Centre de recherches archéologiques et historiques anciennes et médiévales
UMR 6273 (CNRS/Université de Caen Normandie)





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Des pots dans la tombe (IXe au XVIIIe siècle). Regards croisés sur une pratique funéraire en Europe de l'Ouest




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Atelier interdisciplinaire de recherche sur les transferts culturels

par Marie-Noëlle Leroy - publié le , mis à jour le

Journée d’étude (Équipe Centre Michel de Boüard - CRAHAM) http://www.unicaen.fr/ufr/histoire/craham/spip.php?article661

Le 9 novembre 2012 s’est tenue une journée d’étude réunissant des chercheurs venus de différents pays autour de la question des transferts culturels durant l’Antiquité tardive et l’époque médiévale. L’objet de cette manifestation était de se questionner sur les configurations et les enjeux
des transformations culturelles provoquées par la rencontre entre diverses sociétés. Une place importante a été accordée à la Scandinavie et aux territoires occupés par la « diaspora viking », mais des spécialistes ont également pu présenter leurs travaux sur d’autres régions sujettes à ces
phénomènes (nord de la Gaule, bassin inférieur de l’Elbe…). De même, une approche interdisciplinaire a été mise en avant au cours de cette journée avec l’intervention d’archéologues et d’historiens.

En guise d’introduction, Pierre Bauduin, professeur à l’Université de Caen et directeur du CRAHAM, a proposé une présentation générale du concept de « transferts culturels » et des nombreux axes que l’étude de cette thématique permet d’envisager : facteurs, configurations et nature des évolutions culturelles, objets et espaces concernés, acteurs de ces échanges... Mais P. Bauduin a également mis en évidence les problèmes méthodologiques soulevés par ce sujet. Ainsi, comment peut-on identifier et discerner clairement des groupes culturels dans un espace donné ? Jusqu’à quel point peut-on distinguer ethnicité et identité culturelle ? C’est dans cette perspective que
les intervenants ont été invités à s’exprimer.

Tout d’abord, Anne Bocquet-Liénard et Vincent Hincker, tous deux chercheurs au CRAHAM, ont présenté une communication sur la diffusion de la céramique de tradition anglo-saxonne dans le nord de la Gaule au Ve et au VIe siècle. Les fouilles ont effectivement permis d’exhumer sur le littoral de la Manche des poteries présentant de nombreuses similitudes morphologiques avec les objets produits par les populations anglo-saxonnes. On notera par exemple les ressemblances entre les formes et les décorations des pots retrouvés dans les deux régions. Ces découvertes pourraient laisser croire que ces objets auraient été exportés depuis la Bretagne insulaire le long des réseaux commerciaux, mais les observations microscopiques et les analyses chimiques démontrent qu’ils auraient en réalité été fabriqués dans le nord de la Gaule. Ainsi, il semblerait que les ressemblances entre les productions des deux régions résulteraient en réalité d’un transfert des techniques et des pratiques décoratives anglosaxonnes de l’autre côté de la Manche.

La parole a ensuite été laissée à Jens Schneeweiss de l’Université de Göttingen qui a examiné d’autres cas de transferts culturels révélés par l’étude de la céramique. Ainsi, il a été plus particulièrement question de la production de poteries dans le cours inférieur de l’Elbe entre le VIIIe et le Xe siècle. Cette région a en effet la particularité d’être un point de rencontre entre les populations saxonnes de culture germanique et des peuples slaves tels que les Abodrites. Ainsi, les découvertes archéologiques montrent des similitudes entre les productions de vases dans les différents territoires et témoignent d’un phénomène d’influence mutuelle entre les groupes culturels. Au-delà de la simple question de la céramique, J. Schneeweiss a pu mettre en évidence le dynamisme des échanges dans le bassin inférieur de l’Elbe à travers d’autres exemples (pratiques funéraires, fortifications, habitat, etc.).

La suite de la journée était plus spécifiquement consacrée au monde scandinave. Elena Melnikova, directrice de recherche à l’Institut d’Histoire universelle de Moscou, s’est intéressée à la transmission et à la définition des termes rus’ et varjag en vieux-russe. Ces deux mots désignaient à l’origine les Scandinaves qui s’aventuraient sur les fleuves russes et étaient eux-mêmes un emprunt aux langues scandinaves, mais leur signification a pu évoluer en fonction des périodes et des transferts d’une région à une autre, ce qui traduirait les différentes étapes de l’implantation de ces populations en Europe orientale. Le mot rus’ proviendrait ainsi du finnois *Ruotsi, celui-ci tirant lui-même son origine du nordique commun *rōþer (« rameur »). Cette appellation ethnique aurait donc fait référence aux activités de navigation des Scandinaves, mais son sens aurait évolué après l’installation d’un pouvoir scandinave entre les lacs Ladoga et Ilmen pour désigner plus spécifiquement cette élite politique. Au cours du Xe siècle, la signification de ce terme se serait élargie pour englober les populations et les territoires gouvernés par les Rus’. Le développement du terme varjag, lui aussi emprunté au vieux-norrois, serait alors consécutif à la redéfinition de ‘rus et aurait servi à désigner les Scandinaves avant d’être associé à la garde de l’empereur byzantin.

Ensuite, Judith Jesch, professeur à l’Université de Notthingham, a présenté une communication sur les transferts culturels sur les côtes de la mer d’Irlande à travers le cas des modes de commémoration scandinaves. Dès le IXe siècle, les Scandinaves ont en effet érigé une quantité importante de pierres sculptées à la mémoire de leurs morts. Or, ces monuments assimilaient souvent des caractéristiques nordiques et indigènes, d’où l’hypothèse selon laquelle les échanges culturels entre les populations ont pu être dynamiques. En citant des exemples de l’île de Man, de Cumbrie ou encore d’Ecosse, J. Jesch a notamment démontré que les pierres runiques de ces régions pouvaient être décorées avec des motifs et des styles picturaux caractéristiques des cultures locales. De même, certains monuments ne présentent aucune inscription, mais contiennent des ornementations typiquement scandinaves alors que la gravure sur pierre était peu développée en Europe du Nord. Enfin, on a pu relever des similitudes entre les pierres dressées dans la région de la mer d’Irlande et celles produites en Norvège et se questionner sur les rapports et les échanges culturels entre la « diaspora » et la « terre natale ».

Enfin, une dernière intervention a été offerte par Anne Nissen-Jaubert de l’Université de Paris I et consistait à examiner les transferts culturels en prenant compte du contexte dans lequel les objets archéologiques pouvaient être replacés. Si des artéfacts provenant de régions éloignées et témoignant
de l’influence d’un même modèle culturel présentent parfois des similitudes morphologiques, les contextes dans lesquels ils ont été fabriqués et utilisés peuvent en revanche être différents et traduire des processus d’appropriation divergents. Pour illustrer ses propos, A. Nissen-Jaubert s’est notamment
appuyée sur diverses découvertes archéologiques réalisées dans le sud du Danemark indiquant une forte influence romaine et franque durant l’Antiquité tardive et le Haut Moyen Âge. Par exemple, l’introduction de fibules en Scandinavie résulterait d’un transfert des usages vestimentaires romains,
certaines d’entre elles présentant d’ailleurs des ressemblances matérielles avec des objets issus d’autres régions européennes. Néanmoins, leur usage peut sensiblement varier d’un territoire ou d’un contexte à un autre (passage de l’habit masculin à l’habit féminin, emplacement sur le vêtement), ce qui révèle des mécanismes d’assimilation particuliers selon les cadres géographiques, sociaux, etc.

C’est ainsi grâce à une approche pluridisciplinaire et géographiquement large que cette journée d’étude a permis aux participants d’échanger leurs connaissances et de faciliter la compréhension des méthodes et des concepts utilisés par chacun d’entre eux dans leurs domaines respectifs.

Simon Lebouteiller, doctorant contractuel (Centre Michel de Boüard - CRAHAM, UMR 6273)
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Compte rendu J.E. 9/11/2012

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