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Château, ville et pouvoir au Moyen Âge
Anne-Marie Flambard Héricher et Jacques Le Maho (dir.)
Table ronde du CRAHM, n° 7
304 p., format 16x24 cm, 2012, ISBN 978-2-902685-83-7, ISSN : 1772-5992
Prix : 37 € TTC
La question de la formation des bourgs et de leurs rapports avec le castrum intéresse les historiens et les archéologues depuis de nombreuses décennies. Loin d’aboutir à un épuisement des thématiques, cette attention des chercheurs sur une longue durée les a amenés à enrichir sans cesse leurs approches. La relecture des textes, l’archéologie, l’essor de l’analyse morphologique ont ainsi achevé de battre en brèche l’image d’un développement spontané des bourgs du Moyen Âge : la volonté seigneuriale de s’assurer des rentrées d’argent apparaît bien aujourd’hui comme la véritable raison du regroupement de populations. Cependant, la complexité des relations entre pouvoir, économie et peuplement conduit à interroger plus avant les stratégies mises en place par les puissants pour contrôler des communautés d’habitants plus mobiles qu’on ne l’a souvent imaginé. Les exemples rassemblés dans ce volume illustrent des points de vue qui diffèrent en fonction des chronologies retenues – parfois jusqu’à la fin du Moyen Âge –, mais aussi des contextes géographiques choisis et de leur étendue : le regard se porte ainsi successivement sur l’ensemble d’un pays (l’Angleterre), sur des régions parfois en situation de frontière (la Provence, la Lorraine, les marches delphino-savoyardes, le Vexin normand), sur une ville (Gand, Douai) ou sur la vallée d’un fleuve (la Charente). Au-delà, le bilan sur des questions qui occupent les chercheurs depuis plus de quarante ans amène nécessairement une réflexion sur les méthodes et les concepts qu’ils utilisent.
Jacques Le Maho, Introduction Résumé
Bruno Lepeuple, Du château au bourg castral en Vexin normand (XIe-XIIe siècle) Résumé
Tom McNeill, Davison versus Brown, quarante ans après Résumé
Luc Bourgeois et Christian Remy, Les agglomérations d’origine castrale entre Loire et Dordogne (milieu du Xe-début du XIVe siècle) : pôles castraux et habitats subordonnés Résumé
Jean Chapelot, Aux origines des châteaux et des bourgs castraux dans la moyenne et basse Charente : entre sources écrites et archéologie Résumé
Daniel Mouton, Mottes castrales en Provence. Pouvoir et dynamique d’occupation du territoire Résumé
Jean-Pierre Moyne et Michel Colardelle, Châteaux et bourgs castraux dans les marches delphino-savoyardes, au service des ambitions territoriales de deux principautés rivales Résumé
Gérard Giuliato, Châteaux, villes et pouvoir princier en Lorraine médiévale Résumé
Étienne Louis, Les origines urbaines de Douai, un réexamen Résumé
Marie Christine Laleman, Châteaux et pouvoir à Gand (Flandre orientale, Belgique) Résumé
Élisabeth Lorans, Château, ville et pouvoir au Moyen Âge : conclusions
Résumés
Pendant longtemps, on a volontiers considéré la naissance et le développement des bourgs du Moyen Âge comme une sorte de phénomène spontané. C’est de leur propre initiative, pour se mettre sous la protection d’un puissant ou pour profiter des nouveaux débouchés économiques offerts par la fondation d’une place forte ou d’un établissement religieux, qu’artisans et marchands seraient venus peu à peu se rassembler à l’ombre d’un château, d’une abbatiale ou d’une collégiale, formant ainsi une nouvelle agglomération appelée à recevoir, à terme, le statut juridique de « bourg ». Toutefois, cette vision ne correspond pas tout à fait à la réalité décrite dans les textes, à savoir qu’en principe, la fondation du bourg procédait, au départ, d’une volonté seigneuriale. Dans nombre des cas, il est clair que l’objectif était d’assurer au fondateur ou à son établissement, par le regroupement et le contrôle d’une population de gens de métiers, une source régulière de rentrées en numéraire ; cette volonté est particulièrement explicite dans les cas, moins exceptionnels qu’il n’y paraît de prime abord, de peuplement du bourg par transfert forcé de population.
Bruno Lepeuple, Du château au bourg castral en Vexin normand (xie-xiie siècle)
Entre le milieu du xie et le premier quart du xiie siècle, le pouvoir normand prend le contrôle ou construit plusieurs châteaux sur la frontière orientale du duché. Sur chaque site majeur de la zone a été installé un bourg castral. L’étude des cas les plus remarquables sur le terrain permet d’éclairer plusieurs aspects des relations entre la fortification et l’agglomération. Second temps de la construction, l’enchâtellement apparaît souvent rapide. Intégré au circuit défensif, le bourg est conçu comme un appendice du château et en est le principal accès. Œuvre du pouvoir et non d’un rapprochement spontané de la population, il est caractérisé par un lotissement dense et une place de marché. Solution à des problèmes d’autorité et aux nécessités de la guerre, le bourg castral devient le principal vecteur du contrôle princier sur ces territoires frontaliers.
Tom McNeill, Davison versus Brown, quarante ans après
En reprenant les termes du débat qui a opposé l’archéologue Brian Davison à l’historien Alan Brown il y a une quarantaine d’années, on mesure le chemin parcouru depuis lors par les castellologues soucieux de comprendre la place du château dans la société médiévale. L’archéologie, pendant ces 40 ans, a permis de relativiser les aspects militaires du château au profit d’un intérêt porté à l’ostentation de la puissance que manifeste la fortification. De la sorte, les archéologues ont contribué à la perception d’un Moyen Âge moins violent, beaucoup plus sensible au symbolique qu’on ne l’imaginait au lendemain de la seconde guerre mondiale.
Luc Bourgeois et Christian Remy, Les agglomérations d’origine castrale entre Loire et Dordogne (milieu du xe-début du xive siècle) : pôles castraux et habitats subordonnés
La concentration de l’habitat autour du pôle seigneurial, qu’il soit laïc ou ecclésiastique, intervient entre Loire et Dordogne dans le courant du xe siècle, pour parvenir à maturité au xiiie siècle. Cet espace, dépourvu de cohérence géographique et historique, renvoie à deux traditions de recherche. En Poitou et en Angoumois, analysés traditionnellement selon des grilles de lecture septentrionales (château et basse cour, bourg castral), le phénomène connaît une réussite particulière, perceptible à la fois par la densité du maillage et la taille des villes. En Limousin et en Périgord, c’est la perception méridionale du castrum (coseigneurie, milites castri) qui l’emporte, avec un médiocre développement urbain et un fort taux d’échec. Une lecture morphologique et sociale de ces sites amène à constater un décalage entre le champ lexical médiéval et le vocabulaire conceptuel actuel. Un certain nombre de concepts apparaissent même inopérants, comme l’opposition entre château et bourg. Les cas les plus élémentaires se limitent au triptyque réduit castral/enclos aristocratique/habitat subordonné, éventuellement complété par de maigres faubourgs. Dans les agglomérations les plus dynamiques, d’autres types de quartiers sont greffés sur cette forme de base. L’enceinte de réunion qui vient envelopper ces ensembles composites et la restructuration du pôle aristocratique autour de la seule résidence seigneuriale finissent parfois par articuler l’espace urbain de manière plus évidente, en créant l’opposition château/ville/campagne qui nous est familière.
Jean Chapelot, Aux origines des châteaux et des bourgs castraux dans la moyenne et basse Charente : entre sources écrites et archéologie
La genèse des châteaux et des bourgs castraux se situe dans une période mal documentée par les textes, en Saintonge et en Aunis sans doute plus qu’ailleurs. Dans ces deux provinces les sources écrites antérieures au xiiie siècle sont très peu nombreuses, mais nous disposons ici d’une documentation qui par sa nature et sa densité est exceptionnelle : le résultat de plusieurs décennies de prospections subaquatiques et de fouilles programmées d’épaves, toutes publiées. Des datations au 14C et par dendrochronologie faites sur la majorité de ces découvertes les situent pratiquement toutes entre les iie-ive et le xie siècle. Il faut désormais faire de ces données archéologiques une source d’histoire, en tenant compte des problèmes que pose leur représentativité, en revoyant les sources écrites et les résultats, peu abondants, de la recherche archéologique terrestre sur la même époque. Une telle démarche exige que l’on établisse des thématiques de recherche appuyées sur des sources documentaires connues ou à collecter en priorité, par exemple sur la céramique des vie-xie siècles produite ou découverte localement, la date d’apparition des chaussées de moulin ou de franchissement du fleuve, des aménagements de berge, des marais salants côtiers, etc.
L’archéologie médiévale est désormais un instrument documentaire de qualité que l’on doit utiliser selon le processus classique dan≤s toute la recherche en sciences humaines : définir un thème de recherche, rassembler et valider un corpus documentaire, élargir ce dernier d’une manière programmée et réfléchie, enfin écrire une synthèse. Le lit mineur de la moyenne et basse Charente illustre très bien cette situation nouvelle et les possibilités qu’elle ouvre pour modifier en profondeur, ici ou ailleurs, notre connaissance des périodes antérieures au xiie siècle.
Daniel Mouton, Mottes castrales en Provence. Pouvoir et dynamique d’occupation du territoire
Les recherches archéologiques et historiques menées en Provence sur le thème des premiers châteaux privés montrent que ceux-ci se sont développés dès la seconde moitié du xe siècle. Qu’ils aient été désignés par les textes ou la toponymie comme mottes, roques ou castelas, certains ont été à l’origine de villes ou, plus souvent, de villages. Quelques exemples montrent un lien direct entre l’agglomération et la motte dont ont été conservés soit les vestiges soit, simplement, le toponyme. Dans d’autres cas, le village a quitté les abords du castrum primitif pour se développer le plus souvent en plaine. On relève même des cas, illustrés ici par un exemple, de multiplication, à partir d’un site originel, de plusieurs domaines seigneuriaux dont un est à l’origine de la fondation d’un village à la fin de l’Ancien Régime.
Jean-Pierre Moyne et Michel Colardelle, Châteaux et bourgs castraux dans les marches delphino-savoyardes, au service des ambitions territoriales de deux principautés rivales
Le contact entre les deux principautés rivales du Dauphiné et de la Savoie n’a jamais été linéaire. Comme dans de multiples autres cas, la volonté de constituer des ensembles territoriaux cohérents a dû composer avec des héritages historiques complexes faits de dépendances croisées et de possessions disparates, avec lesquelles interfèrent d’ailleurs fortement les pouvoirs ecclésiastiques. Dans cette zone de marche, deux parties ont été colonisées assez tard : la plaine de la Bièvre, et le massif de Chambarand. Elles ont majoritairement échappé à l’essartage qui caractérise au xie siècle le reste de la région. Le mouvement castral qui s’y produit à partir du début du xiie siècle s’accompagne de bourgs associés, en particulier la fondation de villeneuves. Ce mouvement, dont l’intérêt économique est indéniable, n’en a pas moins un but défensif. La chronologie de ces fondations, leurs relations avec les essartages, leurs évolutions durant les périodes de conflit, indiquent que progressivement leur rôle se transforme, la marche devant, à partir de 1275, se constituer comme une sorte de frontière « en profondeur », accordant au passage des droits nouveaux aux habitants en contrepartie de leurs charges dans l’entretien des fortifications et la défense. Les conséquences économiques peuvent en être mesurées en termes de développement démographique, mais aussi en termes d’accroissement du volume des transactions commerciales, contrastant avec la stagnation des régions demeurées sous l’administration châtelaine classique.
Gérard Giuliato, Châteaux, villes et pouvoir princier en Lorraine médiévale
Dans cette région de l’empire, les princes laïcs et ecclésiastiques jouèrent un rôle de premier plan dans la mise en place de réseaux de châteaux associés à des agglomérations fortifiées à partir du xiiie siècle. Les maillages offrent un bon critère d’évaluation de la géographie fluctuante de ces principautés, de leur dynamisme et de leur aptitude à adopter les nouveautés tant architecturales qu’urbanistiques ou politiques (chartes de franchises).
Étienne Louis, Les origines urbaines de Douai, un réexamen
Depuis le début du xxe siècle et, dans une moindre mesure, le milieu des années 1980, le problème des origines de la ville de Douai n’avait jamais été traité. La reprise de l’ensemble de la documentation écrite et le bilan des nombreuses recherches archéologiques menées depuis trente ans permettent de proposer un schéma renouvelé des origines urbaines. On peut observer la création ex nihilo d’un premier castrum dans le premier tiers du xe siècle, dans une ambiance de concurrence avec le portus voisin de Lambres et avec comme but avoué le détournement des profits du tonlieu perçus auparavant par l’évêque de Cambrai. Douai prend ainsi la tête et devient le débouché d’un très important ensemble foncier passé entre les mains des comtes de Flandre au milieu du xe siècle.
Marie Christine Laleman, Châteaux et pouvoir à Gand (Flandre orientale, Belgique)
La collaboration depuis plusieurs décennies entre les historiens des sources écrites et les archéologues gantois permet de mener aujourd’hui une réflexion sur la place des châteaux comme manifestation de pouvoir. Cet article présente ainsi le résultat de recherches – certaines anciennes, d’autres en cours – portant sur différents sites emblématiques de Gand : le Château de Gérard le Diable, le Château des Comtes, les « maisons hautes comme des tours », les mottes féodales, les cours de la haute noblesse et les sites fossoyés.


