Centre de recherches archéologiques et historiques anciennes et médiévales
UMR 6273 (CNRS/Université de Caen Normandie)





Rechercher

 


 

 

Vient de paraître

 

Des pots dans la tombe (IXe au XVIIIe siècle). Regards croisés sur une pratique funéraire en Europe de l'Ouest




CNRS

Accueil > Manifestations > Archives > Comptes-rendus de manifestations du CRAHAM

Mémoires normandes d’Italie et d’Orient III : mémoires dynastiques

par Marie-Noëlle Leroy - publié le

EDOARDO D’ANGELO [Université de Naples], La satire politique entre texte et image : le Liber ad honorem Augusti de Pierre d’Eboli.

Pierre d’Eboli, écrivain de la fin du XIIe siècle, est l’auteur d’un panégyrique en distiques élégiaques : le Liber ad honorem Augusti. Ancien médecin de l’école de médecine de Salerne, Pierre d’Eboli a composé ce poème entre 1195 et 1197. L’auteur s’y montre à la fois favorable à l’empereur d’Allemagne Henri VI (1190-1197) - destinataire de l’œuvre - et ouvertement agressif envers le parti de son adversaire, le roi de Sicile Tancrède de Lecce (1190-1194). Ce panégyrique s’inscrit donc dans le contexte de la légitimation de l’empereur au trône de Sicile, conquis en 1194 mais revendiqué dès 1190.

Un seul manuscrit de l’œuvre est connu, mais il est exceptionnel à plus d’un titre. Il figure aujourd’hui dans la seconde partie d’un recueil composite : le ms. Berne, BurgerBibliothek, 120. Il s’agit d’un manuscrit d’auteur en partie autographe (plusieurs mains, dont celle de Pierre d’Eboli, ont été identifiées). Son illustration est remarquable et les historiens de l’art considèrent que l’auteur et l’illustrateur étaient une seule et même personne, ayant notamment de solides connaissances médicales. Ainsi, les compétences de Pierre d’Eboli apparaissent tant dans le poème que dans les miniatures. Les deux premiers livres semblent légèrement plus anciens (v. 1194/5) que le troisième et dernier, vraisemblablement achevé en 1197 et qui se révèle à la fois plus idéologique et politique. Malgré la richesse de l’illustration accompagnant le texte, faisant du manuscrit un ouvrage de luxe destiné à être offert (une miniature montre d’ailleurs Pierre d’Eboli faisant don de son ouvrage à l’empereur), des repentirs et diverses corrections apportées par l’auteur montrent qu’il ne fut sans doute jamais donné à Henri VI, décédé prématurément en 1197. La disposition matérielle est la suivante : la page de droite sert à accueillir le texte du poème, tandis que celle de gauche est destinée à recevoir les illustrations correspondant le plus souvent au texte (celles-ci sont accompagnées de courtes légendes en prose, sans doute destinées à une meilleure compréhension du poème). D’un point de vue artistique et littéraire, il s’agit d’une œuvre de haut niveau ; mais le style ampoulé utilisé et un parti pris flagrant ont contribué à mettre sa valeur historique en doute. L’édition critique de référence, remarquable, a été réalisée en 1994 par Theo Kölzer, Marlis Stähli et Gereon Becht-Jördens (voir, sur Persée, le compte-rendu d’Alain Dierkens dans la Revue belge de philologie et d’histoire, t. 74, 1996, p. 944-945 :
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/rbph_0035-0818_1996_num_74_3_7163_t1_0944_0000_2)

Si le texte porte sur l’histoire de la Sicile du XIIe siècle, son auteur insiste surtout sur les événements des années 1190-1194. Les deux partis qui s’opposent alors sont d’une part celui de Tancrède de Lecce, roi de Sicile (1190-1194), fils du duc Roger de Pouille († 1148) et petit-fils du roi Roger II de Sicile († 1154), d’autre part celui de l’empereur d’Allemagne Henri VI (1190-1197), qui avait épousé Constance, fille du même Roger II : Tancrède, soutenu par les Normands d’Italie méridionale, s’était, en effet, s’était fait couronner roi de Sicile de la Sicile suite à la mort sans héritier de son cousin le roi Guillaume II (1166-1189), fils du roi Guillaume Ier (1154-1166) et petit-fils de Roger II.

La confrontation du texte et des illustrations permet de suivre la pensée de Pierre d’Eboli, qui cherche avant tout à ridiculiser Tancrède pour mieux le décrédibiliser. Selon l’auteur, le peuple (vulgus) aurait soutenu Tancrède, tandis que les chevaliers et les grands (milites) étaient tous favorables à l’empereur (d’autres sources contredisent cette version des faits). Une illustration représente le parti « des conjurés », c’est-à-dire celui de Tancrède, où chaque membre est représenté en étant nommément cité. Les adversaires de l’empereur sont ensuite successivement dénigrés de diverses manières. Tancrède, qui était atteint de nanisme, est représenté à sa naissance comme un « avorton » ; puis, devenu adulte, avec une figure de singe et une petite taille. Cette représentation, sous la forme d’un animal ridicule destiné à faire rire, cherche à prouver que Tancrède n’est pas un homme disposant des qualités requises pour régner, et qu’il s’agit donc d’un roi illégitime. Le texte dit que son visage, laid, est celui d’un vieillard tandis que sa taille est celle d’un enfant, ce que montrent également les illustrations. Les soutiens de Tancrède sont à leur tour ridiculisés du fait de leurs maladies (deux des proches du roi sont atteints de la goutte) et de leurs mœurs (bigamie et cruauté de Mathieu d’Aiello, le vice-chancelier du roi, par exemple).

Plus loin, Richard Cœur de Lion est représenté lors de sa capture en Autriche, à son retour de la troisième Croisade (en 1992) : il est pris par les hommes du duc d’Autriche alors qu’il voyage à cheval, déguisé en pèlerin ; on le livre comme prisonnier à l’empereur Henri VI. Ce dernier accuse Richard d’avoir fait couler le sang allemand et d’avoir pris part aux affaires de Sicile, en particulier en soutenant son beau-frère Tancrède (en 1190-1191). Pour Edoardo D’Angelo, contrairement à ce que la critique a jusqu’ici retenu, Richard Cœur-de-Lion, bien que soumis, n’est pas ridiculisé dans ces représentations. L’illustration se montre en effet ici moins sévère que le texte, qui s’inspire, quant à lui, de comédies élégiaques satyriques composées à l’école de Blois au cours du XIIe s. : si Richard Cœur-de-Lion est décrit très défavorablement dans le poème (individu misérable et nauséabond), il est dit illustris dans la légende ; son cheval blanc est majestueux ; il porte la croix rouge des croisés sur son vêtement ; l’épée montre qu’il a fait preuve de courage en demandant de bénéficier d’un duel judiciaire afin de répondre à ses accusateurs ; lorsqu’il se soumet à Henri VI, qui le libère en 1194, il est représenté en roi, avec sa couronne. Sa renommée et sa bravoure, non décrites dans le texte, sont donc ouvertement mises en avant dans l’illustration. Il est toutefois placé en position d’infériorité vis-à-vis d’Henri VI, qui trône dans toute sa majesté, coiffé de sa couronne impériale : le prestige du vaincu semble ici rejaillir directement sur celui de son vainqueur. Ainsi, pour Edoardo D’Angelo, les illustrations montrent que Pierre d’Eboli n’a pas cherché à ridiculiser Richard Cœur-de-Lion, contrairement à ce qu’il a fait pour Tancrède et ses partisans normands. Cette interprétation, qui tient compte tant du texte que de l’illustration, s’écarte sensiblement de celles jusqu’ici présentées dans les éditions critiques.

ELISABETH VAN HOUTS [Emmanuel college, Cambridge], Gundrada de Warenne : tombe et chronique (XIe-XIIe s.)

Dans sa contribution, Elisabeth van Houts nous présente deux sources touchant à l’histoire de la famille de Warenne, qui seront très prochainement éditées (et traduites en anglais) en collaboration avec R. C. Love (parution prévue en 2013) : l’épitaphe gravée sur la tombe de Gundrade de Warenne et la Chronique de Warenne.

La pierre tombale de Gundrade de Warenne († 1085) provient du prieuré clunisien de Saint-Pancrace de Lewes (Sussex). Gundrade, fille d’un avoué de l’abbaye Saint-Bertin, avait fondé ce prieuré vers 1076/7 avec son mari Guillaume de Warenne († 1088). Tous deux furent enterrés dans leur fondation et ont, semble-t-il, bénéficié de la confection d’un nouveau tombeau en marbre noir de Tournai lors de travaux entrepris au milieu du XIIe s. (restauration de l’église entre 1142 et 1147 ; dédicace en 1147). Si la pierre tombale de Gundrade a survécu aux vicissitudes du temps, telle n’est pas le cas de celle de son époux. Cette pierre est toutefois endommagée en plusieurs endroits (en particulier la partie droite brisée, puis restaurée). Il en résulte plusieurs courtes lacunes textuelles, qui ont fait l’objet d’une intéressante discussion entre l’intervenante et E. D’Angelo. Le texte de l’épitaphe est gravé sur le bord supérieur, la partie centrale, le bord inférieur et le côté latéral gauche de la pierre. L’épitaphe de Gundrade semble correspondre à celle qui a été composée au moment de sa mort le 27 mai 1085. Le premier prieur de Saint-Pancrace, Lanzo, moine venu de Cluny avec trois compagnons, semble un candidat sérieux pour sa rédaction : les thèmes abordés correspondent aux préoccupations des moines clunisiens sous l’abbé Hugues ; et Lanzo, qui était en relation épistolaire avec Anselme de Cantorbery, était un érudit.

Elisabeth van Houts s’intéresse ensuite aux origines de la fondation de Saint-Pancrace. Lors de la bataille de Castel, Gerbod, comte de Chester et frère de Gundrade, tua le comte Arnoul de Flandre (1070-1071). Contraint à l’exil, il dut, pour expier la mort de son seigneur, se retirer du monde à Cluny vers 1073/1074. Elisabeth van Houts avance l’hypothèse que sa sœur Gundrade et son beau-frère Guillaume de Warenne aient sollicité Cluny, afin d’accueillir Gerbod et de réparer le déshonneur de la famille. En contrepartie, ils durent fonder le prieuré de Saint-Pancrace de Lewes, plus ancienne fondation clunisienne sur le sol d’Angleterre. L’abbé Hugues, d’abord réticent à fournir les moyens de construire ce prieuré excentré, semble avoir finalement conclu un accord avec le couple de Warenne pour réparer l’acte de trahison de Gerbod : trois chartes de Cluny, relatives à ce prieuré et rédigées entre 1070 et 1080, passent sous silence les motifs de la fondation, mais indiquent explicitement que ces engagements seront tenus « à la condition que l’abbé de Cluny fasse pour Guillaume et sa femme ce qu’il leur a promis en échange »...

E. van Houts présente ensuite la Chronique de Warenne, connue jusqu’ici sous le nom de Hyde Chronicle : cette chronique est connue transmise par un manuscrit unique du XIIIe siècle, où elle est jointe au cartulaire de l’abbaye de Hyde, près de Winchester. Or ce manuscrit (ms. London, British Library, Cotton Domit. A. xiv) est un recueil composite, comme on en trouve un grand nombre dans la collection cottonienne. Si la chronique n’a pas de rapport avec l’abbaye de Hyde, elle montre en revanche des connexions évidentes avec la famille de Warenne. Ce texte, qui couvre la période 1035-1120 et qui était jusqu’ici daté de cette dernière date, est en réalité lacunaire à la fin : une interruption brutale, en milieu de phrase, stoppe la narration de l’épisode du naufrage de la Blanche-Nef. Elisabeth van Houts propose de le dater du milieu du XIIe s., sans doute peu après 1157. Son auteur pourrait être le maître Eustache de Boulogne, clerc et chancelier de Guillaume de Blois, quatrième comte de Warenne (1148-1159) : l’objectif de cette chronique était, semble-t-il, de convaincre le roi de ne pas déshériter Guillaume, fils du roi Étienne de Blois (1135-1154) et époux Isabelle de Warenne ; depuis 1157, Henri II (1154-1189) avait repris au couple les terres qu’il leur avait restituées et données en 1153 suite à l’accord conclu avec Étienne de Blois.

Parmi les principaux intérêts de Chronique de Warenne, nous pouvons citer :

1) La connaissance des liens de la famille de Warenne avec la Flandre et avec l’abbaye de Saint-Bertin (attestés par ailleurs à la fin du XIe siècle, et dans les années 1180).
2) Son intérêt comme source pour la Normandie des années 1114-1120 (bataille de Brémule de 1119 ; soutien de Guillaume de Nevers à Guillaume Cliton) : si des erreurs et des imprécisions apparaissent dans la partie antérieure à 1100, la chronique fournit en revanche des détails très intéressants sur les années postérieures.
3) Les renseignements sur la reine Edith (1100-1118), épouse du roi Henri Ier d’Angleterre : elle est désignée, comme dans son épitaphe, sous le nom de Mathilde II (nom adopté le jour de son mariage) ; la chronique donne des informations précieuses sur la commémoration de sa mort (informations probablement obtenues à Westminster).
4) L’emploi du terme Normananglus (nombreuses occurrences ; seule source connue à utiliser ce terme) pour désigner les Anglais originaires de Normandie.

Stéphane Lecouteux, doctorant CRAHAM UMR 6273
22

Compte rendu
Séminaire 22 mars 2013