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Dossier : Jumièges, foyer de production documentaire

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A propos de l'article : Carmen de fundatione, ruina et restauratione...

L’auteur du «Carmen de fundatione,
ruina et restauratione
» de Jumièges

Jacques LE MAHO

CNRS, CRAHM-UMR 6577
Université de Caen Basse-Normandie

Dans le premier numéro de Tabularia (décembre 2001), notre collègue Pierre Bouet a présenté une intéressante analyse d’un poème latin évoquant la fondation de l’abbaye de Jumièges, sa destruction par les Vikings et sa restauration par le duc Guillaume Longue-Epée [1]. D’après un manuscrit du XVIIIe siècle, ce poème se trouvait gravé sur des plaques de cuivre fixées à l’entrée du cloître: «Comme celui-ci avait été reconstruit vers 1530 par l’abbé François de Fontenay et décoré de fresquesillustrant les grandes dates du monastère, il est vraisemblable que ce poème fut composé pour la circonstance afin de faciliter la compréhension des scènes peintes sur le mur du cloître. Traditionnellement daté du Xe, voire du début du XIe siècle, ce carmen semble plutôt être un exercice littéraire du milieu du XVIe siècle comme le montrent certains indices linguistiques» [2] .

Le poème est anonyme. Dans un des deux manuscrits du XVIIe siècle qui nousen donnent la transcription, il est cependant attribué à un certain Adrien [3] . S’agit-il, comme Pierre Bouet en fait l’hypothèse, d’un moine de l’abbaye? Nous pensons avoir trouvé la réponse à ce petit problème dans le contenu d’une lettre adressée à Monfaucon par un moine de Saint-Wandrille, dom Abraham Feray, le 8 mars 1726 [4] .

Entre autres renseignements sur les bâtiments de l’abbaye de Jumièges, voici en effet ce que l’auteur nous dit du cloître:

«On peut dire que c’est le plus bel ouvrage de la Congrégation. Il a 26 arcades, et 15 pieds de hauteur sur 12 de largeur. Chaque arcade a deux jambages qui font trois passages pour entrer dans le préau. Le haut de l’arcade est ouvragé à feuillages et bien percé: aux gros pilliers qui divisent les arcades il y a des statues ou figures d’un pied et demy de hauteur; ce sont des apôtres, des martyrs, confesseurs et vierges, et des instruments qui ont servi à la Passion de Notre Seigneur Jésus-Christ.

D’un côté du cloître est le chapitre. De ce même côté proche la porte de l’église est dépeinte la restauration du monastère faite par Guillaume de Longue-Epée 2e duc de Normandie; on y voit aussi dépeint le duc qui y introduit les religieux avec leur abbé Martin que sa sœur Gerlotte comtesse de Poitiers avaittirez de l’abbaie de saint Cyprien de Poitiers; ce côté du cloître a 19 toises un pied qui font 115 pieds à 6 pieds la toise.

Le côté du cloître qui est le long de la nef de l’église a 14 toises 1 pied, qui font 96 pieds de longueur. Contre la muraille il y a 6 tables de cuivre en troisquadres, où est en vers latins la destruction du monastère, sa fondation et sarestauration. C’est de l’ouvrage du R.P.B. L’Anglois Prieur. De ce même côté proche la porte de l’église, sa destruction est dépeinte.

Le côté du cloître qui va de la porte du monastère au réfectoir est de 17 toises 1 pied, qui font cent trois pieds. De ce côté proche la porte du réfectoire est dépeinte la célèbre vision de saint Aycadra où il vit l’Ange, qui lui déclara la volonté de Dieu sur la moitié de ses 900 religieux qui étoient sous sa conduite, qui devoient aller au ciel dans trois jours.

Le côté du cloître le long du réfectoir a 16 toises 1 pied, qui font 97 pieds de longueur. De ce côté contre la porte qui conduit à la cour de la cuisine sont dépeints les Enervés où ils paroissent enchaînez devant le roi Clovis et sainte Bathilde assis dans un trône ayant à ses côtés deux juges. Ces Enervés sont aussi dépeints en présence de saint Philibert, qui les reçoit au sortir du vaisseau où ils étaient» [5] .

Ce témoignage confirme donc celui du manuscrit fr 4899 du XVIIIe siècle selonlequel le poème était gravé «sur des plaques de cuivre posées à l’entrée du cloître», ainsi que celui de Charles-Antoine Deshayes (1821) sur la présence dans les galeriesde «quatre fresques» historiques, consacrées aux traditions et aux légendes fondatrices de Jumièges [6]. Mais il a aussi pour intérêt de nous permettre d’identifier l’auteur du poème. Sachant que celui-ci se prénommait Adrien, ce «L’Anglois, prieur» ne peut être en effet que dom Adrien Langlois, né à Grémévilliers (Oise) en 1555, prieur de Jumièges en 1617, mort à Jumièges le 28 novembre 1626 [7] .

Le principal titre de gloire d’Adrien Langlois est d’avoir été à l’origine du rattachement de Jumièges à Saint-Vanne en 1616, ce qui prépara son affiliation à la Congrégation de Saint-Maur dès la création de celle-ci en 1618; Jumièges devint alorsle siège du noviciat de la province de Normandie [8]. Mais Langlois est aussi connu pourêtre l’auteur de deux opuscules historiques, le Brief recueil des antiquitez et fondations de l’Abbaye de Jumièges en Normandie, où il passe en revue les grandes dates et les principales figures de l’histoire du monastère, et l’Apologie des deux fils aînés de Clovis,consacrée à la légende des Enervés de Jumièges. Ces deux opuscules sont réunis dans un petit ouvrage imprimé dont un exemplaire, sans date ni nom d’auteur, est conservé à la bibliothèque municipale de Rouen (Norm. 5786) [9] . Or, ce même volume s’ouvre par une édition complète de notre poème latin, sous le titre suivant: De fundatione, ruina e restauratione inclyti Monasterii Gemmeticensis carmen, cuius claustri parietibus inhaerent tabellae quae totius rei summam indicant. On peut y voir la confirmation qu’Adrien Langlois en est bien l’auteur.

Il semble que les trois textes aient été rédigés à l’intention des néophythes, alorsque Langlois était déjà âgé. Mais sa culture était celle d’un homme du XVIe siècle et ceci se ressent dans le style de son Recueil des antiquités et de son Apologie, marqué par des phrases très longues, par un vocabulaire empreint d’archaïsmes [10] . Il est à peine besoin d’ajouter qu’en dehors de quelques passages descriptifs, particulièrement précieux pour leur témoignage sur l’état de l’abbaye aux environs de 1600, ces travaux sont de faible intérêt scientifique. En 1726, dom Le Cerf de la Viéville, historiographe de la Congrégation, tenta de défendre l’Apologie contre le jugementtrès sévère de Mabillon, mais il lui fallut reconnaître qu’Adrien Langlois «vivait dans un temps où la critique était à peine connue» [11] . Tout cela explique fort bien, nous semble-t-il, les caractéristiques formelles et le contenu du poème latin analysé par Pierre Bouet.


1

Bouet, Pierre, «Carmen de fundatione, ruina et restauratione inclyti monasterii Gemmeticensis», Tabularia «Etudes», n˚ 1, 2001, p. 33-52, 29 décembre 2001.

2

Ibidem, p. 33 [résumé introductif].

3

Ibidem p. 36, n. 3.

4

BnF, ms fr. n˚ 17 706, p. 198 et suiv., éd. Abbé Charles-Arthur Guéry, in «Correspondance inédite deBénédictins normands avec Monfaucon», Revue catholique de Normandie, 1915, p. 73-75 et 122-134. Nous remercions Vincent Juhel d’avoir attiré notre attention sur l’intérêt historique et archéologique de ces correspondances.

5

Guéry, op. cit., p. 73-75.

6

Bouet, op. cit., p. 36-37.

7

Maltier, dom Jacques, «Les prieurs mauristes de Jumièges», in Jumièges – Congrès scientifique du XIIIe centenaire, Rouen, Lecerf, 1955, t. 2, p. 820.

8

Chaussy, dom Yves, «La réforme de Chézal-Benoît à Jumièges», ibidem, 1955, t. 1, p. 433 et t. 2, p. 814.

9

Nous remercions Gilles Deshayes, excellent connaisseur de la bibliographie de Jumièges, de nous avoir informé de l’existence de cet ouvrage.

10

Sur le style de l’Apologie, voir les remarques de Joseph Daoust, «L’activité littéraire de Jumièges aux XVIIe et XVIIIe siècles», in Jumièges – Congrès scientifique du XIIIe centenaire, Rouen, Lecerf, 1955, t. 2, p. 656.

11

Le Cerf (dom), Bibliothèque historique et critique de la Congrégation de Saint-Maur, La Haye, 1726, art. «Langlois».