Centre de recherches archéologiques et historiques anciennes et médiévales
UMR 6273 (CNRS/Université de Caen Normandie)





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Des pots dans la tombe (IXe au XVIIIe siècle). Regards croisés sur une pratique funéraire en Europe de l'Ouest




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Beyeme Beyeme, Louis Georges

✉beyemegeorges@yahoo.fr

Directeur de thèse : Corinne Jouanno - Co-directeur : Antoine Foucher

Titre de la thèse : l’influence de Lysias dans la rhétorique judiciaire de Cicéron


Projet de thèse


Dans notre mémoire de master, nous nous sommes intéressés aux docimasies de Lysias (discours XVI, XXIV, XXV, XXVI et XXXI). À l’époque classique athénienne, la docimasie désignait un examen officiel auquel étaient soumis tous les citoyens athéniens avant leur entrée en charge. Lors de pareils examens étaient prononcés des discours favorables ou hostiles à l’élection définitive de certains candidats. Ce sont ces discours, appelés aussi par métonymie docimasies, qui ont fait l’objet de notre étude. Leur analyse a révélé que Lysias se distinguait du reste des orateurs attiques par trois caractéristiques essentielles : son goût prononcé pour l’actualité au détriment de l’histoire ancienne, ensuite, l’absence, dans son discours, d’antithèses figées qui opposent mécaniquement un prestigieux passé lointain au lamentable présent et, enfin, sa modération politique par laquelle il a eu soin d’éviter de se faire un panégyriste aveugle de la démocratie comme tous ses pairs. En soulignant ainsi l’originalité de Lysias, nous avons voulu ranger notre mémoire à la suite des travaux modernes comme ceux de – Grau, Prooemiengestaltung bei Lysias, 1972 ; Menu, Jeunes et vieux chez Lysias, 2000...- qui soulignent l’originalité de la rhétorique lysianesque, et par ricochet celle de la rhétorique attique qui avait été sévèrement jugée par une foule considérable d’études dont la plupart appartiennent à la première moitié du siècle précédent. En guise d’exemple, on peut citer : Navarre, Essai sur la rhétorique grecque avant Aristote, 1900 ; Schön, Die Scheinargumente bei Lysias, 1918… Notre thèse qui partira de l’un des aspects originaux de la rhétorique lysianesque, à savoir de son goût pour l’actualité, peut être considérée comme un prolongement de notre mémoire de master.
Dans notre thèse, nous voulons nous intéresser à deux auteurs bien connus individuellement, mais qu’aucune étude approfondie, à notre connaissance, n’a comparés aussi minutieusement que nous espérons le faire. Il s’agit de Lysias et Cicéron. Notre étude comparative a pour but de faire ressortir l’influence du logographe grec Lysias dans la rhétorique judiciaire de l’orateur latin Cicéron. Nous projetons précisément d’une part de rapprocher leur intérêt commun pour les faits appartenant à un passé récent, voire les faits contemporains, comme piliers des démonstrations de leurs discours judiciaires et, d’autre part, d’indiquer ce que la façon cicéronienne de rythmer certains passages de ses discours doit au rythme oratoire de Lysias. Avant de nous lancer dans la comparaison proprement dite des corpus des deux auteurs, il nous paraît judicieux de traiter de deux points importants : la réception lysianesque dans l’Antiquité et le jugement personnel de Cicéron sur l’art oratoire de son prédécesseur.
L’étude sur la réception de Lysias dans l’Antiquité nous fournira des informations utiles à l’interprétation des discours cicéroniens. Elle consistera à la fois à indiquer l’influence que notre logographe a exercée sur les théories rhétoriques postérieures, et à préciser la place qu’il occupait selon les Anciens dans le canon des Dix orateurs attiques. Les traités de rhétorique de l’époque impériale et les études modernes comme celles de- Worthington, « The Canon of the Ten Attic Orators » 1994 ; Smith, « A New Look at the Canon of the Ten Attic Orators » 1995- nous aideront à nous acquitter de cette tâche. Il nous paraît aussi utile de rendre compte de l’opinion que Cicéron, auteur des discours mais aussi théoricien de la rhétorique, portait sur le style de Lysias. Certes, la fameuse querelle, qui mit aux prises notre orateur avec les néo-atticistes, peut laisser croire qu’il n’avait que du dédain vis-à-vis de la sobriété, voire de la sécheresse du style de Lysias, mais une lecture attentive de ses principaux traités de rhétorique- notamment les deux derniers, Le Brutus et L’Orateur- où il est souvent question de notre logographe, permettra sans doute de revoir cette interprétation hâtive.
Si nos deux auteurs ont ressenti un goût si vif pour des événements dont ils ont été à la fois témoins et acteurs, c’est avant tout, à notre avis, parce qu’ils désiraient faire œuvre d’historiens de leurs époques respectives. Le discours rhétorique ne sert plus exclusivement une cause privée, mais tient lieu de texte historique. Lysias (440-378 av. J.-C.) est, à notre connaissance, le premier à avoir employé, de façon systématique, des exemples tirés uniquement d’un passé récent- pour ne pas dire de son époque même- pour appuyer ses démonstrations. Toutes ses docimasies, composées entre 400-380 av. J.-C. comme le reste de ses discours, se servent principalement, pour étayer leurs argumentations, du souvenir du régime des Trente, maîtres d’Athènes en 404-403 av. J.-C. Quant à Cicéron (106-43 av. J.-C.), qui recourt aussi au passé récent dans ses narrations judiciaires, ses vingt discours judiciaires peuvent être répartis en trois groupes : le premier groupe, constitué de onze discours, fait allusion à la conjuration de Catilina (Pour Murena, Pour Sylla, Pour Archias, Pour Flaccus…) ; le deuxième groupe, plus composite, compte huit discours dont les uns s’inspirent de la dictature de Sylla (Pour Quinctius et Pour Sextius Roscius d’Amérie), les autres de la dépravation des mœurs romaines (Pour Cluentius et Les Verrines), d’autres encore de l’exil de Cicéron (Pour Rabirius et Pour Milon) ; quant au discours Pour le roi Déjotarus, c’est le seul discours judiciaire de Cicéron dont la narration procède des récents événements de la guerre de 49 av. J.-C. Nous pensons qu’il sera intéressant de comparer l’impact que nos deux orateurs ont eu sur les opinions des écrivains postérieurs qui se sont occupés après eux du régime des Trente d’une part, et, d’autre part, de la conjuration de Catilina- deux épisodes capitaux de l’histoire gréco-romaine pour l’étude desquels nous pourrons nous appuyer sur les travaux de Bengtson, Griechische Geschischte von den Anfängen bis in die römische Kaiserzeit, 1977 et Criniti, Bibliografia Catilinaria, 1971 . Par ailleurs, nous avons noté que l’utilisation de faits récents dans l’argumentation donne lieu chez nos deux orateurs à des narrations judiciaires qui doivent principalement leur vivacité au recours régulier de brefs dialogues. Or les travaux comme ceux de- Laurand, Études sur le style des discours de Cicéron, 1936-1940 et Pernot, La Rhétorique dans l’Antiquité, 2000 - notamment son chapitre sur Cicéron, p. 142-166-, qui se sont spécialement occupés du style cicéronien ne mentionnent nulle part le nom de Lysias. Il est temps d’établir ce rapprochement.
Notre travail s’achèvera sur une étude des rythmes oratoires des deux orateurs. Dans sa composition rhétorique, tout orateur s’applique à communiquer à son style une cadence mélodieuse qui s’avère tout aussi utile à la persuasion que la production des preuves elles-mêmes. Pour ce faire, il dispose d’un certain nombre de moyens rythmiques : les figures d’élocution- antithèse, parallélisme, anaphore…- et les clausules- fins harmonieuses de périodes ou simplement de phrases, matérialisées par des schémas métriques fixes comme ceux des vers-. C’est à ces moyens que recourt l’orateur pour disposer habilement les mots de sa phrase ou les membres de sa période afin de plaire à son auditoire. Tout cet art porte le nom de rythme oratoire. Nous tâcherons d’indiquer ici ce que Cicéron doit à Lysias dans sa façon de rythmer les parties de ses discours, dominées par le style simple et comparables aux plaidoyers lysianesques. En nous référant à L’Orateur de Cicéron, nous apprenons qu’il s’agit des développements à caractère juridique, des morceaux plaisants et des passages narratifs et dialogués. L’étude de Vereecke- « Le rythme binaire et ternaire dans l’argumentation. Cicéron, Pro Milone », 1991- dans laquelle il s’applique à caractériser les rythmes dominants des développements du Pour Milon, sera sans doute fort instructive ici. Par ailleurs la consultation régulière d’ouvrages modernes sur la prose métrique, qui, soit dit en passant, s’appuie essentiellement sur l’œuvre cicéronienne, sera nécessaire pour mener à bien cette étude rythmique. En guise d’exemple, nous pouvons citer les travaux assez récents de- Primmer, Cicero numerosus, 1968 ; Aumont, Métrique et Stylistique des clausules dans la prose latine, 1996…- et des études plus anciennes, mais toujours utiles de- Blass, Die Rythmen der attischen Kunstprosa, 1901 ; Zielinski, Das Clauselgesetz in Ciceros Reden, 1904…-
En définitive, il ne nous reste plus qu’à dire un mot sur le rapport entre notre thèse et les travaux du laboratoire de recherche qui nous accueillera. Nous tâcherons principalement de souligner les caractéristiques de l’œuvre cicéronienne qui témoignent de sa dépendance vis-à-vis de celle de Lysias. Certes, il serait, à notre avis, erroné de tenter de démontrer que Cicéron aurait plagié Lysias, ou même plus simplement, composé un de ses plaidoyers en suivant de près l’un des discours de son prédécesseur, mais il nous semble certain qu’il lui a emprunté quelques procédés argumentatifs en raison de leur efficacité. C’est cette dette cicéronienne à l’égard de son illustre prédécesseur dont il sera question dans notre étude. Voilà pourquoi celle-ci s’inscrit bien dans les objectifs de recherche de l’une des équipes du CRAHAM, dont la thématique centrale est celle de l’emprunt culturel dans les mondes antiques et médiévaux : notre thèse entend se rattacher étroitement aux travaux qui portent sur les différentes significations de l’emprunt dans le domaine littéraire.