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Accueil > Ouvrages en ligne > Archéologie médiévale 11 > 1re partie : Les fortifications de terre en Europe occidentale du X e au XII e s. (Colloque de Caen, octobre 1980)

Discussion du Rapport I

2La motte2

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La première séance du Colloque a été consacrée à la discussion du rapport concernant le thème I, « La motte ». M. de Bouard, qui dirige cette discussion, résume d’abord à grands traits le rapport, en mettant en relief les points sur lesquels les participants ont exprimé l’intention d’apporter des observations ou des compléments d’information ; le texte de ces interventions, recueillies sur bande magnétique, est reproduit ou résumé ci-dessous, avec l’indication du paragraphe du rapport à propos duquel elles ont été formulées.

[| 3A13 |]

M. BUR. – Je ne suis pas aussi pessimiste que vous concernant la qualité des recensements qui ont été effectués çà et là, éventuellement cartographiés, reposant soit sur l’examen des sources écrites, soit sur la prospection du sol. Il s’agit parfois d’inventaires exhaustifs, qui confrontent les vestiges matériels observés au sol et les textes et s’inspirent d’une problématique élaborée.

[| 3A 3.23 |]

R. ALLEN BROWN. – Je pense qu’il n’est pas possible de donner une saine définition de la motte sans faire référence à sa fonction. Il a existé à toutes les époques et dans beaucoup de civilisations des tertres affectés à des usages très divers. D’autre part, je regrette que, dans le rapport, le qualificatif « féodal » soit rejeté ; il me semble en effet, que le château est
essentiellement une manifestation de la société féodale. Enfin, je pense qu’il ne faudrait pas surestimer l’intérêt que presente le problème de l’origine de la motte ; celle-ci n’est qu’un type de château parmi d’autres.

Michel DE BOUARD. – Je pense que le souci de l’exactitude historique nous oblige à renoncer à l’expression « motte féodale », bien qu’elle soit solidement installée dans notre vocabulaire usuel. Nous savons maintenant de manière tout à fait certaine que des mottes ont existé, de même que d’autres types de châteaux, dans des sociétés qui n’avaient rien de féodal, ou qui n’étaient pas encore féodales ; il importe de garder à ce mot « féodal » son sens strict.

[| 3A43 |]

Werner MEYER. – En Suisse, pays très montagneux, le problème des mottes se présente en de tout autres termes qu’aux Pays-Bas, par exemple, ou dans les plaines. Nous avons, en Suisse, es deux types de motte : le tertre entièrement artificiel élevé sur terrain plat, et la hauteur naturelle à peine retouchée. Si nous partons, non pas de l’idée de motte, d’une notion
abstraite, mais de l’observation de ce qui existe concrètement, nous devons simplement nous demander : si nous ne pouvons pas appeler ceci une motte, comment le désignerons-nous ? (M. Meyer présente ici plusieurs diapositives).

Voici, par exemple (1) dans la région de Zurich, un site où raisemblablement se trouve une motte véritable, un tertre élevé artificiellement, entouré d’un fossé et d’un rempart de terre ; ce site n’a pas été fouillé. Puis (2) dans le Jura un site tout à fait analogue du point de
vue topographique, mais avec un monticule naturel ; ici, le fossé et le rempart de terre sont seuls faits de main d’homme. Et encore (3), sur un éperon, un double fossé avec un rempart comme verrouillage vers la montagne. Puis (4) un site avec Hauptburg et une sorte de Vorburg, précédé d’un rempart. Et enfin (5) une très grande installation, très étendue, avec plusieurs remparts, fossés et plusieurs dispositifs empêchant l’accès. Aucun de ces sites n’a encore été étudié, ni fouillé et nous n’avons, en ce qui les concerne, aucune source écrite. Je pose donc la question : si nous cherchons à classifier ces installations, nous sommes obligés de
trouver une désignation qui ne dépende pas de recherches archéologiques. Si nous voulons, en effet, nous appuyer sur des critères différentiels comme ceux qui viennent d’être cités (totalement ou partiellement artificiel, etc.), cela suppose une fouille préalable ; et si nous voulons adopter une terminologie qui soit fondée sur des recherches archéologiques, nous
laissons de côté en Suisse des milliers de sites que nous ne pouvons pas dénommer. Je voudrais donc préconiser que l’on définisse la motte au moyen de critères qui ne résultent pas nécessairement d’une recherche archéologique.

Michel DE BOUARD. – Le cas de la Suisse, tel que vient de l’exposer Werner Meyer, n’est pas exceptionnel. Combien avons-nous, en Europe occidentale, de bonnes fouilles effectuées sur des mottes ? On peut néanmoins, dès maintenant, tenter de clarifier la nomenclature. En premier lieu, il importe de distinguer, d’une part, les habitats fortifiés comportant une motte (que l’on pourrait appeler « motte castrale ») et les tertres mentionnés aux § A 1.2 et A 1.3 du rapport. Actuellement, le vocabulaire usuel, dans la langue française, ne fait pas systématiquement cette distinction. En anglais, au contraire, quand on dit « motte and bailey », on exclut tous les tertres qui ne sont pas des mottes castrales. Ne pourrait-on donc, en français, créer une expression qui serait l’équivalent de « motte and bailey » ? Toutefois,
cette expression ne serait pas adequate au cas des mottes qui eurent une fonction militaire et, parfois même peut-être, résidentielle, mais qui ne comportent pas de basse-cour.

Karl Ferdinand WERNER. – En attendant d’autres recherches, on peut tenter de clarifier la notion de motte. Ce qui me semble être capital, c’est de réserver l’expression « motte castrale » à un ouvrage artificiel, défini par son emploi militaire et d’habitation, à l’exclusion des tertres qui avaient une destination ecclésiastique, agricole, etc., même si ces monticules sont contemporains des mottes castrales. On a là un point de départ logique et défendable.

Michel FIXOT. – Concernant la Provence, il faut éliminer la présence d’une basse-cour comme critère de définition de la motte castrale parce que nous savons, à la lumière de plusieurs recherches, que la basse-cour n’est pas, dans cette région, nécessairement associée à la motte castrale.

D.J. CATHCART KING. – Il existe beaucoup de mottes sans basse-cour, particulièrement au Pays-de-Galles et dans les Marches. L’état de conservation de la motte et de son fossé est si bon, la plate-forme sommitale de la motte est si spacieuse que l’on imagine fort bien qu’un hall ait pu y être construit. Dans d’autres cas, le site est tellement exigu et les environs sont si accidentés que l’on doit exclure l’existence d’une basse-cour ; la place aurait manqué pour l’installer. Dans les listes que j’ai dressées, de tels sites sont dénommés simplement « motte » et non « motte and bailey ». Mais, bien entendu, lorsqu’une basse-cour n’est pas visible aujourd’hui, cela ne signifie pas qu’elle n’ait jamais existé ; dans beaucoup de cas, les travaux agricoles ont pu la faire disparaître, surtout en Angleterre plutôt qu’au Pays de Galles.

Michel DE BOUARD. - Pensez-vous que les mottes avec ou sans basse-cour aient eu des fonctions différentes ?

D.J. CATHCART KING. – Je le pense ; certaines mottes sans basse-cour sont si petites qu’elles n’ont pu avoir une fonction d’habitation ; tout au plus ont-elles pu porter des postes de guet ; mais seule une fouille peut répondre à cette question.

Elisabeth ZADORA-RIO. – Est-il raisonnable de nier l’existence d’une basse-cour lorsqu’aucune trace d’un rempart de terre n’est visible ? La basse-cour a pu être entourée d’une palissade et non d’une levée de terre. D’autre part, je demanderai à Mr. King s’il est sûr que les petites mottes qu’il a mentionnées ne sont pas simplement, par exemple, des buttes de
moulin à vent.

D.J. CATHCART KING. – Lorsqu’une petite motte est entourée d’un fossé humide, on est en droit de penser qu’il s’agit d’un dispositif de caractère militaire.

Walter JANSSEN. – Il me semble qu’avec la basse-cour, nous abordons l’un des problèmes les plus délicats de notre programme. En effet, lorsque nous traitons de la motte, c’est-à-dire de l’élément surélevé de notre installation, nous ne sommes pas quittes. Il nous faut cerner les critères qui, pour nous, définissent la motte castrale. Il me paraît certain que nous ne pouvons pas fonder notre définition sur des critères historiques. Le contenu des témoignages historiques, tel qu’il nous est livré par les documents, n’est pas
uniforme ; nous avons donc à définir une notion en retenant certains éléments et en excluant d’autres (par exemple, les Terpen, les tertres portant des églises). C’est pourquoi, je propose que, dans la discussion, nous nous occupions d’abord de la motte elle même, car elle a ou peut avoir telle ou telle forme, telles ou telles dimensions, telle morphologie ; puis, en un
second temps, nous nous occuperions de la basse-cour, si elle est conservée ou non, s’il y en a une, deux ou trois, etc.

[| 3B13 |]

Aldo SETTIA. - J’exprimerai l’opinion de quelqu’un qui travaille sur les documents écrits et non sur le terrain. L’étude des mottes en Italie septentrionale est encore à faire. On doit poser deux questions : 1) A-t-il existé des mottes en Italie septentrionale ? 2) Y a-t-il existé des
mottes castrales ?

1) Oui, il a existé des mottes naturelles et artificielles, avec des appellations et des fonctions diverses. Les appellations sont, dans les documents : mons, tumba, motta, par exemple. Les fonctions sont, notamment, de marquer une frontière ; je citerai un document de l’année 996, qui se rapporte à la région de Venise et dans lequel il est dit, pour désigner une frontière : In quo ipso argile sunt tres montes manibus hominum facti ; il s’agit donc bien de mottes artificielles élevées pour marquer une frontière. Puis, il y a des mottes artificielles élevées pour l’exploitation du sel dans la région côtière de Ravenne depuis le Xe siècle (tumba ad sal recipiendum). Puis, il y a des mottes qui sont des hauteurs d’époque préhistorique, dans toute la plaine du Pô et dans la région de Modena ; elles y ont été étudiées
par Spinelli au début de ce siècle. Donc, il a existé des mottes en Italie septentrionale.

2) Mais y a-t-il eu des mottes castrales ? Il est beaucoup plus difficile de répondre à cette seconde question. Le mot motta n’apparaît qu’au XIIe siècle. Il s’applique ordinairement à des fortifications extérieures à un château, non au château lui-même. En second lieu, le mot motta peut désigner le site d’un château détruit. Dans la région de Padova, au XIIIe siècle, par exemple, un texte dit : motta sive terra castri quod olim erat in Silvarisio. La motte faisait-elle partie du château ? Ou bien n’est-elle que l’amas des déblais provenant de la destruction de celui-ci ? C’est un problème non résolu. Actuellement, on ne peut dire s’il a existé des châteaux à motte. Sûrement, la motte a été employée à des fins militaires : par exemple, pour bloquer une place ; il y a un bon exemple au XIVe siècle à Padova : une motte élevée par Cangrande della Scala. Il y a aussi des exemples de tour sur motte au XIIIe siècle dans la région de Modena, comme défenses périphériques. À l’heure actuelle, on peut dire, semble-t-il, que la motte castrale n’apparaît pas en Italic septentrionale avant le XIIe et surtout le XIIIe siècle, et qu’elle est une fortification mineure, qui deviendra ensuite une « maison forte ».

Je voudrais enfin soumettre à discussion deux notices du IXe siècle dans lesquelles il semblerait que soient déjà mentionnées des mottes artificielles ayant une fonction de fortification. Ces deux textes se rapportent au pontificat de Leodoino, archevêque de Modena dans les deux dernières décennies du IXe siècle. La première notice est datée du 26 juillet 881 : Posuimus fundamenta in capella quam in tumulo vallis munito fecimus in Aprica in honore Sancti Salvatoris et Sancte Marie et Sancti Johannis sacranda, tempore domini Caroli III imperatoris, anno imperii eius secundo. Ceci pourrait être un tertre préexistant et simplement complété par une fortification (vallis munito). La seconde notice concerne le
même prélat ; elle n’est pas exactement datée ; elle est rédigée en vers :

Dum premeret patriam rabies miserabilis istam
Necnon et omnigenum populatio maxima rerum,
Leodoinus, sancta Mutinensis praesul in aula
His tumulum portis et erectis aggere vallis
Firmavit, positis circum latitantibus armis
Non contra dominos erectus corda serenos
Sed cives proprios cupiens defendere tectos.

Ce texte se trouve dans un manuscrit original du IXe siècle. De la même main, on y lit deux variantes : pour erectus, on propose la glose inflatus vel tumefactus ; il s’agit donc bien d’un tertre artificiel fait à des fins défensives.

Karl Ferdinand WERNER. – Je voudrais avancer une opinion personnelle, qui, pour le moment, n’est qu’une hypothèse. La motte castrale, qui semble bien apparaître d’abord, comme vous l’avez dit, dans le nord-ouest de l’Europe, surtout au nord de la Loire moyenne et inférieure, y est, à mon avis, largement répandue dès le Xe siècle ; je suis même convaincu
qu’il faudra en rechercher les origines dès la fin du IXe siècle, autour de l’an 900. J’espère vous en apporter ultérieurement des éléments de preuves concernant les terres des comtes de Blois, Tours, Châteaudun, Chartres. Dans ces régions, les grands vassaux ont eu des forteresses de pierre et souvent plusieurs petits châteaux qui pouvaient être des mottes. Mais, pour les autres seigneurs se pose le problème de leur résidence. Nous savons, de
manière certaine, qu’à partir du milieu du IXe siècle, la monarchie Franque dut installer un grand nombre de vassaux dans la région de la Loire moyenne et inférieure, pour tenir tête aux Normands et aux Bretons. En ce qui concerne la recherche prosopographique, j’ai pu démontrer, pour une large part, les origines, tantôt autochtones tantôt étrangères, de
beaucoup de familles installées dans ces régions. Il fallait loger ces gens nombreux, les mettre en état de défendre le pays, ce qui était leur tâche propre : nous avons ici un élément prosopographique en vue de la solution du problème de la date d’apparition des mottes.

Michel DE BOUARD. – On doit constater que les historiens de la société médiévale qui n’ont pas fait l’expérience du travail de terrain, sont beaucoup plus portés que nous, archéologues de terrain, à vieillir l’origine de la motte. Nombre d’entre eux pensent, par exemple, que les castella ou les firmitates dont Charles le Chauve interdit, par l’édit de Pitres (863) la construction, devaient être des mottes (cf. rapport, B1). Or aucune des fouilles faites à ce jour sur des mottes ne permet de faire remonter si haut dans le temps ce type d’installation. L’hypothèse présentée par le prof. K.F. Werner est certes séduisante, mais nous devons constater que, jusqu’à ce jour, elle n’est pas corroborée par les données de la recherche archéologique ; il serait souhaitable que fût entreprise sur le terrain, pour la tester, une enquête en Touraine, Blésois, Vendômois, semblable à celle que mène en Anjou Mme Zadora-Rio.

Michel COLARDELLE. – À la suite d’une étude portant sur une assez vaste région, nous pensons avoir établi que des mottes ont existé dans la région des Alpes du nord dès les premières décennies du XIe siècle. Nous disposons de quelques rares textes qui signalent à cette époque des installations castrales ; or nous avons trouvé sur le terrain des structures qui correspondent parfaitement aux mentions relevées dans ces textes. D’autre part, l’occupation du village de Colletière, recouvert par les eaux du lac de Paladru, a pu être datée de la première moitié du XIe siècle. Or la céramique recueillie l’été dernier lors de sondages effectués sur certaines mottes voisines du lac est tout à fait semblable à celle qu’a fournie la fouille du village immergé.

Gabriel FOURNIER. – Pour comprendre l’origine du château à donjon, dont le château à motte est une variante, on ne saurait faire abstraction des expériences méridionales. Je connais au moins un cas d’un château à motte qui est mentionné comme château dans la deuxième moitié du Xe siècle. Nous savons, d’autre part, qu’à cette époque les châteaux se multiplient dans ces régions méridionales. Le concile du Puy (994) dénonce les abus commis par les constructeurs et les détenteurs de ces châteaux. En Languedoc, apparaissent dans la seconde moitié du Xe siècle des établissements appelés villa cum turre, ou cum cinctu, ou cum vallo. Ils n’ont pas fait l’objet d’une enquête archéologique, mais ces expressions suggèrent un type de château qui ressemble étrangement au château à motte avec sa basse cour. Était-il en pierre ou en terre ? On ne sait. Il me semble, en tous cas, que l’origine du château à donjon, dont le château à motte est une variante, se situe dans la seconde moitié du Xe siècle.

Michel DE BOUARD. - La turris est une chose, la turris sur motte une autre chose, de notre actuel point de vue ; toutes les mottes n’ont pas porté de tour, tant s’en faut.

Michel BUR. – Sur ce problème de la datation, on ne peut apporter que des observations ponctuelles. On voit encore aujourd’hui, dans une vallée très marécageuse des Ardennes, une motte appelée Chanteraine ; elle mesure environ 50 mètres de diamètre à la base et 4 mètres de hauteur ; au sommet se trouvent les restes d’un bâtiment en pierre. La vallée mal drainée a toujours présenté le faciès marécageux qu’elle offre aujourd’hui : les géographes sont formels à cet égard. Or, la Chronique de Mouzon rapporte, à une date que l’on peut situer avec certitude entre 950 et 970, que les milites installés dans le château de Chanteraine troublaient le recueillement des moines de l’abbaye voisine. Ce castellum quod dicitur Cantarana ne peut être que notre motte ; elle est d’ailleurs dépourvue de basse-cour.

Michel DE BOUARD. – Est-il certain que le castellum mentionné par la Chronique de Mouzon soit bien votre motte ? Ne peut-il y avoir eu, avant l’érection de celle-ci, une construction sur le sol plan ? Et, par exemple, cette construction n’aurait-elle pas été, en un second temps, « emmotée » ?

Michel BUR. – J’ai dit que les géographes tiennent pour certain que le faciès marécageux de la vallée en question n’a pas varié depuis des milliers d’années. S’il n’y avait pas eu de motte, vers 950-970, on aurait eu les pieds dans l’eau. Si la date que je propose pour la motte de Chanteraine n’est pas rigoureusement certaine, elle est extrêmement vraisemblable.

[| 3C 1.33 |]

M. DE MEULEMEESTER. – On a récemment fouillé quelques mottes en Flandre. Sur le site de l’une d’elles, on a constaté qu’au XIIe siècle, la basse-cour, entourée de son fossé propre, se trouvait à 50 mètres de la motte, donc éloignée de celle-ci. Dans le cas de deux autres mottes, la basse-cour n’a comporté aucune habitation ; elle avait une destination purement agricole ; pour l’une d’elles, l’habitat était situé à 800 mètres de la motte, dans une sorte de « moated site ».

Hans STIESDAL. – Je pourrais citer au Danemark plusieurs exemples de mottes qui sont distantes de plus de 1 000 mètres de la ferme dont elles étaient une dépendance ; on élevait la motte à l’endroit où elle pouvait le mieux remplir sa fonction de fortification ; ainsi pouvait-elle se trouver tout à fait séparée de la ferme, qui pouvait être considérée comme sa basse-cour.

Michel DE BOUARD. – Dans ce cas, la motte pourrait avoir été un refuge, en cas de péril, pour la population de l’établissement agricole : une sorte de Fluchtburg. Il ne s’agit plus, dès lors, d’une structure du type « motte and bailey », mais bien plutôt d’un système défensif comparable à ce que l’on observe parfois dans le haut Moyen Âge où, à quelque distance d’un habitat de plaine, sur une petite hauteur, a été aménagée une petite enceinte-refuge.

Arnold J. TAYLOR. – Je voudrais citer l’exemple d’une motte exactement datée, qui se trouve dans la partie septentrionale de la frontière entre l’Angleterre et le Pays de Galles. Elle porte le nom gallois de Rhuddlan ; elle existait avant 1073 et fut construite par un certain Robert, connu sous le nom de Robert de Rhuddlan, mais dont le nom originel était Robert de Teilleul (en Auge). Il était fils d’Onfroi de Teilleul, dont nous savons, par Orderic Vital, qu’il fut chargé de la construction du château de Hastings, motte élevée entre la date du débarquement, fin septembre 1066, et celle de la bataille de Hastings (14 octobre). À Rhuddlan, on voit encore la motte, mais non pas le rempart qui aurait ceinturé la basse-cour. En voici l’explication : nous savons par le Domesday Book (1086) qu’il y avait à Rhuddlan un petit bourg (borough) avec 12 ou 15 tenures, une église, un
atelier monétaire dont on conserve quelques pièces frappées sous le règne de Guillaume le Roux (1087-1100). Je pense que le bourg devait occuper la basse-cour. Un cas analogue peut être signalé plus au sud, dans le comté de Hereford, à Kilpeck. Il y avait là une grosse motte au pied de laquelle un rempart de terre indique encore l’emplacement de la basse-cour, dans laquelle se trouvait un petit bourg dont subsiste l’église romane. On peut penser que ces deux exemples attestent ce qui fut sans doute une pratique assez commune. Notons que ces deux bourgs avaient reçu les Coutumes de Hereford, qui n’étaient autres que les Coutumes de Breteuil en Normandie.

[| 3C 1.7.23 |]

Karl-Ferdinand WERNER. – Puisque vous évoquez le cas de mottes multiples, placées tout près l’une de l’autre, je rappellerai que ce cas existe aussi en ce qui concerne les châteaux de pierre. Un exemple fameux est celui de la famille de Steinach, illustré par des textes et par les châteaux eux-mêmes qui sont conservés sur plusieurs collines voisines ; il y en a quatre, un pour chacun des héritiers. Je pense qu’en pareil cas, on peut alléguer comme explication un partage successoral.

D.J. CATHCART KING. – Pour expliquer la présence de deux mottes très voisines, on a suggéré que l’une d’elles puisse avoir été élevée pour assiéger l’autre. En Angleterre, les fortifications de siège sont, le plus souvent, non des mottes, mais des enceintes circulaires ; l’une de celles-ci est actuellement en cours de fouilles ; son nom est Bentley. Le siège à
l’occasion duquel elle fut construite est connu par des sources historiques qui mentionnent deux châteaux.

Concernant les châteaux qui comportent deux mottes, nous en avons, en Angleterre, deux exemples ; je pense que vous en avez davantage en France. À Lewes, la raison d’être de deux mottes n’apparaît pas clairement ; il y a d’ailleurs une troisième motte, reste d’un château plus ancien, sur le terrain situé en contrebas du château : c’est un exemple de changement de
site. À Lincoln, il y a deux mottes. Le comte Ranulf de Chester et sa mère Lucy tentèrent d’acquérir au moins le contrôle partiel de l’important château royal : c’est ainsi que l’on explique la construction d’une seconde motte.

Gabriel FOURNIER. – Au sujet de ces mottes multiples, il faut bien distinguer différents cas. Il y a la motte de siège, dont on a parlé ; il y a le cas de la motte double ou triple qui fait partie d’un même système défensif : je pense au Puiset, où l’une des mottes semble bien défendre une entrée, remplir la fonction de barbacane. Il y a enfin, notamment dans nos régions méridionales, les régimes de co-seigneurie et de partage des seigneuries ; c’est une explication vers laquelle je crois, avec le prof. Werner, qu’il faut s’orienter. Dans bien des cas, des châteaux avec des tours multiples semblent en relation avec un régime de co-seigneurie.

Michel COLARDELLE. – Dans nos régions des Alpes du nord, nous connaissons quelques exemples de mottes doubles. Concernant l’un de ces sites, Moras en Valloire, qui se trouve aux confins de l’Isère et de la Drôme, nous avons un texte de l’an 1010 signalant que le comte d’Albon donne à sa fiancée Agnès un certain nombre de biens, dont la moitié du chateau de
Moras ; or, nous avons trouvé là deux mottes juxtaposées.

[| 3D33 |]

Michel DE BOUARD. – Quand on peut observer l’intérieur d’une motte, notamment à la faveur d’une coupe transversale, on constate parfois qu’aucune stratification n’apparaît ; la motte se présente alors comme une masse de terre assez homogène. Dans d’autres cas, au contraire, on voit très nettement des strates superposées, de direction généralement curviligne ou en dôme ; les matériaux qui constituent chacune d’elles sont de nature, de compacité, de granulométrie différentes. Dans le premier cas, où la motte apparaît homogène, on peut supposer que les matériaux ont été apportés dans des hottes, par petites quantités, à dos d’homme ou de bête de somme et que, sur la motte en voie de formation, des hommes munis de pelles les étalaient, de sorte que cela faisait un amalgame assez homogène. Lorsqu’au contraire, des strates nettement diversifiées apparaissent dans la motte, on doit admettre que la terre était apportée par grosses quantités dans des chariots qui étaient déversés ; on
constate parfois que, dans une couche ainsi constituée par le contenu d’un chariot, les éléments les plus lourds, les pierres les plus denses ou les plus grosses ont glissé jusqu’à l’extrémité inférieure de la pente selon laquelle s’est formée cette couche.

Le transport de la terre à dos d’homme ou de bête pouvait-il permettre d’élever rapidement une motte ? Nous savons qu’en pareil cas, un seigneur pouvait disposer d’une main-d’œuvre nombreuse ; lorsque l’effectif de ses paysans n’était pas suffisant, il n’hésitait guère à requérir de force ceux des seigneuries ecclésiastiques du voisinage ; les récriminations opposées par celles-ci contre cette pratique s’expriment fréquemment dans des sources
écrites aujourd’hui conservées.

Derek F. RENN. – Je voudrais revenir un instant au problème des mottes doubles. Lorsqu’on fouille, on s’aperçoit parfois que ce que l’on prenait pour une motte n’est que l’amoncellement des ruines d’une tour : par exemple à Pevensey où jusqu’en 1900 on pensait avoir une motte.

Concernant les très grosses mottes se pose le problème de savoir combien de temps fut nécessaire pour les élever. Une motte pouvait-elle être élevée rapidement, au moins s’il s’agissait d’une petite motte ? L’expérience des fouilles a montré que certaines mottes n’ont jamais été terminées. D’autres, une fois terminées, sont apparues trop petites, si bien qu’il a fallu les agrandir, comme ce fut le cas à Hastings.

Michel DE BOUARD. – On connaît, en effet, un certain nombre de mottes qui ont été surélevées à plusieurs reprises, si bien que l’on y observe plusieurs niveaux d’occupation superposés ; ce processus est observé, semble-t-il, plus fréquemment dans les vallées où les variations du niveau des eaux obligeaient l’homme à surélever le niveau de son habitat. Il a
fait l’objet d’études particulièrement attentives sur les rives de la mer du Nord et dans les vallées du Rhin et de ses affluents ; il concerne, d’ailleurs, non seulement les mottes, mais tous les habitats.

Arnold J. TAYLOR. – J’évoque encore une fois la motte de Hastings. C’est le seul exemple que nous ayons d’une représentation ancienne de la construction d’une motte. Concernant la terminologie, la légende qui accompagne l’image, sur la Tapisserie de Bayeux, dit : Iste
(Robert de Mortain) iussit ut foderetur castellum ad Hestenga Ceastra ; donc, castellum désigne la motte. Il n’est pas question ici de dire si cette motte était l’élément principal de la fortification. Mais nous avons des indications concernant la rapidité avec laquelle elle fut élevée. Si nous observons la séquence des événements décrits dans la Tapisserie, la
construction de la motte se situe entre le débarquement de l’armée normande et la bataille de Hastings, c’est-à-dire en l’espace de deux semaines. Du moins, la construction fut-elle commencée, sinon achevée durant ce laps de temps. Sur l’image nous voyons, au premier coup
d’oeil, ce qui semble représenter des couches superposées (fig. 7).

Fig. 7 - Motte de Hastings (Détail de la Tapisserie de Bayeux - XIe siècle). Avec Autorisation spéciale de la Ville de Bayeux.

Mais quand Philip Barker a effectué des sondages dans cette motte, en 1968, il constata qu’elle était faite principalement de sable. L’image de la Tapisserie fait apparaître deux éléments qui interviennent dans la construction d’une motte faite principalement de sable. En premier lieu, les couches qui sont figurées en couleurs diverses ; je suggère qu’il s’agit de la mise en
place, sur les flancs de la motte, de couches de gazon, strate par strate, pour maintenir le sable et lui permettre de tenir en place. En second lieu, nous voyons les terrassiers armés de pelles. Et qu’ont-ils dans leurs pelles ? Cela ressemble à des puddings ; pour moi, ce sont de petits sacs qui auraient contenu du sable et auraient été amenés en grande quantité dans des voitures, peut-être depuis le rivage de la mer. Pour maintenir ce sable, il aurait donc fallu revêtir de gazon les flancs de la motte. Telle est, à mon sens, la manière dont il faut interpréter cette scène de la Tapisserie de Bayeux.

Michel DE BOUARD. – Si l’on admet cette très ingénieuse interprétation, on aurait là une nouvelle preuve de l’extrême réalisme avec lequel le dessinateur de la Tapisserie a composé ses images et de la précision des informations dont il disposait. La technique évoquée par Arnold Taylor n’est pas sans rappeler celle qui était, à la même époque, commune dans l’architecture de pierre, où les faces d’un mur, faites de pierre d’appareil,
étaient mises en place, lit par lit, en même temps que montait l’intérieur du mur, fait de blocage.

[| 3D3 et D43 |]

Werner MEYER. – À propos du passage du bois à la pierre dans les constructions, je voudrais apporter quelques informations concernant des sites fouillés en Suisse. (W. Meyer présente ici plusieurs diapositives). Une fouille toute récente, dans le canton de Graubunden, a révélé, sur un site d’éperon, un rempart de pierre à l’intérieur duquel on trouve seulement
des constructions de bois ; au XIIIe siècle, on y a ajouté un puissant donjon de pierre. Ce cas est assez fréqucnt. Nous avons en Suisse deux représentations de châteaux de bois datant du Moyen Âge ; il s’agit des graffiti de Wrackstein, dans le canton de Graubünden, datant d’environ 1300. On y voit une palissade et une tour de bois. Or, les fouilles archéologiques n’ont révélé jusqu’ici, au Xe et au XIe siècle, que des maisons d’habitation à un seul niveau, pas de maisons à plusieurs étages, ni de tours. Je retiens donc comme vraisemblable que la construction de hautes tours de bois est postérieure aux tours de pierre ; c’est-à-dire que l’on a imité, en utilisant le bois, des formes qui étaient connues dans l’architecture de pierre, et que la forme originelle des constructions de bois, au Xe et au XIe siècles, était la maison à un seul niveau.

Michel DE BOUARD. - Les graffiti représentant des constructions ne sont pas rares au Moyen Âge ; on les trouve parfois sur des pierres d’appareil qui ont été mises en place dans un mur, soit sur la face visible, soit sur une face cachée. Leur interprétation est bien difficile ; ils mériteraient d’être systématiquement étudiés par des architectes. Dans certains cas, il ne s’agit peut-être que de dessins fantaisistes, tracés plus ou moins distraitement.
Mais parfois, il peut s’agir de croquis tracés sur le chantier par un maitre d’œuvre ou par un chef d’équipe, à l’appui d’explications données oralement par lui à ses ouvriers.

[| 3F 2.13 |]

Michel BUR. – Je voudrais attirer l’attention sur l’emploi abusif qui est fait du mot « motte » dans les documents médiévaux. Bien des confusions viennent du fait qu’il est employé à partir du XIVe siècle, au moins dans l’est de la France, comme pour ennoblir ce qui n’est, par exemple, que la plate-forme d’une maison forte. Puis, à partir du XVIe siècle, après l’abandon ou la destruction des bâtiments castraux, le mot est employé pour désigner toute élévation de terre qui marque l’emplacement d’un ancien château. Si l’on fait, dans les textes, un inventaire complet du vocabulaire, on voit bien le moment où « motte » apparaît pour désigner de petits établissements
seigneuriaux du type « maison forte » : c’est la guerre de Cent Ans, lorsque certaines de ces petites maisons fortes sont devenues presque des châteaux. Il y a là une sorte de phénomène sociologique d’ennoblissement d’un établissement qui, à l’origine, était modeste.

Michel DE BOUARD. – Il y aurait certainement lieu d’étudier les vicissitudes sociologiques du mot et de la notion de motte. On a rappelé ici à diverses reprises que la motte est demeurée très tard (parfois jusqu’au XVIIIe siècle) l’emblème des pouvoirs du seigneur. Mais elle a symbolisé aussi très tôt, au moins dans le vocabulaire littéraire, les valeurs chevaleresques. Dans la Bataille des Sept Arts de Henri d’Andeli, on trouve l’expression « fers (ferme) com chastel sor motte ». Dans le Roman de Claris et Laris, un personnage est dit « hardi cam chastiax sor mote ». Il s’agissait alors certainement d’un cliché familier. Pourquoi cette valeur symbolique de la motte à une époque où précisément elle commençait à perdre de sa valeur militaire et où l’on avait, au contraire, des châteaux bien plus puissants et prestigieux ? Presque tout reste à faire dans ce secteur de la recherche.

C. HOEK. – Le rapport mentionne une charte trilingue en la datant de 1167. Il s’agit, en fait, d’un document du XIIIe siècle où sont conservés quelques fragments du XIIe ; il est à peu près certain que la version originale était en latin ; les deux autres versions, néerlandaise et française, ont été ajoutées plus tard.

[| 3F 2.23 |]

Annie RENOUX. – Je veux signaler une expression assez curieuse, que j’ai trouvée dans une charte de 1092, concernant la tour de Bellême ; c’est la confirmation par le roi Philippe Ier de la donation de l’église St-Léonard de Bellême faite à l’abbaye de Marmoutier par Robert II de Bellême. La seigneurie de Bellême se trouve, comme on sait, aux confins méridionaux de la Normandie. Le fondateur de la dynastie, Yves de Creil, aurait bâti dès la seconde moitié du Xe siècle une forteresse qu’on localise en contrebas de la ville actuelle, sur une hauteur médiocre que des auteurs du XVIe siècle décrivent comme une motte. Guy de Bellême, qui accède au pouvoir vers l’an 1000, construit un nouveau château au sommet de la hauteur qui
porte la ville actuelle. Ce château, mentionné par des textes, était composé d’un mur d’enceinte à l’intérieur duquel se trouvaient la collégiale S. Léonard et un point fort. Dans le document de 1092, Robert de Bellême donne aux moines de Marmoutier l’espace compris entre la collégiale et ce qu’il appelle terrale turris. Cette expression, qu’on peut sans doute traduire par « tour de terre » pourrait désigner une motte. Le terme turris se répand en France du nord au Xe siècle ; on admet généralement qu’il désigne un point fortifié qu’on suppose être une tour de pierre ou de charpente. Or c’est à la même époque, c’est-à-dire vers le Xe siècle, que l’on situe souvent l’apparition des mottes. Ainsi, le mot turris, même employé sous adjectif déterminant, pourrait désigner non seulement un donjon de pierre ou de bois, mais aussi éventuellement un donjon de terre, c’est-à-dire une motte. Enfin, ce que le texte de 1092 met bien en relief, c’est, à mon avis, le lien entre motte et donjon, lien que le mot dunio exprime aussi de manière très nette lorsqu’il désigne une motte. Comme l’a rappelé G. Fournier, l’apparition du donjon coïncide avec celle de la motte ; c’est le même phénomène.

[| 3F 2.33 |]

Raymond PROUST. – Les prospections que j’ai faites dans le centre-ouest de la France ont porté sur trois aspects : le toponyme « motte », ses divers sens, et les autres termes qui peuvent éventuellement désigner une fortification défensive. Le toponyme « motte » ou « moutte » est très fréquent ; il a eu de nombreux dérivés, tels que « motron », « moton »,
qui s’appliquaient peut-être à de petites mottes. Dans un glossaire de la Saintonge, on trouve une vingtaine de mots dérivés de « motte » ou de « moutte » ; tous désignent des tertres, mais pas seulement des mottes castrates ; ils peuvent aussi bien être appliqués à des mottes de moulin, à des gibets ; on trouve, par exemple, le toponyme « Le Grand Mouton » donné à l’emplacement du tertre d’un gibet. D’autre part, le
mot « motte », employé surtout au pluriel, peut désigner une terre unie, légère qu’on appelle aussi « varine ». Dans un cadastre de Vendée, on trouve mention d’un « chateau entouré par des mottes » : il s’agit des anciennes douves asséchées, comblées, puis nivelées ; dans ce sens,
on dit aussi « mattes ». Enfin tout le vocabulaire concernant les ouvrages de défense peut, à l’occasion, désigner des mottes ; par exemple : La Garde, Fort, Camp, Châtelet, Châtelier, etc. Plus récemment, on a pu nommer « tumulus » une motte et cette dénomination a été enregistrée par le cadastre. Ainsi, l’enquête, même si elle commence par la toponymie, doit-elle se poursuivre par la prospection sur le terrain qui pourra, le cas échéant, lever un doute.

Bruno FAYOLLE LUSSAC. – La recherche toponymique n’est qu’un des outils à utiliser dans un recensement des mottes. Sur 50 sites que j’ai récemment inventoriés, la moitié seulement étaient signalés par un toponyme révélateur. Les particularités dialectales de chaque région ne facilitent pas l’enquête ; par exemple, le mot « tuquet », dans certaines régions du
Languedoc, peut désigner une motte s’il se trouve dans un contexte toponymique particulier, et notamment d’origine romaine. En fait, la microtoponymie fournit des données bien
aléatoires.

Michel DE BOUARD. – Au moment où s’achève cette séance, il serait sans doute prématuré d’improviser un bilan de l’échange de vues qui vient d’avoir lieu. Beaucoup d’informations nouvelles et souvent précieuses ont été apportées, qui complètent ou corrigent très utilement le tableau sommaire que vous offrait le rapport n° 1.

Nous aurions sans aucun doute pu discuter beaucoup plus longuement sur la définition de la motte castrale, sur les critères qui permettraient de la distinguer aisément des autres types de tertres contemporains. Faut-il tenir compte seulement de la morphologie (présence ou absence de fossés, etc.) ou aussi de la fonction ? Mais ces données ne sont assez souvent révélées que par une fouille. Est-il donc impossible d’effectuer actuellement des recensements régionaux de mottes castrales ? Il serait regrettable d’y
renoncer, car de tels recensements sont indispensables pour établir des programmes de recherche ; ils sont attendus par les historiens qui ne pratiquent pas la prospection sur le terrain ; ils ne sont pas moins utiles en ce qui concerne la protection et la conservation de sites particulièrement vulnérables, en un temps où l’emploi de puissants engins mécaniques
devient commun dans les campagnes. Il faudra donc, à mon avis, que soit poursuivi l’échange de vues auquel nous avons procédé aujourd’hui. Le C.R.A.M. s’emploiera de son mieux à favoriser de telles rencontres.

On a, d’autre part, unanimement reconnu ce matin les graves difficultés que rencontrent, dans l’étude des mottes, en raison du vocabulaire ancien, les historiens et les archéologues. Avant l’entrée du mot « motte » dans le langage usuel, au Moyen Âge, le vocabulaire est extrêmement imprécis et instable ; après cette entrée, le sens de ce mot ne cesse d’évoluer.

Concernant enfin le lieu et la date d’apparition de la motte, les recherches récentes ont apporté beaucoup d’informations nouvelles. Touchant la date, nous avons constaté un désaccord entre les hypothèses souvent très vraisemblables et séduisantes que suggèrent les textes, et les constatations faites jusqu’ici sur les chantiers de fouilles. Il y a lieu de se demander si
certains critères de datation retenus par les fouilleurs (céramique, par exemple) ne devraient pas être remis en question.

Touchant la région où la motte aurait fait sa première apparition, l’opinion assez généralement admise jusqu’ici, qui désigne les territoires compris entre le Rhin et la Loire, ne paraît pas, jusqu’à nouvel ordre, gravement affaiblie.

Certes, la motte n’est qu’un des types de châteaux qu’on voit apparaître au Xe siècle, puis se multiplier rapidement. Il n’est pas surprenant que cette naissance soit à peu près contemporaine de celle de la turris ; mais la motte est un type très spécifique, tant du point de vue des techniques de construction que de l’utilisation à des fins militaires, pour ne point parler de la condition économique et sociale de ceux qui étaient capables de la faire construire. Ce dernier point est d’ailleurs traité dans le rapport n° 3.