Centre de recherches archéologiques et historiques anciennes et médiévales
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L’emprunt dans les sagas

par Micael Allainguillaume - publié le , mis à jour le

Journée d’étude (Équipes Centre Michel de Boüard - CRAHAM et ERLIS)

Le 27 avril 2012 s’est tenue la dernière journée d’étude organisée dans le cadre de la chaire d’excellence de Matthew J. Driscoll. Cette rencontre réunissait ainsi des chercheurs venus de France, du Danemark et d’Islande autour de la question de l’emprunt dans les sagas. Si la vie culturelle de l’Islande médiévale a été marquée par un impressionnant mouvement de production littéraire dont les fameuses sagas constituent certainement le fleuron, il ne faut oublier le fait que les lettrés islandais ont également entrepris un important travail de traduction et d’adaptation des textes de l’Europe occidentale, ces derniers ayant alors été une source d’inspiration majeure pour les auteurs locaux. Cette journée a ainsi été l’occasion de s’interroger sur l’emprunt et ses configurations dans la littérature islandaise médiévale.

Plusieurs interventions ont été consacrées à l’influence de la matière de Bretagne et du cycle arthurien sur les sagas islandaises. Matthew James Driscoll, professeur à l’Université de Copenhague, a d’abord proposé une vue d’ensemble sur le sujet en définissant la place de cette tradition dans la fiction islandaise durant la fin du Moyen
Âge et la période moderne. Après avoir rappelé le rôle fondateur de l’hagiographie et des textes savants dans l’émergence d’une activité littéraire en Islande, il a insisté sur la popularité de la matière de Bretagne qui se manifestait notamment à travers la traduction de ces textes en langue norroise ou la reprise de certains de ses motifs
par les auteurs islandais. M. J. Driscoll a ainsi pu mettre en évidence la vitalité de ce genre en détaillant le parcours de certains textes durant la période considérée. Par exemple, l’histoire de Tristan et Iseult a été traduite dès 1226 par le frère Róbert (Tristrams saga ok Ísöndar) et a ensuite connu une grande postérité sur l’île comme en témoigne sa reprise sous diverses formes au cours des siècles suivants. Dans un second temps, Hélène Tétrel, maître de conférence à l’Université de Bretagne Occidentale, s’est plus particulièrement intéressée au cas des Breta sögur et
des sources sur lesquelles les auteurs se sont appuyés pour les composer. Les Breta sögur sont en effet l’adaptation d’une ancienne traduction de l’Historia regum Britanniae de Geoffroy de Monmouth à laquelle ont été greffés des éléments tirés d’autres sources telles que l’Énéide de Virgile. Notre intervenante a alors pu s’interroger sur les modalités des emprunts réalisés lors de la composition de la version islandaise. Enfin, Torfi Tulinius, professeur à l’Université d’Islande, s’est concentré sur un autre exemple d’emprunt à la matière de Bretagne dans les sagas.
L’Egils saga Skalla-Grímssonar, dont on attribue parfois l’écriture à Snorri Sturluson, reprend en effet la scène d’Yvain ou le Chevalier au lion de Chrétien de Troyes dans laquelle le héros affronte Harpin de la Montagne. Après avoir relevé les points communs entre les textes et les différentes modifications intervenues lors de l’adaptation de ce thème, Torfi Tulinius a proposé plusieurs modèles de « stratégie littéraire » pour expliquer les motivations de l’auteur (jeux littéraires avec les connaissances du lecteur ou la signification de la scène, réponse à l’intérêt croissant
pour la littérature méridionale au sein de la cour norvégienne…).

Cependant, cette journée d’étude a également permis d’aborder les emprunts à d’autres types de traditions littéraires. Annette Lassen, de l’Université de Copenhague, s’est intéressée à l’ambivalence du rapport entre l’historiographie norroise et les fornaldarsögur Norðurlanda. Si ces dernières sont généralement perçues comme
des œuvres de fiction, notre intervenante a tout de même mis en avant l’idée que la matière des sagas légendaires a d’abord pu être interprétée comme des récits à caractère historique par les lettrés du Moyen Âge. Ainsi, Annette Lassen s’est notamment appuyée sur la Gesta Danorum et la Skjöldunga saga qui développent effectivement dans une perspective historiographique des thèmes repris dans les fornaldarsögur Norðurlanda. Plus tard, Silvia Hufnagel, docteur de l’Université de Copenhague, a proposé une intervention sur les influences étrangères sur les
ævintýri ou « contes populaires ». Après avoir donné les différentes définitions du genre à travers les époques et présenté plusieurs collections de textes, elle a pu mettre en évidence la popularité de ces récits à caractère didactique et moralisateur en Scandinavie dès le Moyen Âge. Silvia Hufnagel a ainsi indiqué que les ævintýri ont
pu être introduits et traduits en Scandinavie par le biais de manuscrits anglo-saxons et ont mêlé un héritage antique et oriental à des éléments scandinaves. Enfin, Gottskálk Jensson, de l’Université d’Islande, s’est penché sur la question de l’usage de la langue latine dans la littérature islandaise de 1100 à 1400. Il a alors mentionné le nombre relativement restreint de textes rédigés en latin sur l’île en comparaison avec la production dans d’autres régions scandinaves telles que le Danemark. Néanmoins, notre intervenant a présenté quelques-uns de ces textes islandais aujourd’hui perdus en tout ou partie, ainsi que le contexte culturel et politique dans lequel ils ont pu être rédigés. On retiendra notamment les écrits d’Oddr Snorrason, de Gunnlaugr Leifsson ou encore ceux de Sæmundr fróði.

Enfin, cette rencontre aura été l’occasion d’entendre un appel à projet proposé par Brigitte van Vliet-Lanoë, géologue continentaliste à l’Institut Universitaire Européen de la Mer de Plouzané. Ce projet aurait pour but de réunir des spécialistes issus de domaines très variés, allant de la recherche en littérature médiévale à la recherche en
sciences dites « dures », autour de l’histoire des jökulhlaup ou « débâcles glaciaires » en Islande. L’idée est ainsi d’étudier les conséquences sur le plan géologique et humain d’éventuels jökulhlaup survenus à l’époque médiévale grâce à un rapprochement entre les données scientifiques et les informations offertes par les textes islandais
anciens.

Simon Lebouteiller, doctorant contractuel (Centre Michel de Boüard - CRAHAM, UMR 6273)