Expositions temporaires

Le Scriptorial d’Avranches expose dans la salle des manuscrits (appelée aussi salle du Trésor) des volumes précieux issus de la Bibliothèque patrimoniale d’Avranches. Vous accédez ici à l’exposition virtuelle des ouvrages montois que vous pourrez retrouver au musée. À partir de ces courtes descriptions, vous pouvez également consulter la notice catalographique réalisée dans le cadre de la Bibliothèque virtuelle du Mont Saint-Michel.

Exposition d’été – juillet-septembre 2018 – Trésors de calligraphie et d’enluminure normandes

Télécharger le catalogue de l’exposition.

L’exposition temporaire, présentée du 26 juin au 30 septembre 2018 dans la salle du Trésor du Scriptorial d’Avranches, est le fruit d’un partenariat établi entre la Bibliothèque nationale de France et la ville d’Avranches. Cette collaboration vise à réunir pour la première fois une sélection de quinze manuscrits du Mont Saint-Michel produits aux XIe et XIIe siècles, tous remarquables pour la qualité de leur écriture ou/et de leur décor. Onze d’entre eux sont conservés à la Bibliothèque nationale de France et sont exposés pour la première fois à Avranches. Quatre autres sont conservés à la Bibliothèque patrimoniale d’Avranches et ont été choisis pour leurs liens étroits avec les onze manuscrits précédents.

1. Grégoire (saint), Moralia in Job (livres I à XVI)

feuillet volant feuillet volant

Avranches, BM, 97, ff. 240v-241r

Origine : Mont Saint-Michel, vers 990-1015 (livres I à XV) et vers 1060 (livre XVI)

Possesseur médiéval : Mont Saint-Michel

Possesseurs modernes : Mont Saint-Michel, puis ville d’Avranches (après 1791)

Le commentaire sur le Livre de Job de Grégoire le Grand (v. 540-604) a connu un énorme succès médiéval. Structurée en trente-cinq livres (à l’origine, trente-cinq rouleaux de papyrus renfermant chacun un chapitre), cette œuvre monumentale tient le plus souvent dans deux volumes en parchemin de quinze à dix-huit livres, comme dans cet exemplaire du Mont Saint-Michel.

Les quinze premiers livres (manuscrit 97 de la Bibliothèque patrimoniale d’Avranches) ont été copiés autour de l’an mil par le moine Hervardus, un calligraphe expérimenté et prolifique du scriptorium du Mont Saint-Michel.

Les livres dix-sept à trente-cinq (manuscrit 98 de la Bibliothèque patrimoniale d’Avranches) ont été copiés au début du XIe siècle par les moines montois Gualterius et Martinus. Le deuxième de ces moines précise qu’ils copièrent l’ouvrage « in loco Sancti Juliani » (peut- être Saint-Julien du Mans ou Saint-Julien de Tours ?), où se trouvait vraisemblablement leur modèle.

Ces deux volumes, dans lesquels chaque livre s’ouvre par une lettre ornée plus ou moins élaborée (voir en particulier les folios 1r, 3r, 50r, 69r, 92r, 107v, 148v, 173r, 188r, 201v, 214r, 223v, 240v du ms. 97 et les folios 1r, 9r, 25v, 35v, 68v, 81r, 92r, 101r, 132v, 143v, 156v, 185v, 195r, 209r, 218r du ms. 98), révèlent, par leur décor, des influences mérovingiennes et carolingiennes vraisemblablement héritées de leurs modèles. Cette belle lettre ’Q’ (Quia) ouvrant le livre XV – formée de deux oiseaux maintenant par leur bec un lion écartelé – en fournit un bon exemple avec ses entrelacs et ses feuilles d’acanthe stylisées. Dans ce volume, les titres sont soit tracés à l’encre noire, soit rubriqués au minium rouge-orangé (oxyde de plomb).

Lorsque le moine de Fécamp Antonius s’est rendu au Mont Saint-Michel autour de 1060 pour transcrire ces deux volumes des Moralia in Job, il a constaté l’absence du livre XVI. Il a alors comblé cette lacune en recopiant le seizième livre manquant à la fin du manuscrit 97 (folios 257-264) à l’aide d’un modèle provenant de son monastère (la Trinité de Fécamp).

 

2. Stace, Thébaïde ; Perse, Satires

feuillet volant feuillet volant

Paris, BNF, latin 8055, pages 140-141

Origine : Mont Saint-Michel, vers 990-1015 (Perse) et vers 1060-1070 (Stace)

Possesseur médiéval : Mont Saint-Michel (puis Trinité de Fécamp ?)

Possesseurs modernes : Pierre Pithou (après 1562), Jacques-Auguste de Thou (en 1596), Jean-Baptiste Colbert (en 1680), Bibliothèque du roi (en 1732)

Ce recueil contient deux œuvres des poètes latins Stace (40-96) et Perse (34-62) copiées au Mont Saint-Michel en deux temps au cours du XIe siècle [une troisième partie, produite en Italie vers 1390 et contenant des œuvres de Sénèque (65), n’a été ajoutée en fin de volume qu’à l’époque moderne, vraisemblablement entre la fin du XVIe et le début du XVIIe siècle].

La partie la plus ancienne, contenant les Satires de Perse (pages 141-178), a été écrite autour de l’an mil par le moine Hervardus. Ce copiste très actif au Mont Saint-Michel entre 990 et 1025, a laissé son nom à la fin d’un manuscrit aujourd’hui conservé à la Bibliothèque de l’université de Leyde (manuscrit Voss. lat. fol. 39 ; sa signature se trouve dans un colophon inscrit au verso du folio 135) : « Fratris Hervardi post longum penna laborem / Optatam gaudens hic tenuit requiem » (« La plume du frère Hervardus, après un long labeur, / obtient ici, satisfaite, le repos souhaité »). Nous retrouvons sa main dans plusieurs autres manuscrits du Mont Saint-Michel [manuscrits 78, 95, 97 (cf. cartel n° 1), 115, 211 et 229 de la Bibliothèque patrimoniale d’Avranches ; manuscrit latin 5920 (cf. cartel n° 4) de la Bibliothèque nationale de France ; manuscrit 6 G 56 des Archives départementales du Calvados] ; manuscrit 105 de la Bibliothèque municipale d’Orléans (provenant de Saint- Benoît-sur-Loire/Fleury) ; manuscrit Reg. lat. 2043 de la Bibliothèque apostolique vaticane.

Cette lettre ornée ’N’ (Nec) – formée de deux dompteurs, d’un lion et d’un chien – , ouvre le texte de Perse en reproduisant l’initiale ’N’ figurant au verso du folio 31 du Psautier- hymnaire de Corbie (manuscrit 18 de la Bibliothèque municipale d’Amiens, écrit à Corbie vers 800). Hervardus a vraisemblablement trouvé son modèle dans cette riche bibliothèque carolingienne.

La partie la plus récente, contenant les Thébaïdes de Stace (pages 1-140), a été copiée dans les années 1060-1070 par plusieurs scribes du Mont Saint-Michel qui ont collaboré avec le moine de Fécamp Antonius (copiste des pages 10-24). Certaines lettres ornées, simplement tracées à la plume, sont comparables à celles figurant dans les manuscrits 89 de la Bibliothèque patrimoniale d’Avranches (cf. cartel n° 11), latin 5290 de la Bibliothèque nationale de France (cf. cartel n° 10), 13 A XXII et 13 A XXIII du fonds Royal de la British Library (tous deux copiés pour Saint-Augustin de Cantorbéry). Ces quatre manuscrits ont été produits au Mont Saint-Michel autour des années 1070.

 

3. Juvénal, Satires

Origine : Mont Saint-Michel, vers 990-1015

Possesseur médiéval : Mont Saint-Michel

Possesseurs modernes : Claude Fauchet (après 1562), Jacques-Auguste de Thou (en 1602), Jean-Baptiste Colbert (en 1680), Bibliothèque du roi (en 1732)

Au Moyen Âge, les seize Satires de Juvénal étaient divisées en 5 livres. Cet exemplaire a été copié au Mont Saint-Michel autour de l’an mil : l’écriture, très proche de celle d’Hervardus, est celle d’un copiste du Mont Saint-Michel contemporain de celui-ci. Il est probable que ce volume ait été copié en même temps que les Satires de Perse, figurant dans le manuscrit latin 8055 de la Bibliothèque nationale de France (cf. cartel n° 2).

L’absence de lettres ornées et de décor rend difficile la localisation du modèle utilisé. Une étude de la tradition du texte (comparaison entre plusieurs exemplaires de l’œuvre), permettra peut-être de résoudre un jour cette énigme. Frédéric Duplessis, qui travaille actuellement sur la transmission et la réception du commentaire de Remi d’Auxerre sur les Satires de Juvénal, présentera prochainement les résultats de l’étude approfondie qu’il a menée sur ce précieux témoin (à l’occasion du colloque international organisé à Avranches et au Mont Saint-Michel du 5 au 7 septembre 2018).

À droite, le folio 84 contient la célèbre expression latine « pan(em) et circenses » – littéralement « pain et jeux du cirque », souvent traduite par « du pain et des jeux » – utilisée dans un sens péjoratif et satirique par Juvénal pour dénoncer l’habitude prise par les empereurs romains de distribuer du pain et d’organiser des jeux afin de s’attirer la bienveillance du peuple. Le mot « pan » fait l’objet d’un commentaire et d’une note : un long développement, dans la marge de droite, tente d’interpréter la signification de l’abréviation « pan », qui a posé de nombreuses difficultés aux commentateurs du Moyen Âge et de la Renaissance ; une note, en marge intérieure, donne la bonne leçon : « panem ».

 

4. Grégoire de Tours, De gestis Francorum ; Adon de Vienne, Chronique

Origine : Mont Saint-Michel, vers 1000-1025

Possesseur médiéval : Mont Saint-Michel

Possesseurs modernes : Claude Fauchet (après 1562), Jacques-Auguste de Thou (en 1602), Jean-Baptiste Colbert (en 1680), Bibliothèque du roi (en 1732)

Ce manuscrit, contenant des textes historiques mérovingiens et carolingiens, était autrefois relié à un manuscrit aujourd’hui conservé à la Bibliothèque de l’université de Leyde (manuscrit Voss. lat. fol. 39) qui contient à la fin la signature d’Hervardus, le copiste de l’ensemble du volume (cf. cartel n° 2). En haut des folios 25v-26r apparaît la marque de possession de l’abbaye du Mont Saint-Michel (ex-libris contemporain de la copie), accompagnée d’une formule d’anathème (sentence de malédiction infligée à la personne qui osera s’emparer de l’ouvrage) : « Liber sancti Michaelis, qui furatus fuerit anathema sit » (« Livre de Saint-Michel ; que celui qui le vole soit frappé par l’anathème »).

Les lettres ornées, tracées à l’encre noire ou au minium rouge-orangé (oxyde de plomb), sont peu régulières et sont proches de certaines des initiales figurant dans le manuscrit 91 de la Bibliothèque patrimoniale d’Avranches. La lettre ’B’ (Breves), ouvrant la Chronique d’Adon de Vienne, trahit à la fois des influences carolingiennes (lettre compartimentée remplie d’entrelacs ; feuilles d’acanthe stylisées aux extrémités de la barre verticale) et des influences normandes (tiges végétales formant une partie de la lettre et venant envahir les deux panses du ’B’).

Remarquez la présence de grappes de raisin et de masques, ainsi que l’usage d’un pigment bleu (lapis-lazuli) : ces éléments et cette matière, encore rares à cette époque au Mont Saint-Michel, s’inviteront fréquemment dans les décors ultérieurs, à partir du milieu du XIe siècle.

 

5. Extraits de traités des Pères de l’Église

Origine : Mont Saint-Michel ?, vers 1000-1033

Possesseur médiéval : Mont Saint-Michel ?

Possesseurs modernes : Notre-Dame de Paris, Bibliothèque du roi (en 1756)

Ce recueil est composé de quatre manuscrits d’origines différentes. Le deuxième, qui couvre les folios 154-177, contient des extraits de traités des Pères de l’Église. L’écriture, proche de celle d’Hervardus, pourrait être la sienne ou celle de l’un de ses contemporains travaillant dans le même scriptorium.

Les titres sont écrits à l’encre noire et au minium rouge-orangé, couleur que l’on retrouve dans les lettres ornées. Dans cette lettre ’A’ (Audiamus), le style carolingien évolue vers un style plus « normand » : les cadres compartimentés remplis d’entrelacs ou de feuillages stylisés ont disparu au profit d’une structure formée de tiges végétales et d’animaux.

Les cinq premiers manuscrits présentés dans cette exposition (cf. cartels n° 1 à 5) donnent un aperçu des types d’ouvrages copiés par Hervardus et ses collègues autour de l’an mil. Ces moines copistes ont été mis à contribution pour produire aussi bien des ouvrages religieux (exégèse/commentaires de l’Écriture, traités de théologie, hagiographie et histoire ecclésiastique) que profanes (poètes et auteurs classiques latins, textes historiques). Toutes ces disciplines étaient vraisemblablement enseignées au Mont Saint-Michel au début du XIe siècle. Les moines montois avaient la possibilité d’accéder à ce savoir grâce aux livres copiés pour leur monastère, soit sur place (prêt de modèles par d’autres établissements religieux), soit dans d’autres ateliers (déplacement des copistes dans d’autres établissements disposant de modèles).

 

6. Ambroise (saint), Recueil de sept traités

feuillet volant feuillet volant

Paris, BNF, latin 2639, ff. 31v-32r

Origine : Mont Saint-Michel et Trinité de Fécamp, années 1050

Possesseur médiéval : Trinité de Fécamp

Possesseurs modernes : Jean Bigot (première moitié du XVIIe siècle), Bibliothèque du roi (en 1706)

Ce recueil, réunissant sous la même reliure sept traités de saint Ambroise, a été composé en deux temps, au cours des années 1050.

Le traité De bono mortis (folios 31-53), à l’origine indépendant, a été copié et enluminé au Mont Saint-Michel en utilisant comme modèle le manuscrit 72 de la Bibliothèque patrimoniale d’Avranches. L’écriture régulière et arrondie de cette partie est celle adoptée par les copistes montois du milieu et de la seconde moitié du XIe siècle. À gauche, dans l’enluminure pleine page, le Christ Pantocrator, les colonnes, les rideaux et le saint Ambroise s’inspirent des folios 97 et 182v du manuscrit 72. À droite, la lettre ornée ‘Q’ (Quoniam) à dragon est directement inspirée de celle figurant au folio 182v de ce même manuscrit. La riche palette de couleurs pastel et gouachées utilisée par l’enlumineur est identique à celle utilisée dans les manuscrits 72, 75 et 90 de la Bibliothèque patrimoniale d’Avranches, trois manuscrits copiés au Mont Saint-Michel dans les années 1050.

Les autres traités (folios 1-30 et 53v-183v) ont été copiés sur un modèle bourguignon – aujourd’hui perdu – par plusieurs moines de l’abbaye de la Trinité de Fécamp, dont le très actif Antonius (folios 13v-30v et 150r-183v). Cette partie du recueil, exécutée soit à Fécamp, soit à Cluny (où se trouvait le modèle utilisé) dans l’objectif de reconstituer un corpus de sept traités ambrosiens, est entièrement dépourvue de décor : les artistes fécampois et clunisiens n’ont pas été sollicités pour enluminer cette partie du volume, où une simple initiale de couleur sert à ouvrir chaque traité.

7. Ambroise (saint), Recueil de six traités

Origine : Mont Saint-Michel, années 1060

Possesseur médiéval : Mont Saint-Michel

Possesseurs modernes : Mont Saint-Michel, puis ville d’Avranches (après 1791)

Ce recueil réunit sous la même reliure six traités de saint Ambroise. Le copiste s’est servi comme modèle du manuscrit latin 2639 de la Bibliothèque nationale de France, qui provient de l’abbaye de la Trinité de Fécamp (cf. cartel n° 6). Il n’a toutefois reproduit que six des sept traités fournis par son modèle. Les moines du Mont Saint-Michel possédaient déjà le De bono mortis de saint Ambroise dans le manuscrit 72 de la Bibliothèque patrimoniale d’Avranches (folios 182-199). Ils ont fait le choix de ne pas reproduire une seconde fois un texte déjà en leur possession.

Le style décoratif de ce manuscrit normand est influencé par les manuscrits liturgiques anglo-saxons. Les extrémités de cette lettre ornée ’I’ (In patre nobis) se terminent par des entrelacs foisonnants et réguliers, prolongés dans la partie supérieure par des têtes animales crachant des fleurons. Souvent de profil, les deux têtes sont ici représentées de trois-quarts, laissant ainsi entrevoir le second œil de l’animal. Il s’agit d’une innovation apparue vers 1060.

C’est aussi à partir de cette époque que les copistes du Mont Saint-Michel remplacent dans leurs titres le minium rouge-orangé (oxyde de plomb) par du vermillon (sulfate de mercure), plus stable et plus vif. Ils prennent également l’habitude d’alterner dans les titres ce rouge vif et la couleur verte.

 

8. Augustin (saint), La cité de Dieu (De civitate Dei)

Origine : Mont Saint-Michel, années 1060

Possesseur médiéval : Mont Saint-Michel

Possesseurs modernes : Jean Bigot (première moitié du XVIIe siècle), Bibliothèque du roi (en 1706)

Ce traité de saint Augustin a été copié au Mont Saint-Michel par le moine de Fécamp Antonius dans les années 1060. Ce calligraphe fécampois expérimenté a profité de sa présence dans le monastère pour faire décorer son manuscrit sur place : l’artiste de talent responsable de la grande initiale ornée ‘I’ (Interea) ouvrant le volume est le même que celui qui a richement enluminé le manuscrit 89 de la Bibliothèque patrimoniale d’Avranches, un exemplaire de La cité de Dieu copié au Mont Saint-Michel dans les années 1070 (cf. cartel n° 11). Les têtes animales crachant des fleurons sont semblables à celles figurant aux folios 18, 112, 122 et 134 du manuscrit 89.

Remarquez l’alternance des couleurs rouge (vermillon) et verte dans les titres (ainsi que l’usage ponctuel du bleu de lapis-lazuli en tête de volume), typique des productions montoises de la seconde moitié du XIe siècle, et que l’on retrouvera bientôt aussi à Fécamp. Observez aussi l’usage, plus inhabituel à cette époque, de l’or, que l’on réserve aux ouvrages de prestige et de luxe. Le style du décor peut être rapproché de ceux que l’on rencontre dans les manuscrits 61 (cf. cartel n°7) et 86 (cf. cartel n° 12) de la Bibliothèque patrimoniale d’Avranches ainsi que dans la Bible de Bordeaux (bible en deux volumes réalisée au Mont Saint-Michel pour l’abbaye de Saint-Sauveur de Redon : manuscrit 1 de la Bibliothèque municipale de Bordeaux, volumes 1 et 2), tous trois copiés au Mont Saint- Michel dans les années 1060-1070.

 

9. Augustin (saint), La Trinité (De trinitate)

Origine : Mont Saint-Michel, années 1060

Possesseur médiéval : Mont Saint-Michel

Possesseurs modernes : Jean Bigot (première moitié du XVIIe siècle), Bibliothèque du roi (en 1706)

Ce traité de saint Augustin a lui aussi été copié au Mont Saint-Michel par le moine de Fécamp Antonius au cours des années 1060. Un artiste montois a enluminé l’ensemble du volume. Le style décoratif, fortement influencé par les manuscrits liturgiques anglo-saxons enluminés dans le style dit « de Winchester », est typique des productions des artistes du Mont Saint-Michel du milieu et de la seconde moitié du XIe siècle. La substitution des entrelacs franco-saxons par des feuillages stylisés à l’intérieur des cadres des initiales compartimentées en est l’une des caractéristiques. Les têtes animales crachant des fleurons de cette lettre ornée ’I’ (Iam) sont apparentées à celles des manuscrits 61 de la Bibliothèque patrimoniale d’Avranches (cf. cartel n° 7), latin 2055 de la Bibliothèque nationale de France (cf. cartel n° 8) et Phillipps 1854 de la Bibliothèque de la ville de Berlin. La même alternance des couleurs rouge et verte s’observe dans les titres. La feuille d’or est à nouveau employée dans ce manuscrit de luxe, destiné lui aussi à l’usage de l’abbaye de la Trinité de Fécamp. Ce volume s’ouvre par une double page, malheureusement mutilée, où subsistent les vestiges des deux encadrements pleine page à double baguettes et à rosaces remplies de feuilles d’acanthe (folios Iv et IIr). La somptuosité du décor, bien qu’ayant souffert de l’humidité en début de volume (folios 1v-2), donne un aperçu de l’importance accordée par les moines de Fécamp à ce traité de saint Augustin : leur abbaye était en effet dédiée à la Trinité.

10. Recueil de vies de saints

Origine : Mont Saint-Michel, années 1060-1070

Possesseur médiéval : Mont Saint-Michel

Possesseurs modernes : Jean Bigot (première moitié du XVIIe siècle), Bibliothèque du roi (en 1706)

La première partie de ce recueil de vies de saints a été copiée au Mont Saint-Michel dans les années 1060-1070. Le décor a été réalisé à la plume par un artiste utilisant les couleurs rouge et verte suivant une technique également utilisée dans le manuscrit 89 de la Bibliothèque patrimoniale d’Avranches (cf. cartel n° 11), produit au Mont Saint-Michel à la même époque. Nous retrouvons aussi, dans certains titres, l’alternance des couleurs rouge et verte, chère aux copistes du Mont Saint-Michel actifs dans la seconde moitié du XIe siècle.

Comme les manuscrits latin 2055, latin 2088 et latin 2639 de la Bibliothèque nationale de France présentés dans cette exposition (cf. cartels n° 6, 8 et 9), ce volume a appartenu du XIe au XVIe siècle à l’abbaye de la Trinité de Fécamp. Il est entré au début du XVIIe siècle dans la bibliothèque du collectionneur Jean Bigot (1588-1645), conseiller au Parlement de Rouen, dont les armes gravées sont encore visibles en début de volume (sur le contre-plat supérieur de la reliure).

 

11. Augustin (saint), La cité de Dieu (De civitate Dei)

Origine : Mont Saint-Michel, années 1070

Possesseur médiéval : Mont Saint-Michel

Possesseurs modernes : Mont Saint-Michel, puis ville d’Avranches (après 1791)

Ce traité de saint Augustin, copié au Mont Saint-Michel dans les années 1070, est le frère du manuscrit latin 2055 de la Bibliothèque nationale de France, calligraphié par Antonius et appartenant à l’abbaye de la Trinité de Fécamp (cf. cartel n° 8). Tous deux ont en effet pour modèle le manuscrit 6 G 56 des Archives départementales du Calvados, écrit dans le premier quart du XIe siècle par plusieurs moines du Mont Saint-Michel, dont le très actif Hervardus. Ce dernier manuscrit comporte en marge des notes autographes ajoutées au milieu du XIe siècle par un commentateur dont on retrouve la main dans plusieurs autres volumes du Mont Saint-Michel. Antonius (manuscrit latin 2055) et le copiste du Mont Saint- Michel (manuscrit 89) ont tous deux reproduit l’ensemble du texte fourni par leur source : le traité augustinien (au centre) et les notes marginales ajoutées par le commentateur (en marge).

Le moine qui a exécuté le décor de ce manuscrit est un artiste d’un talent exceptionnel. Les lettres ornées qu’il a produites à la plume au début de chacun des vingt-deux livres de la Cité de Dieu sont d’une finesse et d’une précision remarquables. Les animaux (aigles, lions, dragons et serpents) tracés à l’encre noire (aux folios 18r, 34v, 49v, 65v, 71r, 89v, 96r, 103r, 112r, 122r, 144v, 167v, 190v) sont toutefois plus détaillés que les parties du décor exécutées à l’encre en rouge vif (vermillon) et en vert, dont les traits sont un peu plus épais (cf. folios 26v, 57v, 65v, 81v, 96r, 112r, 134r, 158v, 180r). L’initiale ’D’ (Dixim) du folio 103r contient, dans un espace réduit (3 x 4 cm), pas moins de seize animaux : 5 lions, 5 dragons, 4 aigles et 2 serpents !

Certains éléments de cette lettre ornée ’P’ (Promissi) sont à rapprocher de ceux que l’on rencontre dans les manuscrits latin 2055 (cf. cartel n° 8), latin 2088 (cf. cartel n° 9) et latin 5290 (cf. cartel n° 10) de la Bibliothèque nationale de France et 61 de la Bibliothèque patrimoniale d’Avranches (cf. cartel n° 7).

 

12. Augustin, Ambroise, Athanase et Boèce, Recueil de traités théologiques et de sermons

Origine : Mont Saint-Michel, années 1060-1070 et 1070-1080

Possesseur médiéval : Mont Saint-Michel

Possesseurs modernes : Mont Saint-Michel, puis ville d’Avranches (après 1791)

Ce volume regroupe sous la même reliure deux manuscrits copiés au Mont Saint-Michel au cours de la seconde moitié du XIe siècle.

La partie la plus ancienne réunit des traités et des sermons des saints Augustin, Ambroise et Athanase (folios 3-135). L’artiste qui a exécuté les lettres ornées utilise un registre décoratif assez proche de celui ayant enluminé le manuscrit 89 de la Bibliothèque patrimoniale d’Avranches (cf. cartel n° 11). Il pourrait s’agir du même artiste, avant qu’il atteigne la pleine maîtrise de son art. La palette utilisée comprend le bleu intense (lapis-lazuli) et le pourpre pour le fond, ainsi que le rouge-orangé, le vert et le jaune pour le contour des lettres.

Cette lettre ornée ’Q’ (Quam) revisite l’initiale ornée ’Q’ des Moralia in Job du manuscrit 97 de la Bibliothèque patrimoniale d’Avranches (cf. cartel n° 1). Environ un demi-siècle séparent ces deux créations. Durant cette période, les artistes montois sont passés d’influences mérovingiennes et carolingiennes à un style original, que l’on pourrait qualifier de normand, imprégné d’influences multiples, notamment anglo-saxonnes. Deux dragons – remplaçant les oiseaux du manuscrit 97 – tiennent dans leur gueule un lion écartelé. La crinière, les griffes et le panache de poils à l’extrémité de la queue constituent désormais des attributs incontournables dans les représentations de ce félin. Remarquez la présence de feuilles trilobées ainsi que les titres alternant les couleurs rouge vif et verte, qui s’imposent dans les productions montoises et fécampoises contemporaines.

La partie la plus récente contient le traité de Boèce sur La Trinité (folios 136-173). L’artiste qui a décoré ce texte (voir les folios 137v, 138v, 147v, 149v, 154r, 163r) pourrait être celui, au talent exceptionnel, qui a enluminé la Cité de Dieu de saint Augustin dans le manuscrit 89 de la Bibliothèque patrimoniale d’Avranches (cf. cartel n° 11). Nous retrouvons en effet les aigles, lions et dragons d’une précision remarquable qui font la marque de fabrique de ses lettres ornées. On les rencontre pour la première fois dans l’initiale ’E’ du manuscrit 72 de la Bibliothèque patrimoniale d’Avranches (folio 97v), réalisée au cours des années 1050.

13. Henri de Huntingdon, Histoire des Anglais

Origine : Mont Saint-Michel, entre 1154 et 1186 (autour de 1160)

Possesseur médiéval : Mont Saint-Michel

Possesseurs modernes : Jean-Baptiste Colbert (au XVIIe siècle), Bibliothèque du roi (en 1732)

Ce manuscrit de l’Histoire des Anglais d’Henri de Huntingdon (v. 1088-1160) est l’exemplaire que fit copier l’abbé du Mont Saint-Michel Robert de Torigni (1154-1186) pour son monastère autour de 1160.

En 1139, Henri, archidiacre de Huntingdon, accompagnait à Rome l’archevêque Thibaud de Cantorbéry (1138-1161). Ce dernier, qui avait pris l’habit monastique au Bec en 1117 et qui avait été successivement prieur (1126-1136) puis abbé (1136-1138) de ce monastère, profita de ce long voyage pour faire une halte pendant quelques jours dans son ancienne abbaye. Henri fit alors la connaissance de Robert de Torigni, qui était moine du Bec depuis 1128. Robert montra à Henri les livres de son monastère traitant d’histoire, et en particulier sa version interpolée des Gesta normannorum ducum de Guillaume de Jumièges ainsi qu’un exemplaire de l’Histoire des rois de Bretagne de Geoffroi de Monmouth (cf. cartel n° 14). Henri donna à Robert un exemplaire de son Historia Anglorum, une continuation enrichie de la chronique anglo-saxonne. C’est ce manuscrit, entré dans la bibliothèque du Bec et aujourd’hui perdu, qui a servi de modèle pour confectionner l’exemplaire du Mont Saint- Michel présenté dans cette exposition.

Au commencement (folios 1-2v) et à la fin du volume (folios 121v-122v), Robert de Torigni a fait copier trente-trois catalogues d’évêques et d’abbés. L’ouvrage commence par les listes des évêques des évêchés normands (Rouen, Coutances, Sées, Bayeux, Avranches, Lisieux et Évreux). Suivent les catalogues des abbés du Bec et du Mont Saint-Michel (folio 1v). Des listes épiscopales d’évêchés extérieurs à la province ecclésiastique de Rouen sont ensuite reproduites.

À gauche (folio 2v), se succèdent ainsi les listes des évêques du Mans, de Poitiers, de Nantes et de Cantorbéry. À droite (folio 3r), l’histoire d’Henri de Huntingdon débute par une lettre ornée ’C’ (Cum), dont le style rappelle certaines initiales du cartulaire du Mont Saint- Michel et de la Chronique de Robert de Torigni (manuscrits 210 et 159 de la Bibliothèque patrimoniale d’Avranches).

14. Geoffroi de Monmouth, Histoire des rois de Bretagne

Origine : Mont Saint-Michel, entre 1154 et 1186 (autour de 1160)

Possesseur médiéval : Mont Saint-Michel

Possesseurs modernes : JClaude Dupuy (après 1562), Bibliothèque du roi

Ce manuscrit est un recueil de textes historiques constitué durant l’abbatiat de Robert de Torigni (1154-1186). Il contient notamment l’Histoire des rois de Bretagne (Historia regum Britanniae) composée par l’évêque Geoffroi de Monmouth (v. 1095-1155) entre 1135 et 1138. Ce texte, qui a joui d’une très large diffusion médiévale (environ 220 manuscrits conservés), est considéré comme la source principale de la légende arthurienne. Robert de Torigni a très tôt connu cette œuvre, puisqu’il la présenta dès 1139 à l’archidiacre Henri de Huntingdon lors du passage de ce dernier au Bec (cf. cartel n° 13). Cet exemplaire montois a probablement été copié sur l’exemplaire du Bec, aujourd’hui perdu.

Le manuscrit du Mont Saint-Michel a la particularité de renfermer, au verso du folio 108, la plus ancienne représentation connue du roi Arthur. Sa couronne, sa barbe, sa longue tresse et ses vêtements plissés méritent d’être rapprochés des représentations des rois Lothaire (folio 19v) et Édouard le Confesseur (folio 25v) dans le cartulaire du Mont Saint- Michel (manuscrit 210 de la Bibliothèque patrimoniale d’Avranches, copié peu avant 1150). Des rapprochements intéressants peuvent être également faits avec la représentation du pape Grégoire au folio 1r du manuscrit 102 de la Bibliothèque patrimoniale d’Avranches, qui est un peu plus ancien.

Lors du colloque international qui se tiendra à Avranches et au Mont Saint-Michel du 5 au 7 septembre 2018, Alison Stones étudiera cette représentation majestueuse du roi Arthur et la comparera à la tradition iconographique mettant en avant l’aspect guerrier de ce roi (motif d’Arthur combattant le géant du Mont Saint-Michel).

 

15. Pontifical

Origine : Mont Saint-Michel ou Avranches ?, seconde moitié du XIIe siècle

Possesseur médiéval : Mont Saint-Michel, puis Saint-Victor de Paris

Possesseurs modernes : Saint-Victor de Paris puis Bibliothèque nationale de France (entrée pendant la Révolution)

Ce pontifical – livre contenant les différentes prières et l’ordre des cérémonies que l’évêque doit accomplir – a été copié en Normandie dans la seconde moitié du XIIe siècle. Il n’est pas certain qu’il ait été écrit au Mont Saint-Michel : si l’usage des couleurs rouge, verte, bleue et or pourrait orienter en ce sens, le style du décor et de l’écriture reste marginal par rapport aux autres productions montoises de l’époque. Ainsi, la panse de cette lettre ’P’ dorée (Per omnia) renferme des motifs végétaux et des têtes humaines différentes de celles que l’on rencontre dans les manuscrits produits au Mont Saint-Michel sous les abbés Bernard (1133- 1149) et Robert de Torigni (1154-1186). Ce pontifical était sans doute réservé à l’usage de l’évêque d’Avranches lorsque ce dernier venait au Mont procéder à diverses cérémonies (ordinations, confirmations, etc.). Le commanditaire de l’ouvrage pourrait donc être un évêque d’Avranches. Les folios 1-176 ont été réglés à la pointe traçante (usage d’une mine de plomb, laissant des traits grisâtres plus ou moins visibles), à raison de 22 lignes par page. Des tables de chapitres ont été ajoutées peu après en tête de volume (folios A-B).

Un cahier a été ajouté en fin de volume (folios 177-184). Celui-ci est réglé à la pointe sèche (de profonds sillons sont visibles sur le parchemin) à raison de 28 lignes par page. Ce libellus, datant des environs de 1100, a été ajouté par les moines du Mont Saint-Michel afin de rappeler à l’évêque leur privilège de libre élection de leur abbé. Il regroupe divers matériaux utiles à la défense de ce droit. Il comporte en outre, dans une addition datant de la seconde moitié du XIIe siècle (folios 183v-184r), une copie de la convention passée en 1061 entre l’évêque Jean d’Avranches (1060-1067) et l’abbé du Mont Saint-Michel Renouf (v. 1060-v. 1084).

Ce manuscrit est entré au XVe siècle dans la bibliothèque de l’abbaye de Saint-Victor de Paris (ex-libris et ancienne côte au verso du folio B ; ex-libris et armes au verso du folio 2v), dans ces circonstances qui restent obscures, mais qui pourraient être liées à l’abbatiat de Robert Jolivet (1411-1444).

Site réalisé par le Pôle Document numériqueMRSH — Caen | © 2012 - 2018 | Fait avec Pleade