sayers (éd.), Cambridge, Cambridge University Press, 1985, p. 145-63 ; ici p. 152.

3

Fauroux, Recueil…, p. 42.

4

Tock, Benoît-Michel, «Les chartes originales de l’abbaye de Jumièges jusqu’en 1120», Tabularia «Etudes», n° 2, 2002, p. 6.

5

Potts, Cassandra, «The early Norman charters: a new perspective on an old debate», in England in the eleventh century, Carola Hicks (éd.), Stamford, Paul Watkins (Harlaxton Medieval Studies, 2), 1992, p. 25-40, à la p. 36 ; Bates, David, Regesta regum Anglo-Normannorum. The acta of William I (1066-1087), Oxford, Clarendon Press, 1998, p. 10-11.

6

Tock, «Les chartes originales…», p. 6; Acte 9 H 29 = Artem 4744 = Vernier, Chartes de l’abbaye de Jumièges…, n° 19 et Fauroux, Recueil…, n° 92, à la p. 243: monarchiam regni Normannorum. Acte 9 H 30 = Artem n° 2690 = Vernier, Charte de l’abbaye de Jumièges…, n° 13, p. 43-46 et Fauroux, Recueil…, n° 74, p. 214-216, à la p. 215 : monarchiam regni Normannorum. Acte 9 H 29 = Artem 2691 = Vernier, Chartes de l’abbaye de Jumièges…, n° 16, p. 53-66, à la p. 54 : Regni Francorum monarchiam.

7

Vernier, Chartes de l’abbaye de Jumièges…, n° 29, p. 82-3 et Bates, Regesta…, n°159, p. 525-526 à la p. 525 : totius cosmi monarchiam.

8

Guillaume de Poitiers n’utilise «monarchia» que pour la Fance et l’Angleterre, voir The Gesta Guillelmi of William of Poitiers, Ralph H. C. Davis et Marjorie Chibnall (éd.), Oxford, Clarendon Press (Oxford Medieval Texts), 1998, p. 32 (France) et p. 70 (Angleterre). The Ecclesiastical History of Orderic Vitalis, Marjorie Chibnall (éd.), 6 vol. Oxford, Clarendon Press (Oxford Medieval Texts), 1969-80, toujours dans un contexte archaïque : t. 3, p. 282 (France sous le règne du roi Clothaire), t. 2, p. 240, 340 et t. 5, p. 298 (Angleterre sous le roi Alfred).

9

The Gesta Normannorum Ducum of William of Jumièges, Orderic Vitalis and Robert of Torigni, Elisabeth M.C. Van Houts (éd.), 2 vol. Oxford, Clarendon Press (Oxford Medieval Texts), 1992-1995, [ci-après GND], t. 1, p. 76 et t. 2, p. 46 (Normandie) et t. 2, p. 182 (Angleterre).

10

Dudon de Saint-Quentin, De moribus et actis primorum Normanniae ducum, Jules Lair (éd.), Caen, Le Blanc-Hardel, 1865, livre I, c. 7, p. 135 (Empire romain), livre II. c. 3, p. 143 (Dacie), livre III, c. 3, p. 207 (France).

11

Ibid., livre III, c. 48, c. 61, p. 193, 206 ; livre IV, c. 66, 84, 93, 104, 127, p. 218, 239, 250, 266, 293. Je remercie Pierre Bouet pour ces références.

12

Fauroux, Recueil…, n° 74, p. 215.

13

GND, t. 2, p. 46.

14

GND, t. 2, p. 46. Notons que les rédactions A et B ont «Normannie» au lieu de «monarchie».

15

Artem 2687 = Vernier, Chartes de l’abbaye de Jumièges…, n° 8, p. 20-23.

16

GND, t. 2. p. 5.

17

Artem 2695 = Vernier, Chartes de l’abbaye de Jumièges…, n° 18, p. 58-60.

18

GND, t. 1, p. 100. Le passage correspondant dans Dudon de Saint-Quentin ne contient pas ce mot (Dudon, éd. J. Lair, p. 224-225).

19

Artem 2694 = Vernier, Chartes de l’abbaye de Jumièges…, n° 20, FAUROUX, Recueil…, n° 100.

20

Artem 2757 = Vernier, Chartes de l’abbaye de Jumièges…, n° 42.

21

Fauroux, Recueil…, p. 242, n. 1 et 256, n. 2.

22

GND, Livre III, c. 12 et Livre VII, c. 6

23

Fauroux, Recueil…, n° 92, p. 243.

24

GND, t. 1, p. xlii-xliv. L’importance de l’acte de Richard d’Evreux de 1038 à côté de l’information de Guillaume de Jumièges a été reconnue par David Douglas, « The earliest Norman counts », The English Historical Review, 66 (1946), 129-156 ici p. 131-133.